général Carrois a reconnu un parti ennemi à notre gauche dans la
direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le général Villatte
m'apprend qu'à notre droite quelques bataillons se montrent sur la
montagne; mais surtout ne manquez pas de dire à S. M. C. que je ne
crois pas que ces mouvements soient assez sérieux pour nous obliger à
la retraite, et qu'il me paraît de la plus grande importance que nous
restions comme nous sommes.»
Je ne connais pas d'autres officiers qui aient été chargés de mission
de ma part près de S. M. C.
J'ai rapporté plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pour
décider le mouvement rétrograde, et l'ordre positif appuyé de raisons
sans réplique pour le faire. Je n'ai rien à ajouter à cet égard,
si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter la
lettre de S. M. C. par laquelle elle condamne à une heure ou deux du
matin une retraite qu'elle avait ordonnée malgré mes instances à onze
heures du soir, et qui était achevée lorsque cette lettre m'a été
remise.
Si S. M. C. avait eu des données exactes sur ma conduite de tout
temps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'ai
tenue avant, pendant et après la bataille de Talavera, elle ne
m'aurait pas refusé un instant son estime, elle n'aurait pas eu la
peine d'entrer dans de si grands détails pour m'apprendre qu'elle me
la refuse. Elle m'aurait épargné le chagrin de lire et la douleur
cuisante de répondre.
Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contre
moi, je puis assurer que le chef de l'état-major l'a rédigé dans
l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand détail de toutes
les opérations du 1er corps d'armée, qu'il a écrit les choses telles
qu'il les a vues et qu'elles ont été faites, et que s'il y a quelques
erreurs, elles n'ont pas été marquées à dessein de manquer au respect
qu'il doit ainsi que moi à S. M. C.; j'ai lu ce rapport, dont la
vérité m'a frappé, mais je regrette de n'avoir pas remarqué assez
attentivement, pour les supprimer, quelques passages qui peuvent
manquer aux convenances.
Je ne sais comment j'ai pu donner lieu à S. M. C. de penser que
son commandement me pèse; il me semble que j'ai saisi toutes
les occasions qui se sont présentées de lui prouver que j'étais
infiniment honoré et satisfait de servir sous ses ordres, et
qu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 août et le désir
qui la termine pour m'engager à penser autrement. Si S. M. C. a
daigné lire cet écrit que l'honneur m'a prescrit de faire, que
l'envie de posséder sa confiance m'a sérieusement commandé; si les
éclaircissements véridiques que je lui donne la touchent assez pour
lui faire connaître que sa religion a été surprise, j'oublierai sans
efforts les chagrins que son mécontentement peu mérité a pu me faire
éprouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sa
bienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permission
qu'elle me donne de demander une nouvelle destination à S. M.
l'Empereur et Roi.
Au quartier général de Tolède, le 14 septembre 1809.
_Le maréchal duc de Bellune_,
VICTOR.
* * * * *
_Extrait des mémoires manuscrits du maréchal Jourdan_.
(1809.)
«En même temps que les Français se portaient, le 27, de Santa-Olalla
sur l'Alberche, le général Cuesta et le général Sherbrooke se
repliaient sur Talavera, et le général Wilson, qui avait poussé ses
avant-postes jusqu'à Naval-Carnero, dans l'espérance de faire éclater
une insurrection à Madrid, où il entretenait des intelligences,
revenait sur ses pas en toute hâte.
»L'armée française commença à arriver sur le plateau qui domine
l'Alberche vers deux heures après midi. De là on voyait les ennemis
en mouvement; mais le terrain, couvert de bois d'oliviers et d'une
forêt de chênes, ne permettait pas de distinguer s'ils se retiraient
ou s'ils prenaient position. On reconnut aussi une arrière-garde
restée dans la forêt, aux environs de Casa de las Salinas, composée
d'une division d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et de
quatre bouches à feu, et commandée par le général Mackenzie.
Dans l'espérance de battre cette arrière-garde et d'arriver sur
le gros de l'armée avant que les généraux ennemis eussent achevé
leurs dispositions, soit qu'ils voulussent recevoir la bataille ou
l'éviter, le roi ordonna au maréchal Victor de passer l'Alberche
avec ses trois divisions d'infanterie et la brigade de cavalerie
légère du général Beaumont, et de se diriger sur Casa de las Salinas.
