»JOSEPH.»
* * * * *
_À M. le maréchal duc de Bellune._
«Madrid, le 27 août 1809.
»J'ai reçu, monsieur le duc, votre lettre de Daimiel du 20 avec
le rapport du chef d'état-major du 1er corps, en date de Talavera
du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport; rien ne pouvait
plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me
faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous
avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle
de Talavera; il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange
de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en
dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus
avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui
d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de
l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes
les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal
sous mon commandement parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me
mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des
rapports que j'ai eus avec vous, monsieur le maréchal, vous trouverez
tout simple que je ne vous taise plus aucune vérité.
»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc., je viens
à Talavera. Vous dénaturez tous les faits, vous mettez en déroute
le 4e corps qui a rivalisé de gloire avec le premier; vous faites
retirer la réserve qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc
commandé par les circonstances; vous prétendez que vous avez été
obligé de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la
réserve le 29 au matin; vous oubliez la lettre que je vous écrivis
dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde était retiré de chez
moi et reposait lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ.
Vous ignorez que le général Milhaud était entré dans les premières
maisons de Talavera où il n'avait rencontré personne; que plusieurs
officiers étaient entrés dans la ville abandonnée et solitaire; vous
ignorez que dans le jour mon intention était toujours de repasser
l'Alberche; mais je voulais reconnaître l'ennemi dans la matinée.
»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas le
matin du 29 je savais tout cela, je ne vous le dis pas, je vous
témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique que
vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous consoler
de ce que vous n'aviez pu enlever le plateau, que je m'étais décidé à
faire attaquer, vous, monsieur le maréchal, m'ayant dit à plusieurs
reprises: _Il faudrait renoncer à faire la guerre si avec le premier
corps je n'enlevais pas cette position_. Je vous savais gré des
efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec lequel
vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin pendant
quelques secondes de votre voix et de votre présence pour se rappeler
qu'elles étaient du premier corps et de l'armée impériale, et il m'en
coûte plus que vous ne pensez, monsieur le maréchal, de ne pouvoir
plus persister dans ces nobles ménagements.
»Dans un moment heureux où mon but était rempli, où 80 mille
ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser faire
aucun mouvement, où je sentais que votre corps, trop faible quatre
jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette même position,
était devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant
pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée j'allais sauver
Tolède, Madrid, battre Vénégas et donner le temps au duc de Dalmatie
d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet état de choses,
monsieur le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon contentement.
Je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à vous en
parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous êtes
formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par
vous trois fois: le 27 au soir, et le 28 au matin avec trop peu de
monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois
brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient
restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.
»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général
Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, monsieur le duc, dans
la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de
l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à
se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent
en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que
je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport
écrit, et que, en attendant, je donnai l'ordre à tout le monde de
prendre du repos, de rester dans ses positions et d'attendre de
nouveaux ordres au jour.
»Mais je m'aperçois, monsieur le maréchal, que j'entre dans des
détails inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop
longue pour vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je
regarde le rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits
erronés; il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup, je ne
dois pas vous taire que je désire aussi vivement que vous, monsieur
le maréchal, qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner
une autre destination.
»JOSEPH.»
* * * * *
_Le duc de Bellune au roi Joseph._
«Tolède, le 14 septembre 1809.
»SIRE,
»J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à V. M. la justification dont ma
lettre du 4 de ce mois n'est que l'analyse. Daignez, Sire, en prendre
connaissance, et rendre à mon âme le calme dont elle a besoin. Ce
n'est pas sans éprouver la plus vive douleur que j'ai fait cet écrit.
»J'étais loin de penser il y a quinze jours que je dusse être jamais
réduit à la dure nécessité de me justifier d'une accusation contre
ma conduite en Espagne, où je crois avoir rempli tous mes devoirs
d'homme d'honneur.
»Le rang que j'occupe dans l'armée impériale et ma délicatesse ne
me permettent pas de rester plus longtemps sous le poids d'une
accusation aussi flétrissante. J'ai dû y répondre par des faits qui
pussent éclairer Votre Majesté, dont la religion a été surprise. Je
la supplie de les examiner et de me rendre la justice qui m'est due.
S'ils ne suffisent pas pour effacer l'opinion défavorable qu'elle
a prise de mon caractère et de ma conduite, je la prierai de me
permettre d'aller les soumettre à mon souverain, à qui je dois compte
de toutes mes actions.
»J'ai la confiance qu'il ne dédaignera pas d'être mon juge dans une
cause qui touche de si près mon existence et celle de ma famille.
