Déjà S. M. C. était instruite du mouvement que faisaient les ennemis

derrière le Tietar; elle savait également que le 1er corps d'armée

n'existait sur la rive gauche du Tage qu'avec de très-grandes

difficultés, et avant d'avoir reçu ma lettre du 10 juin, elle m'avait

fait expédier l'ordre de me reployer sur Almaraz, et de là aller à

Plasencia, pour y faire vivre les troupes. Cet ordre est daté du...

juin, et signé de M. le maréchal Jourdan. Je me mis aussitôt à même

de l'exécuter, et le 14 juin le 1er corps se mit en marche pour sa

nouvelle destination. Quel est donc le motif qui a porté S. M. C.

à blâmer ce mouvement? Si les raisons que je viens de donner pour

le justifier ne suffisent pas, je ferai connaître bientôt combien

il était nécessaire, et que le roi doit se féliciter de l'avoir

autorisé. Mais avant d'entrer dans ces détails, il convient de rendre

compte de la conduite que j'ai tenue relativement au pont de bateaux

que je suis accusé d'avoir fait détruire mal à propos. Le 1er corps

arrivé le ... juin sur la rive gauche du Tage, et devant continuer

sa marche sur Plasencia, conformément à l'ordre du ... juin, il ne

pouvait se rendre à cette destination qu'autant qu'on lui préparerait

un passage sur le Tietar, qui, à cette époque, était considérablement

grossi par la fonte des neiges. Il a donc fallu transporter sur

ce torrent les quinze bateaux et tous les matériaux qui avaient

servi au pont du Tage pour en construire un nouveau, et cela avec

cinq voitures ou haquets, seuls moyens que l'on pût employer à ce

transport; mais on suppléa à cette pénurie par une grande activité

et un travail extrêmement pénible. Les pontonniers, aidés des

canonniers, ont montré dans cette occasion ce qu'ils sont capables de

faire. Le pont fut détendu dès que les troupes l'eurent passé. Les

bateaux et tous les matériaux qui avaient servi à sa construction

furent divisés en trois parties égales, et il fut convenu que les

cinq haquets transporteraient cet équipage au lieu où il devait être

établi, en trois voyages. Il est bon de remarquer ici que du pont du

Tage à celui qui nous occupait sur le Tietar, il y a sept grandes

lieues d'Espagne, et que les trois voyages devaient être faits et le

nouveau pont tendu dans vingt-quatre heures. Cet énorme travail n'a

pas surpris un moment les hommes courageux qui en étaient chargés.

Ils l'ont fait sans désemparer, et il était achevé et prêt à recevoir

les troupes à l'instant même qu'arriva M. le colonel Marie, aide de

camp de S. M. C, et que cet officier me remit l'ordre d'envoyer à

Tolède la division Villatte, la division allemande et une brigade

de dragons, et de me reployer avec le reste de mes troupes vers

Talavera, en manoeuvrant entre le Tietar et le Tage, de manière à

observer et à contenir l'ennemi. Me voilà donc jeté dans un nouvel

embarras relativement à ce pont qui venait de nous coûter des peines

extrêmes. Comment le transporter? où en sont les moyens? Tous les

chariots et les attelages d'artillerie étaient employés à transporter

les provisions considérables de munitions de guerre qui avaient

été réunies à Truxillo et à Mérida. Les voyages fréquents qu'il

avait fallu faire avaient singulièrement fatigué les chevaux et les

hommes chargés de les conduire. L'équipage de pont n'avait, comme

je viens de le dire, que le tiers des voitures nécessaires pour le

transporter. On ne pouvait pas espérer de trouver dans tout le pays

et très-loin aucun chariot qui fût propre à ce transport. On n'aurait

pas d'ailleurs pu les attendre; il n'y avait pas de moyens pour faire

vivre les troupes. Les blés de l'année étaient encore en herbe, et

il n'y en avait pas un grain dans les villages, qui étaient tous

abandonnés. Que faire dans cette circonstance? Fallait-il se défaire

d'une partie des canons pour transporter des bateaux? Mais les

voitures à canon ne sont pas propres à cet usage. Fallait-il laisser

intacts les bateaux qu'on ne pouvait emporter? Mais c'eût été fournir

aux ennemis un moyen de nous nuire. Le parti le plus judicieux était

donc de détruire cette portion de pont qu'il nous était impossible

d'emmener, et de sauver l'autre. C'est aussi celui que j'ai pris, et

nous nous sommes mis en marche vers Talavera, ayant à la suite de

notre artillerie cinq haquets chargés de leurs bateaux, et de tous

les agrès qui avaient servi à la construction du pont.