Le 16e régiment d'infanterie légère, qui marchait en tête de la
division Lapisse, ne tarda pas à engager la fusillade, et, après un
combat d'une heure, le général Mackenzie fut obligé de se retirer
précipitamment. Les 31e et 87e régiments anglais essuyèrent une perte
considérable.
»Pendant que cet engagement avait lieu, les dragons de
Latour-Maubourg et la cavalerie légère du général Merlin passaient
l'Alberche, et se formaient dans la plaine, entre la grande route de
Talavera et celle de Casa de las Salinas. Le 4e corps et la réserve
suivaient ce mouvement, ayant à leur gauche la division de dragons du
général Milhaud. Cette partie de l'armée s'avança dans cet ordre, et,
à la nuit, s'arrêta à portée de canon des Espagnols, qu'on ne pouvait
apercevoir à cause des haies et des oliviers qui les couvraient. La
cavalerie légère, chargée d'aller les reconnaître, fut accueillie par
une vigoureuse décharge qui la fit replier un peu en désordre, ce
qui donna lieu à sir Wellesley et au général Cuesta de présenter dans
leurs rapports cette simple reconnaissance comme une attaque combinée
qui avait été repoussée. Sur la droite, le duc de Bellune, continuant
à poursuivre et à canonner l'arrière-garde des Anglais, déboucha de
la forêt, et se trouva en face d'une colline où ils appuyaient leur
gauche. Cette hauteur paraissant être la clef de leur position, le
maréchal crut devoir chercher à s'en emparer de suite sans prendre
les ordres du roi. Le général Ruffin, à qui cette attaque fut
confiée, mit sa division en mouvement à neuf heures du soir. Le 9e
régiment d'infanterie légère franchit un large et profond ravin,
gravit la pente escarpée de la colline et parvint jusqu'au sommet;
mais n'ayant pas été soutenu par le 24e, qui, dans l'obscurité, prit
une fausse direction, ni par le 96e retardé au passage du ravin,
il fut repoussé avec perte de trois cents hommes tués ou blessés.
Son colonel Meunier reçut trois coups de feu. Les généraux anglais
et espagnols ont dit dans leurs rapports que cette attaque fut
renouvelée pendant la nuit: c'est une erreur. Leur ligne fit en
effet, vers les deux heures du matin, un feu de file bien nourri
pendant quelques minutes, ce qui fut sans doute occasionné par une
fausse alerte, car les Français ne bougèrent pas de leurs bivouacs.
»Le duc de Bellune, en rendant compte au roi du résultat de son
attaque, le prévint qu'il la renouvellerait au point du jour.
Peut-être aurait-on dû lui donner l'ordre d'attendre qu'on eût bien
reconnu la position des ennemis et tout disposé pour une affaire
générale; mais ce maréchal, qui, resté longtemps aux environs de
Talavera, connaissait parfaitement le terrain sur lequel on se
trouvait, paraissait si persuadé du succès que le roi crut devoir le
laisser agir comme il le désirait.
»Le 28 au matin, le général Ruffin disposa ses trois régiments de la
manière suivante: le 9e d'infanterie légère à droite, le 24e de ligne
au centre, et le 96e à gauche. Chaque bataillon formé en colonne
serrée par division. Ces braves régiments gravirent la colline avec
une rare intrépidité; le 24e, parvenu au sommet le premier, fut sur
le point de s'emparer des quatre bouches à feu qui y étaient en
batterie; mais l'ennemi n'étant pas menacé sur les autres points
de sa ligne eut la facilité de faire marcher de nouvelles troupes
qui repoussèrent les assaillants. Cependant les généraux Ruffin
et Barrois, qui se firent remarquer autant par leur calme et leur
sang-froid que par leur valeur, ramenèrent leurs troupes en bon
ordre. Cette action de courte durée fut très-meurtrière. Voici
comment s'exprimait sir Wellesley dans son rapport: _En défendant
cette position importante, nous avons perdu beaucoup de braves
officiers et de braves soldats, entre autres les majors de brigade
Forpe et Gardner; le général Hill a été blessé lui-même, mais
légèrement_. La perte des Français ne fut pas moins considérable.
