qu'une certaine jalousie d'autorité existât entre eux, lui fît un
mystère d'un événement aussi important pour la famille impériale,
c'était peu vraisemblable. Il est probable qu'il voulait, dans le
cas où l'alliance de famille avec Napoléon ne conviendrait pas,
que l'amour-propre des deux cours fût moins engagé, sa mère étant
supposée avoir fait un refus à l'empereur Alexandre, et non à
l'empereur Napoléon, qui n'aurait pas figuré dans la négociation.
Il est probable surtout qu'il voulait se réserver une liberté plus
grande, afin de faire payer son consentement d'un plus haut prix,
et ce prix est celui qui a été indiqué précédemment, la convention
relative à la Pologne.
[Date en marge: Janv. 1810.]
[Note en marge: Lenteurs d'Alexandre, qui veut évidemment faire
dépendre le mariage de sa soeur de l'acceptation de la convention
relative à la Pologne.]
M. de Caulaincourt écrivit donc à Paris le 28 décembre que ses
ouvertures avaient été parfaitement accueillies, que tout en faisait
espérer le succès, mais qu'il fallait des ménagements infinis, et un
peu de patience. Pressé par les courriers de M. de Champagny qui se
succédaient sans interruption, il usa des latitudes qui lui étaient
données, et fit savoir à la cour de Russie qu'on accepterait toutes
les conditions, même celles qui découleraient de la différence de
religion. Il vit de nouveau l'empereur, qui lui parut satisfait du
résultat de ses premières ouvertures, qui présenta comme à peu près
certain le consentement de sa mère, comme tout à fait assuré celui
de sa soeur la grande-duchesse Catherine, et comme très-prochain
le consentement général et officiel de toute la famille impériale.
Néanmoins l'empereur Alexandre réclama encore quelques jours pour
s'expliquer d'une manière définitive. Il était évident que l'empereur
Alexandre allait finir par consentir, puisqu'il donnait comme acquis
le consentement de sa mère et de sa soeur, les seuls qui fissent
difficulté; il était évident qu'il n'oserait pas faire pour son
propre compte un refus qui, en blessant l'orgueil si sensible de
Napoléon, amènerait une rupture de l'alliance, un changement total
de politique, la perte de ses plus chères espérances à l'égard
de l'Orient, et enfin une alliance alarmante de la France avec
l'Autriche. Les déplaisances tout aristocratiques qu'on pouvait
trouver dans une alliance avec une dynastie nouvelle, fort atténuées
d'ailleurs par l'incomparable gloire de Napoléon, ne valaient
certainement pas le sacrifice des plus grands intérêts de l'Empire.
Il n'y avait donc pas de doute quant au consentement définitif, mais
la convention relative à la Pologne était le motif manifeste qui
retenait encore Alexandre. On était parvenu, après des difficultés
de rédaction de tout genre, à s'entendre sur cette convention, mais
ce prince ne voulait pas s'engager, quant au mariage, avant de tenir
dans ses mains le prix essentiel de l'alliance, c'est-à-dire la
ratification de la convention qui le délivrerait du danger de voir
s'élever sur ses frontières un royaume de Pologne. Il avait demandé
dix jours d'abord, puis il demanda dix jours encore, et promit de
s'être expliqué dans la seconde moitié de janvier. La première
ouverture datait du milieu de décembre.
[Note en marge: Effet que produisent sur Napoléon les lenteurs
calculées de l'empereur Alexandre.]
Napoléon, qui avait écrit le 22 novembre, qui comptait sur une
réponse vers la fin de décembre, ou le commencement de janvier
(les courriers mettaient alors 12 et 14 jours pour aller de Paris
à Saint-Pétersbourg), était fort impatient de savoir à quoi s'en
tenir, et déjà un peu blessé des lenteurs qu'on mettait à s'expliquer
avec lui. Il se regardait comme supérieur à tous les princes de
son temps, non pas seulement par le génie (ce qui n'était pas en
question), mais par la situation que ce génie lui avait faite.
Il croyait qu'on devait accepter sa main dès qu'il consentait à
l'offrir, et ces affectations de ménagements pour une vieille
princesse, qui en réalité dépendait d'Alexandre, le disposèrent assez
peu favorablement. Une circonstance contribuait surtout à lui faire
prendre en plus mauvaise part l'hésitation vraie ou calculée de la
Russie, c'était l'empressement que manifestaient les autres cours
auxquelles il pouvait s'allier.
