«Allez près de S. M. C., rendez-lui compte de ma part que M. le

général Carrois a reconnu un parti ennemi à notre gauche dans la

direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le général Villatte

m'apprend qu'à notre droite quelques bataillons se montrent sur la

montagne; mais surtout ne manquez pas de dire à S. M. C. que je ne

crois pas que ces mouvements soient assez sérieux pour nous obliger à

la retraite, et qu'il me paraît de la plus grande importance que nous

restions comme nous sommes.»

Je ne connais pas d'autres officiers qui aient été chargés de mission

de ma part près de S. M. C.

J'ai rapporté plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pour

décider le mouvement rétrograde, et l'ordre positif appuyé de raisons

sans réplique pour le faire. Je n'ai rien à ajouter à cet égard,

si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter la

lettre de S. M. C. par laquelle elle condamne à une heure ou deux du

matin une retraite qu'elle avait ordonnée malgré mes instances à onze

heures du soir, et qui était achevée lorsque cette lettre m'a été

remise.

Si S. M. C. avait eu des données exactes sur ma conduite de tout

temps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'ai

tenue avant, pendant et après la bataille de Talavera, elle ne

m'aurait pas refusé un instant son estime, elle n'aurait pas eu la

peine d'entrer dans de si grands détails pour m'apprendre qu'elle me

la refuse. Elle m'aurait épargné le chagrin de lire et la douleur

cuisante de répondre.

Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contre

moi, je puis assurer que le chef de l'état-major l'a rédigé dans

l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand détail de toutes

les opérations du 1er corps d'armée, qu'il a écrit les choses telles

qu'il les a vues et qu'elles ont été faites, et que s'il y a quelques

erreurs, elles n'ont pas été marquées à dessein de manquer au respect

qu'il doit ainsi que moi à S. M. C.; j'ai lu ce rapport, dont la

vérité m'a frappé, mais je regrette de n'avoir pas remarqué assez

attentivement, pour les supprimer, quelques passages qui peuvent

manquer aux convenances.

Je ne sais comment j'ai pu donner lieu à S. M. C. de penser que

son commandement me pèse; il me semble que j'ai saisi toutes

les occasions qui se sont présentées de lui prouver que j'étais

infiniment honoré et satisfait de servir sous ses ordres, et

qu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 août et le désir

qui la termine pour m'engager à penser autrement. Si S. M. C. a

daigné lire cet écrit que l'honneur m'a prescrit de faire, que

l'envie de posséder sa confiance m'a sérieusement commandé; si les

éclaircissements véridiques que je lui donne la touchent assez pour

lui faire connaître que sa religion a été surprise, j'oublierai sans

efforts les chagrins que son mécontentement peu mérité a pu me faire

éprouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sa

bienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permission

qu'elle me donne de demander une nouvelle destination à S. M.

l'Empereur et Roi.

Au quartier général de Tolède, le 14 septembre 1809.

_Le maréchal duc de Bellune_,

VICTOR.

* * * * *

_Extrait des mémoires manuscrits du maréchal Jourdan_.

(1809.)

«En même temps que les Français se portaient, le 27, de Santa-Olalla

sur l'Alberche, le général Cuesta et le général Sherbrooke se

repliaient sur Talavera, et le général Wilson, qui avait poussé ses

avant-postes jusqu'à Naval-Carnero, dans l'espérance de faire éclater

une insurrection à Madrid, où il entretenait des intelligences,

revenait sur ses pas en toute hâte.

»L'armée française commença à arriver sur le plateau qui domine

l'Alberche vers deux heures après midi. De là on voyait les ennemis

en mouvement; mais le terrain, couvert de bois d'oliviers et d'une

forêt de chênes, ne permettait pas de distinguer s'ils se retiraient

ou s'ils prenaient position. On reconnut aussi une arrière-garde

restée dans la forêt, aux environs de Casa de las Salinas, composée

d'une division d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et de

quatre bouches à feu, et commandée par le général Mackenzie.

Dans l'espérance de battre cette arrière-garde et d'arriver sur

le gros de l'armée avant que les généraux ennemis eussent achevé

leurs dispositions, soit qu'ils voulussent recevoir la bataille ou

l'éviter, le roi ordonna au maréchal Victor de passer l'Alberche

avec ses trois divisions d'infanterie et la brigade de cavalerie

légère du général Beaumont, et de se diriger sur Casa de las Salinas.

