On attendait avec impatience un courrier de Russie, lorsque le 6

février il arriva des dépêches de M. de Caulaincourt faites pour

prolonger l'incertitude où l'on était depuis plus d'un mois et demi.

Le 16 janvier avait expiré le dernier délai de dix jours demandé

par l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt. Le 21 il n'avait pas

encore répondu. Évidemment il voulait gagner du temps, et obtenir

la ratification du traité relatif à la Pologne avant de s'engager

irrévocablement à accorder la main de sa soeur. Il avait répété

à M. de Caulaincourt que l'impératrice mère ne refusait plus son

consentement, que la grande-duchesse Catherine donnait également

le sien, que les choses enfin iraient comme le désirait Napoléon;

mais qu'il lui fallait encore un peu de temps avant de rendre sa

réponse définitive. Une circonstance plus grave c'était la santé de

la jeune princesse, qui ne répondait pas entièrement à l'impatience

qu'on avait de procurer un héritier à l'Empire, et l'exigence de

l'impératrice mère, qui voulait absolument une chapelle avec des

prêtres grecs aux Tuileries. Du reste, M. de Caulaincourt ajoutait

qu'il attendait prochainement une explication formelle, et qu'il

ne doutait pas qu'elle ne fût favorable. Le caractère impétueux de

Napoléon ne pouvait pas s'accommoder d'un tel état d'incertitude.

Soit qu'on hésitât parce qu'on répugnait à s'unir à lui, soit

qu'on cherchât à gagner du temps afin de lui arracher un traité

déplaisant pour le présent, imprudent pour l'avenir, il fut également

révolté de ces hésitations et de ces calculs. Il lui était en outre

souverainement désagréable de rester plus longtemps l'objet de tous

les propos, comme ces riches héritiers auxquels chacun à son gré

donne une épouse. Il se laissa donc aller à un de ces mouvements dont

il n'était pas maître, et qui ont fini par décider de sa destinée;

il résolut de rompre avec la Russie, et de prendre les lenteurs de

cette cour pour un refus qui le dégageait envers elle. Il n'avait pas

laissé d'ailleurs d'être sensible aux raisons alléguées en faveur

de l'Autriche et contre la Russie, à l'inconvénient d'avoir une

épouse qui peut-être lui ferait attendre des enfants deux ou trois

ans, qui n'assisterait pas aux cérémonies du culte national, qui

aurait ses prêtres à elle, circonstance accessoire, mais fâcheuse

chez une nation comme la nation française, qui, sans être dévote, a

toutes les susceptibilités de la dévotion la plus vive. Il éprouvait

de plus pour l'armée autrichienne un retour d'estime depuis la

dernière campagne, et considérait comme aussi grave d'avoir affaire

à elle qu'à l'armée russe. Ces raisons réunies, complétées par la

plus puissante de toutes, l'orgueil blessé, agissant sur lui, il

se décida sur-le-champ et avec l'incroyable promptitude qui était

le trait distinctif de son caractère. Après avoir lu les dépêches

de M. de Caulaincourt, il fit appeler M. de Champagny, lui ordonna

d'écrire à Saint-Pétersbourg, et de déclarer le jour même à M. de

Kourakin, que les lenteurs qu'on mettait à lui répondre le déliaient

non d'un engagement (il n'y en avait jamais eu à Erfurt), mais de la

préférence qu'il avait cru devoir à la soeur d'un prince son allié

et son ami, qu'une plus longue attente était impossible dans l'état

d'anxiété où se trouvaient les esprits en France; qu'au surplus les

nouvelles qu'on lui donnait de la santé de la jeune princesse ne

répondaient pas au motif qui lui avait fait dissoudre son ancien

mariage pour en contracter un nouveau; que par ces raisons il se

décidait pour la princesse autrichienne, dont la famille, loin

d'hésiter, s'offrait elle-même avec un empressement qui avait lieu de

le toucher.

[Note en marge: Refus de ratifier le traité secret relatif à la

Pologne.]