[Note en marge: Empressement des autres cours à s'unir à Napoléon.]
La maison de Saxe, bien entendu, ne demandait pas mieux. En
consentant à donner sa fille, princesse d'un âge déjà un peu avancé,
mais parfaitement élevée, et constituée de façon à faire espérer une
prompte et saine postérité, le vieux roi de Saxe semblait ne pas
faire un sacrifice à la politique, mais céder à un penchant de son
coeur. Il avait en effet conçu pour Napoléon un véritable attachement.
[Note en marge: Désir ardent de l'Autriche de former avec Napoléon
une alliance de famille.]
[Note en marge: Secrètes communications avec le prince de
Schwarzenberg, qui révèlent les désirs de l'Autriche.]
De la part de l'Autriche, les démonstrations n'étaient pas moins
favorables. Des communications indirectes s'étaient établies avec
cette cour, et avaient appris que son désir de s'allier à Napoléon
était des plus vifs. Le prince de Schwarzenberg, passé de l'ambassade
de Saint-Pétersbourg à l'ambassade de Paris, venait d'arriver en
France, et avait éprouvé en y arrivant le chagrin d'y représenter une
cour vaincue, et qui allait l'être bien plus encore, si l'alliance
de la France avec la Russie devenait plus étroite. C'était cette
alliance qui avait fait échouer la dernière levée de boucliers de
l'Autriche; c'était cette alliance continuée qui allait la maintenir
dans un état de nullité complète, et peut-être la livrer à un
avenir inconnu. Un mariage avec la France, quand il ne rendrait
pas à l'Autriche une situation bien forte, ferait cesser au moins
l'alliance de la France avec la Russie, assurerait d'ailleurs la
paix dont on avait grand besoin, et dissiperait les craintes plus ou
moins fondées que l'événement de Bayonne avait inspirées à toutes
les anciennes dynasties. Aussi tous les négociateurs autrichiens,
tant civils que militaires, avaient-ils fait à cet égard des
insinuations qui n'avaient pas été accueillies par Napoléon, tout
plein alors de l'idée d'un mariage russe, mais qui étaient restées
en sa mémoire. M. de Metternich, devenu premier ministre à la place
de M. de Stadion, familiarisé à Paris avec les princes et princesses
d'origine récente, n'ayant contre ceux-ci aucun des préjugés des
anciennes cours, aurait voulu naturellement inaugurer son ministère
par un mariage de si grande conséquence politique; et le prince de
Schwarzenberg, informé des dispositions de ce premier ministre,
désirait autant que lui substituer l'Autriche à la Russie, dans la
nouvelle intimité qui allait, croyait-on, dominer l'Europe. Mais
arrivé à Paris, il voyait avec chagrin le prince Kourakin caressé,
flatté, comme le représentant de la cour avec laquelle on allait
contracter mariage, et sa situation, déjà fâcheuse par suite de la
dernière guerre, devenir plus fâcheuse encore par suite de l'union
qui se préparait. On avait été informé de ces dispositions par le
secrétaire de la légation autrichienne, M. de Floret, lequel en avait
parlé à M. de Sémonville, et celui-ci se mêlant le plus qu'il pouvait
de toutes choses, avait redit à M. Maret ce qu'il avait appris de M.
de Floret. On avait de plus sous la main un Français fort lié avec M.
de Schwarzenberg, c'était M. de Laborde, fils du célèbre banquier
du dix-huitième siècle, établi en Autriche pendant la Révolution,
et récemment rentré en France. M. de Laborde était fort connu de
M. de Champagny, qui l'employa en cette circonstance pour parvenir
à pénétrer exactement les dispositions de l'Autriche. Le prince de
Schwarzenberg fit part à M. de Laborde de ses inquiétudes, de ses
déplaisirs, du chagrin qu'il avait de remplir à Paris une mission
qui devenait des plus désagréables, surtout le mariage avec une
princesse russe semblant assuré, d'après toutes les apparences. M.
de Laborde se hâta de rapporter ces détails à M. de Champagny, qui
l'autorisa à insinuer que le choix de l'empereur Napoléon n'avait
rien de définitif, que tout ce qu'on disait dans le public était
très-hasardé, et qu'il n'était pas impossible que la politique de
l'Empereur le ramenât bientôt vers une alliance autrichienne. Ces
paroles, redites, sans caractère officiel, avec beaucoup d'adresse,
comme bruits recueillis à bonne source, causèrent une grande
satisfaction au prince de Schwarzenberg, qui se hâta d'écrire à
Vienne, pour savoir comment il devrait accueillir une demande de
mariage, si le sort des négociations lui en faisait arriver une.
