Que l'empereur Alexandre, qui aimait sa mère et en était aimé, bien

qu'une certaine jalousie d'autorité existât entre eux, lui fît un

mystère d'un événement aussi important pour la famille impériale,

c'était peu vraisemblable. Il est probable qu'il voulait, dans le

cas où l'alliance de famille avec Napoléon ne conviendrait pas,

que l'amour-propre des deux cours fût moins engagé, sa mère étant

supposée avoir fait un refus à l'empereur Alexandre, et non à

l'empereur Napoléon, qui n'aurait pas figuré dans la négociation.

Il est probable surtout qu'il voulait se réserver une liberté plus

grande, afin de faire payer son consentement d'un plus haut prix,

et ce prix est celui qui a été indiqué précédemment, la convention

relative à la Pologne.

[Date en marge: Janv. 1810.]

[Note en marge: Lenteurs d'Alexandre, qui veut évidemment faire

dépendre le mariage de sa soeur de l'acceptation de la convention

relative à la Pologne.]

M. de Caulaincourt écrivit donc à Paris le 28 décembre que ses

ouvertures avaient été parfaitement accueillies, que tout en faisait

espérer le succès, mais qu'il fallait des ménagements infinis, et un

peu de patience. Pressé par les courriers de M. de Champagny qui se

succédaient sans interruption, il usa des latitudes qui lui étaient

données, et fit savoir à la cour de Russie qu'on accepterait toutes

les conditions, même celles qui découleraient de la différence de

religion. Il vit de nouveau l'empereur, qui lui parut satisfait du

résultat de ses premières ouvertures, qui présenta comme à peu près

certain le consentement de sa mère, comme tout à fait assuré celui

de sa soeur la grande-duchesse Catherine, et comme très-prochain

le consentement général et officiel de toute la famille impériale.

Néanmoins l'empereur Alexandre réclama encore quelques jours pour

s'expliquer d'une manière définitive. Il était évident que l'empereur

Alexandre allait finir par consentir, puisqu'il donnait comme acquis

le consentement de sa mère et de sa soeur, les seuls qui fissent

difficulté; il était évident qu'il n'oserait pas faire pour son

propre compte un refus qui, en blessant l'orgueil si sensible de

Napoléon, amènerait une rupture de l'alliance, un changement total

de politique, la perte de ses plus chères espérances à l'égard

de l'Orient, et enfin une alliance alarmante de la France avec

l'Autriche. Les déplaisances tout aristocratiques qu'on pouvait

trouver dans une alliance avec une dynastie nouvelle, fort atténuées

d'ailleurs par l'incomparable gloire de Napoléon, ne valaient

certainement pas le sacrifice des plus grands intérêts de l'Empire.

Il n'y avait donc pas de doute quant au consentement définitif, mais

la convention relative à la Pologne était le motif manifeste qui

retenait encore Alexandre. On était parvenu, après des difficultés

de rédaction de tout genre, à s'entendre sur cette convention, mais

ce prince ne voulait pas s'engager, quant au mariage, avant de tenir

dans ses mains le prix essentiel de l'alliance, c'est-à-dire la

ratification de la convention qui le délivrerait du danger de voir

s'élever sur ses frontières un royaume de Pologne. Il avait demandé

dix jours d'abord, puis il demanda dix jours encore, et promit de

s'être expliqué dans la seconde moitié de janvier. La première

ouverture datait du milieu de décembre.

[Note en marge: Effet que produisent sur Napoléon les lenteurs

calculées de l'empereur Alexandre.]

Napoléon, qui avait écrit le 22 novembre, qui comptait sur une

réponse vers la fin de décembre, ou le commencement de janvier

(les courriers mettaient alors 12 et 14 jours pour aller de Paris

à Saint-Pétersbourg), était fort impatient de savoir à quoi s'en

tenir, et déjà un peu blessé des lenteurs qu'on mettait à s'expliquer

avec lui. Il se regardait comme supérieur à tous les princes de

son temps, non pas seulement par le génie (ce qui n'était pas en

question), mais par la situation que ce génie lui avait faite.