Le 16e régiment d'infanterie légère, qui marchait en tête de la

division Lapisse, ne tarda pas à engager la fusillade, et, après un

combat d'une heure, le général Mackenzie fut obligé de se retirer

précipitamment. Les 31e et 87e régiments anglais essuyèrent une perte

considérable.

»Pendant que cet engagement avait lieu, les dragons de

Latour-Maubourg et la cavalerie légère du général Merlin passaient

l'Alberche, et se formaient dans la plaine, entre la grande route de

Talavera et celle de Casa de las Salinas. Le 4e corps et la réserve

suivaient ce mouvement, ayant à leur gauche la division de dragons du

général Milhaud. Cette partie de l'armée s'avança dans cet ordre, et,

à la nuit, s'arrêta à portée de canon des Espagnols, qu'on ne pouvait

apercevoir à cause des haies et des oliviers qui les couvraient. La

cavalerie légère, chargée d'aller les reconnaître, fut accueillie par

une vigoureuse décharge qui la fit replier un peu en désordre, ce

qui donna lieu à sir Wellesley et au général Cuesta de présenter dans

leurs rapports cette simple reconnaissance comme une attaque combinée

qui avait été repoussée. Sur la droite, le duc de Bellune, continuant

à poursuivre et à canonner l'arrière-garde des Anglais, déboucha de

la forêt, et se trouva en face d'une colline où ils appuyaient leur

gauche. Cette hauteur paraissant être la clef de leur position, le

maréchal crut devoir chercher à s'en emparer de suite sans prendre

les ordres du roi. Le général Ruffin, à qui cette attaque fut

confiée, mit sa division en mouvement à neuf heures du soir. Le 9e

régiment d'infanterie légère franchit un large et profond ravin,

gravit la pente escarpée de la colline et parvint jusqu'au sommet;

mais n'ayant pas été soutenu par le 24e, qui, dans l'obscurité, prit

une fausse direction, ni par le 96e retardé au passage du ravin,

il fut repoussé avec perte de trois cents hommes tués ou blessés.

Son colonel Meunier reçut trois coups de feu. Les généraux anglais

et espagnols ont dit dans leurs rapports que cette attaque fut

renouvelée pendant la nuit: c'est une erreur. Leur ligne fit en

effet, vers les deux heures du matin, un feu de file bien nourri

pendant quelques minutes, ce qui fut sans doute occasionné par une

fausse alerte, car les Français ne bougèrent pas de leurs bivouacs.

»Le duc de Bellune, en rendant compte au roi du résultat de son

attaque, le prévint qu'il la renouvellerait au point du jour.

Peut-être aurait-on dû lui donner l'ordre d'attendre qu'on eût bien

reconnu la position des ennemis et tout disposé pour une affaire

générale; mais ce maréchal, qui, resté longtemps aux environs de

Talavera, connaissait parfaitement le terrain sur lequel on se

trouvait, paraissait si persuadé du succès que le roi crut devoir le

laisser agir comme il le désirait.

»Le 28 au matin, le général Ruffin disposa ses trois régiments de la

manière suivante: le 9e d'infanterie légère à droite, le 24e de ligne

au centre, et le 96e à gauche. Chaque bataillon formé en colonne

serrée par division. Ces braves régiments gravirent la colline avec

une rare intrépidité; le 24e, parvenu au sommet le premier, fut sur

le point de s'emparer des quatre bouches à feu qui y étaient en

batterie; mais l'ennemi n'étant pas menacé sur les autres points

de sa ligne eut la facilité de faire marcher de nouvelles troupes

qui repoussèrent les assaillants. Cependant les généraux Ruffin

et Barrois, qui se firent remarquer autant par leur calme et leur

sang-froid que par leur valeur, ramenèrent leurs troupes en bon

ordre. Cette action de courte durée fut très-meurtrière. Voici

comment s'exprimait sir Wellesley dans son rapport: _En défendant

cette position importante, nous avons perdu beaucoup de braves

officiers et de braves soldats, entre autres les majors de brigade

Forpe et Gardner; le général Hill a été blessé lui-même, mais

légèrement_. La perte des Français ne fut pas moins considérable.