[Note en marge: Partage d'opinions dans la cour de Napoléon, sur le
meilleur choix à faire entre une princesse russe et une princesse
autrichienne.]
Pendant ces négociations avec la cour de Saint-Pétersbourg, et
ces secrètes communications avec la cour d'Autriche, la croyance
à un mariage russe était généralement établie à Paris, mais les
désirs fort partagés entre une princesse russe et une princesse
autrichienne. La plupart de ceux qui entouraient Napoléon se
faisaient une opinion suivant leur position, leur passé, leurs
intérêts; quelques-uns, en petit nombre, suivant leur prévoyance
désintéressée. Tous ceux qui avaient une affinité quelconque avec
l'ancien régime, comme M. de Talleyrand, par exemple, et qui voyaient
dans un mariage autrichien un pas de plus en arrière, opinaient
pour une fille de l'empereur François. M. de Talleyrand avait en
outre un penchant invariable pour l'Autriche contre les puissances
du Nord, et des liaisons avec cette cour, qui souvent avaient paru
suspectes à Napoléon. M. Maret, que M. de Talleyrand traitait avec
un extrême dédain, se trouvait cette fois d'accord avec lui, et tous
deux semblaient s'être entendus pour tenir le même langage. M. Maret
n'avait pas d'autre raison que d'avoir été l'intermédiaire par MM. de
Sémonville et de Floret des premières confidences de l'Autriche. Dans
la famille impériale, la famille Beauharnais tout entière inclinait
pour l'Autriche, et sur une question qui n'aurait jamais dû provoquer
de sa part aucun avis, elle se hâtait d'en avoir un et de l'exprimer
avec une étrange vivacité. Son motif vrai c'était le désir d'une
paix durable en Italie et en Bavière, ce qui pour le prince Eugène
et son beau-père était d'un fort grand intérêt. Bien que le prince
Eugène ne fût pas destiné à régner en Italie si Napoléon avait un
héritier direct, il était appelé à gouverner ce royaume, en qualité
de vice-roi, pendant la vie de Napoléon, c'est-à-dire pendant vingt
ou trente ans (on supposait alors cette durée à son règne et à
sa vie), et il souhaitait que ce royaume ne fût pas comme dans la
dernière guerre exposé à voir les Autrichiens à Vérone. Joséphine,
qui se dédommageait de sa chute par son ardeur à servir les intérêts
de ses enfants, avait fait à ce sujet les plus indiscrètes ouvertures
à madame de Metternich, qui n'avait pas quitté Paris.
Au contraire, tout ce qui tenait à la Révolution, tout ce qui aimait
peu l'ancien régime, tout ce qui appréhendait un trop complet retour
vers le passé, tout ce qui avait aussi quelque prévoyance militaire
et politique, souhaitait un mariage avec la Russie. La famille Murat,
gouvernée surtout par la reine de Naples, craignait que bientôt une
princesse autrichienne n'apportât au milieu de la cour impériale
une morgue dont auraient à souffrir les princes et princesses de
la famille Bonaparte, qui n'avaient pas comme Napoléon leur gloire
personnelle pour les rehausser. L'archichancelier Cambacérès, resté
par goût et par sagesse attaché à ce qu'il y avait de fondamental
dans la révolution de 1789, craignant toujours les penchants
ambitieux de Napoléon et ses faiblesses cachées sous sa grandeur,
partageait l'éloignement des Bonaparte pour un mariage autrichien,
qui était une sorte d'alliance avec l'ancien régime. De plus, son
tact particulier pour juger de l'esprit du pays ne lui faisait
pressentir aucun avantage pour Napoléon à ressembler en quelque chose
à Louis XVI, et sa sagacité politique lui faisait entrevoir que celle
des deux puissances dont l'alliance serait écartée deviendrait
bientôt une ennemie; que si c'était l'Autriche, il n'y aurait à cela
rien de nouveau ni de bien redoutable; que si c'était la Russie, la
chose serait plus grave, car quoiqu'on eût trouvé deux fois le chemin
de Vienne, on n'avait pas encore trouvé celui de Saint-Pétersbourg.
