à sa rencontre, se jeta dans ses bras en lui annonçant le triste
sort de leur mère. Il avait été jusque-là dans l'incertitude, et au
lieu de prévoir un malheur, il avait été induit un moment à espérer
le comble des grandeurs, car la princesse Auguste, son épouse, lui
avait dit qu'on le mandait peut-être pour le déclarer héritier de
l'Empire. Ses succès dans la dernière guerre avaient contribué à lui
procurer cette courte illusion. Au surplus, ce prince, modéré dans
ses désirs, en apprenant le motif qui le faisait mander à Paris,
fut principalement affligé pour sa femme, car il était évident que
si Napoléon avait pour successeur un fils, il n'amoindrirait pas
l'héritage de ce fils, et n'en détacherait pas le royaume d'Italie.
Il fallait donc non-seulement renoncer au trône de France, auquel
il n'avait après tout ni aspiré, ni cru, mais au trône d'Italie,
qu'une longue possession semblait l'avoir destiné à conserver comme
patrimoine. Il se rendit néanmoins auprès de l'Empereur, résigné à
tout, souffrant pour les siens bien plus que pour lui-même. Napoléon,
qui l'aimait, le serra dans ses bras, lui expliqua ses motifs, lui
démontra l'impossibilité de le faire régner lui Beauharnais sur les
Bonaparte si difficiles à soumettre, et lui retraça ses projets
pour conserver aux Beauharnais une existence conforme aux quelques
années de grandeur dont ils avaient joui. Il conduisit ensuite les
deux enfants de Joséphine à leur mère. L'entrevue fut longue et
douloureuse.--Il faut que notre mère s'éloigne, répétait Eugène,
comme déjà l'avait dit la reine de Hollande, il faut que nous nous
éloignions avec elle, et que tous ensemble nous allions expier
dans la retraite une grandeur éphémère, qui a troublé plus qu'embelli
notre existence.--Napoléon, ému, bouleversé, pleurant comme eux,
leur dit qu'il fallait au contraire rester auprès de lui, avec leur
mère, dans tout l'éclat de situation où il voulait les maintenir,
pour bien attester que Joséphine n'était ni répudiée ni disgraciée,
mais sacrifiée à une nécessité d'État, et récompensée de son noble
sacrifice par la grandeur de ses enfants, et par la tendre amitié de
celui qui avait été son époux.--Après beaucoup d'exagérations, car
les exagérations apaisent la douleur comme les larmes elles-mêmes,
les enfants de Joséphine, comblés des témoignages d'affection de
Napoléon, éprouvèrent un soulagement qui passa dans le coeur de leur
mère. Un peu de calme succéda à ces violentes agitations, mais elles
laissèrent sur le noble visage de Napoléon des traces profondes,
dont furent frappés ceux qui ne le croyaient capable de concevoir
dans son âme impérieuse que des volontés fortes et aucune affection
tendre. Le sacrifice étant fait, il fallait le rendre irrévocable.
Le 15 décembre fut le jour choisi pour consommer la dissolution du
lien civil, d'après les formalités arrêtées avec l'archichancelier
Cambacérès.
[Note en marge: Cérémonie du divorce le 15 décembre.]
Le 15 au soir, toute la famille impériale se réunit dans le cabinet
de l'Empereur aux Tuileries. Étaient présents l'impératrice mère, le
roi et la reine de Hollande, le roi et la reine de Naples, le roi et
la reine de Westphalie, la princesse Borghèse, le prince Eugène, le
chancelier Cambacérès et le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély,
ces deux derniers remplissant les fonctions d'officiers de l'état
civil pour la famille impériale. Napoléon, debout, tenant par la main
Joséphine qui était en pleurs, et ayant lui-même les larmes aux yeux,
lut le discours suivant:
«Mon cousin le prince archichancelier, je vous ai expédié une lettre
close en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans
mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et
l'Impératrice, ma très-chère épouse, nous avons prise. J'ai été
bien aise que les rois, reines et princesses, mes frères et soeurs,
beaux-frères et belles-soeurs, ma belle-fille et mon beau-fils,
devenu mon fils d'adoption, ainsi que ma mère, fussent présents à ce
que j'avais à vous faire connaître.
