Cet excellent prince arriva à Paris le 9 décembre. Sa soeur, accourue

à sa rencontre, se jeta dans ses bras en lui annonçant le triste

sort de leur mère. Il avait été jusque-là dans l'incertitude, et au

lieu de prévoir un malheur, il avait été induit un moment à espérer

le comble des grandeurs, car la princesse Auguste, son épouse, lui

avait dit qu'on le mandait peut-être pour le déclarer héritier de

l'Empire. Ses succès dans la dernière guerre avaient contribué à lui

procurer cette courte illusion. Au surplus, ce prince, modéré dans

ses désirs, en apprenant le motif qui le faisait mander à Paris,

fut principalement affligé pour sa femme, car il était évident que

si Napoléon avait pour successeur un fils, il n'amoindrirait pas

l'héritage de ce fils, et n'en détacherait pas le royaume d'Italie.

Il fallait donc non-seulement renoncer au trône de France, auquel

il n'avait après tout ni aspiré, ni cru, mais au trône d'Italie,

qu'une longue possession semblait l'avoir destiné à conserver comme

patrimoine. Il se rendit néanmoins auprès de l'Empereur, résigné à

tout, souffrant pour les siens bien plus que pour lui-même. Napoléon,

qui l'aimait, le serra dans ses bras, lui expliqua ses motifs, lui

démontra l'impossibilité de le faire régner lui Beauharnais sur les

Bonaparte si difficiles à soumettre, et lui retraça ses projets

pour conserver aux Beauharnais une existence conforme aux quelques

années de grandeur dont ils avaient joui. Il conduisit ensuite les

deux enfants de Joséphine à leur mère. L'entrevue fut longue et

douloureuse.--Il faut que notre mère s'éloigne, répétait Eugène,

comme déjà l'avait dit la reine de Hollande, il faut que nous nous

éloignions avec elle, et que tous ensemble nous allions expier

dans la retraite une grandeur éphémère, qui a troublé plus qu'embelli

notre existence.--Napoléon, ému, bouleversé, pleurant comme eux,

leur dit qu'il fallait au contraire rester auprès de lui, avec leur

mère, dans tout l'éclat de situation où il voulait les maintenir,

pour bien attester que Joséphine n'était ni répudiée ni disgraciée,

mais sacrifiée à une nécessité d'État, et récompensée de son noble

sacrifice par la grandeur de ses enfants, et par la tendre amitié de

celui qui avait été son époux.--Après beaucoup d'exagérations, car

les exagérations apaisent la douleur comme les larmes elles-mêmes,

les enfants de Joséphine, comblés des témoignages d'affection de

Napoléon, éprouvèrent un soulagement qui passa dans le coeur de leur

mère. Un peu de calme succéda à ces violentes agitations, mais elles

laissèrent sur le noble visage de Napoléon des traces profondes,

dont furent frappés ceux qui ne le croyaient capable de concevoir

dans son âme impérieuse que des volontés fortes et aucune affection

tendre. Le sacrifice étant fait, il fallait le rendre irrévocable.

Le 15 décembre fut le jour choisi pour consommer la dissolution du

lien civil, d'après les formalités arrêtées avec l'archichancelier

Cambacérès.

[Note en marge: Cérémonie du divorce le 15 décembre.]

Le 15 au soir, toute la famille impériale se réunit dans le cabinet

de l'Empereur aux Tuileries. Étaient présents l'impératrice mère, le

roi et la reine de Hollande, le roi et la reine de Naples, le roi et

la reine de Westphalie, la princesse Borghèse, le prince Eugène, le

chancelier Cambacérès et le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély,

ces deux derniers remplissant les fonctions d'officiers de l'état

civil pour la famille impériale. Napoléon, debout, tenant par la main

Joséphine qui était en pleurs, et ayant lui-même les larmes aux yeux,

lut le discours suivant:

«Mon cousin le prince archichancelier, je vous ai expédié une lettre

close en date de ce jour, pour vous ordonner de vous rendre dans

mon cabinet, afin de vous faire connaître la résolution que moi et

l'Impératrice, ma très-chère épouse, nous avons prise. J'ai été

bien aise que les rois, reines et princesses, mes frères et soeurs,

beaux-frères et belles-soeurs, ma belle-fille et mon beau-fils,

devenu mon fils d'adoption, ainsi que ma mère, fussent présents à ce

que j'avais à vous faire connaître.