Mais, chose singulière, il fallait déjà du courage pour conseiller
à Napoléon le mariage russe, tant un secret instinct apprenait à
tous que le mariage avec une archiduchesse était celui qui devait
flatter le plus l'amour-propre d'un empereur qui n'était pas légitime
(suivant la langue de ceux auxquels il voulait ressembler), et qui
tenait à le devenir autrement encore que par la gloire.
[Note en marge: Au milieu des opinions contraires qui se manifestent
autour de lui, Napoléon est incertain, et attend avec impatience des
réponses de Russie.]
Cependant au milieu de ces opinions contraires Napoléon flottait
incertain. On devinait véritablement ses secrètes faiblesses, quand
on croyait que la fille des Césars était celle qui flatterait le plus
sa vanité, parce qu'elle le rapprocherait le plus de la situation
d'un Bourbon. Mais sa prévoyance, que ses faiblesses ne pouvaient
pas obscurcir, lui faisait sentir, bien que les armées autrichiennes
se fussent vaillamment conduites dans la dernière guerre, que se
brouiller avec la Russie était beaucoup plus grave que de rester
brouillé avec l'Autriche, et que la guerre avec l'une était une
affaire plus périlleuse que la guerre avec l'autre. Il désirait donc
l'alliance avec les Romanoff, bien que moins conforme à ses idées
aristocratiques; mais les retards qu'on mettait à lui répondre lui
inspiraient une humeur qu'il avait peine à contenir, et qui pouvait
à tout moment amener une détermination brusque et imprévue.
[Note en marge: Conseil des grands de l'Empire, assemblé pour
discuter le choix d'une épouse.]
Dans cet état d'incertitude d'esprit, il provoqua aux Tuileries
un conseil privé, pour entendre l'avis de tout le monde, désirant
presque, lui qui était en général si résolu, trouver dans l'opinion
d'autrui des raisons de se décider.
Le conseil fut subitement convoqué un dimanche, 21 janvier, au
sortir de la messe. On y appela les grands dignitaires de l'Empire,
parmi les ministres celui des affaires étrangères, et le secrétaire
d'État Maret remplissant les fonctions de secrétaire du conseil;
enfin, les présidents du Sénat et du Corps Législatif, MM. Garnier
et de Fontanes. Napoléon, grave, impassible, assis dans le
fauteuil impérial, avait à sa droite l'archichancelier Cambacérès,
le roi Murat, le prince Berthier, M. de Champagny, à sa gauche
l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, MM. de Talleyrand,
Garnier, de Fontanes; M. Maret, fermant le cercle, était assis à
l'extrémité de la table du conseil, vis-à-vis de l'Empereur.
--Je vous ai réunis, dit Napoléon, pour avoir votre avis sur le plus
grand intérêt de l'État, sur le choix de l'épouse qui doit donner
des héritiers à l'Empire. Écoutez le rapport de M. de Champagny,
après quoi vous voudrez bien me donner chacun votre opinion.--M.
de Champagny présenta un rapport disert et développé sur les trois
alliances entre lesquelles il s'agissait de choisir: l'alliance
russe, l'alliance saxonne, l'alliance autrichienne. Il affirma
que les trois étaient également possibles, les trois cours étant
également bien disposées (assertion un peu exagérée quant à la
Russie, mais suffisamment vraie pour qu'on pût la présenter comme
telle à ce conseil). Il compara ensuite les avantages personnels des
trois princesses. La princesse saxonne était un modèle de vertus,
un peu avancée en âge, mais parfaitement constituée. La princesse
autrichienne avait dix-huit ans, une excellente constitution, une
éducation digne de son rang, des qualités douces et attachantes. La
princesse russe était un peu jeune, âgée d'environ quinze ans, douée,
disait-on, des qualités désirables dans une souveraine, mais d'une
religion qui n'était pas celle de la France, ce qui entraînerait plus
d'un embarras, celui notamment d'une chapelle grecque aux Tuileries.