»Après cette attaque infructueuse, le roi se rendit sur le terrain

qu'occupait le 1er corps, d'où l'on découvrait avec moins de

difficulté la position des ennemis. Cette position avait à peu

près une lieue d'étendue, de la colline que couronnait la gauche

des Anglais, au Tage où s'appuyait la droite des Espagnols. Cette

colline, dont la pente est très-rapide, se lie à une continuité de

petits mamelons qui se prolongent dans la direction de Talavera; elle

est séparée d'une montagne qui forme le contre-fort du Tietar, par

un vallon d'environ trois cents toises de développement, où prend

naissance un ravin qui couvrait le front des Anglais. Au centre,

entre les deux armées ennemies, était une élévation de terrain, sur

laquelle on avait construit une redoute. Sur le front des Espagnols

se trouvaient des bosquets d'oliviers, quantité de haies, de vignes

et de fossés. La grande route qui conduit de l'Alberche à Talavera

était défendue par une batterie de gros calibre placée en avant d'une

église, occupée, ainsi que la ville, par de l'infanterie espagnole.

On voit que les Français avaient de grands obstacles à franchir pour

aborder les ennemis, tandis que ceux-ci, rangés sur plusieurs lignes,

sur un terrain découvert, pouvaient manoeuvrer facilement et porter

avec rapidité des secours sur les points les plus menacés.

»Après cette reconnaissance, le roi ayant demandé au maréchal Jourdan

s'il était d'avis de livrer bataille, ce maréchal répondit qu'une

aussi forte position, défendue par une armée bien supérieure en

nombre, lui paraissait inattaquable de front; que sir Wellesley ayant

d'abord négligé d'occuper le vallon et la montagne qui se trouvaient

sur sa gauche, on aurait pu chercher à le tourner, si, au lieu

d'attirer de ce côté son attention par deux attaques, on eût fait

au contraire de sérieuses démonstrations sur sa droite; que pendant

la nuit, et dans le plus profond silence, on aurait pu réunir toute

l'armée sur la droite, la placer en colonne à l'entrée du vallon,

le franchir à la pointe du jour, et se former ensuite sur la gauche

en bataille; que vraisemblablement on se serait rendu maître de la

colline sur laquelle l'armée eût pivoté, ce qui aurait forcé les

ennemis à faire un changement de front, mouvement dont on aurait pu

profiter en poussant l'attaque vigoureusement; que toutefois on

n'aurait pu se flatter du succès d'une manoeuvre aussi audacieuse

qu'autant qu'on aurait dérobé à l'ennemi le passage du vallon, ce

qui maintenant était impossible, puisque le général anglais, averti

par les attaques précédentes des dangers que courait sa gauche, la

mettait en sûreté par un gros corps de cavalerie qui, au même moment,

prenait poste à la sortie du vallon, et par une division d'infanterie

espagnole qui gravissait la montagne; que d'ailleurs, quand il serait

encore temps de diriger l'attaque ainsi qu'il venait de l'exposer, il

hésiterait de le conseiller au roi, attendu qu'en cas de malheur on

ne pourrait se retirer que sur Avila par des chemins impraticables

aux voitures, en sacrifiant l'artillerie et les équipages de l'armée

et livrant aux ennemis Madrid et tout le matériel qui s'y trouvait

réuni.

»Le maréchal termina par dire qu'il était d'avis de rester en

observation devant les ennemis, soit dans la position qu'on occupait,

soit en retournant sur l'Alberche jusqu'au moment où les Anglais

seraient forcés par la marche du duc de Dalmatie de se séparer des

Espagnols.

