la cavalerie à el Bravo-Etoten et Domingo-Perez. L'on apprit à
Santa-Olalla que Cuesta y était arrivé la veille avec son armée,
que les Anglais devaient le suivre, et qu'aussitôt que Cuesta avait
appris que son avant-garde était engagée à Alcabon, il avait fait
sa retraite sur Talavera. Le 27, l'armée se mit en mouvement à deux
heures du matin, se dirigeant sur Talavera, le 1er corps ouvrant la
marche, ayant la cavalerie du général Latour-Maubourg qui formait son
avant-garde et qui rencontra l'arrière-garde de l'ennemi à la hauteur
de Cazalegas; elle était composée de troupes anglaises du corps de
dix mille hommes qui avait passé la journée du 26 à Cazalegas; elle
se reploya vivement sur l'Alberche et passa cette rivière.
»Le 1er corps était réuni sur le plateau qui domine l'Alberche à
une heure après-midi; l'on apercevait sur la rive droite quelques
escadrons ennemis sans infanterie; l'on voyait sur les plateaux en
arrière et au nord de Talavera des mouvements de troupes, mais on ne
pouvait reconnaître l'armée ennemie, ses forces et ses dispositions,
le terrain qui conduit de l'Alberche à Talavera et au plateau
qui domine cette ville étant couvert d'oliviers et de forêts de
chênes; c'était à la faveur de ces bois que l'ennemi masquait ses
dispositions et se formait pour recevoir la bataille.
»M. le maréchal duc de Bellune, qui, pendant son séjour à Talavera,
avait parfaitement reconnu le terrain, jugea la position que l'ennemi
allait prendre: sa droite appuyée à Talavera, sa gauche à la montagne
qui forme le contre-fort du bassin du Tietar; elle est fortifiée
d'un mamelon qui s'élève à l'est par une rampe très-rapide, et qui
s'inclinant à l'ouest par un mouvement de terrain beaucoup plus doux
se lie à une continuité de petits mamelons qui se prolongent dans la
direction de Talavera. Ce mamelon laisse entre lui et la montagne une
vallée de trois cents toises de développement où prend naissance un
ravin qui se prolonge du nord au sud et qui, couvrant la gauche et le
centre de l'ennemi, vient se perdre dans la vallée de Talavera, à la
naissance des oliviers où la droite de l'ennemi était adossée; cette
droite a sur son front plusieurs accidents de terrain dont l'ennemi
profita, soit en y élevant des ouvrages, soit en y faisant des abatis
pour la rendre d'un plus difficile accès. Deux routes faciles et
praticables pour l'artillerie conduisent de l'Alberche à la position
de l'ennemi: l'une est la grande route de Talavera, et l'autre se
rencontre à la Casa del Campo de Salinas. On la suit pendant une
demi-lieue dans la forêt de chênes, et, pour y arriver, il faut
passer l'Alberche à gué.
»La poussière que l'on avait vue s'élever dans la direction de
Casa de las Salinas faisait présumer que l'ennemi y avait un corps
d'avant-garde. M. le maréchal duc de Bellune, dont le projet était
de manoeuvrer sur la gauche de l'ennemi avec tout son corps, tandis
que M. le général Sébastiani, avec le 4e, soutenu de la réserve,
opérerait une diversion sur la droite, et que la cavalerie du général
Latour-Maubourg observerait le centre, ordonna au général Lapisse
de passer l'Alberche, de se diriger à Casa de las Salinas, d'en
chasser l'ennemi; au général Ruffin de passer aussi l'Alberche avec
son infanterie seulement, et d'appuyer par la droite le mouvement
du général Lapisse. Le 16e d'infanterie légère, qui était en tête
de la division Lapisse, engagea bientôt la fusillade; elle fut
très-vive pendant une heure. L'ennemi avait sur ce point 6 mille
hommes soutenus de quatre bouches à feu; il se retirait lentement de
position en position; le général Chaudron-Rousseau, qui dirigeait le
16e régiment, profitant habilement d'un terrain moins garni d'arbres,
ordonna à ce régiment de charger l'ennemi à la baïonnette, ce qu'il
fit avec toute la bravoure qui le distingue. Bientôt l'ennemi fut en
pleine déroute et ne songea plus qu'à gagner à la course le gros de
ses troupes.