Ces éclaircissements me justifieront sans doute aux yeux de S. M. C.

relativement aux ponts brûlés. Les mêmes causes jointes à d'autres

aussi impérieuses ont entraîné la perte des munitions de guerre

déposées au pont de l'Arzobispo. Tous les chariots d'artillerie

surchargés de munitions étaient en marche vers Talavera. Ceux des

équipages militaires étaient occupés à transporter le grand nombre

de malades que nous avions à Truxillo. Il n'en existait aucun dans le

pays, comme nous venons de le remarquer. L'armée espagnole de Cuesta

venait de jeter un pont de bateaux sur le Tage devant Almaraz, 15

mille hommes d'infanterie et 4 mille chevaux l'avaient passé. Un même

nombre de troupes en infanterie de cette armée et 2 mille chevaux se

présentaient devant le pont de l'Arzobispo. Le Tage était guéable sur

plusieurs points. Le corps que je commandais venait d'être réduit

à 11 mille hommes d'infanterie et 2 mille chevaux; il eût fallu en

former deux corps pour arrêter l'ennemi devant le pont d'Almaraz

et celui de l'Arzobispo. Ces deux corps qui auraient été également

trop faibles eussent été compromis. La disette nous pressait

vivement; il fallait donc, ou attendre l'armée ennemie et s'engager

inconsidérément devant elle pour garder ce dépôt de munitions, ou le

détruire et se reployer. J'ai cru que quelques munitions en partie

avariées ne devaient pas m'obliger à exposer les troupes qui me

restaient, et j'ai fait jeter à l'eau ces poudres embarrassantes.

L'etc. qui suit le reproche que S. M. C. me fait à cet égard est

poignant. Il semble énoncer des fautes à l'infini. Je ne puis m'en

défendre puisque je les ignore.

Je dois maintenant chercher à rendre ma justification plus claire et

plus sensible sur le passage du Tage, et démontrer que ce mouvement,

loin d'être blâmable, doit être mis au rang de ceux qui sauvent les

armées et préparent la victoire. S. M. C. en sera bientôt convaincue,

et j'ose espérer qu'elle regrettera de m'avoir accusé à cette

occasion.

C'est le 14 juin, comme je l'ai dit plus haut, que le 1er corps

s'est mis en marche pour repasser sur la rive droite du Tage. On

a déjà vu que l'armée anglo-portugaise, dispensée à cette époque

de toute inquiétude vers le nord du Portugal, était libre de ses

mouvements, qu'elle pouvait diriger ses efforts vers l'Espagne, et

que ses premières dispositions annonçaient son arrivée prochaine à

Plasencia. Elle n'a pas laissé longtemps l'opinion indécise sur ses

projets, car on a appris de manière à ne laisser aucun doute qu'elle

était arrivée à Plasencia dans les premiers jours de juillet, et que

disposée à continuer sa marche sur Talavera, le général Wellesley

l'avait précédée de quelques jours pour conférer avec le général

Cuesta, qui alors était à Almaraz avec son armée.

Ce simple exposé de la marche combinée des ennemis sur les deux rives

du Tage fera aisément comprendre que si le 1er corps n'avait pas

repassé ce fleuve à propos comme il l'a fait, il aurait été réduit

à la fâcheuse extrémité de combattre à la fois les armées de Cuesta

et de Wellesley, fortes ensemble de près de 80 mille hommes, sans

communication pour se retirer au besoin, et exposé à une ruine totale

et presque inévitable. Toute son énergie eût été insuffisante pour le

garantir d'un pareil malheur, et la bataille de Talavera, où il s'est

distingué, n'aurait pas eu lieu. De ces événements fâcheux il serait

résulté des conséquences plus fâcheuses encore, et à l'infini. J'ai

donc rendu un très-grand service à S. M. C. en repassant le Tage.