»Après cette attaque infructueuse, le roi se rendit sur le terrain
qu'occupait le 1er corps, d'où l'on découvrait avec moins de
difficulté la position des ennemis. Cette position avait à peu
près une lieue d'étendue, de la colline que couronnait la gauche
des Anglais, au Tage où s'appuyait la droite des Espagnols. Cette
colline, dont la pente est très-rapide, se lie à une continuité de
petits mamelons qui se prolongent dans la direction de Talavera; elle
est séparée d'une montagne qui forme le contre-fort du Tietar, par
un vallon d'environ trois cents toises de développement, où prend
naissance un ravin qui couvrait le front des Anglais. Au centre,
entre les deux armées ennemies, était une élévation de terrain, sur
laquelle on avait construit une redoute. Sur le front des Espagnols
se trouvaient des bosquets d'oliviers, quantité de haies, de vignes
et de fossés. La grande route qui conduit de l'Alberche à Talavera
était défendue par une batterie de gros calibre placée en avant d'une
église, occupée, ainsi que la ville, par de l'infanterie espagnole.
On voit que les Français avaient de grands obstacles à franchir pour
aborder les ennemis, tandis que ceux-ci, rangés sur plusieurs lignes,
sur un terrain découvert, pouvaient manoeuvrer facilement et porter
avec rapidité des secours sur les points les plus menacés.
»Après cette reconnaissance, le roi ayant demandé au maréchal Jourdan
s'il était d'avis de livrer bataille, ce maréchal répondit qu'une
aussi forte position, défendue par une armée bien supérieure en
nombre, lui paraissait inattaquable de front; que sir Wellesley ayant
d'abord négligé d'occuper le vallon et la montagne qui se trouvaient
sur sa gauche, on aurait pu chercher à le tourner, si, au lieu
d'attirer de ce côté son attention par deux attaques, on eût fait
au contraire de sérieuses démonstrations sur sa droite; que pendant
la nuit, et dans le plus profond silence, on aurait pu réunir toute
l'armée sur la droite, la placer en colonne à l'entrée du vallon,
le franchir à la pointe du jour, et se former ensuite sur la gauche
en bataille; que vraisemblablement on se serait rendu maître de la
colline sur laquelle l'armée eût pivoté, ce qui aurait forcé les
ennemis à faire un changement de front, mouvement dont on aurait pu
profiter en poussant l'attaque vigoureusement; que toutefois on
n'aurait pu se flatter du succès d'une manoeuvre aussi audacieuse
qu'autant qu'on aurait dérobé à l'ennemi le passage du vallon, ce
qui maintenant était impossible, puisque le général anglais, averti
par les attaques précédentes des dangers que courait sa gauche, la
mettait en sûreté par un gros corps de cavalerie qui, au même moment,
prenait poste à la sortie du vallon, et par une division d'infanterie
espagnole qui gravissait la montagne; que d'ailleurs, quand il serait
encore temps de diriger l'attaque ainsi qu'il venait de l'exposer, il
hésiterait de le conseiller au roi, attendu qu'en cas de malheur on
ne pourrait se retirer que sur Avila par des chemins impraticables
aux voitures, en sacrifiant l'artillerie et les équipages de l'armée
et livrant aux ennemis Madrid et tout le matériel qui s'y trouvait
réuni.
»Le maréchal termina par dire qu'il était d'avis de rester en
observation devant les ennemis, soit dans la position qu'on occupait,
soit en retournant sur l'Alberche jusqu'au moment où les Anglais
seraient forcés par la marche du duc de Dalmatie de se séparer des
Espagnols.