Quant aux avantages politiques, M. de Champagny n'hésita pas. Il n'en
voyait, il n'en montra que dans l'alliance avec la cour d'Autriche.
Il parla sur ce sujet en ancien ambassadeur de France à Vienne.
Après ce rapport il y eut un grand silence, personne n'osant
parler le premier, et chacun attendant, pour ouvrir la bouche, une
invitation de l'Empereur. Napoléon se mit alors à recueillir les
voix, en commençant par la gauche, c'est-à-dire par le côté où
allaient être exprimés les avis les moins sérieux, bien que M. de
Talleyrand s'y trouvât. Il se réservait les avis les plus graves
pour les derniers. L'architrésorier Lebrun, vieux royaliste, resté
tel à la cour impériale quoique très-dévoué à l'Empire, sortit
d'une sorte de somnolence, qui lui était habituelle, pour émettre
une opinion qui ne manquait pas de sens. Je suis pour la princesse
saxonne, dit-il, cette princesse ne nous engage dans la politique de
personne, ne nous brouille avec personne, et de plus est de bonne
race. L'architrésorier n'en dit pas davantage. Le prince Eugène,
parlant après le prince Lebrun, reproduisit en termes simples et
modestes les raisons que donnaient les partisans de la politique
autrichienne, et qui furent répétées avec plus de force, quoique
avec une concision sentencieuse, par M. de Talleyrand. Celui-ci
était, après l'archichancelier, le juge le plus compétent en pareille
matière. Il dit que le temps d'assurer la stabilité de l'Empire
était venu, que la politique qui rapprochait de l'Autriche avait
plus qu'une autre cet avantage de la stabilité, que les alliances
avec les cours du Nord avaient un caractère de politique ambitieuse
et changeante, que ce qu'on voulait c'était une alliance qui permît
de lutter avec l'Angleterre, que l'alliance de 1756 était là pour
apprendre qu'on n'avait trouvé que dans l'intimité avec l'Autriche
la sécurité continentale nécessaire à un grand déploiement de forces
maritimes; qu'enfin, époux d'une archiduchesse d'Autriche, chef du
nouvel Empire, on n'aurait rien à envier aux Bourbons. Le diplomate
grand seigneur, parlant avec une finesse et une brièveté dédaigneuse,
s'exprima comme aurait pu le faire la noblesse française, si elle
avait eu à émettre un avis sur le mariage de Napoléon. Le sénateur
Garnier se prononça pour cet avis moyen qui ne compromettait aucun
intérêt, l'alliance saxonne. M. de Fontanes s'éleva avec une chaleur
toute littéraire, même avec une sorte d'amertume royaliste, contre
les alliances du Nord. Il parla comme on parlait à Versailles quand
le grand Frédéric et la grande Catherine étaient sur les trônes du
Nord.
Contre l'usage, M. Maret, simple secrétaire, chargé d'écouter et de
recueillir l'opinion des autres, fut admis à donner la sienne, et
émit un avis qui n'avait pas grande importance aux yeux du conseil.
Il avait été l'intermédiaire de quelques confidences de la légation
d'Autriche, et, par le motif du hasard, il opina pour la princesse
autrichienne. En passant à sa droite, Napoléon devait rencontrer
des sentiments différents. Il entendit bien M. de Champagny répéter
ce qu'il avait dit dans son rapport, le prince Berthier qui aimait
l'Autriche se prononcer pour elle, et une forte majorité se déclarer
ainsi pour une archiduchesse. Mais il restait à consulter Murat et
l'archichancelier Cambacérès. Murat montra une vivacité extrême,
et exprima au milieu de ce conseil des grands de l'Empire tout ce
qui restait de vieux sentiments révolutionnaires dans l'armée. Il
soutint que ce mariage avec une princesse autrichienne ne pouvait
que réveiller les funestes souvenirs de Marie-Antoinette et de Louis
XVI, que ces souvenirs étaient loin d'être effacés, loin d'être
agréables à la nation; que la famille impériale devait tout à la
gloire, à la puissance de son chef; qu'elle n'avait rien à emprunter
à des alliances étrangères, qu'un rapprochement avec l'ancien
régime éloignerait une infinité de coeurs attachés à l'Empire, sans
conquérir les coeurs de la noblesse française. Il s'emporta même avec
toutes les formes du dévouement contre les partisans de l'alliance
de famille avec l'Autriche, affirmant qu'une telle alliance n'avait
pu être imaginée par les amis dévoués de l'Empereur. On croyait voir
derrière lui les Bonaparte l'inspirant contre les Beauharnais, et M.