Quel est donc le motif qui m'a valu son improbation sur ce mouvement

qu'elle a autorisé?

Pour répondre à cette inculpation, qui me suppose des sentiments et

des intentions très-éloignées de mon coeur et de mon caractère; je

commencerai par dire que je ne suis pas l'auteur de ce rapport dont

je n'ai pas dicté un seul mot, mais que je l'ai lu et que je n'ai

pu y voir cette déroute du 4e corps. Si S. M. C. daigne relire le

passage qui concerne ce corps d'armée à la bataille de Talavera,

elle verra qu'il est dit que ce corps ayant obtenu des avantages fut

repoussé, et que cet événement a dû singulièrement influer sur le

sort de cette journée.

Je rends la justice qui est due à la bravoure que ce corps d'armée a

déployée dans cette circonstance, où il n'a été que malheureux; mais

il n'en est pas moins vrai qu'ayant été obligé de se reployer et de

céder beaucoup de terrain aux ennemis, il a découvert la gauche du

1er corps, et que pour donner une suite raisonnée et conséquente des

opérations de cette journée, le chef de l'état-major devait indiquer

cette fâcheuse circonstance. S. M. C. pourrait blâmer ce passage

du rapport si son auteur l'avait marqué dans l'intention de nuire

à la réputation du 4e corps, mais il savait que ce rapport n'était

écrit que pour le roi seul et qu'il devait détailler avec vérité et

exactitude les faits de cette journée dont S. M. C. avait été témoin.

Je ne puis pas d'ailleurs avouer que le 4e corps, qui n'a pas pu se

soutenir trois quarts d'heure devant l'ennemi, ait rivalisé de gloire

avec le 1er, qui, après un engagement de 24 heures, a mis cet ennemi

hors d'état de rien entreprendre contre nous.

Ce que le chef de l'état-major a écrit à ce sujet n'est point exact,

et S. M. C. a dû le voir ainsi. J'ai eu le tort de ne l'avoir pas

lu avec assez d'attention. En le condamnant en quelques points, je

dois rétablir ici la vérité. Plusieurs officiers du roi, notamment

M. le général Lucotte et M. le colonel Guye, vinrent m'instruire

de la part de S. M. C. du mouvement rétrograde du 4e corps «et me

dirent que l'ennemi profitant des avantages que lui offrait cette

occasion se portait en force de Talavera sur l'Alberche pour déborder

notre gauche, dont le ralliement n'était pas encore opéré; que cette

circonstance rendant notre position critique, S. M. C. pensait que la

retraite de l'armée allait devenir inévitable; qu'elle m'ordonnait

de faire passer à l'instant même une partie de ma cavalerie sur

notre gauche pour aider à contenir l'ennemi.» Je répondis à l'un et

à l'autre de ces officiers que S. M. C. pouvait être tranquille,

qu'ayant observé avec beaucoup d'attention le chemin par où on

supposait que l'ennemi se montrait, je pouvais assurer qu'il n'y

avait pas paru; que du reste les ennemis, vivement pressés en face

du 1er corps, ne pouvaient plus se soutenir, qu'ils s'éloignaient de

leur ligne de bataille, que la retraite de toute leur artillerie, qui

avait cessé de jouer depuis une demi-heure, annonçait des craintes,

qu'enfin j'étais persuadé que si le 4e corps se reportait en avant,

soutenu de la réserve, la victoire ne tarderait pas à être à nous. Je

priai en conséquence MM. Lucotte et Guye de faire ce rapport à S. M.

C.; j'ignore s'ils l'ont fait; mais j'ai vu le 4e corps et la réserve

parcourir en marchant vers nous l'espace d'environ 600 toises, et

se retirer ensuite par un mouvement contraire en obliquant vers leur

gauche. C'est ainsi que le chef de l'état-major aurait dû s'exprimer

au sujet de la retraite de la réserve. J'ignore les circonstances qui

ont déterminé ce mouvement. Elles étaient pressantes et fondées sans

doute.