»Le maréchal Victor, consulté à son tour, répondit que si le roi

voulait faire attaquer la droite et le centre des ennemis par le 4e

corps, il s'engageait, avec ses trois divisions, d'enlever la hauteur

contre laquelle il avait échoué deux fois, ajoutant que, _s'il ne

réussissait pas, il faudrait renoncer à faire la guerre_. Le roi,

placé entre deux avis si opposés, était un peu embarrassé. D'un

côté, le succès lui paraissait fort douteux; de l'autre, il sentait

que s'il adoptait l'avis du maréchal Jourdan, le duc de Bellune ne

manquerait pas d'écrire à l'Empereur qu'on lui avait fait perdre

l'occasion d'une brillante victoire sur les Anglais. Toutefois,

il est probable qu'il aurait suivi le conseil de la prudence, si

au même moment il n'eût pas reçu une lettre du duc de Dalmatie,

annonçant que son armée ne serait réunie à Plasencia que du 3 au 5

août. Cette circonstance dérangeait tous les calculs. On savait que

l'ennemi avait mené du canon devant Tolède, et que l'avant-garde de

Vénégas s'approchait d'Aranjuez. Il fallait donc, dans deux jours au

plus tard, faire un détachement pour secourir la ville attaquée et

sauver la capitale. Le roi, avant de diviser ses forces, crut devoir

hasarder une affaire générale.

»Cette détermination prise, le maréchal Victor, au lieu de se

disposer à faire attaquer la colline par ses trois divisions, comme

il s'y était engagé, ordonna au général Ruffin de disposer ses

troupes en colonne, de se porter à l'extrémité de la droite et de

pénétrer dans le vallon, en longeant le pied de la montagne, sur

laquelle il jeta le 9e régiment d'infanterie légère pour l'opposer

à la division espagnole qui venait d'y arriver. Il donna ordre au

général Villatte de former également ses troupes en colonne, et de se

placer à l'entrée du vallon, au pied de la colline; enfin le général

Lapisse fut chargé, seul, d'attaquer cette colline. La division de

cavalerie légère du général Merlin et les dragons de Latour-Maubourg

furent placés en arrière de l'infanterie du 1er corps, pour la

soutenir au besoin, et pour être à portée de traverser le vallon, en

passant entre les divisions Ruffin et Villatte, si celle de Lapisse

enlevait la colline.

»Le général Sébastiani reçut ordre d'établir la division française de

son corps d'armée sur deux lignes à la gauche de celle de Lapisse,

et la division allemande à la gauche de la division française, mais

un peu en arrière, ayant en seconde ligne la brigade polonaise.

Le général Milhaud, posté à l'extrême gauche, sur un terrain plus

ouvert, était chargé d'observer Talavera et la droite des Espagnols.

La réserve resta en 3e ligne du 4e corps.

»Il était deux heures après midi, lorsque ces premières dispositions

furent achevées. La division Lapisse devait commencer l'attaque;

mais celle du général Leval, qui, comme nous l'avons vu, devait

former sur la gauche un échelon en arrière, pour être en mesure

d'agir contre l'armée espagnole, dans le cas où elle marcherait

au secours des Anglais, ou bien qu'elle chercherait à faire une

diversion en leur faveur, en débordant la gauche des Français; la

division Leval, disons-nous, se porta beaucoup trop en avant, et

se trouva en présence de la gauche des Anglais et de la droite des

Espagnols. La difficulté du terrain, l'impossibilité d'apercevoir

la ligne au milieu des oliviers et des vignes occasionnèrent cette

erreur. À peine déployée, elle fut vivement attaquée par des forces

supérieures. Cependant, après un violent combat de trois quarts

d'heure, l'ennemi fut repoussé, et un régiment anglais était au

moment de poser les armes, lorsque le colonel de celui de Baden, qui

l'avait coupé, tomba mort. Ce régiment fit alors un mouvement en

arrière, et le régiment anglais se trouva dégagé; mais on lui prit

une centaine d'hommes, le major, le lieutenant-colonel et le colonel;

ce dernier mourut de ses blessures.

»Aussitôt que le roi s'aperçut que la division allemande était

engagée mal à propos, il envoya ordre au général Sébastiani de la

faire reployer sur le terrain qu'elle devait occuper. Il eût été,

en effet, trop dangereux de se priver de la seule infanterie qu'on

avait à opposer à l'armée espagnole en cas de besoin, et de l'exposer

à être enveloppée par cette armée, pendant qu'elle aurait été aux

prises avec la droite des Anglais. Cet ordre ayant été exécuté, la

ligne du 4e corps se trouva formée ainsi que le roi l'avait prescrit;

mais les deux partis venaient de perdre bien des hommes dans une

action sans résultat; et l'artillerie du général Leval, qu'on avait

imprudemment engagée au milieu des bois, des vignes et des fossés,

ayant eu la plupart de ses chevaux tués, ne put être retirée;

événement fâcheux dont les Anglais ont tiré parti pour s'attribuer la

victoire, et qu'on eut le tort impardonnable de cacher au roi.