»La politique de ma monarchie, l'intérêt et le besoin de mes peuples,

qui ont constamment guidé toutes mes actions, veulent qu'après moi

je laisse à des enfants, héritiers de mon amour pour mes peuples, ce

trône où la Providence m'a placé. Cependant, depuis plusieurs années,

j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfants de mon mariage avec ma

bien-aimée épouse l'impératrice Joséphine: c'est ce qui me porte à

sacrifier les plus douces affections de mon coeur, à n'écouter que le

bien de l'État, et à vouloir la dissolution de notre mariage.

»Parvenu à l'âge de quarante ans, je puis concevoir l'espérance

de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée les

enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien

une pareille résolution a coûté à mon coeur; mais il n'est aucun

sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré

qu'il est utile au bien de la France.

»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre,

je n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la

tendresse de ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma

vie; le souvenir en restera toujours gravé dans mon coeur. Elle a

été couronnée de ma main; je veux qu'elle conserve le rang et le

titre d'impératrice, mais surtout qu'elle ne doute jamais de mes

sentiments, et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son

plus cher ami.»

Napoléon ayant cessé de parler, Joséphine, tenant un papier dans ses

mains, essaya de le lire. Mais les sanglots étouffant sa voix, elle

le transmit à M. Regnaud, qui lut les paroles suivantes:

«Avec la permission de mon auguste et cher époux, je dois déclarer

que, ne conservant aucun espoir d'avoir des enfants qui puissent

satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France,

je me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de

dévouement qui ait été donnée sur la terre. Je tiens tout de ses

bontés; c'est sa main qui m'a couronnée, et, du haut de ce trône,

je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple

français.

»Je crois reconnaître tous ces sentiments en consentant à la

dissolution d'un mariage qui désormais est un obstacle au bien de

la France, qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les

descendants d'un grand homme, si évidemment suscité par la Providence

pour effacer les maux d'une terrible révolution, et rétablir l'autel,

le trône et l'ordre social. Mais la dissolution de mon mariage ne

changera rien aux sentiments de mon coeur: l'Empereur aura toujours

en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé par la

politique et par de si grands intérêts, a froissé son coeur, mais

l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au

bien de la patrie.»

Après ces paroles, les plus belles qui aient été prononcées en

pareille circonstance, parce que, il faut le dire, jamais de

vulgaires passions ne présidèrent moins à un acte de ce genre; après

ces paroles, l'archichancelier dressa procès-verbal de cette double

déclaration, et Napoléon embrassant Joséphine la conduisit chez elle,

et l'y laissa presque évanouie dans les bras de ses enfants. Il se

rendit immédiatement à la salle du conseil, où, conformément aux

constitutions de l'Empire, un conseil privé était réuni pour rédiger

le sénatus-consulte qui devait prononcer la dissolution du mariage de

Napoléon et de Joséphine. Le sénatus-consulte rédigé dut être porté

le lendemain au Sénat.

[Note en marge: Consécration définitive du divorce de Napoléon avec

Joséphine par un acte du Sénat.]

Il le fut en effet, et ce grand corps, réuni par ordre de l'Empereur,

s'assembla pour recevoir la déclaration des deux augustes époux, et

statuer sur leur résolution. La séance commença par la réception du

prince Eugène comme sénateur. Nommé à l'époque de son départ pour

l'Italie, il n'avait pas encore pris possession de son siége. On

lui avait préparé quelques paroles dignes et simples qu'il prononça

à l'occasion du nouveau sénatus-consulte. «Ma mère, ma soeur et

moi, dit-il, nous devons tout à l'Empereur. Il a été pour nous un

véritable père; il trouvera en nous, dans tous les temps, des enfants

dévoués et des sujets soumis.

»Il importe au bonheur de la France que le fondateur de cette

quatrième dynastie vieillisse environné d'une descendance directe,

qui soit notre garantie à tous, comme le gage de la gloire de la

patrie.

»Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les mains

de son auguste époux, elle contracta l'obligation de sacrifier

toutes ses affections aux intérêts de la France. Elle a rempli avec

courage, noblesse et dignité, ce premier des devoirs. Son âme a été

souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le coeur

d'un homme accoutumé à maîtriser la fortune, et à marcher toujours

d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins. Les larmes

qu'a coûté cette résolution à l'Empereur suffisent à la gloire de

ma mère. Dans la situation où elle va se trouver, elle ne sera

pas étrangère, par ses voeux et par ses sentiments, aux nouvelles

prospérités qui nous attendent, et ce sera avec une satisfaction

mêlée d'orgueil qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront

produit d'heureux pour sa patrie et pour son Empereur.»

Le sénatus-consulte fût adopté séance tenante. Il prononçait la

dissolution du mariage contracté entre l'empereur Napoléon et

l'impératrice Joséphine, maintenait à celle-ci le rang d'impératrice

couronnée, lui attribuait un revenu de deux millions, et rendait

obligatoires pour les successeurs de Napoléon les dispositions

qu'il ferait en sa faveur sur la liste civile. Ces dispositions

furent le don d'une pension annuelle d'un million payée par la liste

civile, indépendamment des deux millions payés par le Trésor de

l'État, l'abandon en toute propriété des châteaux de Navarre, de la

Malmaison, et d'une foule d'objets précieux.

[Note en marge: Retraite de Joséphine à la Malmaison, et de Napoléon

à Trianon.]

[Note en marge: Nouvelles dépêches à Saint-Pétersbourg pour accélérer

la réponse de la cour de Russie.]

Le lendemain 17 décembre, toutes les pièces furent insérées au

_Moniteur_, et la dissolution du mariage connue du public. On fut

ému du sort de Joséphine, qui était aimée pour sa bonté, même

pour ses défauts, conformes au caractère de la nation. Mais après

un moment d'intérêt accordé à sa disgrâce, on ne songea plus qu'à

deviner celle qui la remplacerait. L'opinion était partagée entre une

princesse russe et une princesse autrichienne. En général, on croyait

plus à l'union avec une princesse russe, se fondant, comme Napoléon

lui-même, sur le motif de l'alliance avec la Russie. Quant à la

malheureuse Joséphine, elle s'était retirée à la Malmaison, où elle

vivait entourée de ses enfants, qui cherchaient à la consoler, sans

beaucoup y réussir. Napoléon était allé la voir dès le lendemain,

et il continua de la visiter les jours suivants. Il crut devoir

s'envelopper d'une sorte de deuil, et, quittant les hôtes illustres

qui étaient venus à sa cour, il se retira à Trianon, pour y chasser,

y travailler et y attendre la suite des négociations commencées. De

nouvelles dépêches avaient été expédiées à Saint-Pétersbourg le 17

(jour de l'insertion du sénatus-consulte au _Moniteur_), afin de

presser la cour de Russie de répondre sur-le-champ par oui ou par

non. Elles disaient que toutes les conditions seraient acceptées,

même celles qui seraient relatives à la religion; qu'un seul point

pourrait faire obstacle: c'était l'âge et la santé de la princesse,

car avant tout on voulait un héritier; mais que si on pouvait espérer

de son âge et de son état de santé qu'elle eût des enfants, et que

si sa famille consentait à l'union proposée, il fallait que la

réponse arrivât sans aucun retard, et qu'on célébrât immédiatement

l'alliance désirée, la France ne devant pas être tenue plus

long-temps dans l'incertitude.

[Note en marge: Soins de l'archichancelier Cambacérès pour amener la

dissolution du lien spirituel.]

[Note en marge: Formation d'une commission de sept prélats pour

régler la forme du divorce religieux.]