Le roi me charge ici d'une faute capitale que je suis incapable de

commettre. Trois heures s'étaient à peine écoulées depuis le moment

où j'avais sauvé l'armée du plus sanglant affront en conservant le

champ de bataille, lorsque M. le colonel Expert, un des officiers

de S. M. C., arriva près de moi pour me réitérer l'ordre de sa part

de me retirer derrière l'Alberche, et de prévenir M. le général

Sébastiani de l'instant où le 1er corps se mettrait en marche,

afin d'accorder le mouvement de ces deux corps. Il n'y avait plus

alors d'observation à opposer à cette résolution du roi; il était

presque nuit; je ne pouvais plus voir ce que faisaient les ennemis,

et j'ai dû penser que S. M. C., mieux instruite que moi, avait de

fortes raisons pour se retirer; j'envoyai en conséquence prévenir

M. le général Sébastiani que, suivant les intentions du roi, le

1er corps commencerait son mouvement vers l'Alberche à minuit. Je

ne désespérais pas néanmoins en faisant encore une fois connaître

l'état des choses à S. M. C. sur la partie des lignes ennemies que

j'occupais, j'espérais, dis-je, engager S. M. C. à renoncer au

mouvement rétrograde. J'envoyai à cet effet le colonel Chateau, mon

premier aide de camp, après lui avoir recommandé de dire à S. M. C.

tout ce que la circonstance et le bien de son service me suggérait

pour la déterminer en faveur de mon projet, et j'attendis son

retour pour disposer le 1er corps selon les ordres que cet officier

m'apporterait. Ce corps d'armée conserva les positions qu'il avait à

la fin de la journée.

Un instant après le départ du colonel Chateau (il était dix heures),

M. le général Latour-Maubourg me rendit compte que le général

Carrois, commandant une brigade de dragons, venait de reconnaître un

parti ennemi qui paraissait se diriger de Talavera vers l'Alberche.

Le général Villatte m'annonçait en même temps que quelques bataillons

ennemis longeaient la crête de la montagne et menaçaient notre

droite. Ces mouvements des ennemis ne me paraissaient pas assez

redoutables pour m'obliger à changer la résolution que j'avais

prise de garder le champ de bataille, mais je pensai qu'il était

de mon devoir d'en instruire le roi. Je dépêchai en conséquence un

aide de camp du général Latour-Maubourg à S. M. C. pour lui rendre

compte d'abord de ces mouvements, et surtout pour dire qu'ils ne me

paraissaient pas assez sérieux pour nous obliger à faire une retraite

que je désirais qu'on évitât. Dans cet état de choses je me couchai

au milieu des troupes, et j'attendis le retour du colonel Chateau. Il

me rejoignit vers minuit. Voici mot à mot ce qu'il me rapporta de la

part du roi. Après avoir fait connaître au roi la position qu'occupe

le 1er corps et l'espoir que vous conserviez d'entreprendre avec

succès sur l'ennemi le lendemain, S. M. C. me dit: «Je sais depuis

hier au soir que l'ennemi a montré une colonne aux portes de Madrid.

Cette colonne a débouché par Escalona et Naval-Carnero. D'un autre

côté, Vénégas a passé le Tage et se trouve sur le point d'attaquer

ma capitale. Mais les Anglais étaient devant nous, il fallait les

attaquer. J'ai cru que les résultats de la journée seraient plus

décisifs. Il paraît que malgré les avantages obtenus par le 1er

corps, ce serait à recommencer demain. Je dois penser en ce moment

que Madrid renferme nos malades, nos munitions et tous nos magasins,

et qu'en donnant le temps à Vénégas et à la colonne de Wilson de

s'en emparer, nous perdons ce que nous avons de plus précieux. Je

crains surtout que nos malades ne soient victimes d'une sédition

populaire, et un mouvement vers la capitale me paraît indispensable.