»Le maréchal Victor, consulté à son tour, répondit que si le roi
voulait faire attaquer la droite et le centre des ennemis par le 4e
corps, il s'engageait, avec ses trois divisions, d'enlever la hauteur
contre laquelle il avait échoué deux fois, ajoutant que, _s'il ne
réussissait pas, il faudrait renoncer à faire la guerre_. Le roi,
placé entre deux avis si opposés, était un peu embarrassé. D'un
côté, le succès lui paraissait fort douteux; de l'autre, il sentait
que s'il adoptait l'avis du maréchal Jourdan, le duc de Bellune ne
manquerait pas d'écrire à l'Empereur qu'on lui avait fait perdre
l'occasion d'une brillante victoire sur les Anglais. Toutefois,
il est probable qu'il aurait suivi le conseil de la prudence, si
au même moment il n'eût pas reçu une lettre du duc de Dalmatie,
annonçant que son armée ne serait réunie à Plasencia que du 3 au 5
août. Cette circonstance dérangeait tous les calculs. On savait que
l'ennemi avait mené du canon devant Tolède, et que l'avant-garde de
Vénégas s'approchait d'Aranjuez. Il fallait donc, dans deux jours au
plus tard, faire un détachement pour secourir la ville attaquée et
sauver la capitale. Le roi, avant de diviser ses forces, crut devoir
hasarder une affaire générale.
»Cette détermination prise, le maréchal Victor, au lieu de se
disposer à faire attaquer la colline par ses trois divisions, comme
il s'y était engagé, ordonna au général Ruffin de disposer ses
troupes en colonne, de se porter à l'extrémité de la droite et de
pénétrer dans le vallon, en longeant le pied de la montagne, sur
laquelle il jeta le 9e régiment d'infanterie légère pour l'opposer
à la division espagnole qui venait d'y arriver. Il donna ordre au
général Villatte de former également ses troupes en colonne, et de se
placer à l'entrée du vallon, au pied de la colline; enfin le général
Lapisse fut chargé, seul, d'attaquer cette colline. La division de
cavalerie légère du général Merlin et les dragons de Latour-Maubourg
furent placés en arrière de l'infanterie du 1er corps, pour la
soutenir au besoin, et pour être à portée de traverser le vallon, en
passant entre les divisions Ruffin et Villatte, si celle de Lapisse
enlevait la colline.
»Le général Sébastiani reçut ordre d'établir la division française de
son corps d'armée sur deux lignes à la gauche de celle de Lapisse,
et la division allemande à la gauche de la division française, mais
un peu en arrière, ayant en seconde ligne la brigade polonaise.
Le général Milhaud, posté à l'extrême gauche, sur un terrain plus
ouvert, était chargé d'observer Talavera et la droite des Espagnols.
La réserve resta en 3e ligne du 4e corps.
»Il était deux heures après midi, lorsque ces premières dispositions
furent achevées. La division Lapisse devait commencer l'attaque;
mais celle du général Leval, qui, comme nous l'avons vu, devait
former sur la gauche un échelon en arrière, pour être en mesure
d'agir contre l'armée espagnole, dans le cas où elle marcherait
au secours des Anglais, ou bien qu'elle chercherait à faire une
diversion en leur faveur, en débordant la gauche des Français; la
division Leval, disons-nous, se porta beaucoup trop en avant, et
se trouva en présence de la gauche des Anglais et de la droite des
Espagnols. La difficulté du terrain, l'impossibilité d'apercevoir
la ligne au milieu des oliviers et des vignes occasionnèrent cette
erreur. À peine déployée, elle fut vivement attaquée par des forces
supérieures. Cependant, après un violent combat de trois quarts
d'heure, l'ennemi fut repoussé, et un régiment anglais était au
moment de poser les armes, lorsque le colonel de celui de Baden, qui
l'avait coupé, tomba mort. Ce régiment fit alors un mouvement en
arrière, et le régiment anglais se trouva dégagé; mais on lui prit
une centaine d'hommes, le major, le lieutenant-colonel et le colonel;
ce dernier mourut de ses blessures.
»Aussitôt que le roi s'aperçut que la division allemande était
engagée mal à propos, il envoya ordre au général Sébastiani de la
faire reployer sur le terrain qu'elle devait occuper. Il eût été,
en effet, trop dangereux de se priver de la seule infanterie qu'on
avait à opposer à l'armée espagnole en cas de besoin, et de l'exposer
à être enveloppée par cette armée, pendant qu'elle aurait été aux
prises avec la droite des Anglais. Cet ordre ayant été exécuté, la
ligne du 4e corps se trouva formée ainsi que le roi l'avait prescrit;
mais les deux partis venaient de perdre bien des hommes dans une
action sans résultat; et l'artillerie du général Leval, qu'on avait
imprudemment engagée au milieu des bois, des vignes et des fossés,
ayant eu la plupart de ses chevaux tués, ne put être retirée;
événement fâcheux dont les Anglais ont tiré parti pour s'attribuer la
victoire, et qu'on eut le tort impardonnable de cacher au roi.