Quant à la convention relative à la Pologne, il s'expliqua d'une

manière plus vive encore, et qui dénotait mieux à quel point le désir

de se soustraire aux exigences qu'on voulait lui imposer influait

sur le choix qu'il venait de faire.--Prendre, dit-il, l'engagement

absolu et général que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli,

est un acte imprudent et sans dignité de ma part. Si les Polonais,

profitant d'une circonstance favorable, s'insurgeaient à eux seuls

et tenaient la Russie en échec, il faudrait donc que j'employasse

mes forces à les soumettre? S'ils trouvaient des alliés, il faudrait

que j'employasse toutes mes forces pour combattre ces alliés?

C'est me demander une chose impossible, déshonorante, indépendante

d'ailleurs de ma volonté. Je puis dire qu'aucun concours, ni direct

ni indirect, ne sera fourni par moi à une tentative pour reconstituer

la Pologne, mais je ne puis aller au delà. Quant à la suppression

des mots POLOGNE et POLONAIS, c'est une barbarie que je ne saurais

commettre. Je puis, dans les actes diplomatiques, ne pas employer

ces mots, mais il ne dépend pas de moi de les effacer de la langue

des nations. Quant à la suppression des anciens ordres de chevalerie

polonais, on ne peut y consentir qu'à la mort des titulaires actuels,

et en cessant de conférer de nouvelles décorations. Enfin, quant

aux agrandissements futurs du duché de Varsovie, on ne peut se les

interdire qu'à charge de réciprocité, et à condition que la Russie

s'engagera à ne jamais ajouter à ses États aucune portion détachée

des anciennes provinces polonaises. Sur ces bases, ajoutait Napoléon,

je puis consentir à une convention, mais je ne puis en admettre

d'autres.--En conséquence, il fit rédiger un nouveau texte conforme

aux observations que nous venons de rapporter, et ordonna à M. de

Champagny de l'expédier sur-le-champ. Tout cela évidemment devait

être plus tôt ou plus tard la fin de l'alliance, et l'origine d'une

brouille fatale.

[Note en marge: Le prince de Schwarzenberg mandé sur-le-champ

aux Tuileries pour signer un projet de contrat de mariage avec

l'archiduchesse Marie-Louise, modelé sur le contrat de mariage de

Marie-Antoinette.]

Napoléon ne s'en tint pas à rompre avec l'une des deux puissances

entre lesquelles il avait balancé, il voulut contracter le jour même

avec l'autre. On n'avait cessé d'entretenir par M. de Laborde des

communications secrètes avec M. de Schwarzenberg. On avait su que

sa cour, répondant à ses questions, l'avait non-seulement autorisé

à accepter toute offre de mariage, mais à faire ce qu'il pourrait

sans compromettre la dignité de l'empereur François, pour décider le

choix de Napoléon en faveur d'une archiduchesse. On lui fit demander

le soir même du 6 février, s'il était prêt à signer un contrat de

mariage. Sur sa réponse affirmative, les articles furent rédigés, et

rendez-vous lui fut donné pour le lendemain 7 aux Tuileries. Toujours

brusquant toutes choses, Napoléon convoqua de nouveau un conseil

des grands dignitaires aux Tuileries, leur soumit définitivement la

question, mais pour la forme seulement, puisque son parti était pris,

et disposa tout pour que le lendemain son sort fût définitivement lié

à celui de l'archiduchesse d'Autriche.

[Note en marge: Soin à reproduire tous les détails du cérémonial

employé lors du mariage de Louis XVI.]

Le lendemain, en effet, sa volonté fut exécutée sans désemparer. Il

avait fait prendre aux archives des affaires étrangères le contrat

de mariage de Marie-Antoinette, et il le fit exactement reproduire

dans la rédaction du sien, sauf quelques différences de langage,

que le temps et sa dignité lui semblaient exiger. Ainsi, il ne

voulut aucune mention d'une dot, aucune précaution pour en assurer

la remise, et voulut que tout fût marqué au cachet de sa grandeur.