»M. le maréchal duc de Bellune, qui s'était porté sur ce point,
envoya l'ordre au général Villatte de passer l'Alberche et de suivre
la direction du général Ruffin; à la brigade de cavalerie légère
du général Beaumont de soutenir la division Lapisse qui continuait
à se porter en avant, ainsi que le général Ruffin; au général
Latour-Maubourg de passer l'Alberche avec sa cavalerie et de se
former dans la plaine située entre la grande route de Talavera et
celle de Casa de las Salinas, et à l'artillerie des divisions et à
la réserve de passer l'Alberche au gué et de suivre par le chemin de
Casa de las Salinas le mouvement de l'infanterie.
»Les divisions Lapisse et Ruffin débouchaient de la forêt de chênes;
le pays commençait à s'ouvrir; l'on aurait pu facilement distinguer
les mouvements de l'ennemi s'il n'eût pas été si tard. Cependant on
apercevait un corps de 10 à 12 mille hommes qui se pressait d'arriver
à sa position; l'artillerie, qui avait débouché sur le plateau
aussitôt que les divisions, fit un mal considérable à ces troupes et
y jeta le plus grand désordre. Ce désordre fut beaucoup plus grand
à la droite de l'armée ennemie; quoiqu'elle n'eût pas été attaquée,
elle se mit en pleine déroute, et si dans cet instant le 4e corps eût
pu former son attaque, l'action était décidée. D'après le rapport des
prisonniers, des déserteurs et des gens du pays, Cuesta fut obligé
d'envoyer cinq régiments de cavalerie pour rallier les fuyards, et
ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'on parvint à en ramener une
partie. Cuesta fit décimer les officiers, sous-officiers et soldats
de plusieurs régiments. Cette terreur avait été imprimée dans son
armée par le mouvement rapide du 1er corps sur la gauche de l'armée
combinée.
»Les divisions Ruffin, Villatte et Lapisse n'étaient plus qu'à une
demi-portée de canon de la position de l'ennemi; il était nuit, l'on
ne pouvait plus engager l'action; mais le maréchal duc de Bellune
jugea que si, à la faveur de l'obscurité et de la confusion que son
attaque vive et rapide avait jetée dans les troupes ennemies, l'on
réussissait à enlever le mamelon que l'on pouvait regarder comme la
clef de la position, l'ennemi ne pourrait plus tenir sans s'exposer
à une défaite totale; en conséquence il ordonna au général Ruffin
d'emporter le mamelon avec ses trois régiments, au général Villatte
de soutenir cette attaque, et au général Lapisse d'opérer une
diversion sur le centre de la ligne ennemie sans cependant s'engager.
Cette attaque n'eut pas le résultat que l'on devait attendre; le
9e régiment, qui en formait la tête et qui la détermina avec cette
bravoure qu'on lui connaît, ne fut pas soutenu; l'obscurité qui
régnait avait fait prendre une fausse direction au 24e régiment, et
la marche du 96e fut retardée par le passage du ravin. L'ennemi qui
sentait toute l'importance de ce mamelon l'avait garni de plusieurs
bataillons qu'il fit soutenir par d'autres troupes aussitôt qu'il
vit qu'il était attaqué. La configuration du mamelon lui donnait la
facilité de faire arriver ses secours promptement, tandis que nous
avions un terrain difficile à pratiquer pour y envoyer les nôtres;
le 9e régiment était presque parvenu à la crête du mamelon, quelques
hommes même furent tués en le couronnant; mais obligé de s'engager de
nouveau avec des troupes fraîches, il fut contraint de se reployer,
et il le fit jusqu'à mi-côte, où il se maintint. Ce régiment s'acquit
une grande gloire dans cette affaire, où il perdit 300 hommes tués et
blessés; le colonel Meunier s'est particulièrement distingué, il a
reçu trois coups de feu; l'artillerie était placée sur un monticule
formé par un mouvement de terrain qui du grand mamelon court à l'est,
et domine le vallon de droite, le plateau et la vallée de Talavera:
elle aurait pu favoriser l'attaque du mamelon, mais on craignait de
la faire agir sur nos troupes.
»M. le maréchal duc de Bellune ne crut pas devoir faire renouveler
l'attaque; les troupes étaient harassées; depuis deux heures du matin
elles étaient en marche, et il en était dix du soir.
»La division Ruffin prit position au pied du mamelon avec ses deux
régiments, le 9e d'infanterie resta à celle qu'il occupait.
»La division Villatte en réserve derrière l'artillerie et sur le
rideau.
»La division Lapisse en colonne par régiment sur le plateau en face
du centre de l'ennemi.