Il croyait qu'on devait accepter sa main dès qu'il consentait à

l'offrir, et ces affectations de ménagements pour une vieille

princesse, qui en réalité dépendait d'Alexandre, le disposèrent assez

peu favorablement. Une circonstance contribuait surtout à lui faire

prendre en plus mauvaise part l'hésitation vraie ou calculée de la

Russie, c'était l'empressement que manifestaient les autres cours

auxquelles il pouvait s'allier.

[Note en marge: Empressement des autres cours à s'unir à Napoléon.]

La maison de Saxe, bien entendu, ne demandait pas mieux. En

consentant à donner sa fille, princesse d'un âge déjà un peu avancé,

mais parfaitement élevée, et constituée de façon à faire espérer une

prompte et saine postérité, le vieux roi de Saxe semblait ne pas

faire un sacrifice à la politique, mais céder à un penchant de son

coeur. Il avait en effet conçu pour Napoléon un véritable attachement.

[Note en marge: Désir ardent de l'Autriche de former avec Napoléon

une alliance de famille.]

[Note en marge: Secrètes communications avec le prince de

Schwarzenberg, qui révèlent les désirs de l'Autriche.]

De la part de l'Autriche, les démonstrations n'étaient pas moins

favorables. Des communications indirectes s'étaient établies avec

cette cour, et avaient appris que son désir de s'allier à Napoléon

était des plus vifs. Le prince de Schwarzenberg, passé de l'ambassade

de Saint-Pétersbourg à l'ambassade de Paris, venait d'arriver en

France, et avait éprouvé en y arrivant le chagrin d'y représenter une

cour vaincue, et qui allait l'être bien plus encore, si l'alliance

de la France avec la Russie devenait plus étroite. C'était cette

alliance qui avait fait échouer la dernière levée de boucliers de

l'Autriche; c'était cette alliance continuée qui allait la maintenir

dans un état de nullité complète, et peut-être la livrer à un

avenir inconnu. Un mariage avec la France, quand il ne rendrait

pas à l'Autriche une situation bien forte, ferait cesser au moins

l'alliance de la France avec la Russie, assurerait d'ailleurs la

paix dont on avait grand besoin, et dissiperait les craintes plus ou

moins fondées que l'événement de Bayonne avait inspirées à toutes

les anciennes dynasties. Aussi tous les négociateurs autrichiens,

tant civils que militaires, avaient-ils fait à cet égard des

insinuations qui n'avaient pas été accueillies par Napoléon, tout

plein alors de l'idée d'un mariage russe, mais qui étaient restées

en sa mémoire. M. de Metternich, devenu premier ministre à la place

de M. de Stadion, familiarisé à Paris avec les princes et princesses

d'origine récente, n'ayant contre ceux-ci aucun des préjugés des

anciennes cours, aurait voulu naturellement inaugurer son ministère

par un mariage de si grande conséquence politique; et le prince de

Schwarzenberg, informé des dispositions de ce premier ministre,

désirait autant que lui substituer l'Autriche à la Russie, dans la

nouvelle intimité qui allait, croyait-on, dominer l'Europe. Mais

arrivé à Paris, il voyait avec chagrin le prince Kourakin caressé,

flatté, comme le représentant de la cour avec laquelle on allait

contracter mariage, et sa situation, déjà fâcheuse par suite de la

dernière guerre, devenir plus fâcheuse encore par suite de l'union

qui se préparait. On avait été informé de ces dispositions par le

secrétaire de la légation autrichienne, M. de Floret, lequel en avait

parlé à M. de Sémonville, et celui-ci se mêlant le plus qu'il pouvait

de toutes choses, avait redit à M. Maret ce qu'il avait appris de M.

de Floret. On avait de plus sous la main un Français fort lié avec M.

de Schwarzenberg, c'était M. de Laborde, fils du célèbre banquier

du dix-huitième siècle, établi en Autriche pendant la Révolution,

et récemment rentré en France. M. de Laborde était fort connu de

M. de Champagny, qui l'employa en cette circonstance pour parvenir

à pénétrer exactement les dispositions de l'Autriche. Le prince de

Schwarzenberg fit part à M. de Laborde de ses inquiétudes, de ses

déplaisirs, du chagrin qu'il avait de remplir à Paris une mission

qui devenait des plus désagréables, surtout le mariage avec une

princesse russe semblant assuré, d'après toutes les apparences. M.

de Laborde se hâta de rapporter ces détails à M. de Champagny, qui

l'autorisa à insinuer que le choix de l'empereur Napoléon n'avait

rien de définitif, que tout ce qu'on disait dans le public était

très-hasardé, et qu'il n'était pas impossible que la politique de

l'Empereur le ramenât bientôt vers une alliance autrichienne. Ces

paroles, redites, sans caractère officiel, avec beaucoup d'adresse,

comme bruits recueillis à bonne source, causèrent une grande

satisfaction au prince de Schwarzenberg, qui se hâta d'écrire à

Vienne, pour savoir comment il devrait accueillir une demande de

mariage, si le sort des négociations lui en faisait arriver une.