»Le maréchal Victor ayant achevé ses dispositions, le général
Lapisse, marchant à la tête de sa division, franchit le ravin,
gravit la pente escarpée de la colline et commençait à s'y établir,
lorsqu'il fut atteint d'un coup mortel. Ses troupes, ébranlées par
cet accident, et n'étant pas soutenues comme elles auraient dû l'être
par les autres divisions du 1er corps, ne purent résister à l'attaque
des renforts que sir Wellesley dirigea contre elles. Obligées de
battre en retraite, elles furent ralliées par le maréchal Victor qui
les ramena jusqu'au pied de la hauteur.
»En même temps, le général anglais, craignant d'être tourné par les
deux divisions, qui, comme nous l'avons vu plus haut, se montraient
dans le vallon, lança contre elles un gros corps de cavalerie; mais
cette charge fut arrêtée par le feu de l'infanterie française;
cependant le 23e régiment de dragons légers anglais passa entre
les divisions Villatte et Ruffin, et se porta contre la brigade du
général Strolz, composée des 10e et 26e régiments de chasseurs à
cheval. Ce général, ayant manoeuvré de manière à laisser passer le
régiment ennemi, le chargea en queue, tandis que le général Merlin,
avec les lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens, le
prenait en tête. Les dragons anglais, entourés de toutes parts,
furent tous tués ou pris.
»Pendant que ces événements se passaient au 1er corps, la division
française du 4e attaquait avec succès le centre des Anglais; mais sa
droite se trouvant découverte par la retraite de la division Lapisse,
elle fut prise en flanc; cependant le général Rey, commandant la
première brigade, chargea l'ennemi à la tête du 28e régiment,
ayant le 32e en seconde ligne, l'arrêta et repoussa trois attaques
successives. En même temps, le général Belair, à la tête du 75e et du
58e, culbutait la brigade des gardes et débouchait dans la plaine,
lorsqu'il fut arrêté par une charge de cavalerie. Les trois chefs de
bataillon du premier de ces régiments et son colonel furent blessés;
ce dernier fut fait prisonnier. Le général Sébastiani s'apercevant
que l'armée espagnole ne faisait aucun mouvement, rapprocha de lui
la division allemande, et la plaça en seconde ligne de la division
française. Dans ces entrefaites, il reçut l'ordre du roi de suspendre
son attaque, et de rester sur le terrain qu'il occupait, toute
tentative de ce côté ne pouvant avoir de résultat avantageux, depuis
la retraite de la division Lapisse. Les Anglais, satisfaits d'avoir
conservé leur position, n'entreprirent rien de plus, et le combat
cessa sur toute la ligne, quoique les deux armées ne fussent qu'à
demi-portée de canon.
»Le roi, voulant tenter un dernier effort, avait donné ordre à la
réserve de se porter sur la droite, lorsqu'on lui fit remarquer
que la journée était trop avancée, et qu'en supposant qu'on obtînt
quelque avantage, on n'aurait pas le temps d'en profiter. Sur cette
représentation l'ordre fut révoqué, et le roi se retira au milieu
de sa garde, où il établit son bivouac, paraissant bien déterminé à
livrer une seconde bataille le lendemain, ou du moins à ne prendre
un parti contraire qu'après avoir reconnu au jour les dispositions
de l'ennemi. Cependant, vers les dix heures du soir, des officiers,
venus du 1er corps, annonçaient que le duc de Bellune était tourné
par sa droite et ne pouvait plus rester dans sa position; d'autres,
au contraire, rapportaient que ce maréchal était d'avis que les
ennemis ne pourraient pas résister à une nouvelle attaque. Pour
s'assurer de la vérité, le roi écrivit sur-le-champ au maréchal, mais
il n'avait point encore reçu de réponse, lorsqu'à la pointe du jour,
le général Sébastiani, suivi de son corps d'armée, arriva près de
lui, annonçant qu'il s'était mis en retraite, parce que le 1er corps
se repliait sur Cazalegas, en longeant les montagnes.