»J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.
»_Le maréchal duc de Bellune_,
»VICTOR.»
* * * * *
_Copie de la lettre écrite par S. M. le roi d'Espagne au maréchal duc
de Bellune, le 27 août 1809._
«J'ai reçu, M. le duc, votre lettre de Daimiel, du 20, avec le
rapport du chef de l'état-major du 1er corps, en date de Talavera,
du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport. Rien ne pouvait
plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me
faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous
avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle
de Talavera. Il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange
de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en
dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus
avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui
d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de
l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes
les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal
sous mon commandement, parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me
mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des
rapports que j'ai eus avec vous, M. le maréchal, vous trouverez tout
simple que je ne vous taise plus aucune vérité.
»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc.
»Je reviens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits. Vous mettez en
déroute le 4e corps, qui a rivalisé de gloire avec le 1er.
»Vous faites retirer la réserve, qui n'a fait dans le jour qu'un
mouvement de flanc commandé par la circonstance.
»Vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivre
le mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin.
»Vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vous
ignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposait
lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ.
»Vous ignorez que le général Milhaud était entré à Talavera, où il
n'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrés
dans la ville abandonnée et solitaire.
»Vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours de
repasser l'Alberche, mais que je voulais reconnaître l'ennemi dans la
matinée.
»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas, le
29 au matin, je savais tout cela; je ne vous le dis pas; je vous
témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique
que vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous
consoler de ce que vous n'aviez pas pu enlever le plateau que je
m'étais décidé à faire attaquer, vous, M. le maréchal, m'ayant dit à
plusieurs reprises: «Il faudrait renoncer à faire la guerre, si avec
le 1er corps je n'enlevais pas cette position.» Je vous savais gré
des efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec
lequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin
de votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaient
du 1er corps et de l'armée impériale. Il m'en coûte plus que vous
ne pensez, M. le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans ces
nobles ménagements. Dans un moment heureux où mon but était rempli,
où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser
faire aucun mouvement, où je sentais que votre corps d'armée, trop
faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette
même position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera,
assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée
j'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas, et donner le temps
au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet
état de choses, M. le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon
contentement; je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à
vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous
êtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par
vous trois fois, le 27 au soir, et le 28 au matin, avec trop peu de
monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois
brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient
restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.
»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général
Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, M. le duc, dans la
nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de
l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à
se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent
en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que
je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport
par écrit, et qu'en attendant je donnai l'ordre à tout le monde de
prendre du repos, de rester jusqu'à nouvel ordre dans ses positions,
et d'attendre de nouveaux ordres au jour.
»Mais je m'aperçois, M. le maréchal, que j'entre dans des détails
inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pour
vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde le
rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés.
»Il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup; je ne dois pas
vous taire que je désire aussi vivement que vous, M. le maréchal,
qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autre
destination.
»Signé _votre affectionné_
»JOSEPH,
»_Le maréchal duc de Bellune_,
»VICTOR.»
* * * * *
_Faits que le maréchal duc de Bellune oppose à la lettre de S. M. C._
Le chef d'état-major du 1er corps de l'armée d'Espagne a rédigé
le rapport dont il s'agit d'après le journal qu'il a l'attention
de tenir de toutes les opérations du corps d'armée. Il a tâché
d'y mettre toute l'exactitude qu'un travail de ce genre exige,
afin de donner à S. M. C. une connaissance parfaite des mouvements
de ce corps, de ses diverses positions et des motifs qui les ont
déterminées: c'est dans ce seul esprit que ce rapport a été fait.
Le chef de l'état-major qui a toujours ignoré les relations que
j'avais avec S. M. C. ne pouvait pas les commenter; il ne pouvait par
conséquent en faire une diatribe, ni les mettre en comparaison dans
le sujet qu'il était chargé de traiter. Il savait d'ailleurs comme
moi qu'il écrivait pour le roi seul, et certes le respect profond
qu'il lui porte ne peut laisser aucun doute sur la pureté de ses
intentions, lorsqu'il s'occupait de ce travail dont l'objet a été de
faire connaître à S. M. C. la vérité tout entière. J'ai lu ce rapport
avant de l'adresser au roi. Si j'y avais reconnu quelques traits qui
pussent déceler mes relations avec S. M. ou qui dénaturassent les
procédés généreux dont elle m'a honoré dans toutes les circonstances,
j'aurais supprimé un écrit si contraire à la bienséance et à la
gratitude. Si j'y avais reconnu la présomption, la vanité et tous
les sentiments que S. M. C. a cru y voir, je me serais bien gardé de
le lui adresser, ou bien il faut supposer que j'avais perdu tout à
fait la raison pour me livrer ainsi à un excès d'impudence dont on
n'aurait pas d'exemple; mais je n'ai pas à me reprocher cet égarement.