Faites connaître de ma part à M. le duc de Bellune les motifs qui me

décident à ce mouvement. La réserve passera l'Alberche à onze heures

du soir sur le pont, le 4e corps suivra immédiatement, et passera

cette rivière au gué au-dessus du pont, M. le duc de Bellune verra le

mouvement du 4e corps pour déterminer celui du premier.»

D'après ce rapport, devais-je encore persister à rester sur le

champ de bataille? J'en appelle à la justice du roi. Il n'y avait

pas à répliquer; aussi donnai-je l'ordre au 1er corps de se retirer

à deux heures du matin dans son ancienne position sur la rive

gauche de l'Alberche. Je n'ai pas revu l'aide de camp du général

Latour-Maubourg depuis le moment où je l'expédiai au roi.

Je ne puis avoir oublié cette lettre; je ne l'oublierai jamais. Je ne

crois pas avoir éprouvé de ma vie une surprise pareille à celle que

j'ai éprouvée en la lisant. Il était quatre heures du matin alors;

j'étais loin de soupçonner que S. M. C. désapprouvât la retraite

qu'elle m'avait ordonné de faire, et qu'elle eût oublié en si peu

de temps tout ce que j'avais fait et dit pour l'éviter. Je m'en

rapporte pour ma justification à ce sujet à ce que S. M. C. m'a fait

dire par le colonel Chateau. Cet officier a trop d'intelligence et

trop de fidélité pour m'avoir induit en erreur dans un cas de cette

importance.

J'ignorais en effet ces circonstances, qui venaient à l'appui de

toutes mes démarches; mais quand j'en aurais eu connaissance, l'ordre

que j'avais reçu de S. M. C. n'en était pas moins obligatoire.

Le colonel Chateau m'avait suffisamment instruit des intentions de

S. M. C.; c'est parce que je les connaissais bien que le mouvement

rétrograde a été ordonné.

Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas eu la bonté de m'expliquer

les torts dont elle me croyait coupable, lorsque j'eus l'honneur de

la voir le 29 au matin. J'aurais eu la double satisfaction de m'en

affranchir en sa présence, et de recevoir les éloges que je pouvais

croire avoir mérités, mais que je ne puis attribuer maintenant qu'à

une froide compassion.

Si le 1er corps ne s'est pas emparé du plateau, S. M. C. en saura

dans un moment la cause, et j'espère qu'elle reconnaîtra que sa

générosité a été abusée dans les ménagements qu'elle a cru me devoir.