»La cavalerie du général Latour-Maubourg en réserve derrière elle.
»La brigade du général Beaumont en seconde ligne derrière la division
Ruffin.
»Il y eut dans l'armée combinée, à onze heures du soir et à deux
heures du matin, une fusillade qui se prolongea de la droite à la
gauche et que l'on présuma être occasionnée par une méprise ou une
terreur panique.
»M. le maréchal duc de Bellune dépêcha dans la nuit son aide de camp,
M. le colonel Chateau, près de Sa Majesté Catholique, pour lui rendre
compte des événements de la journée, et lui demander ses intentions
pour les opérations du lendemain; il fit représenter à Sa Majesté
qu'il croyait que l'attaque devait toujours se faire par la gauche de
l'ennemi, mais que le 4e corps devait aussi agir sur la droite pour
la soutenir.
»Une centaine de prisonniers, dont quatre officiers, avaient été
faits par le 9e régiment sur le plateau; l'on apprit d'eux que
l'armée anglaise occupait la gauche depuis les oliviers jusqu'à la
montagne et que les Espagnols étaient à la droite, occupant fortement
Talavera.
»À la pointe du jour l'on vit l'ennemi couronner le mamelon, sur
lequel il avait conduit quatre bouches à feu; une ligne d'infanterie,
ayant sa gauche au mamelon, sa droite au bois d'oliviers; et derrière
une autre ligne de cavalerie; derrière le mamelon et dans le
prolongement del Casar de Talavera, l'on remarquait cinq à six lignes
d'infanterie et de cavalerie.
»Quelques escadrons observaient à gauche le vallon, où ils étaient
appuyés de deux ou trois bataillons; quant à la droite, il était
impossible de juger de quelles troupes elle se composait, à cause
des oliviers; l'on apercevait seulement sept à huit mille hommes,
infanterie et cavalerie, en avant de Talavera.
»La reconnaissance que M. le maréchal duc de Bellune fit le matin sur
tout le front de la ligne ennemie le confirma dans l'opinion où il
était la veille, que l'enlèvement du mamelon déciderait la bataille;
il dépêcha de nouveau le colonel Chateau auprès de Sa Majesté
Catholique pour la prévenir qu'il allait faire attaquer le mamelon,
et il la priait de faire agir le 4e corps, soutenu de la réserve,
sur la droite de l'ennemi, tandis que le général Lapisse, ayant en
seconde ligne la cavalerie du général Latour-Maubourg, menaçait le
centre. Les ordres furent expédiés aux généraux du premier corps.
Le général Ruffin disposa ses trois régiments pour l'attaque de la
manière suivante: le 9e d'infanterie légère à droite, le 24e au
centre, et le 96e à la gauche en colonnes serrées par divisions et
bataillons; ce fut dans cet ordre que cette division s'ébranla; la
fusillade fut bientôt engagée, et le 24e régiment ne tarda pas à
occuper le premier plateau du mamelon. Il continua, toujours soutenu
des 9e et 96e, son attaque; il était prêt à couronner le mamelon et
à enlever les pièces, lorsque l'ennemi le fit attaquer ainsi que les
9e et 96e par des troupes fraîches qu'il avait pu facilement tirer
de son centre et faire remplacer par celles de sa droite qui ne fut
pas attaquée; l'engagement fut vif et meurtrier; mais nos troupes
épuisées par les pertes qu'elles avaient faites, furent obligées
d'abandonner le mamelon et de se reployer. Ce mouvement rétrograde
se fit en ordre et lentement pour donner le temps aux blessés de
se retirer: il en resta très-peu au pouvoir de l'ennemi. Les 9e,
24e et 96e se sont montrés dignes de leur réputation; ils ont eu
plus des deux tiers de leurs officiers hors de combat et 500 hommes
par régiment tués ou blessés. MM. les généraux Ruffin et Barrois
commandaient cette attaque; ils se sont fait remarquer par la bonté
de leurs dispositions et le calme qu'ils ont mis à les exécuter:
ils ont été parfaitement secondés par le chef de bataillon Regeau,
commandant le 9e; le colonel Jamin, du 24e, et le chef de bataillon
Loyard, du 96e: ce dernier a été blessé, ainsi que l'aide de camp
Challier du général Ruffin, et Auguste Vilmorin du général Barrois.