Le respect que j'ai pour les vertus et la personne de S. M. C. m'en
garantira toujours, et j'ai cru lui en donner une nouvelle preuve
en lui envoyant cet écrit véridique et purement militaire. Si j'y
avais attaché des vues telles que celles qui sont énoncées dans la
lettre de S. M. C., ma démence ne se serait pas bornée à les faire
connaître seulement au roi, elle m'eût vraisemblablement engagé à
les communiquer à mon gouvernement et à toutes les personnes dont je
désire les suffrages; mais le roi est le seul qui jusqu'à présent ait
eu connaissance des détails de la campagne du 1er corps, depuis la
bataille de Medellin jusques et y compris celle de Talavera. Il n'est
donc guère croyable que j'aie voulu me vanter au roi à son détriment,
et que j'aie provoqué son ressentiment dans le dessein de perdre sa
bienveillance, à laquelle j'ai prouvé plus d'une fois que j'attachais
le plus grand prix. En effet, je ne vois encore rien dans le rapport
du chef de l'état-major qui puisse me faire soupçonner d'une pareille
extravagance, si ce n'est qu'il pèche en plusieurs endroits contre
les convenances. Je lui avais ordonné de n'y présenter que des faits
vrais avec les circonstances qui les ont amenés. Telle était mon
intention, mon seul désir, il a dû s'y conformer.
S. M. C veut que je l'aie priée d'approuver ce rapport. Si elle
se donne la peine de relire la lettre que j'ai eu l'honneur de lui
écrire à ce sujet, elle verra que ma prière n'est relative qu'aux
opérations du 1er corps et non au rapport de ces mêmes opérations, et
que je désirais qu'elle récompensât de son approbation la conduite du
1er corps et la mienne.
Je dois regretter que S. M. C. n'ait pas daigné s'expliquer sur le
passage du Tage, qu'elle met au nombre des fautes dont elle m'accuse.
Il est probable qu'elle n'improuve cette opération que parce qu'elle
ignore les causes qui l'ont déterminée. En les lui faisant connaître,
j'espère lui prouver qu'au lieu d'avoir mérité ses reproches à
ce sujet, j'ai rendu à l'armée dans cette occasion le service le
plus important. Ainsi, pour mettre S. M. C. à même d'en juger, je
vais remonter à l'époque où les Anglais, maîtres de la campagne en
Portugal, n'avaient plus rien à craindre du côté de M. le duc de
Dalmatie.
Le 12 mai, je m'étais porté avec le 1er corps d'armée à Alcantara,
pour reconnaître et pour chasser une division anglo-portugaise qui
s'était réunie sur ce point dans le dessein de faire une diversion en
faveur de l'armée espagnole de Cuesta, et de masquer en même temps
le mouvement que l'armée anglo-portugaise, sous les ordres de sir
Arthur Wellesley, se proposait de faire sur Plasencia. J'espérais
aussi, en me portant sur Alcantara, avoir des nouvelles positives de
M. le duc de Dalmatie, dont on annonçait la retraite depuis plusieurs
jours. Il était intéressant de connaître la véritable situation de
M. le duc de Dalmatie. Deux motifs me conduisaient donc à Alcantara,
celui de chasser les ennemis de cette ville et celui de connaître
l'état de nos affaires en Portugal. J'ai eu lieu de me louer d'avoir
pris ce parti. Il en est résulté des avantages que l'on n'a pas assez
appréciés.
La division anglo-portugaise, chassée d'Alcantara par nos troupes
jusqu'au delà des frontières du Portugal, ne pouvait plus s'opposer
aux courses que notre cavalerie devait faire dans ce pays pour
demander les nouvelles que je désirais avoir. Elle les fit, et
me rapporta la confirmation des bruits qui s'étaient répandus de
la retraite de M. le duc de Dalmatie, avec l'avis qu'un corps de
l'armée de sir Arthur Wellesley marchait vers l'Espagne pour agir
contre le 1er corps, de concert avec l'armée de Cuesta. Cet avis,
répété par tous les habitants du pays, ne laissant plus de doute
sur sa véracité, j'ai eu l'honneur de le transmettre à S. M. C. par
ma lettre du 21 mai à M. le maréchal Jourdan, major général. Ce
mouvement combiné des ennemis exigeait nécessairement une sérieuse
attention. Mais pour en faire connaître l'importance, il convient
que je la démontre comme je l'ai sentie alors et comme les derniers
événements l'ont prouvée.