[Note en marge: Partage d'opinions dans la cour de Napoléon, sur le

meilleur choix à faire entre une princesse russe et une princesse

autrichienne.]

Pendant ces négociations avec la cour de Saint-Pétersbourg, et

ces secrètes communications avec la cour d'Autriche, la croyance

à un mariage russe était généralement établie à Paris, mais les

désirs fort partagés entre une princesse russe et une princesse

autrichienne. La plupart de ceux qui entouraient Napoléon se

faisaient une opinion suivant leur position, leur passé, leurs

intérêts; quelques-uns, en petit nombre, suivant leur prévoyance

désintéressée. Tous ceux qui avaient une affinité quelconque avec

l'ancien régime, comme M. de Talleyrand, par exemple, et qui voyaient

dans un mariage autrichien un pas de plus en arrière, opinaient

pour une fille de l'empereur François. M. de Talleyrand avait en

outre un penchant invariable pour l'Autriche contre les puissances

du Nord, et des liaisons avec cette cour, qui souvent avaient paru

suspectes à Napoléon. M. Maret, que M. de Talleyrand traitait avec

un extrême dédain, se trouvait cette fois d'accord avec lui, et tous

deux semblaient s'être entendus pour tenir le même langage. M. Maret

n'avait pas d'autre raison que d'avoir été l'intermédiaire par MM. de

Sémonville et de Floret des premières confidences de l'Autriche. Dans

la famille impériale, la famille Beauharnais tout entière inclinait

pour l'Autriche, et sur une question qui n'aurait jamais dû provoquer

de sa part aucun avis, elle se hâtait d'en avoir un et de l'exprimer

avec une étrange vivacité. Son motif vrai c'était le désir d'une

paix durable en Italie et en Bavière, ce qui pour le prince Eugène

et son beau-père était d'un fort grand intérêt. Bien que le prince

Eugène ne fût pas destiné à régner en Italie si Napoléon avait un

héritier direct, il était appelé à gouverner ce royaume, en qualité

de vice-roi, pendant la vie de Napoléon, c'est-à-dire pendant vingt

ou trente ans (on supposait alors cette durée à son règne et à

sa vie), et il souhaitait que ce royaume ne fût pas comme dans la

dernière guerre exposé à voir les Autrichiens à Vérone. Joséphine,

qui se dédommageait de sa chute par son ardeur à servir les intérêts

de ses enfants, avait fait à ce sujet les plus indiscrètes ouvertures

à madame de Metternich, qui n'avait pas quitté Paris.

Au contraire, tout ce qui tenait à la Révolution, tout ce qui aimait

peu l'ancien régime, tout ce qui appréhendait un trop complet retour

vers le passé, tout ce qui avait aussi quelque prévoyance militaire

et politique, souhaitait un mariage avec la Russie. La famille Murat,

gouvernée surtout par la reine de Naples, craignait que bientôt une

princesse autrichienne n'apportât au milieu de la cour impériale

une morgue dont auraient à souffrir les princes et princesses de

la famille Bonaparte, qui n'avaient pas comme Napoléon leur gloire

personnelle pour les rehausser. L'archichancelier Cambacérès, resté

par goût et par sagesse attaché à ce qu'il y avait de fondamental

dans la révolution de 1789, craignant toujours les penchants

ambitieux de Napoléon et ses faiblesses cachées sous sa grandeur,

partageait l'éloignement des Bonaparte pour un mariage autrichien,

qui était une sorte d'alliance avec l'ancien régime. De plus, son

tact particulier pour juger de l'esprit du pays ne lui faisait

pressentir aucun avantage pour Napoléon à ressembler en quelque chose

à Louis XVI, et sa sagacité politique lui faisait entrevoir que celle

des deux puissances dont l'alliance serait écartée deviendrait

bientôt une ennemie; que si c'était l'Autriche, il n'y aurait à cela

rien de nouveau ni de bien redoutable; que si c'était la Russie, la

chose serait plus grave, car quoiqu'on eût trouvé deux fois le chemin

de Vienne, on n'avait pas encore trouvé celui de Saint-Pétersbourg.