»Le maréchal Victor ayant achevé ses dispositions, le général

Lapisse, marchant à la tête de sa division, franchit le ravin,

gravit la pente escarpée de la colline et commençait à s'y établir,

lorsqu'il fut atteint d'un coup mortel. Ses troupes, ébranlées par

cet accident, et n'étant pas soutenues comme elles auraient dû l'être

par les autres divisions du 1er corps, ne purent résister à l'attaque

des renforts que sir Wellesley dirigea contre elles. Obligées de

battre en retraite, elles furent ralliées par le maréchal Victor qui

les ramena jusqu'au pied de la hauteur.

»En même temps, le général anglais, craignant d'être tourné par les

deux divisions, qui, comme nous l'avons vu plus haut, se montraient

dans le vallon, lança contre elles un gros corps de cavalerie; mais

cette charge fut arrêtée par le feu de l'infanterie française;

cependant le 23e régiment de dragons légers anglais passa entre

les divisions Villatte et Ruffin, et se porta contre la brigade du

général Strolz, composée des 10e et 26e régiments de chasseurs à

cheval. Ce général, ayant manoeuvré de manière à laisser passer le

régiment ennemi, le chargea en queue, tandis que le général Merlin,

avec les lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens, le

prenait en tête. Les dragons anglais, entourés de toutes parts,

furent tous tués ou pris.

»Pendant que ces événements se passaient au 1er corps, la division

française du 4e attaquait avec succès le centre des Anglais; mais sa

droite se trouvant découverte par la retraite de la division Lapisse,

elle fut prise en flanc; cependant le général Rey, commandant la

première brigade, chargea l'ennemi à la tête du 28e régiment,

ayant le 32e en seconde ligne, l'arrêta et repoussa trois attaques

successives. En même temps, le général Belair, à la tête du 75e et du

58e, culbutait la brigade des gardes et débouchait dans la plaine,

lorsqu'il fut arrêté par une charge de cavalerie. Les trois chefs de

bataillon du premier de ces régiments et son colonel furent blessés;

ce dernier fut fait prisonnier. Le général Sébastiani s'apercevant

que l'armée espagnole ne faisait aucun mouvement, rapprocha de lui

la division allemande, et la plaça en seconde ligne de la division

française. Dans ces entrefaites, il reçut l'ordre du roi de suspendre

son attaque, et de rester sur le terrain qu'il occupait, toute

tentative de ce côté ne pouvant avoir de résultat avantageux, depuis

la retraite de la division Lapisse. Les Anglais, satisfaits d'avoir

conservé leur position, n'entreprirent rien de plus, et le combat

cessa sur toute la ligne, quoique les deux armées ne fussent qu'à

demi-portée de canon.

»Le roi, voulant tenter un dernier effort, avait donné ordre à la

réserve de se porter sur la droite, lorsqu'on lui fit remarquer

que la journée était trop avancée, et qu'en supposant qu'on obtînt

quelque avantage, on n'aurait pas le temps d'en profiter. Sur cette

représentation l'ordre fut révoqué, et le roi se retira au milieu

de sa garde, où il établit son bivouac, paraissant bien déterminé à

livrer une seconde bataille le lendemain, ou du moins à ne prendre

un parti contraire qu'après avoir reconnu au jour les dispositions

de l'ennemi. Cependant, vers les dix heures du soir, des officiers,

venus du 1er corps, annonçaient que le duc de Bellune était tourné

par sa droite et ne pouvait plus rester dans sa position; d'autres,

au contraire, rapportaient que ce maréchal était d'avis que les

ennemis ne pourraient pas résister à une nouvelle attaque. Pour

s'assurer de la vérité, le roi écrivit sur-le-champ au maréchal, mais

il n'avait point encore reçu de réponse, lorsqu'à la pointe du jour,

le général Sébastiani, suivi de son corps d'armée, arriva près de

lui, annonçant qu'il s'était mis en retraite, parce que le 1er corps

se repliait sur Cazalegas, en longeant les montagnes.