Il décida que Berthier, son ami, l'interprète de ses volontés à la

guerre, irait demander la princesse à Vienne, en y déployant la

représentation la plus magnifique. Comme d'après l'usage monarchique,

lorsque le prince qui se marie ne va pas épouser en personne,

on emploie un procureur fondé, et que le procureur fondé doit

être lui-même prince du sang, Napoléon fit choix de son glorieux

adversaire, de l'archiduc Charles, pour le représenter au mariage, et

épouser à sa place l'archiduchesse Marie-Louise. On fit rechercher

comment les choses s'étaient passées aux mariages de Louis XIV, de

Louis XV, du grand Dauphin père de Louis XVI, et enfin de Louis

XVI lui-même. Ce dernier mariage surtout devint le modèle auquel

on voulut se rapporter, bien que la cruelle fin de ce prince et de

son épouse infortunée fussent de tristes présages. Mais loin de là,

plus ils étaient tristes, plus on y voyait un contraste à l'avantage

du présent. Napoléon aurait la gloire non-seulement d'avoir ramené

la royauté du martyre à la plus éclatante des grandeurs, mais

d'avoir restauré jusqu'au système de ses alliances. On mesurerait sa

gloire, ses services, par la différence qu'il y avait de l'échafaud

où avait monté Marie-Antoinette, au trône éblouissant où devait

monter Marie-Louise! On alla consulter les plus vieux seigneurs de

l'ancienne cour, notamment M. de Dreux-Brézé, autrefois maître des

cérémonies, pour savoir comment toutes choses s'étaient passées au

mariage de Marie-Antoinette, et pour les reproduire exactement,

avec une seule différence, celle de la magnificence. On laissa pour

la forme la mention mesquine d'un douaire de quelques centaines de

mille francs en faveur de la future impératrice, en cas de veuvage,

et Napoléon fit stipuler pour elle un douaire de quatre millions.

On prépara des joyaux de la plus grande richesse. Napoléon était si

impatient, qu'il fit calculer la marche des courriers, de manière que

la nouvelle du consentement étant parvenue à Paris par le télégraphe,

Berthier pût partir le jour même, demander la princesse le jour de

son arrivée à Vienne, célébrer le mariage le lendemain, et amener la

nouvelle épouse sur-le-champ à Paris, pour consommer le mariage vers

le milieu de mars. Le prince de Schwarzenberg consentit à tout ce

qu'on voulut, et expédia son courrier en sortant des Tuileries, après

avoir pris sur lui de signer pour l'archiduchesse Marie-Louise une

copie littérale du contrat de mariage de Marie-Antoinette.

[Note en marge: Accueil empressé fait à Vienne à la demande de

mariage.]

[Note en marge: Consentement de Marie-Louise demandé et reçu par M.

de Metternich.]

Le courrier expédié de Paris le 7 février arriva le 14 à Vienne, et

y causa la plus vive satisfaction. Le parti de la guerre vaincu dans

la personne des Stadion, confondu par le résultat de la dernière

campagne, avait fait place au parti de la paix, à la tête duquel se

trouvait M. de Metternich. L'idée de chercher à l'avenir le repos,

la sûreté, un rétablissement d'influence dans l'alliance avec la

France, laquelle devait amener la dissolution de l'alliance de la

France avec la Russie, cette idée dominait Vienne, dominait la cour

et la ville. On ne pouvait donc que bien accueillir un résultat qu'on

avait ardemment désiré. M. de Metternich trouva l'empereur François

parfaitement disposé au projet de mariage, comme souverain et comme

père. Comme souverain, il y voyait une combinaison heureuse pour sa

politique, car la couronne des Habsbourg était garantie, et l'union

de la Russie avec la France détruite. Comme père, il entrevoyait

pour sa fille la plus belle fortune imaginable, et il pouvait même

espérer le bonheur, car Napoléon passait pour facile et bon dans ses

relations privées, indépendamment de tout ce qui devait chez lui

exalter l'imagination d'une jeune princesse. M. de Metternich, qui

avait vécu à Paris dans le sein de la famille impériale, pouvait

d'ailleurs, sous ces derniers rapports, rassurer complétement

l'empereur François. Toutefois ce monarque, qui aimait beaucoup sa

fille, et qui ne voulait à aucun degré la contraindre, chargea M.

de Metternich d'aller lui en parler lui-même. Ce ministre se rendit

donc auprès de l'archiduchesse Marie-Louise, pour lui faire part du

sort qui l'attendait, si elle voulait bien l'agréer. Cette jeune

princesse, comme nous l'avons dit, avait dix-huit ans, une belle

taille, une excellente santé, la fraîcheur allemande, une éducation

soignée, quelque esprit, un caractère doux, les qualités désirables

enfin chez une mère. Elle fut surprise et satisfaite, loin d'être

effrayée, d'aller dans cette France où le monstre révolutionnaire

dévorait naguère les rois, et où un conquérant dominant aujourd'hui

le monstre révolutionnaire, faisait trembler les rois à son tour.