Mais, chose singulière, il fallait déjà du courage pour conseiller

à Napoléon le mariage russe, tant un secret instinct apprenait à

tous que le mariage avec une archiduchesse était celui qui devait

flatter le plus l'amour-propre d'un empereur qui n'était pas légitime

(suivant la langue de ceux auxquels il voulait ressembler), et qui

tenait à le devenir autrement encore que par la gloire.

[Note en marge: Au milieu des opinions contraires qui se manifestent

autour de lui, Napoléon est incertain, et attend avec impatience des

réponses de Russie.]

Cependant au milieu de ces opinions contraires Napoléon flottait

incertain. On devinait véritablement ses secrètes faiblesses, quand

on croyait que la fille des Césars était celle qui flatterait le plus

sa vanité, parce qu'elle le rapprocherait le plus de la situation

d'un Bourbon. Mais sa prévoyance, que ses faiblesses ne pouvaient

pas obscurcir, lui faisait sentir, bien que les armées autrichiennes

se fussent vaillamment conduites dans la dernière guerre, que se

brouiller avec la Russie était beaucoup plus grave que de rester

brouillé avec l'Autriche, et que la guerre avec l'une était une

affaire plus périlleuse que la guerre avec l'autre. Il désirait donc

l'alliance avec les Romanoff, bien que moins conforme à ses idées

aristocratiques; mais les retards qu'on mettait à lui répondre lui

inspiraient une humeur qu'il avait peine à contenir, et qui pouvait

à tout moment amener une détermination brusque et imprévue.

[Note en marge: Conseil des grands de l'Empire, assemblé pour

discuter le choix d'une épouse.]

Dans cet état d'incertitude d'esprit, il provoqua aux Tuileries

un conseil privé, pour entendre l'avis de tout le monde, désirant

presque, lui qui était en général si résolu, trouver dans l'opinion

d'autrui des raisons de se décider.

Le conseil fut subitement convoqué un dimanche, 21 janvier, au

sortir de la messe. On y appela les grands dignitaires de l'Empire,

parmi les ministres celui des affaires étrangères, et le secrétaire

d'État Maret remplissant les fonctions de secrétaire du conseil;

enfin, les présidents du Sénat et du Corps Législatif, MM. Garnier

et de Fontanes. Napoléon, grave, impassible, assis dans le

fauteuil impérial, avait à sa droite l'archichancelier Cambacérès,

le roi Murat, le prince Berthier, M. de Champagny, à sa gauche

l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, MM. de Talleyrand,

Garnier, de Fontanes; M. Maret, fermant le cercle, était assis à

l'extrémité de la table du conseil, vis-à-vis de l'Empereur.

--Je vous ai réunis, dit Napoléon, pour avoir votre avis sur le plus

grand intérêt de l'État, sur le choix de l'épouse qui doit donner

des héritiers à l'Empire. Écoutez le rapport de M. de Champagny,

après quoi vous voudrez bien me donner chacun votre opinion.--M.

de Champagny présenta un rapport disert et développé sur les trois

alliances entre lesquelles il s'agissait de choisir: l'alliance

russe, l'alliance saxonne, l'alliance autrichienne. Il affirma

que les trois étaient également possibles, les trois cours étant

également bien disposées (assertion un peu exagérée quant à la

Russie, mais suffisamment vraie pour qu'on pût la présenter comme

telle à ce conseil). Il compara ensuite les avantages personnels des

trois princesses. La princesse saxonne était un modèle de vertus,

un peu avancée en âge, mais parfaitement constituée. La princesse

autrichienne avait dix-huit ans, une excellente constitution, une

éducation digne de son rang, des qualités douces et attachantes. La

princesse russe était un peu jeune, âgée d'environ quinze ans, douée,

disait-on, des qualités désirables dans une souveraine, mais d'une

religion qui n'était pas celle de la France, ce qui entraînerait plus

d'un embarras, celui notamment d'une chapelle grecque aux Tuileries.