»La politique de ma monarchie, l'intérêt et le besoin de mes peuples,
qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu'après moi
je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce
trône où la Providence m'a placé. Cependant, depuis plusieurs années,
j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma
bien-aimée épouse l'impératrice Joséphine: c'est ce qui me porte à
sacrifier les plus douces affections de mon coeur, à n'écouter que le
bien de l'État, et à vouloir la dissolution de notre mariage.
»Parvenu à l'âge de quarante ans, je puis concevoir l'espérance
de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les
enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien
une pareille résolution a coûté à mon coeur; mais il n'est aucun
sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré
qu'il est utile au bien de la France.
»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre,
je n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la
tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma
vie; le souvenir en restera toujours gravé dans mon coeur. Elle a
été couronnée de ma main; je veux qu'elle conserve le rang et le
titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes
sentiments, et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son
plus cher ami.»
Napoléon ayant cessé de parler, Joséphine, tenant un papier dans ses
mains, essaya de le lire. Mais les sanglots étouffant sa voix, elle
le transmit à M. Regnaud, qui lut les paroles suivantes:
«Avec la permission de mon auguste et cher époux, je dois déclarer
que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent
satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France,
je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de
dévouement qui ait été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses
bontés; c'est sa main qui m'a couronnée, et, du haut de ce trône,
je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple
français.
»Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la
dissolution d'un mariage qui désormais est un obstacle au bien de
la France, qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les
descendants d'un grand homme, si évidemment suscité par la Providence
pour effacer les maux d'une terrible révolution, et rétablir l'autel,
le trône et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne
changera rien aux sentiments de mon coeur: l'Empereur aura toujours
en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la
politique et par de si grands intérêts, a froissé son coeur, mais
l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
bien de la patrie.»
Après ces paroles, les plus belles qui aient été prononcées en
pareille circonstance, parce que, il faut le dire, jamais de
vulgaires passions ne présidèrent moins à un acte de ce genre; après
ces paroles, l'archichancelier dressa procès-verbal de cette double
déclaration, et Napoléon embrassant Joséphine la conduisit chez elle,
et l'y laissa presque évanouie dans les bras de ses enfants. Il se
rendit immédiatement à la salle du conseil, où, conformément aux
constitutions de l'Empire, un conseil privé était réuni pour rédiger
le sénatus-consulte qui devait prononcer la dissolution du mariage de
Napoléon et de Joséphine. Le sénatus-consulte rédigé dut être porté
le lendemain au Sénat.
[Note en marge: Consécration définitive du divorce de Napoléon avec
Joséphine par un acte du Sénat.]
Il le fut en effet, et ce grand corps, réuni par ordre de l'Empereur,
s'assembla pour recevoir la déclaration des deux augustes époux, et
statuer sur leur résolution. La séance commença par la réception du
prince Eugène comme sénateur. Nommé à l'époque de son départ pour
l'Italie, il n'avait pas encore pris possession de son siége. On
lui avait préparé quelques paroles dignes et simples qu'il prononça
à l'occasion du nouveau sénatus-consulte. «Ma mère, ma soeur et
moi, dit-il, nous devons tout à l'Empereur. Il a été pour nous un
véritable père; il trouvera en nous, dans tous les temps, des enfants
dévoués et des sujets soumis.
»Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette
quatrième dynastie vieillisse environné d'une descendance directe,
qui soit notre garantie à tous, comme le gage de la gloire de la
patrie.
»Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les mains
de son auguste époux, elle contracta l'obligation de sacrifier
toutes ses affections aux intérêts de la France. Elle a rempli avec
courage, noblesse et dignité, ce premier des devoirs. Son âme a été
souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le coeur
d'un homme accoutumé à maîtriser la fortune, et à marcher toujours
d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins. Les larmes
qu'a coûté cette résolution à l'Empereur suffisent à la gloire de
ma mère. Dans la situation où elle va se trouver, elle ne sera
pas étrangère, par ses voeux et par ses sentiments, aux nouvelles
prospérités qui nous attendent, et ce sera avec une satisfaction
mêlée d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront
produit d'heureux pour sa patrie et pour son Empereur.»