Elle accueillit avec la réserve convenable, mais avec une joie

sensible, la nouvelle du sort brillant qui lui était offert. Elle

consentit à devenir l'épouse de Napoléon, la mère de l'héritier du

plus grand empire de l'univers.

[Note en marge: Promptitude qu'on met à Vienne dans les apprêts du

mariage, pour satisfaire à l'impatience de Napoléon.]

Ce consentement donné, on se hâta de tout disposer à Vienne pour

satisfaire l'impatience de Napoléon. On accepta le contrat de

mariage signé à Paris le 7 février par le prince de Schwarzenberg,

à condition d'une rédaction plus développée, et contenant diverses

stipulations d'usage dans la maison de Habsbourg. On entra dans

l'idée de Napoléon de copier en tout les formes employées lors du

mariage de Marie-Antoinette, sauf, comme nous l'avons dit, une forte

augmentation de magnificence. La cour de Vienne, ainsi que celle de

Paris, se livra à la joie de cette nouveauté, et à la joie toujours

un peu puérile et toujours involontaire, des apprêts de fête. Dans

ces occasions, on se laisse aller, on se confie, on se réjouit, sans

être bien sûr qu'il y ait lieu de le faire, comme les enfants, par

le seul besoin physique du mouvement et du plaisir. Tout en entrant

dans les vues de Napoléon, et en se décidant, pour lui complaire, à

précipiter les choses, on ne pouvait pas aller aussi vite qu'il le

voulait, parce qu'il aurait fallu omettre une foule de cérémonies

fort imposantes, et qu'il eût été contre son dessein de négliger.

L'archiduc Charles fut accepté comme procureur fondé de Napoléon

pour épouser la princesse, et Berthier comme son ambassadeur

extraordinaire pour la demander. Le mariage fut fixé aux premiers

jours de mars.

[Date en marge: Mars 1810.]

[Note en marge: Joie de Napoléon, de sa cour, et de la France

elle-même.]

La nouvelle de l'accueil fait à ses propositions charma Napoléon et

sa cour. Avec tout ce qui l'entourait, il se livra au plaisir des

fêtes, des préparatifs, des détails d'étiquette. Bientôt le public

se mit de la partie et s'associa aux sentiments qu'il éprouvait.

Les nuages élevés par la dernière guerre semblaient se dissiper par

enchantement. On revint à l'espérance, à l'enthousiasme. La vieille

noblesse, occupée à médire dans le faubourg Saint-Germain, s'émut

elle-même, et une nouvelle portion sembla prête à s'en détacher

pour se rendre à l'époux d'une archiduchesse d'Autriche. Il y eut

des ralliements nouveaux, car on pouvait bien servir celui que la

plus grande famille régnante de l'univers consentait à adopter pour

gendre. Cet empressement était tel qu'il faisait naître un danger,

celui d'offusquer les grandeurs récentes nées de la Révolution et de

l'Empire. Napoléon fit preuve d'un tact parfait dans la composition

de la maison de la jeune Impératrice, en choisissant pour sa

première dame d'honneur la duchesse de Montebello, veuve du maréchal

Lannes, tué à Essling par un boulet autrichien! Tout le monde devait

approuver cet acte de gratitude, et la personne choisie, par sa

conduite, par sa distinction, non pas héréditaire mais personnelle,

méritait le rôle élevé qu'on lui destinait. Des apprêts magnifiques

furent ordonnés, et Berthier hâta son départ afin d'être rendu dans

les premiers jours de mars à Vienne. La reine de Naples quitta Paris

de son côté avec une cour brillante, pour aller à Braunau recevoir la

nouvelle Impératrice aux frontières de la Confédération du Rhin.

[Note en marge: Entrée de Berthier à Vienne le 5 mars 1810.]