»Jusqu'alors l'ennemi n'avait été attaqué que par la gauche; le roi,
pénétré de la nécessité de mettre de l'ensemble dans les opérations
pour obtenir le succès que l'on pouvait espérer, malgré les forces
supérieures de l'ennemi et la bonté de sa position, se rendit en
personne sur le terrain, et après avoir reconnu la ligne ennemie,
Sa Majesté détermina une attaque générale sur tout son front; les
dispositions suivantes furent transmises à MM. les généraux.
»La division Ruffin, en longeant le pied de la grande chaîne de la
montagne, devait déborder l'ennemi par sa gauche.
»Le général Villatte eut ordre de menacer le mamelon avec une
brigade, et de garder le vallon avec l'autre brigade et le bataillon
de grenadiers.
»Le général Lapisse eut pour instruction de passer le ravin,
d'aborder le centre de l'ennemi, soutenu de la division de dragons et
de la division Dessoles.
»Le général Sébastiani de négliger la grande route de Talavera, qu'on
se bornait à faire observer par la division de dragons Milhaud, et
de lier son attaque sur la droite de l'ennemi avec celle du centre
exécutée par le général Lapisse.
»L'artillerie fut disposée en conséquence; il était deux heures
de l'après-midi quand ces dispositions furent connues de MM. les
généraux; c'est aussi à cette heure que l'ennemi reçut un renfort
de toutes les troupes anglaises détachées dans les montagnes, et
qui faisaient partie du corps commandé par le général Wilson. Elles
débouchèrent par le chemin de Mejorada, et vinrent se former en 4e
ligne sur le prolongement du grand mamelon dans la direction del
Casar de Talavera. L'on avait été aussi obligé de détacher quelques
troupes pour couronner la crête de la montagne et pour arrêter
quelques bataillons portugais qui avaient été envoyés sur ce point.
»Les généraux plaçaient leurs troupes pour opérer d'après les
dispositions arrêtées par Sa Majesté Catholique. M. le maréchal duc
de Bellune attendit pour faire agir les siennes que le 4e corps fût
arrivé à sa hauteur; aussitôt qu'il fut engagé, les généraux Lapisse,
Villatte et Ruffin ébranlèrent leurs troupes.
»Le général Lapisse passa le ravin soutenu de la cavalerie du général
Latour-Maubourg et appuyé de deux batteries de huit bouches à feu
chacune.
»Le général Villatte menaça le mamelon, couvrit le vallon, et le
général Ruffin suivit la direction qui lui avait été donnée.
»L'attaque du 4e corps eut dans son principe tout le succès que
l'on pouvait espérer, mais elle fut bientôt repoussée, et le
mouvement rétrograde de ce corps qui découvrait la gauche du général
Lapisse, le força à s'arrêter malgré le succès qu'il avait remporté
sur l'ennemi; il avait enfoncé son centre, et mis le plus grand
désordre dans ses troupes. En cela, il fut puissamment secondé par
l'artillerie, qui était dirigée par le général d'Aboville. Elle
rendit dans cette occasion, comme dans toutes celles où elle se
trouva, les plus grands services. Le général Latour-Maubourg, par
les mouvements qu'il fit faire à sa cavalerie, contribua beaucoup
au succès de cette attaque. C'est dans cet instant que le général
Lapisse fut frappé du coup mortel qui le conduisit au tombeau
quelques jours après. L'armée perdit un de ses bons officiers
généraux, et sa perte fut vivement sentie par M. le duc de Bellune et
par tout le premier corps.
»Toutes les troupes se sont bien conduites, particulièrement le 16e
d'infanterie légère, les 8e et 54e de ligne; le 3e bataillon du 54e,
commandé par le chef de bataillon Martin, s'est fait remarquer par
plusieurs charges qu'il a faites à la baïonnette.
»Les colonels Philippon, du 54e; Barrié, du 45e; le chef de bataillon
Gheneser, commandant le 16e léger, les colonels Dormoncourt, du 1er
dragons, et Ismert, du 2e, ont été blessés, les généraux Laplane
et Chaudron-Rousseau se sont fait remarquer par leurs bonnes
dispositions.
»Un seul mouvement d'indécision fut remarqué par M. le maréchal
duc de Bellune dans un des régiments de la division Lapisse; Son
Excellence s'y porta de suite et prévint les inconvénients qui
pouvaient en résulter.