L'archichancelier Cambacérès avait été chargé de poursuivre la

dissolution du lien spirituel, afin de lever les scrupules des

cours de religion catholique, si on était ramené à une princesse

de cette religion. Pour le lien spirituel ainsi que pour le lien

civil, l'annulation du mariage fondée sur une raison de forme, ou sur

une raison de grand intérêt public, avait été préférée au divorce

ordinaire, comme plus honorable pour Joséphine, et plus conforme

aux idées religieuses qui dominaient. La résolution de se passer de

l'intervention du Pape avait également prévalu. L'archichancelier

Cambacérès, fort expert en ces matières, et en général dans toutes

celles qui exigeaient du savoir, de la prudence et une grande

fertilité d'expédients, réunit une commission de sept évêques,

auxquels il soumit le cas dont il s'agissait. C'étaient l'évêque de

Montefiascone (cardinal Maury), l'évêque de Parme, l'archevêque de

Tours, l'évêque de Verceil, l'évêque d'Évreux, l'évêque de Trêves,

l'évêque de Nantes. Ces savants hommes, après un examen approfondi,

reconnurent que, si pour dissoudre un mariage régulier dans un

grand intérêt d'État, la seule autorité compétente était le Pape,

l'autorité de l'officialité diocésaine suffisait pour un mariage

irrégulier, comme celui dont il s'agissait. Or, la cérémonie occulte

qui avait été célébrée dans une chapelle des Tuileries, sans

témoins[40], sans consentement suffisant des parties contractantes,

ne pouvait, quoi qu'en dît le cardinal Fesch, constituer un mariage

régulier. Il fallait donc en poursuivre l'annulation pour défaut

de forme, devant l'officialité diocésaine en première instance, et

devant l'autorité métropolitaine en seconde instance.

[Note 40: C'est sur une fausse indication d'un mémoire contemporain

et manuscrit que j'ai dit, tome V, page 262, que MM. de Talleyrand et

Berthier assistèrent comme témoins au mariage religieux secrètement

célébré aux Tuileries la veille du sacre. L'auteur de ce mémoire

tenait les faits de la bouche de l'impératrice Joséphine, et avait

été induit en erreur. L'examen des pièces officielles, que je n'ai pu

me procurer que plus tard, me fournit l'occasion de rectifier cette

erreur, qui n'a du reste qu'une pure importance de forme.]

[Note en marge: L'annulation du mariage poursuivie devant l'autorité

diocésaine pour cause d'irrégularité de forme.]

En conséquence de cet avis, une procédure canonique fut instruite

sans bruit, à la requête de l'archichancelier, représentant de la

famille impériale, pour parvenir à l'annulation du mariage religieux

existant entre l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine.

On entendit des témoins. Ces témoins furent le cardinal Fesch,

MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc, le premier sur les formes

observées, les trois autres sur la nature du consentement donné

par les parties. Le cardinal Fesch déclara s'être fait remettre

par le Pape des dispenses pour l'inobservance de certaines formes

dans l'accomplissement de ses fonctions de grand aumônier, ce qui

justifiait, suivant lui, l'absence de témoins et de curé. Quant au

titre, il en affirmait l'existence, et par là rendait inutile la

précaution qu'on avait prise de retirer des mains de Joséphine le

certificat de mariage qui lui avait été délivré par le cardinal

Fesch, et que ses enfants avaient obtenu d'elle avec beaucoup de

peine. MM. de Talleyrand, Berthier et Duroc affirmaient que Napoléon

leur avait dit à plusieurs reprises n'avoir voulu consentir qu'à une

pure cérémonie, pour rassurer la conscience de Joséphine et celle

du Pape, mais que son intention formelle à toutes les époques avait

été de ne point compléter son union avec l'Impératrice, ayant la

malheureuse certitude d'être obligé bientôt de renoncer à elle, dans

l'intérêt de son empire. Ces témoignages relataient des circonstances

de détails qui ne laissaient aucun doute à ce sujet.

[Note en marge: Motifs sur lesquels se fonde l'autorité diocésaine

pour prononcer la nullité du mariage religieux entre Joséphine et

Napoléon.]

L'autorité ecclésiastique, tout examen fait, reconnut qu'il n'y avait

pas consentement suffisant; mais, par respect pour les parties,

elle ne voulut point s'appuyer spécialement sur cette nullité.

Elle s'attacha à d'autres nullités tout aussi importantes, et qui

provenaient de ce qu'il n'y avait point eu de témoins, point de

_propre prêtre_, c'est-à-dire pas de curé de la paroisse (seul

ministre accrédité par le culte catholique pour donner authenticité

au mariage religieux). Elle déclara que les dispenses accordées

au cardinal Fesch comme grand aumônier, d'une manière générale,

n'avaient pu lui conférer les fonctions curiales, et que dès lors

le mariage était nul pour défaut des formes les plus essentielles.