Le sénatus-consulte fût adopté séance tenante. Il prononçait la
dissolution du mariage contracté entre l'empereur Napoléon et
l'impératrice Joséphine, maintenait à celle-ci le rang d'impératrice
couronnée, lui attribuait un revenu de deux millions, et rendait
obligatoires pour les successeurs de Napoléon les dispositions
qu'il ferait en sa faveur sur la liste civile. Ces dispositions
furent le don d'une pension annuelle d'un million payée par la liste
civile, indépendamment des deux millions payés par le Trésor de
l'État, l'abandon en toute propriété des châteaux de Navarre, de la
Malmaison, et d'une foule d'objets précieux.
[Note en marge: Retraite de Joséphine à la Malmaison, et de Napoléon
à Trianon.]
[Note en marge: Nouvelles dépêches à Saint-Pétersbourg pour accélérer
la réponse de la cour de Russie.]
Le lendemain 17 décembre, toutes les pièces furent insérées au
_Moniteur_, et la dissolution du mariage connue du public. On fut
ému du sort de Joséphine, qui était aimée pour sa bonté, même
pour ses défauts, conformes au caractère de la nation. Mais après
un moment d'intérêt accordé à sa disgrâce, on ne songea plus qu'à
deviner celle qui la remplacerait. L'opinion était partagée entre une
princesse russe et une princesse autrichienne. En général, on croyait
plus à l'union avec une princesse russe, se fondant, comme Napoléon
lui-même, sur le motif de l'alliance avec la Russie. Quant à la
malheureuse Joséphine, elle s'était retirée à la Malmaison, où elle
vivait entourée de ses enfants, qui cherchaient à la consoler, sans
beaucoup y réussir. Napoléon était allé la voir dès le lendemain,
et il continua de la visiter les jours suivants. Il crut devoir
s'envelopper d'une sorte de deuil, et, quittant les hôtes illustres
qui étaient venus à sa cour, il se retira à Trianon, pour y chasser,
y travailler et y attendre la suite des négociations commencées. De
nouvelles dépêches avaient été expédiées à Saint-Pétersbourg le 17
(jour de l'insertion du sénatus-consulte au _Moniteur_), afin de
presser la cour de Russie de répondre sur-le-champ par oui ou par
non. Elles disaient que toutes les conditions seraient acceptées,
même celles qui seraient relatives à la religion; qu'un seul point
pourrait faire obstacle: c'était l'âge et la santé de la princesse,
car avant tout on voulait un héritier; mais que si on pouvait espérer
de son âge et de son état de santé qu'elle eût des enfants, et que
si sa famille consentait à l'union proposée, il fallait que la
réponse arrivât sans aucun retard, et qu'on célébrât immédiatement
l'alliance désirée, la France ne devant pas être tenue plus
long-temps dans l'incertitude.
[Note en marge: Soins de l'archichancelier Cambacérès pour amener la
dissolution du lien spirituel.]
[Note en marge: Formation d'une commission de sept prélats pour
régler la forme du divorce religieux.]