»Tandis que la division Lapisse obtenait ces avantages sur le centre
de l'ennemi, le général Villatte manoeuvrait au pied du mamelon et
disposait la brigade qui était destinée à couvrir le vallon. Le
bataillon des grenadiers, aux ordres de M. Bigex, était déjà formé
en colonne, le 27e régiment faisait le même mouvement, lorsque
l'ennemi détermina une charge de cavalerie sur cette infanterie; elle
fut reçue avec le plus grand calme et la plus grande valeur par le
bataillon de grenadiers et le 27e d'infanterie légère. Quantité de
chevaux et d'hommes vinrent tomber au pied des rangs de l'infanterie;
le 23e de dragons légers qui tenait la tête de cette charge, malgré
la fusillade du 27e et du bataillon de grenadiers, s'engagea dans la
vallée, passant entre la division Villatte et la division Ruffin;
la brigade Strolz, composée des 10e et 26e chasseurs, se porta à
sa rencontre; le général Strolz manoeuvra avec ses troupes pour
les laisser passer et les charger en queue; bientôt la mêlée fut
complète; M. le maréchal duc de Bellune, qui du rideau où était
placée l'artillerie avait vu la cavalerie ennemie faire cette pointe,
fît avancer les lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens
qui la prirent en tête et en flanc. Il ne s'échappa que cinq hommes
du 23e de dragons légers; tout fut tué ou pris.
»MM. les généraux Villatte et Cassagne, qui se trouvaient avec le
27e, furent quelque temps entraînés par cette charge et obligés de la
suivre.
»M. le colonel Lacoste et le chef d'escadron Bigex se sont
particulièrement distingués dans cette occasion.
»Le général Ruffin avait continué son mouvement et déjà la tête de sa
colonne débordait la gauche de l'ennemi, lorsqu'il reçut l'ordre de
s'arrêter et de se maintenir dans cette position.
»Il était cinq heures de l'après-midi; M. le maréchal duc de Bellune
insista près de Sa Majesté Catholique pour qu'elle ordonnât une
seconde attaque sur toute la ligne; il était constant que l'ennemi
ébranlé par celles successives qu'il avait essuyées, et par les
pertes qu'il avait faites, se disposait à faire sa retraite. Déjà
il montrait peu de troupes sur son centre, le feu de son artillerie
s'était ralenti, ce qui donnait à croire qu'il avait retiré de ses
pièces ou que les munitions lui manquaient.
»Le 4e corps, qui s'était rallié un peu loin du terrain où il avait
combattu, reçut l'ordre de se porter en avant, soutenu de la réserve
et de la garde du roi. L'on espérait tout de ce dernier effort,
lorsqu'on vint prévenir le roi qu'une colonne ennemie suivant la
grande route de Talavera se dirigeait sur l'Alberche; Sa Majesté
envoya un de ses aides de camp à M. le duc de Bellune pour le
prévenir de ce mouvement et lui faire connaître que son intention
était que la retraite s'opérât. M. le maréchal duc de Bellune insista
de nouveau près de Sa Majesté Catholique et lui fit dire que rien
ne déterminait le mouvement de retraite, que l'ennemi, loin de nous
attaquer, songeait plutôt à faire la sienne, et que la marche de
cette colonne sur l'Alberche serait bientôt arrêtée si le 4e corps
attaquait.
»Les choses restèrent dans cet état jusqu'à la nuit, les Anglais
montrant peu de troupes; quelques corps de cavalerie voulurent
se faire voir au centre, mais ils furent bientôt chassés par
l'artillerie du plateau.
»M. le maréchal duc de Bellune fit pousser une reconnaissance sur
Talavera par le 54e de ligne et le 5e de chasseurs, qui avait pour
objet de connaître positivement le mouvement des ennemis dans cette
direction; une partie du champ de bataille du 4e corps fut trouvée
abandonnée par nos troupes et l'ennemi. Ce ne fut qu'à un quart de
lieue de Talavera que l'on rencontra une colonne ennemie, qui de
Talavera se dirigeait par la route de Casa de Salinas; elle parut peu
considérable, et n'être qu'une simple reconnaissance que l'ennemi
envoyait aussi de son côté pour savoir ce qu'étaient devenues les
troupes qui l'avaient combattu dans cette partie.