En conséquence, le mariage fut cassé devant les deux juridictions

diocésaine et métropolitaine, c'est-à-dire en première et seconde

instances, avec la décence convenable, et la pleine observance du

droit canonique.

Napoléon était donc libre, sans avoir recouru à rien de ce qui a

déshonoré dans l'histoire les répudiations de princesses, sans avoir

recouru à la forme du divorce, peu conforme à nos moeurs, et avec

tous les égards dus à l'épouse infortunée qui avait si long-temps

partagé et embelli sa vie, comme il venait de le dire lui-même. Du

reste on ne lui demandait pas tous ces scrupules. On ne lui demandait

que son nouveau choix, pour savoir ce qu'il faudrait penser de

l'avenir. Il attendait lui-même pour le connaître les réponses de

Saint-Pétersbourg, et s'impatientait de ne pas les recevoir.

[Note en marge: Négociations à Saint-Pétersbourg pour obtenir la main

de la grande-duchesse Anne.]

[Note en marge: Dispositions politiques de la cour de Russie à la

suite de la campagne de 1809.]

La communication dont avait été chargé M. de Caulaincourt était

délicate et difficile, et quoique la grande faveur dont il jouissait

auprès de l'empereur Alexandre lui facilitât toutes choses,

cependant les circonstances n'étaient pas heureusement choisies

pour réussir. La dernière guerre avait fort altéré l'alliance des

deux cours. D'abord, si les choses s'étaient mieux passées cette

année en Finlande, si une révolution que nous ferons connaître plus

tard avait renversé du trône le roi de Suède, amené la paix et la

cession de la Finlande à la Russie, les événements en Orient étaient

moins favorables à l'ambition russe, et, depuis qu'on avait donné

à l'empereur Alexandre toute liberté à l'égard de la Turquie, il

n'avait presque fait aucun progrès sur le Danube, de manière que la

Moldavie et la Valachie, bien que concédées par Napoléon, n'étaient

pas encore conquises sur les Turcs. On était donc un peu moins

satisfait de l'alliance française à Saint-Pétersbourg, quoiqu'on

n'eût à se plaindre que de soi, et non de cette alliance, qui avait

tout accordé. Secondement, Napoléon, mécontent du peu de concours

qu'il avait reçu de son allié, l'avait traité avec quelque négligence

pendant la campagne, ne lui avait écrit qu'après qu'elle avait été

finie, et avait mis une singulière hauteur à relever, sans toutefois

s'en plaindre, l'inefficacité des secours russes. Alexandre, obligé

d'avouer ou l'insuffisance de son gouvernement, ou sa mauvaise

volonté, et préférant de beaucoup faire le premier aveu que le

second, en avait infiniment souffert dans son amour-propre.--Que

voulait-on, répétait-il sans cesse, que je fisse? Mes affaires en

Finlande, en Turquie, n'ont pas été mieux menées que celles de

Pologne pour l'empereur Napoléon. Pouvais-je faire pour lui plus que

je n'ai fait pour moi-même?...--Et il alléguait pour s'excuser du

peu de services qu'il avait rendus à Napoléon, les distances, les

saisons, l'infériorité de l'administration russe, qui ne présentait

ni en personnel ni en matériel les ressources de l'administration

française. Mais ce qui, plus que tout le reste, avait blessé

l'empereur Alexandre, c'étaient les conditions de la paix conclue

avec l'Autriche, et l'agrandissement de près de deux millions de

sujets accordé au grand-duché de Varsovie. Il avait vu là, et on

avait vu à Saint-Pétersbourg, encore plus que lui, un présage certain

du rétablissement prochain de la Pologne, et pendant quinze jours

la cour de Russie avait retenti de cris violents contre la France,

au point que M. de Caulaincourt osait à peine se montrer. Le don à

la Russie d'un lot de quatre cent mille sujets n'avait paru qu'un

leurre, destiné à couvrir le rétablissement de la Pologne, que les

opposants disaient même complétement réalisé par la réunion de la

Gallicie au grand-duché de Varsovie. Alexandre, moins touché de ses

propres ombrages que de ceux qu'on ressentait autour de lui, n'avait

cessé de se plaindre depuis le dernier traité de Vienne, et de

demander des garanties contre le fâcheux avenir qu'on lui laissait

entrevoir.