Le but de S. M. C. étant rempli, je croyais avoir assez contribué

au succès qu'elle venait d'obtenir et à la satisfaction dont elle

jouissait pour recevoir sans trouble les louanges dont elle m'a

honoré. J'étais content d'avoir pu donner à S. M. C. des preuves

de mon zèle et de mon dévouement. Mon coeur et ma mémoire ne me

reprochant aucune faute, j'ai reçu les marques de la reconnaissance

du roi avec le plaisir que donne la certitude d'avoir mérité un

tel bienfait. Je ne pouvais pas penser que S. M. C. ne me fît tant

d'honneur que pour me dérober son improbation sur des faits mal

entrepris à la bataille de Talavera. Je suis trop intéressé à ce que

les sentiments que S. M. C. a daigné me manifester ne perdent rien de

leur vérité pour lui laisser plus longtemps l'opinion qu'elle a des

attaques du plateau de Talavera. Je connaissais assez l'importance de

cette position pour souhaiter qu'elle nous appartînt, et j'ai fait

pour m'en emparer tout ce que les moyens qui étaient à ma disposition

m'ont permis de faire. Au moment de passer l'Alberche avec le 1er

corps, je pris la liberté de dire au roi que j'allais manoeuvrer

sur l'ennemi de manière à porter rapidement toutes mes forces sur

l'extrémité gauche de sa ligne de bataille; que je croyais obtenir

un avantage marqué et décisif sur l'ennemi par ce mouvement qui

devait rompre sa ligne et l'obliger à changer ses dispositions; mais

qu'il convenait, pour en assurer le succès, de le faire soutenir par

le 4e corps et la réserve, afin de distraire le général ennemi par la

présence de ces troupes, et ne pas lui laisser la faculté de réunir

ses forces sur sa gauche que j'allais attaquer. S. M. C. sait que

j'ai exécuté ce mouvement avec l'ensemble, l'ordre et la rapidité

que la circonstance exigeait; que le 4e corps et la réserve ont été

arrêtés à peu de distance de l'Alberche, et que dans la position

qu'on leur a fait prendre ils ne pouvaient être d'aucune utilité pour

l'attaque projetée, attendu qu'ils en étaient éloignés de près de

trois quarts de lieue. S. M. C. est également instruite que, malgré

l'éloignement de ces forces dont j'attendais l'appui, je n'ai pas

hésité à faire attaquer à dix heures du soir la position dont il

s'agit par la division Ruffin; mais ce que S. M. C. peut ignorer,

c'est la raison qui a fait manquer l'attaque des trois régiments

destinés à l'entreprendre. Un d'eux, le 24e, qui tenait la droite,

s'est égaré dans l'obscurité, et le temps qu'il a dû mettre pour

revenir à sa véritable direction était celui qu'il devait employer

pour seconder les efforts prodigieux que le 9e régiment d'infanterie

légère venait de faire pour enlever le plateau dont il s'était rendu

maître. Le 96e, qui avait l'ordre de suivre l'attaque par la gauche,

rencontra des obstacles qu'on ne pouvait pas prévoir, et que la nuit

avait empêché de reconnaître; il fut donc aussi retardé dans sa

marche, et le 9e régiment, privé des secours des deux autres, attaqué

par des forces considérables, s'est vu dans la nécessité de quitter

ce poste témoin de sa haute valeur.

Dirait-on que je devais renouveler l'attaque par la division Villatte

ou par la division Lapisse? Je répondrai: 1º Que celle-ci avait

devant elle et à portée de fusil un ennemi qui lui était quatre fois

supérieur en nombre; qu'outre cette raison de ne pas la commettre,

le mouvement par notre droite, ainsi qu'il était convenu, indiquait

assez qu'elle devait éviter tout engagement avec les ennemis, et

attendre le résultat des premières opérations; 2º que je ne pouvais

pas, sans exposer tout le corps d'armée, renouveler l'attaque du

plateau par la division Villatte, qui était la seule troupe dont je

pusse disposer pour soutenir la division Lapisse, nos batteries, et

même la division Ruffin, qui venait de se reployer, si les ennemis

les attaquaient. Cette circonspection de ma part était commandée par

l'éloignement du 4e corps, que je ne voyais pas s'approcher de nous.

Il est surprenant que dans cette occasion l'ennemi n'ait pas cherché

à déborder la gauche de la division Lapisse, qui n'avait aucun appui.

S. M. C. a vu les efforts que nous avons faits le lendemain à quatre

heures du matin pour enlever ce plateau. La division Ruffin fut

encore chargée de cette entreprise pénible et périlleuse, dont elle

s'acquitta avec une intrépidité qui lui fait beaucoup d'honneur. La

majeure partie de son monde était déjà sur le sommet du plateau,

le reste allait s'y établir; la division Villatte pouvait y

prendre place et assurer notre succès sur ce point (tel était mon

dessein); mais les ennemis, libres de nous opposer toutes leurs

forces par l'inaction constante du 4e corps, en réunirent assez

et très-promptement pour repousser la division Ruffin et menacer

les divisions Villatte et Lapisse. Il fallut donc se borner à une

défensive très-prudente, et attendre le moment où les opérations

prendraient plus d'unité sur toute notre ligne. Ce moment arriva, et

ce qu'il produisit va achever de me justifier entièrement aux yeux de

S. M. C. sur les attaques du plateau.

Je devais, d'après vos ordres, attaquer ce poste avec trois brigades,

et tenir les trois autres en réserve. Cette disposition promettait

beaucoup sans doute, mais il était encore réservé au 4e corps de s'y

opposer. Ce corps, arrivé à la hauteur de la division Lapisse, fut

engagé tout entier et à la fois contre la ligne ennemie qui lui était

opposée, sans qu'on ait pensé à la possibilité d'un échec dans l'une

ou l'autre de ses parties, et au moyen d'y remédier par une réserve.