Quant aux avantages politiques, M. de Champagny n'hésita pas. Il n'en

voyait, il n'en montra que dans l'alliance avec la cour d'Autriche.

Il parla sur ce sujet en ancien ambassadeur de France à Vienne.

Après ce rapport il y eut un grand silence, personne n'osant

parler le premier, et chacun attendant, pour ouvrir la bouche, une

invitation de l'Empereur. Napoléon se mit alors à recueillir les

voix, en commençant par la gauche, c'est-à-dire par le côté où

allaient être exprimés les avis les moins sérieux, bien que M. de

Talleyrand s'y trouvât. Il se réservait les avis les plus graves

pour les derniers. L'architrésorier Lebrun, vieux royaliste, resté

tel à la cour impériale quoique très-dévoué à l'Empire, sortit

d'une sorte de somnolence, qui lui était habituelle, pour émettre

une opinion qui ne manquait pas de sens. Je suis pour la princesse

saxonne, dit-il, cette princesse ne nous engage dans la politique de

personne, ne nous brouille avec personne, et de plus est de bonne

race. L'architrésorier n'en dit pas davantage. Le prince Eugène,

parlant après le prince Lebrun, reproduisit en termes simples et

modestes les raisons que donnaient les partisans de la politique

autrichienne, et qui furent répétées avec plus de force, quoique

avec une concision sentencieuse, par M. de Talleyrand. Celui-ci

était, après l'archichancelier, le juge le plus compétent en pareille

matière. Il dit que le temps d'assurer la stabilité de l'Empire

était venu, que la politique qui rapprochait de l'Autriche avait

plus qu'une autre cet avantage de la stabilité, que les alliances

avec les cours du Nord avaient un caractère de politique ambitieuse

et changeante, que ce qu'on voulait c'était une alliance qui permît

de lutter avec l'Angleterre, que l'alliance de 1756 était là pour

apprendre qu'on n'avait trouvé que dans l'intimité avec l'Autriche

la sécurité continentale nécessaire à un grand déploiement de forces

maritimes; qu'enfin, époux d'une archiduchesse d'Autriche, chef du

nouvel Empire, on n'aurait rien à envier aux Bourbons. Le diplomate

grand seigneur, parlant avec une finesse et une brièveté dédaigneuse,

s'exprima comme aurait pu le faire la noblesse française, si elle

avait eu à émettre un avis sur le mariage de Napoléon. Le sénateur

Garnier se prononça pour cet avis moyen qui ne compromettait aucun

intérêt, l'alliance saxonne. M. de Fontanes s'éleva avec une chaleur

toute littéraire, même avec une sorte d'amertume royaliste, contre

les alliances du Nord. Il parla comme on parlait à Versailles quand

le grand Frédéric et la grande Catherine étaient sur les trônes du

Nord.

Contre l'usage, M. Maret, simple secrétaire, chargé d'écouter et de

recueillir l'opinion des autres, fut admis à donner la sienne, et

émit un avis qui n'avait pas grande importance aux yeux du conseil.

Il avait été l'intermédiaire de quelques confidences de la légation

d'Autriche, et, par le motif du hasard, il opina pour la princesse

autrichienne. En passant à sa droite, Napoléon devait rencontrer

des sentiments différents. Il entendit bien M. de Champagny répéter

ce qu'il avait dit dans son rapport, le prince Berthier qui aimait

l'Autriche se prononcer pour elle, et une forte majorité se déclarer

ainsi pour une archiduchesse. Mais il restait à consulter Murat et

l'archichancelier Cambacérès. Murat montra une vivacité extrême,

et exprima au milieu de ce conseil des grands de l'Empire tout ce

qui restait de vieux sentiments révolutionnaires dans l'armée. Il

soutint que ce mariage avec une princesse autrichienne ne pouvait

que réveiller les funestes souvenirs de Marie-Antoinette et de Louis

XVI, que ces souvenirs étaient loin d'être effacés, loin d'être

agréables à la nation; que la famille impériale devait tout à la

gloire, à la puissance de son chef; qu'elle n'avait rien à emprunter

à des alliances étrangères, qu'un rapprochement avec l'ancien

régime éloignerait une infinité de coeurs attachés à l'Empire, sans

conquérir les coeurs de la noblesse française. Il s'emporta même avec

toutes les formes du dévouement contre les partisans de l'alliance

de famille avec l'Autriche, affirmant qu'une telle alliance n'avait

pu être imaginée par les amis dévoués de l'Empereur. On croyait voir

derrière lui les Bonaparte l'inspirant contre les Beauharnais, et M.