»M. le maréchal duc de Bellune était décidé à se maintenir la nuit
dans ses positions et à faire le lendemain de nouveaux efforts
pour débusquer entièrement l'ennemi des siennes. Des ordres furent
expédiés aux généraux de conserver celles qu'ils occupaient et qu'ils
avaient prises sur l'ennemi, de faire remplacer les cartouches qui
avaient été consommées et de se tenir prêts à combattre le lendemain
29. M. le maréchal expédiait un officier au roi pour lui rendre
compte de ses dispositions, lorsqu'il eut l'avis que le 4e corps
et la réserve étaient en marche pour repasser l'Alberche, et que
le mouvement de retraite ordonné par le roi était nécessité par la
présence de l'armée de Vénégas sous les murs de Madrid, et par l'état
de fermentation dans lequel se trouvait cette ville.
»Il n'était pas possible au 1er corps de se maintenir dans les
positions desquelles il avait chassé l'ennemi. La retraite fut
ordonnée, après avoir laissé reposer les troupes sur le champ de
bataille jusqu'à trois heures du matin. Elle se fit dans le plus
grand ordre et sans laisser aucune voiture ni blessé sur le champ de
bataille.
»La cavalerie ne quitta sa position qu'au point du jour.
»À six heures du matin, tout le corps d'armée se trouva en position
sur la rive gauche de l'Alberche dans le même ordre qu'il observait
lorsqu'il marcha à l'ennemi le 27.
»La perte de l'armée anglaise est très-considérable, on peut la
porter à 10 mille hommes tués, blessés et prisonniers; cinq mille
coups de canon ont été tirés dans ses lignes, à un quart de portée,
par le 1er corps; les généraux Mackenzie et Langwerth, quatre
colonels ont été tués; 200 officiers et 3 mille hommes blessés ont
été trouvés à Talavera.
»L'on aura une idée de ce que cette armée a souffert lorsqu'on saura
que le premier corps laissé seul pour l'observer, tandis que la
réserve et le 4e corps se portaient sur Vénégas, est resté les 29,
30 et 31 à une lieue du champ de bataille, sans qu'elle osât rien
entreprendre sur lui.
»La perte du 1er corps a été aussi très-considérable: 26 officiers
et 423 soldats ont été tués, 126 officiers et 3,341 soldats ont été
blessés.
»Au quartier général de Talavera, le 10 août 1809.
»_Le général de brigade, chef de l'état-major général
du 1er corps._»
* * * * *
_Le roi Joseph à l'Empereur._
«Madrid, le 30 août 1809.
»SIRE,
»J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté le rapport de M. le
maréchal Jourdan sur les opérations de l'armée de Votre Majesté,
depuis le 23 juillet jusqu'au 15 août. J'ai chargé un officier de
porter le double de ce rapport à Votre Majesté, mais il est probable
que cette copie portée par l'estafette vous arrivera la première.
L'officier porte aussi à Votre Majesté le rapport du maréchal
Victor, que Votre Majesté ne lira pas sans peine: il est difficile
de concevoir l'aveugle passion qui l'a dicté; j'ai été forcé par
le sentiment de mon honneur et de celui de l'armée de lui faire la
réponse ci-jointe. Si Votre Majesté éprouve quelque plaisir des
succès qui ont couronné ses armes en Espagne et de nos efforts pour y
contribuer, je lui demande en grâce, au nom de ses intérêts les plus
chers, de donner une destination en Allemagne, en France ou en Italie
au maréchal Victor, et même au maréchal Ney. Ce dernier n'obéit ni au
maréchal Soult ni à moi.
»Je suis occupé à faire rétablir les communications. Nous avons
perdu plusieurs estafettes, deux venant de France et trois y allant,
ces dernières portaient à Votre Majesté mes dépêches après les
affaires de Talavera et d'Almonacid. L'ennemi n'y aura appris que ses
désastres. Je n'ose pas confier à l'estafette le rapport du maréchal
Victor.
»Je renouvelle à Votre Majesté la demande qu'elle daigne me permettre
de prendre pour ma garde vingt hommes par régiment, elle est fort
affaiblie.
»Le général Strolz, mon aide de camp, a eu le bonheur de commander la
brigade qui a fait prisonnier le 23e régiment de cavalerie anglais.
Je prie Votre Majesté de le nommer officier de la Légion d'honneur,
il est déjà légionnaire, c'est une récompense qu'il regarde comme
au-dessus de tout ce qu'on pourrait faire pour lui. C'est le même
officier que Votre Majesté chargea d'une reconnaissance en arrivant
à Vittoria, et qui, en ayant rendu compte à Votre Majesté à Burgos,
mérita qu'elle me dît: «Voilà un officier de la bonne roche.» Il l'a
prouvé au combat d'Alcabon, à Talavera et à Almonacid.