»Dès lors il n'y avait plus à délibérer; il fallait suivre

le mouvement. La division de dragons du général Milhaud fit

l'arrière-garde; les troupes marchèrent lentement et en bon ordre;

l'ennemi ne suivit pas. Le 4e corps et la réserve arrivèrent à la

position de l'Alberche par la grande route de Talavera à Madrid,

en même temps que le 1er corps y arrivait par celle de Casa de

las Salinas. Le roi, informé que quelques blessés étaient restés

en arrière, ordonna au général Latour-Maubourg de se reporter en

avant avec sa division, et de les ramener, ce qui fut exécuté sans

opposition de la part de l'ennemi.

»Cette retraite, opérée sans nécessité, sans ordre du chef de l'armée

et contre sa volonté, fut le sujet d'une vive contestation entre le

maréchal Victor et le général Sébastiani, chacun d'eux prétendant ne

s'être retiré que parce que l'autre avait abandonné sa position.»

LETTRES DE L'EMPEREUR.

_Au général Clarke, ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, le 15 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 8.--Je ne comprends pas bien l'affaire

d'Espagne et ce qui s'est passé, où est restée l'armée française le

29 et le 30, où a été pendant ces deux jours l'armée anglaise. Le

roi dit qu'il manoeuvre depuis un mois avec 40 mille hommes contre

100 mille; écrivez-lui que c'est de cela que je me plains. Le plan

de faire venir le maréchal Soult sur Plasencia est fautif et contre

toutes les règles, il a tous les inconvénients et aucun avantage.

1º L'armée anglaise peut passer le Tage, appuyer ses derrières à

Badajoz, et dès ce moment ne craint plus le maréchal Soult; 2º elle

peut battre les deux armées en détail. Si, au contraire, Soult et

Mortier étaient venus sur Madrid, ils y auraient été le 30, et

l'armée réunie le 15 août, forte de 80 mille hommes, aurait pu donner

bataille et conquérir l'Espagne et le Portugal. J'avais recommandé

que l'on ne livrât pas bataille si les cinq corps ou au moins quatre

n'étaient réunis. On n'entend rien aux grands mouvements de la guerre

à Madrid.

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au général Clarke, ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, le 18 août 1809.

»Je reçois votre lettre du 12. Je vois qu'il n'y a pas de lettres

d'Espagne aujourd'hui. Il me tarde d'apprendre des nouvelles de ce

pays et de la marche du duc de Dalmatie. Quelle belle occasion on

a manquée! 30 mille Anglais à 150 lieues des côtes devant 100 mille

hommes des meilleures troupes du monde. Mon Dieu! qu'est-ce qu'une

armée sans chef?

»NAPOLÉON.»

* * * * *

_Au général Clarke, ministre de la guerre._

«Schoenbrunn, le 25 août 1809.

»Vous trouverez ci-jointe une relation du général Sébastiani que le

roi d'Espagne m'envoie. Aussitôt que j'aurai reçu celle du duc de

Bellune qu'il m'annonce, je verrai s'il convient de les faire mettre

dans le _Moniteur_. Vous verrez par la relation du général anglais

Wellesley que nous avons perdu 20 canons et 3 drapeaux. Témoignez

au roi mon étonnement, et mon mécontentement au maréchal Jourdan,

de ce que l'on m'envoie des carmagnoles, et qu'au lieu de me faire

connaître la véritable situation des choses, on me présente des

amplifications d'écolier. Je désire savoir la vérité, quels sont les

canonniers qui ont abandonné leurs pièces, les divisions d'infanterie

qui les ont laissé prendre. Laissez entrevoir dans votre lettre

au roi que j'ai vu avec peine qu'il dise aux soldats qu'ils sont

vainqueurs, que c'est perdre les troupes; que le fait est que j'ai

perdu la bataille de Talavera; que cependant j'ai besoin d'avoir des

renseignements vrais, de connaître le nombre des tués, des blessés,

des canons et des drapeaux perdus; qu'en Espagne les affaires

s'entreprennent sans maturité et sans connaissance de la guerre;

que le jour d'une action elles se soutiennent sans ensemble, sans

projets, sans décision.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 34 段