[Note en marge: Projet d'une convention par laquelle Napoléon devait

s'engager à ne jamais rétablir la Pologne.]

On lui avait remis une lettre fort rassurante de Napoléon, lettre

dont il avait fait confidence aux principaux personnages de la cour

de Russie: mais les déclarations contenues dans cette lettre n'étant,

lui disait-on, que des paroles, il avait été obligé de demander

_de l'officiel_ (expression textuelle). On avait consenti à lui en

donner; et M. de Caulaincourt, après de vives instances de sa part,

avait été autorisé d'une manière générale à signer une convention

relative à la Pologne. Il s'était laissé entraîner à en signer

une, qui devait être dans l'avenir un lien des plus embarrassants

pour Napoléon. Dans cette convention, il était dit que le royaume

de Pologne ne serait jamais rétabli; que les noms de Pologne et de

Polonais disparaîtraient dans tous les actes, et ne seraient plus

employés désormais; que le grand-duché ne pourrait s'agrandir plus

tard par l'adjonction d'aucune portion des anciennes provinces

polonaises; que les ordres de chevalerie polonais seraient abolis;

qu'enfin tous ces engagements lieraient le roi de Saxe, grand-duc

de Varsovie, comme Napoléon lui-même[41]. Cette étrange convention,

qui exposait Napoléon à un rôle si singulier aux yeux des Polonais,

n'avait pu être refusée aux ardentes prières de l'empereur Alexandre,

qui avait paru décidé à rompre l'alliance si elle n'était pas

ratifiée.

[Note 41: Ces faits si importants, et si décisifs dans la question

du mariage, n'ont jamais été connus, et nous les exposons d'après la

correspondance authentique de M. de Caulaincourt avec Napoléon.]

[Note en marge: Accueil fait par Alexandre à la demande de la main

de la grande-duchesse Anne, et promesse d'employer ses bons offices

auprès de l'impératrice mère.]

C'est dans cette situation, un peu avant la rédaction définitive

de la convention précitée, au milieu même des débats de cette

rédaction, que survint la demande que M. de Caulaincourt était chargé

de faire à la cour de Russie. Ayant reçu du 8 au 9 décembre le

premier courrier de Paris, il ne put voir immédiatement l'empereur

Alexandre, qui était absent de Saint-Pétersbourg. Il en obtint une

audience dès son retour, et lui fit directement l'ouverture dont il

était chargé[42]. L'empereur Alexandre, un peu surpris, ne nia point

l'espèce d'engagement pris à Erfurt, engagement qui, sans garantir

le succès, l'obligeait à tenter un effort auprès de sa mère, pour

obtenir la main de la grande-duchesse Anne. Il témoigna le désir et

même la forte espérance de réussir; mais il voulut avoir du temps

et la liberté de s'y prendre comme il l'entendrait, pour parvenir

à ses fins. Soit qu'il fût sincère dans les grands ménagements

qu'il affectait envers sa mère, soit que ce fût une manière de se

préparer au besoin des moyens de refus, il dit qu'il ne parlerait

point au nom de l'empereur Napoléon, mais en son nom propre; qu'il

se présenterait non comme intermédiaire d'une demande déjà faite,

mais d'une demande possible, probable même, et chercherait à obtenir

le consentement de sa mère, en alléguant l'intérêt de sa politique

plutôt que l'intention de satisfaire à un voeu exprimé par l'empereur

des Français. Après avoir comblé M. de Caulaincourt de témoignages

qui devaient être transmis à Napoléon, il ajourna sa réponse, en la

promettant aussi prompte que possible.

[Note 42: Presque toutes les lettres relatives au mariage ont été

détruites. Pourtant il reste dans les fragments subsistants, et

surtout dans la correspondance de Napoléon, des moyens suffisants

pour rétablir les faits.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 34 段