L'archichancelier Cambacérès avait été chargé de poursuivre la
dissolution du lien spirituel, afin de lever les scrupules des
cours de religion catholique, si on était ramené à une princesse
de cette religion. Pour le lien spirituel ainsi que pour le lien
civil, l'annulation du mariage fondée sur une raison de forme, ou sur
une raison de grand intérêt public, avait été préférée au divorce
ordinaire, comme plus honorable pour Joséphine, et plus conforme
aux idées religieuses qui dominaient. La résolution de se passer de
l'intervention du Pape avait également prévalu. L'archichancelier
Cambacérès, fort expert en ces matières, et en général dans toutes
celles qui exigeaient du savoir, de la prudence et une grande
fertilité d'expédients, réunit une commission de sept évêques,
auxquels il soumit le cas dont il s'agissait. C'étaient l'évêque de
Montefiascone (cardinal Maury), l'évêque de Parme, l'archevêque de
Tours, l'évêque de Verceil, l'évêque d'Évreux, l'évêque de Trêves,
l'évêque de Nantes. Ces savants hommes, après un examen approfondi,
reconnurent que, si pour dissoudre un mariage régulier dans un
grand intérêt d'État, la seule autorité compétente était le Pape,
l'autorité de l'officialité diocésaine suffisait pour un mariage
irrégulier, comme celui dont il s'agissait. Or, la cérémonie occulte
qui avait été célébrée dans une chapelle des Tuileries, sans
témoins[40], sans consentement suffisant des parties contractantes,
ne pouvait, quoi qu'en dît le cardinal Fesch, constituer un mariage
régulier. Il fallait donc en poursuivre l'annulation pour défaut
de forme, devant l'officialité diocésaine en première instance, et
devant l'autorité métropolitaine en seconde instance.
[Note 40: C'est sur une fausse indication d'un mémoire contemporain
et manuscrit que j'ai dit, tome V, page 262, que MM. de Talleyrand et
Berthier assistèrent comme témoins au mariage religieux secrètement
célébré aux Tuileries la veille du sacre. L'auteur de ce mémoire
tenait les faits de la bouche de l'impératrice Joséphine, et avait
été induit en erreur. L'examen des pièces officielles, que je n'ai pu
me procurer que plus tard, me fournit l'occasion de rectifier cette
erreur, qui n'a du reste qu'une pure importance de forme.]
[Note en marge: L'annulation du mariage poursuivie devant l'autorité
diocésaine pour cause d'irrégularité de forme.]
En conséquence de cet avis, une procédure canonique fut instruite
sans bruit, à la requête de l'archichancelier, représentant de la
famille impériale, pour parvenir à l'annulation du mariage religieux
existant entre l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine.
On entendit des témoins. Ces témoins furent le cardinal Fesch,
MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc, le premier sur les formes
observées, les trois autres sur la nature du consentement donné
par les parties. Le cardinal Fesch déclara s'être fait remettre
par le Pape des dispenses pour l'inobservance de certaines formes
dans l'accomplissement de ses fonctions de grand aumônier, ce qui
justifiait, suivant lui, l'absence de témoins et de curé. Quant au
titre, il en affirmait l'existence, et par là rendait inutile la
précaution qu'on avait prise de retirer des mains de Joséphine le
certificat de mariage qui lui avait été délivré par le cardinal
Fesch, et que ses enfants avaient obtenu d'elle avec beaucoup de
peine. MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc affirmaient que Napoléon
leur avait dit à plusieurs reprises n'avoir voulu consentir qu'à une
pure cérémonie, pour rassurer la conscience de Joséphine et celle
du Pape, mais que son intention formelle à toutes les époques avait
été de ne point compléter son union avec l'Impératrice, ayant la
malheureuse certitude d'être obligé bientôt de renoncer à elle, dans
l'intérêt de son empire. Ces témoignages relataient des circonstances
de détails qui ne laissaient aucun doute à ce sujet.
[Note en marge: Motifs sur lesquels se fonde l'autorité diocésaine
pour prononcer la nullité du mariage religieux entre Joséphine et
Napoléon.]
L'autorité ecclésiastique, tout examen fait, reconnut qu'il n'y avait
pas consentement suffisant; mais, par respect pour les parties,
elle ne voulut point s'appuyer spécialement sur cette nullité.
Elle s'attacha à d'autres nullités tout aussi importantes, et qui
provenaient de ce qu'il n'y avait point eu de témoins, point de
_propre prêtre_, c'est-à-dire pas de curé de la paroisse (seul
ministre accrédité par le culte catholique pour donner authenticité
au mariage religieux). Elle déclara que les dispenses accordées
au cardinal Fesch comme grand aumônier, d'une manière générale,
n'avaient pu lui conférer les fonctions curiales, et que dès lors
le mariage était nul pour défaut des formes les plus essentielles.