Fouché contre M. de Talleyrand. À la chaleur du roi de Naples succéda
la froide prudence de l'archichancelier Cambacérès, s'énonçant en un
langage simple, clair, modéré, mais positif. Il dit que le premier
intérêt à consulter était celui de procurer des héritiers à l'Empire,
et qu'il fallait savoir si la princesse russe était capable d'en
donner; que, si elle était dans ce cas, il n'y avait pas à hésiter;
que, pour ce qui regardait la religion, on obtiendrait certainement,
en s'y appliquant, que la cour de Russie renonçât à des exigences
qui pourraient choquer les esprits en France; que, relativement à la
politique, il n'y avait pas un doute à concevoir; que l'Autriche,
privée à la fois dans ce siècle des Pays-Bas, de la Souabe, de
l'Italie, de l'Illyrie, et enfin de la couronne impériale, serait une
ennemie à jamais irréconciliable; que de plus ses penchants naturels
la rendaient incompatible avec une monarchie d'origine nouvelle;
que la Russie, au contraire, avait sous ce dernier rapport moins de
préjugés qu'aucune autre cour (ce qui était vrai alors); qu'elle
avait dans son territoire, dans son éloignement, des raisons de tout
genre d'être l'alliée de la France, aucune d'être son ennemie; que
repoussée elle ne pourrait pas manquer de devenir hostile, que la
guerre avec elle serait infiniment plus chanceuse qu'avec l'Autriche,
et qu'en la négligeant on abandonnerait une alliance possible et
facile pour une alliance menteuse et impossible. Il conclut donc de
la manière la plus formelle en faveur du mariage avec la princesse
russe.
Ces deux avis, le dernier surtout provenant de l'homme le plus grave
du temps, avaient fortement contre-balancé les opinions émises en
faveur de l'alliance autrichienne; mais comme c'était au surplus
une consultation plutôt qu'une délibération que Napoléon avait
provoquée, il n'y avait pas de résolution définitive à prendre. Les
opinions de chacun exprimées, tout était fini. Napoléon, resté calme
et impénétrable, sans qu'on pût à son visage deviner de quel côté il
penchait, remercia les membres de son conseil de leurs excellents
avis.--Je pèserai, leur dit-il, vos raisons dans mon esprit. Je
demeure convaincu que, quelque différence qu'il y ait entre vos
manières de voir, l'opinion de chacun de vous a été déterminée
par un zèle éclairé pour les intérêts de l'État, et par un fidèle
attachement pour ma personne.--
[Date en marge: Fév. 1810.]
Le conseil fut immédiatement congédié, et il y eut dans le palais,
malgré la discrétion que Napoléon imposait autour de lui sans se
l'imposer toujours à lui-même, un grand retentissement de toutes les
opinions émises. La famille Murat crut même un instant que la cause
de l'alliance russe était gagnée, et le dit au prince Cambacérès avec
de grands signes de joie. Mais les événements devaient décider la
question bien plus que l'opinion personnelle de Napoléon[43].
[Note 43: L'archichancelier Cambacérès, dans son récit, en confondant
en un seul deux conseils qui furent tenus sur le même sujet, raconte
que tout lui parut arrangé dans ce conseil, et que l'opinion de
Napoléon était faite quand il les appela à donner leur avis. C'est
une erreur de mémoire qui se produit souvent chez les esprits les
plus fermes et les plus exacts. Lors du premier conseil Napoléon
était loin d'être fixé. Mais il en fut tenu un second le 7 février,
qui n'eut lieu en effet que pour la forme, et c'est le souvenir de
ce dernier qui se confondant avec le premier, aura laissé dans le
véridique archichancelier l'impression d'une scène arrangée d'avance.]
[Note en marge: Dernier courrier venu de Russie, qui mécontente
Napoléon, et détermine brusquement son choix en faveur de la
princesse autrichienne.]
[Note en marge: Brusque réponse que Napoléon fait à la Russie, et par
laquelle il se dégage envers elle.]