Berthier, arrivé le 4 mars 1810, fit le lendemain, 5, son entrée

solennelle à Vienne, au milieu d'un concours inouï de grands

seigneurs et de peuple. Toute la cour était allée à sa rencontre avec

les équipages de la couronne qui devaient le transporter au palais.

Le peuple de Vienne, dans un excès de contentement, voulait dételer

sa voiture pour la traîner, et on eut beaucoup de peine à empêcher

cette manifestation tumultueuse.

[Note en marge: Demande de l'archiduchesse Marie-Louise le 8 mars.]

[Note en marge: Mariage le 11.]

Le 6 et le 7 se passèrent en fêtes. Le 8, Berthier, suivant les

usages de la cour d'Autriche, et conformément à ce qui s'était

pratiqué pour le mariage de Marie-Antoinette, fit la demande

solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise, demande qui

fut suivie du consentement donné dans les formes les plus pompeuses.

Les jours suivants furent consacrés à de nouvelles formalités et à

de nouvelles fêtes. Le 11 eut lieu le mariage, au milieu de la plus

grande affluence de monde, avec un appareil qui dépassait tout ce

qu'on avait vu jadis, avec une joie qui égalait toutes les joies

populaires. L'archiduchesse, épousée par l'archiduc Charles, fut

sur-le-champ traitée comme impératrice des Français, et eut même le

pas sur toute sa famille, par un excès de courtoisie de l'empereur

François et de l'impératrice sa seconde femme.

[Note en marge: Départ de la nouvelle Impératrice le 13.]

Le 13 était le jour désigné pour le départ de l'Impératrice des

Français. Le peuple de Vienne la suivit avec des acclamations,

avec un sentiment affectueux, inquiet même au dernier moment; car

en la quittant, le souvenir du passé, le souvenir de l'infortunée

Marie-Antoinette, se réveillait involontairement. Toute la cour

accompagna Marie-Louise.

L'empereur François, qui aimait sa fille, voulut l'embrasser encore

une fois, et il partit clandestinement pour Lintz, afin de l'y

surprendre et de lui adresser un dernier adieu.

[Note en marge: La nouvelle Impératrice livrée aux mains françaises à

Braunau.]

Elle était à Braunau le 16 mars. Tout y avait été préparé comme pour

le mariage de 1770, objet d'une constante imitation. Trois pavillons

liés l'un à l'autre, le premier réputé autrichien, le second neutre,

le troisième français, avaient été dressés pour recevoir la jeune

Impératrice. Elle fut amenée du pavillon autrichien dans le pavillon

neutre par la maison de son père, et là confiée au prince Berthier,

représentant de l'Empereur, avec la dot, les joyaux, le contrat de

mariage, puis introduite dans le pavillon français, où la reine de

Naples, soeur de Napoléon, la reçut en l'embrassant. De Braunau on

la conduisit à Munich, de Munich à Strasbourg, partout accompagnée

par les acclamations des populations allemandes et françaises, à

travers lesquelles passait ce spectacle étrange, de la fille des

Césars allant épouser le soldat heureux, vainqueur de la Révolution

française et de l'Europe. À la fièvre de la guerre avait succédé une

fièvre de joie et d'espérance.

[Date en marge: Avril 1810.]

[Note en marge: Entrée de l'Impératrice à Strasbourg le 23 mars.]

[Note en marge: Première entrevue de Napoléon avec Marie-Louise à

Compiègne, le 27 mars.]

Le 23 mars, l'impératrice Marie-Louise entra à Strasbourg,

accueillie par le même enthousiasme populaire. Elle passa par

Lunéville, Nancy, Vitry. C'est à Compiègne qu'elle devait voir

Napoléon pour la première fois entouré de toute sa cour. Mais, afin

de lui épargner l'embarras d'une entrevue officielle, Napoléon partit

de Compiègne avec Murat, et alla la surprendre en route. Il se jeta

dans ses bras, et sembla content du genre de beauté et d'esprit qu'il

crut apercevoir en elle à la première vue. Une femme bien constituée,

bonne, simple, convenablement élevée, était tout ce qu'il désirait.

Il parut parfaitement heureux en entrant avec elle dans le château de

Compiègne, le 27 mars au soir.