L'armée anglo-portugaise n'ayant plus rien à craindre de l'armée aux
ordres de M. le duc de Dalmatie, pouvait se porter sur le 1er corps
par Alcantara, et l'attaquer en même temps que l'armée de Cuesta,
passant la Guadiana, marcherait également à lui dans le même dessein.
Ces deux armées pouvaient aussi combiner leurs mouvements contre
le 1er corps, de manière à lui fermer la seule communication qu'il
eût, celle d'Almaraz, et l'attaquer ensuite avec des forces trois
fois supérieures à la sienne, ce qui l'aurait mis dans la situation
la plus fâcheuse. Voyons si la résolution que j'ai prise pour l'en
garantir a été judicieuse.
Le cas où il se trouvait était déjà critique, et la pénurie des
subsistances y ajoutait beaucoup. Le pays était épuisé, on avait
des peines infinies à y faire vivre très-médiocrement le soldat;
il fallait néanmoins s'y maintenir, et attendre avant de prendre
un parti que les ennemis fissent mieux connaître leurs projets.
Je me bornai donc à établir le 1er corps à Torremocha, qui est le
point d'où je pouvais observer les armées combinées pour agir selon
les circonstances. J'envoyai en même temps, d'après les ordres du
roi, à Almaraz la division allemande aux ordres du général Leval,
qui jusque-là avait suivi le 1er corps. Cette disposition était
nécessaire; car le pont de bateaux que nous avions sur le Tage
courait les risques d'être détruit, quoiqu'il fût couvert par des
ouvrages que j'y avais fait construire, et gardé par deux cents
hommes d'infanterie que j'y avais établis. Les insurgés nombreux de
Tietar étaient en armes. De gros détachements de l'armée ennemie
de Portugal se montraient à Plasencia, et communiquaient avec
les insurgés. Deux marches pouvaient les conduire réunis au pont
de bateaux, et sa destruction, qui résultait infailliblement de
ce mouvement, menait à des conséquences infinies et extrêmement
dangereuses. La présence de la division allemande sur ce point nous
en a préservés, et la sollicitude du roi à ce sujet prouve déjà que
S. M. C. n'était pas sans inquiétude sur la situation du 1er corps.
Les dispositions dont je viens de parler ont été faites le 20 mai,
époque à laquelle je me trouvai à Torremocha de retour d'Alcantara.
Ainsi placé, j'observais l'armée anglo-portugaise sur la rive droite
du Tage par le général Leval, sur la rive gauche par les partis
que j'avais sur Alcantara, et je voyais l'armée de Cuesta par les
partis que je tenais sur la Guadiana. Je m'occupais en même temps des
subsistances nécessaires à la troupe, et ce travail n'était pas le
moins pénible.
Quinze jours s'écoulèrent ainsi sans que l'ennemi se montrât; mais
ses projets commencèrent à se développer dans les premiers jours
de juin. Le général Leval m'apprit que les Anglo-Portugais se
réunissaient à Plasencia, et que les insurgés du Tietar prenaient
chaque jour plus de consistance. Les partis que j'avais sur Alcantara
confirmaient ces nouvelles, dont je profitais pour redoubler
d'attention et de vigilance. Le général Leval instruisait S. M. C. de
tout ce qu'il apprenait. Le moment approchait où il fallait de toute
nécessité se décider à prendre l'offensive sur les ennemis, ou à se
reployer derrière le Tage pour éviter d'être compromis.
Mais l'un et l'autre de ces partis présentaient des inconvénients.
Comment en effet se porter en avant sur la Guadiana pour attaquer
l'armée de Cuesta, sans craindre l'armée anglo-portugaise prête à
marcher sur le 1er corps, et à lui fermer le seul passage qu'il eût
pour se retirer en cas de besoin? Comment aussi se reployer derrière
le Tage sans encourager les insurgés, et doubler par conséquent leurs
forces contre nous? Je restai indécis entre ces deux questions
jusqu'au 10 juin, que, pressé par la circonstance sérieuse où je
me trouvais, j'eus l'honneur d'instruire le roi de l'embarras où
j'étais, et de lui demander ses ordres.