En conséquence, le mariage fut cassé devant les deux juridictions
diocésaine et métropolitaine, c'est-à-dire en première et seconde
instances, avec la décence convenable, et la pleine observance du
droit canonique.
Napoléon était donc libre, sans avoir recouru à rien de ce qui a
déshonoré dans l'histoire les répudiations de princesses, sans avoir
recouru à la forme du divorce, peu conforme à nos moeurs, et avec
tous les égards dus à l'épouse infortunée qui avait si long-temps
partagé et embelli sa vie, comme il venait de le dire lui-même. Du
reste on ne lui demandait pas tous ces scrupules. On ne lui demandait
que son nouveau choix, pour savoir ce qu'il faudrait penser de
l'avenir. Il attendait lui-même pour le connaître les réponses de
Saint-Pétersbourg, et s'impatientait de ne pas les recevoir.
[Note en marge: Négociations à Saint-Pétersbourg pour obtenir la main
de la grande-duchesse Anne.]
[Note en marge: Dispositions politiques de la cour de Russie à la
suite de la campagne de 1809.]
La communication dont avait été chargé M. de Caulaincourt était
délicate et difficile, et quoique la grande faveur dont il jouissait
auprès de l'empereur Alexandre lui facilitât toutes choses,
cependant les circonstances n'étaient pas heureusement choisies
pour réussir. La dernière guerre avait fort altéré l'alliance des
deux cours. D'abord, si les choses s'étaient mieux passées cette
année en Finlande, si une révolution que nous ferons connaître plus
tard avait renversé du trône le roi de Suède, amené la paix et la
cession de la Finlande à la Russie, les événements en Orient étaient
moins favorables à l'ambition russe, et, depuis qu'on avait donné
à l'empereur Alexandre toute liberté à l'égard de la Turquie, il
n'avait presque fait aucun progrès sur le Danube, de manière que la
Moldavie et la Valachie, bien que concédées par Napoléon, n'étaient
pas encore conquises sur les Turcs. On était donc un peu moins
satisfait de l'alliance française à Saint-Pétersbourg, quoiqu'on
n'eût à se plaindre que de soi, et non de cette alliance, qui avait
tout accordé. Secondement, Napoléon, mécontent du peu de concours
qu'il avait reçu de son allié, l'avait traité avec quelque négligence
pendant la campagne, ne lui avait écrit qu'après qu'elle avait été
finie, et avait mis une singulière hauteur à relever, sans toutefois
s'en plaindre, l'inefficacité des secours russes. Alexandre, obligé
d'avouer ou l'insuffisance de son gouvernement, ou sa mauvaise
volonté, et préférant de beaucoup faire le premier aveu que le
second, en avait infiniment souffert dans son amour-propre.--Que
voulait-on, répétait-il sans cesse, que je fisse? Mes affaires en
Finlande, en Turquie, n'ont pas été mieux menées que celles de
Pologne pour l'empereur Napoléon. Pouvais-je faire pour lui plus que
je n'ai fait pour moi-même?...--Et il alléguait pour s'excuser du
peu de services qu'il avait rendus à Napoléon, les distances, les
saisons, l'infériorité de l'administration russe, qui ne présentait
ni en personnel ni en matériel les ressources de l'administration
française. Mais ce qui, plus que tout le reste, avait blessé
l'empereur Alexandre, c'étaient les conditions de la paix conclue
avec l'Autriche, et l'agrandissement de près de deux millions de
sujets accordé au grand-duché de Varsovie. Il avait vu là, et on
avait vu à Saint-Pétersbourg, encore plus que lui, un présage certain
du rétablissement prochain de la Pologne, et pendant quinze jours
la cour de Russie avait retenti de cris violents contre la France,
au point que M. de Caulaincourt osait à peine se montrer. Le don à
la Russie d'un lot de quatre cent mille sujets n'avait paru qu'un
leurre, destiné à couvrir le rétablissement de la Pologne, que les
opposants disaient même complétement réalisé par la réunion de la
Gallicie au grand-duché de Varsovie. Alexandre, moins touché de ses
propres ombrages que de ceux qu'on ressentait autour de lui, n'avait
cessé de se plaindre depuis le dernier traité de Vienne, et de
demander des garanties contre le fâcheux avenir qu'on lui laissait
entrevoir.