Ils y restèrent jusqu'au 30. Ce jour-là il partit avec la nouvelle

Impératrice pour Saint-Cloud, où devait se célébrer le mariage civil.

Les cérémonies qui avaient eu lieu à Vienne, conformément aux usages

des anciennes cours, suffisaient pour rendre le mariage complet et

irrévocable. Leur renouvellement à Paris n'était plus qu'une forme,

une solennité due à la nation chez laquelle venait régner la nouvelle

souveraine.

[Note en marge: Mariage civil à Saint-Cloud, le 1er avril.]

[Note en marge: Mariage religieux à Paris le 2 avril.]

Le 1er avril, en présence de toute la cour impériale et dans la

grande galerie de Saint-Cloud, eut lieu le renouvellement du

mariage civil entre Napoléon et Marie-Louise, par le ministère

de l'archichancelier Cambacérès. Le 2 avril devait se faire aux

Tuileries le renouvellement du mariage religieux pour le peuple de

Paris.

Le 2, en effet, Napoléon précédé de sa garde, entouré de ses

maréchaux à cheval, suivi de sa famille et de sa cour contenues

dans cent voitures magnifiques, fit son entrée dans Paris, par

l'arc de triomphe de l'Étoile. Ce monument, dont les fondements

étaient à peine posés alors, avait été figuré à peu près comme il

existe aujourd'hui. Napoléon passa sous sa voûte dans la voiture du

sacre, voiture à glaces, qui permettait de le voir assis à côté de

la nouvelle Impératrice. Il parcourut les Champs-Élysées en passant

entre une double rangée de somptueuses décorations, et à travers un

peuple immense.

[Note en marge: Le mariage de Napoléon renouvelle ses illusions et

celles de la France.]

Il entra dans le palais des Tuileries par le jardin. On avait choisi

pour y dresser l'autel nuptial le grand salon où sont rassemblés

aujourd'hui les plus beaux ouvrages de l'art, et où l'on arrive

par une galerie de tableaux, la plus longue, la plus riche qu'il

y ait au monde, et qui réunit les Tuileries au Louvre. Toute la

population opulente de Paris, resplendissante de toilette, avait

trouvé place sur deux rangs de banquettes le long de cette galerie.

Napoléon donnant la main à l'Impératrice, et suivi de sa famille, fit

le trajet à pied, et vint recevoir dans la grande salle, où était

préparée une chapelle éblouissante d'or et de lumière, la bénédiction

nuptiale. Des cris d'enthousiasme couronnèrent la fin de la

cérémonie. Le soir il y eut un banquet de noces dans le grand théâtre

des Tuileries. Les jours suivants furent employés en fêtes élégantes

et magnifiques. Toutes les classes prirent part à cette joie, qui

succédait aux sombres impressions que la dernière guerre avait fait

naître. En voyant de nouveau Napoléon tout-puissant et heureux, on

oublia qu'un moment il avait failli ne plus l'être. En le voyant si

bien marié, on crut qu'il était définitivement établi. On repoussa

loin de soi des pressentiments passagers, comme un rêve sinistre

et sans réalité. On recommença à croire à la grandeur infinie et

éternelle de l'Empire, comme si on n'en avait jamais douté. En

effet, la victoire de Wagram, quoiqu'elle n'eût pas égalé celles

d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland par la grandeur des trophées, tout

en les égalant par le génie, la victoire de Wagram complétée par le

mariage avec Marie-Louise, replaçait Napoléon à son plus haut degré

de puissance; et la prudence venant réparer peu à peu la grande faute

de la guerre d'Espagne, les dernières illusions nées de ce mariage

pouvaient se réaliser. Mais pour qu'il en fût ainsi, il eût fallu

changer quelque chose qu'on change moins que le destin, il eût fallu

changer le caractère d'un homme, et cet homme était Napoléon.

FIN DU LIVRE TRENTE-SEPTIÈME

ET DU ONZIÈME VOLUME.

DOCUMENTS SUR LA BATAILLE DE TALAVERA.

(VOIR PAGES 162 ET 173.)

_Extrait du rapport historique des opérations du 1er corps de l'armée

d'Espagne, commandé par le maréchal Victor._

1809.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 34 段