»Dès lors il n'y avait plus à délibérer; il fallait suivre
le mouvement. La division de dragons du général Milhaud fit
l'arrière-garde; les troupes marchèrent lentement et en bon ordre;
l'ennemi ne suivit pas. Le 4e corps et la réserve arrivèrent à la
position de l'Alberche par la grande route de Talavera à Madrid,
en même temps que le 1er corps y arrivait par celle de Casa de
las Salinas. Le roi, informé que quelques blessés étaient restés
en arrière, ordonna au général Latour-Maubourg de se reporter en
avant avec sa division, et de les ramener, ce qui fut exécuté sans
opposition de la part de l'ennemi.
»Cette retraite, opérée sans nécessité, sans ordre du chef de l'armée
et contre sa volonté, fut le sujet d'une vive contestation entre le
maréchal Victor et le général Sébastiani, chacun d'eux prétendant ne
s'être retiré que parce que l'autre avait abandonné sa position.»
LETTRES DE L'EMPEREUR.
_Au général Clarke, ministre de la guerre._
«Schoenbrunn, le 15 août 1809.
»Je reçois votre lettre du 8.--Je ne comprends pas bien l'affaire
d'Espagne et ce qui s'est passé, où est restée l'armée française le
29 et le 30, où a été pendant ces deux jours l'armée anglaise. Le
roi dit qu'il manoeuvre depuis un mois avec 40 mille hommes contre
100 mille; écrivez-lui que c'est de cela que je me plains. Le plan
de faire venir le maréchal Soult sur Plasencia est fautif et contre
toutes les règles, il a tous les inconvénients et aucun avantage.
1º L'armée anglaise peut passer le Tage, appuyer ses derrières à
Badajoz, et dès ce moment ne craint plus le maréchal Soult; 2º elle
peut battre les deux armées en détail. Si, au contraire, Soult et
Mortier étaient venus sur Madrid, ils y auraient été le 30, et
l'armée réunie le 15 août, forte de 80 mille hommes, aurait pu donner
bataille et conquérir l'Espagne et le Portugal. J'avais recommandé
que l'on ne livrât pas bataille si les cinq corps ou au moins quatre
n'étaient réunis. On n'entend rien aux grands mouvements de la guerre
à Madrid.
»NAPOLÉON.»
* * * * *
_Au général Clarke, ministre de la guerre._
«Schoenbrunn, le 18 août 1809.
»Je reçois votre lettre du 12. Je vois qu'il n'y a pas de lettres
d'Espagne aujourd'hui. Il me tarde d'apprendre des nouvelles de ce
pays et de la marche du duc de Dalmatie. Quelle belle occasion on
a manquée! 30 mille Anglais à 150 lieues des côtes devant 100 mille
hommes des meilleures troupes du monde. Mon Dieu! qu'est-ce qu'une
armée sans chef?
»NAPOLÉON.»
* * * * *
_Au général Clarke, ministre de la guerre._
«Schoenbrunn, le 25 août 1809.
»Vous trouverez ci-jointe une relation du général Sébastiani que le
roi d'Espagne m'envoie. Aussitôt que j'aurai reçu celle du duc de
Bellune qu'il m'annonce, je verrai s'il convient de les faire mettre
dans le _Moniteur_. Vous verrez par la relation du général anglais
Wellesley que nous avons perdu 20 canons et 3 drapeaux. Témoignez
au roi mon étonnement, et mon mécontentement au maréchal Jourdan,
de ce que l'on m'envoie des carmagnoles, et qu'au lieu de me faire
connaître la véritable situation des choses, on me présente des
amplifications d'écolier. Je désire savoir la vérité, quels sont les
canonniers qui ont abandonné leurs pièces, les divisions d'infanterie
qui les ont laissé prendre. Laissez entrevoir dans votre lettre
au roi que j'ai vu avec peine qu'il dise aux soldats qu'ils sont
vainqueurs, que c'est perdre les troupes; que le fait est que j'ai
perdu la bataille de Talavera; que cependant j'ai besoin d'avoir des
renseignements vrais, de connaître le nombre des tués, des blessés,
des canons et des drapeaux perdus; qu'en Espagne les affaires
s'entreprennent sans maturité et sans connaissance de la guerre;
que le jour d'une action elles se soutiennent sans ensemble, sans
projets, sans décision.