[Note en marge: Projet d'une convention par laquelle Napoléon devait
s'engager à ne jamais rétablir la Pologne.]
On lui avait remis une lettre fort rassurante de Napoléon, lettre
dont il avait fait confidence aux principaux personnages de la cour
de Russie: mais les déclarations contenues dans cette lettre n'étant,
lui disait-on, que des paroles, il avait été obligé de demander
_de l'officiel_ (expression textuelle). On avait consenti à lui en
donner; et M. de Caulaincourt, après de vives instances de sa part,
avait été autorisé d'une manière générale à signer une convention
relative à la Pologne. Il s'était laissé entraîner à en signer
une, qui devait être dans l'avenir un lien des plus embarrassants
pour Napoléon. Dans cette convention, il était dit que le royaume
de Pologne ne serait jamais rétabli; que les noms de Pologne et de
Polonais disparaîtraient dans tous les actes, et ne seraient plus
employés désormais; que le grand-duché ne pourrait s'agrandir plus
tard par l'adjonction d'aucune portion des anciennes provinces
polonaises; que les ordres de chevalerie polonais seraient abolis;
qu'enfin tous ces engagements lieraient le roi de Saxe, grand-duc
de Varsovie, comme Napoléon lui-même[41]. Cette étrange convention,
qui exposait Napoléon à un rôle si singulier aux yeux des Polonais,
n'avait pu être refusée aux ardentes prières de l'empereur Alexandre,
qui avait paru décidé à rompre l'alliance si elle n'était pas
ratifiée.
[Note 41: Ces faits si importants, et si décisifs dans la question
du mariage, n'ont jamais été connus, et nous les exposons d'après la
correspondance authentique de M. de Caulaincourt avec Napoléon.]
[Note en marge: Accueil fait par Alexandre à la demande de la main
de la grande-duchesse Anne, et promesse d'employer ses bons offices
auprès de l'impératrice mère.]
C'est dans cette situation, un peu avant la rédaction définitive
de la convention précitée, au milieu même des débats de cette
rédaction, que survint la demande que M. de Caulaincourt était chargé
de faire à la cour de Russie. Ayant reçu du 8 au 9 décembre le
premier courrier de Paris, il ne put voir immédiatement l'empereur
Alexandre, qui était absent de Saint-Pétersbourg. Il en obtint une
audience dès son retour, et lui fit directement l'ouverture dont il
était chargé[42]. L'empereur Alexandre, un peu surpris, ne nia point
l'espèce d'engagement pris à Erfurt, engagement qui, sans garantir
le succès, l'obligeait à tenter un effort auprès de sa mère, pour
obtenir la main de la grande-duchesse Anne. Il témoigna le désir et
même la forte espérance de réussir; mais il voulut avoir du temps
et la liberté de s'y prendre comme il l'entendrait, pour parvenir
à ses fins. Soit qu'il fût sincère dans les grands ménagements
qu'il affectait envers sa mère, soit que ce fût une manière de se
préparer au besoin des moyens de refus, il dit qu'il ne parlerait
point au nom de l'empereur Napoléon, mais en son nom propre; qu'il
se présenterait non comme intermédiaire d'une demande déjà faite,
mais d'une demande possible, probable même, et chercherait à obtenir
le consentement de sa mère, en alléguant l'intérêt de sa politique
plutôt que l'intention de satisfaire à un voeu exprimé par l'empereur
des Français. Après avoir comblé M. de Caulaincourt de témoignages
qui devaient être transmis à Napoléon, il ajourna sa réponse, en la
promettant aussi prompte que possible.
[Note 42: Presque toutes les lettres relatives au mariage ont été
détruites. Pourtant il reste dans les fragments subsistants, et
surtout dans la correspondance de Napoléon, des moyens suffisants
pour rétablir les faits.]