Fouché contre M. de Talleyrand. À la chaleur du roi de Naples succéda

la froide prudence de l'archichancelier Cambacérès, s'énonçant en un

langage simple, clair, modéré, mais positif. Il dit que le premier

intérêt à consulter était celui de procurer des héritiers à l'Empire,

et qu'il fallait savoir si la princesse russe était capable d'en

donner; que, si elle était dans ce cas, il n'y avait pas à hésiter;

que, pour ce qui regardait la religion, on obtiendrait certainement,

en s'y appliquant, que la cour de Russie renonçât à des exigences

qui pourraient choquer les esprits en France; que, relativement à la

politique, il n'y avait pas un doute à concevoir; que l'Autriche,

privée à la fois dans ce siècle des Pays-Bas, de la Souabe, de

l'Italie, de l'Illyrie, et enfin de la couronne impériale, serait une

ennemie à jamais irréconciliable; que de plus ses penchants naturels

la rendaient incompatible avec une monarchie d'origine nouvelle;

que la Russie, au contraire, avait sous ce dernier rapport moins de

préjugés qu'aucune autre cour (ce qui était vrai alors); qu'elle

avait dans son territoire, dans son éloignement, des raisons de tout

genre d'être l'alliée de la France, aucune d'être son ennemie; que

repoussée elle ne pourrait pas manquer de devenir hostile, que la

guerre avec elle serait infiniment plus chanceuse qu'avec l'Autriche,

et qu'en la négligeant on abandonnerait une alliance possible et

facile pour une alliance menteuse et impossible. Il conclut donc de

la manière la plus formelle en faveur du mariage avec la princesse

russe.

Ces deux avis, le dernier surtout provenant de l'homme le plus grave

du temps, avaient fortement contre-balancé les opinions émises en

faveur de l'alliance autrichienne; mais comme c'était au surplus

une consultation plutôt qu'une délibération que Napoléon avait

provoquée, il n'y avait pas de résolution définitive à prendre. Les

opinions de chacun exprimées, tout était fini. Napoléon, resté calme

et impénétrable, sans qu'on pût à son visage deviner de quel côté il

penchait, remercia les membres de son conseil de leurs excellents

avis.--Je pèserai, leur dit-il, vos raisons dans mon esprit. Je

demeure convaincu que, quelque différence qu'il y ait entre vos

manières de voir, l'opinion de chacun de vous a été déterminée

par un zèle éclairé pour les intérêts de l'État, et par un fidèle

attachement pour ma personne.--

[Date en marge: Fév. 1810.]

Le conseil fut immédiatement congédié, et il y eut dans le palais,

malgré la discrétion que Napoléon imposait autour de lui sans se

l'imposer toujours à lui-même, un grand retentissement de toutes les

opinions émises. La famille Murat crut même un instant que la cause

de l'alliance russe était gagnée, et le dit au prince Cambacérès avec

de grands signes de joie. Mais les événements devaient décider la

question bien plus que l'opinion personnelle de Napoléon[43].

[Note 43: L'archichancelier Cambacérès, dans son récit, en confondant

en un seul deux conseils qui furent tenus sur le même sujet, raconte

que tout lui parut arrangé dans ce conseil, et que l'opinion de

Napoléon était faite quand il les appela à donner leur avis. C'est

une erreur de mémoire qui se produit souvent chez les esprits les

plus fermes et les plus exacts. Lors du premier conseil Napoléon

était loin d'être fixé. Mais il en fut tenu un second le 7 février,

qui n'eut lieu en effet que pour la forme, et c'est le souvenir de

ce dernier qui se confondant avec le premier, aura laissé dans le

véridique archichancelier l'impression d'une scène arrangée d'avance.]

[Note en marge: Dernier courrier venu de Russie, qui mécontente

Napoléon, et détermine brusquement son choix en faveur de la

princesse autrichienne.]

[Note en marge: Brusque réponse que Napoléon fait à la Russie, et par

laquelle il se dégage envers elle.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 34 段