Cet échec arriva: le 4e corps, après avoir repoussé les premiers

ennemis qu'il rencontra, fut repoussé à son tour par les forces

considérables qui lui restaient à combattre; et ce corps, sans appui

dans sa retraite, s'est vu dans la dure nécessité de la continuer et

de céder beaucoup de terrain à l'ennemi.

La division Lapisse, qui était à sa droite, et qui chassait devant

elle la portion des Anglais qu'elle avait à combattre, se trouvant

alors entièrement découverte, ne pouvait pas continuer sa marche

offensive sans préparer sa ruine. Elle reçut ordre de garder sa

position et d'observer le terrain que venait de quitter le 4e corps.

Pouvais-je dans cette situation m'en servir pour l'attaque du

plateau? Une de ses brigades devait y monter pour appuyer la division

Villatte, qui était destinée à en faire l'attaque principale; mais il

est visible que cette division Lapisse, restée ainsi seule au centre

de la ligne, ne pouvait pas diminuer ses forces sans compromettre le

sort de cette journée. L'eût-elle pu d'ailleurs sans inconvénient?

il se passait des événements sur notre droite, entre la montagne et

le plateau, qui s'y opposaient très-impérieusement. L'ennemi prenait

l'offensive sur nous de ce côté avec de grandes forces en cavalerie,

infanterie et artillerie. Il fallait l'empêcher de nous forcer sur

ce point, et en conséquence employer une brigade de la division

Villatte pour appuyer la division Ruffin, très-affaiblie par les

pertes qu'elle venait de faire. Il fallait encore nous garantir d'une

descente que les ennemis préparaient contre nous de la hauteur du

plateau. L'autre brigade de la division Villatte, trop faible pour

y monter seule, était suffisante pour contenir l'ennemi qui était

devant elle, et j'ai dû la placer de la manière la plus avantageuse

pour remplir ce projet. Voilà donc tout le 1er corps employé comme

il pouvait l'être après la retraite du 4e corps. Il n'était plus

possible d'exécuter l'attaque du plateau sans compromettre l'armée;

aussi ne pensai-je alors qu'à le menacer, tandis que les troupes de

droite marchaient à l'ennemi, que celles de gauche tâcheraient par

leur contenance et leurs efforts de conserver le terrain qu'elles

avaient gagné sur l'ennemi, et d'empêcher qu'il ne nous débordât.

Ces dispositions ont eu tout le succès désirable en pareille

occurrence. La gauche des ennemis a été vivement repoussée et avec

une grande perte. Celles de ces troupes qui étaient sur le plateau

n'ont pas osé en descendre, et la division Lapisse s'est maintenue

dans ses dispositions, aidée à la vérité par la cavalerie du général

Latour-Maubourg.

Telles sont les diverses circonstances qui ont été en opposition avec

les attaques du plateau; elles éclaireront, je l'espère, S. M. C., et

les sentiments de bienveillance qu'elle m'a fait connaître ne seront

pas désormais partagés entre le contentement et l'improbation.

J'ai l'honneur d'observer à S. M. C. que les officiers que j'ai

chargés de l'instruire de l'état des choses sont MM. le général

Lucotte, les colonels Guye et Chateau, et un aide de camp de M. le

général Latour-Maubourg; que les premiers ont dû tranquilliser S. M.

C. en lui rapportant ce que je pensais de notre situation après la

retraite du 4e corps, en lui disant que j'étais d'avis que ce corps

revînt en ligne avec la réserve pour rendre la journée complétement

avantageuse pour nous, que les ennemis, au lieu de faire des

mouvements sur nous, paraissaient plutôt s'en éloigner, qu'enfin je

désirais vivement me maintenir sur le champ de bataille. Le colonel

Chateau a dû faire les mêmes observations à S. M. C. d'après les

instructions que je lui avais données, et selon ce qu'il avait pu

remarquer lui-même.

L'aide de camp de M. le général Latour-Maubourg a dû également

répéter à S. M. C. ce que je lui ai dit plusieurs fois en ces termes:

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 34 段