Napoléon n'avait de difficulté sérieuse qu'avec son frère Louis.

Il était irrité au dernier point des facilités accordées par ce

dernier à la contrebande, et exigeait en punition qu'on lui livrât

le territoire compris entre l'Escaut et le Rhin, d'Anvers à Breda,

espérant se mieux garder contre la contrebande lorsqu'il aurait cette

ligne, et menaçant même de prendre toute la Hollande, si les abus

dont il se plaignait continuaient à se reproduire. Il organisait

le domaine extraordinaire, dirigé par M. Defermon, et formé avec

le trésor de l'armée et les propriétés de tout genre qu'il s'était

réservées en divers pays, pour faire ainsi reposer sur des bases

durables la fortune de ses serviteurs. Enfin, Napoléon s'occupait

de l'Église, et songeait à un nouvel établissement qui placerait

son chef dans la situation des patriarches de Constantinople à

l'égard des empereurs d'Orient. Il avait fait traiter le Pape avec

beaucoup d'égards, et lui avait envoyé, comme nous l'avons dit,

son chambellan, M. de Salmatoris, avec une nombreuse livrée, pour

qu'il fût entouré de tout l'éclat d'un souverain. Le Pape, revenu

à sa douceur accoutumée après quelques jours d'irritation, mais

persévérant dans sa résistance, avait répondu que le nécessaire lui

suffisait, que l'éclat serait inconvenant dans sa nouvelle situation;

que souverain il ne l'était plus, que prisonnier il y aurait de la

dérision à l'entourer de magnificence; qu'un modeste entretien, celui

qu'on accordait à des prisonniers qu'on respectait, suffirait pour

sa personne et celle de ses serviteurs. On n'avait point écouté

Pie VII, et sa maison était restée princière. Quant aux affaires

de l'Église, le Pape avait refusé de se mêler d'aucune, tant qu'on

ne lui aurait pas rendu un conseil de cardinaux, et un secrétaire

d'État de son choix. Quant à l'institution des évêques, affaire

toujours urgente, il avait également fermé l'oreille. Précédemment,

et même depuis l'entrée du général Miollis à Rome, Pie VII avait

consenti à instituer les évêques nommés par le gouvernement impérial,

moyennant le retranchement d'une formalité toute de déférence, et

qui avait rapport à l'Empereur. Ainsi il avait accordé la bulle

qui institue l'évêque accepté par l'Église, celle qui s'adresse au

clergé, celle qui s'adresse aux fidèles du diocèse, mais refusé

celle qui s'adresse au souverain temporel dans les États duquel le

nouveau prélat doit exercer ses fonctions. Napoléon proposait qu'il

en fût ainsi désormais, mais le Pape avait même refusé ce terme

moyen, depuis sa captivité à Savone. Les dispenses et tous les actes

ordinaires s'accordaient à Rome par le cardinal di Pietro, laissé

dans la capitale de l'Église pour y vaquer aux soins du gouvernement

spirituel, conformément aux usages adoptés pour l'absence des

papes. Napoléon ne s'était point ému de ces difficultés, et

s'était flatté de les résoudre dès qu'il aurait Pie VII auprès de

lui. Son projet était de l'amener à Fontainebleau, d'exercer là

l'influence de la douceur, la séduction de l'esprit, puis de lui

faire accepter un magnifique établissement à Saint-Denis, où le

souverain pontificat serait entouré d'autant d'éclat qu'à Rome même.

Persuadé qu'avec la force on fait tout, Napoléon s'était imaginé

qu'après quelque résistance, le Pape, lorsqu'il verrait qu'il n'y

avait rien à obtenir, finirait par se rendre; que les cardinaux,

les grands personnages de l'Église, amenés à Paris à la suite du

pontife, richement traités, finiraient eux aussi par préférer une

situation opulente et respectée à la persécution, et que les Romains,

auxquels il destinait une cour, la plus brillante après la sienne

(nous dirons plus tard laquelle), se passeraient volontiers d'un

pontificat qui les soumettait au gouvernement des prêtres; que les

catholiques de France seraient flattés d'avoir le Pape chez eux, que

les catholiques d'Europe, réduits à de bien autres sacrifices, se

résigneraient à le voir en France, et qu'il en serait de ces vieilles

habitudes catholiques, les plus anciennes, les plus enracinées, les

plus opiniâtres chez les populations européennes, comme de l'une

de ces frontières qu'il changeait à son gré, en écrivant un nouvel

article de traité avec la pointe de son épée, le lendemain d'une

victoire. Et faisant, selon son usage, suivre la conception de ses

volontés de leur exécution immédiate, il avait renouvelé l'ordre de

transférer à Paris les cardinaux siégeant à Rome, de quelque nation

qu'ils fussent, les généraux d'ordre, Dominicains, Barnabites,

Servites, Carmes, Capucins, Théatins, etc..., les membres des

tribunaux de la Daterie et de la Pénitencerie. Il avait ordonné en

outre que les archives si précieuses de la cour romaine, chargées

sur cent voitures, fussent acheminées sur la route de Rome à Paris.

Le ministre des cultes avait été envoyé à Saint-Denis, pour en

visiter les bâtiments et combiner les moyens matériels d'un grand

établissement. Toutefois, comme les consciences ne se prêtaient pas

aussi facilement que Napoléon l'imaginait à ces nouveautés, et que

le clergé n'osant résister ouvertement, employait une voie détournée

pour exhaler son mécontentement, celle des missions extraordinaires,

dans lesquelles on avait vu les royalistes du Midi et de la Bretagne

accourir en foule, il avait interdit purement et simplement les

missions, tant au dedans qu'au dehors de l'Empire.--«Pour le service

du culte au dedans, avait-il dit, le clergé ordinaire suffit. Je

présume assez de ses lumières et de son zèle pour croire qu'il

n'a pas besoin de prédicateurs ambulants pour le suppléer. Quant

au dehors, je n'ai pas le zèle du prosélytisme. Je me contente de

protéger le culte chez moi. Je n'ai pas l'ambition de le propager

chez autrui.»--Le cardinal Fesch ayant voulu faire sentir qu'une

pareille interdiction alarmerait les fidèles beaucoup plus que tout

ce qui les avait affligés jusqu'alors, Napoléon lui avait enjoint

de s'abstenir de toute réflexion, et de donner le premier l'exemple

de l'obéissance, car une simple apparence de résistance serait plus

sévèrement réprimée chez lui que chez tout autre.

[Note en marge: Napoléon se transporte de Fontainebleau à Paris pour

y recevoir plusieurs souverains étrangers.]

Tandis que Napoléon, mêlant les affaires sérieuses aux plaisirs,

les résolutions sensées d'une grande administration aux illusions

d'une politique aveugle, se reposait dans la belle résidence de

Fontainebleau des fatigues et des périls de la guerre, l'arrivée à

Paris des souverains alliés le décida à s'y rendre pour les recevoir.

C'étaient le roi et la reine de Bavière, le roi de Saxe, le roi de

Wurtemberg, qui venaient se joindre aux princes parents, aux rois et

reines de Hollande, de Westphalie, de Naples. Napoléon fit sa rentrée

à Paris à cheval le 14 novembre. Il n'y avait point paru depuis son

départ pour l'armée, le 12 avril. Les fêtes pour la paix s'ajoutant

à tout l'éclat d'une réunion princière sans exemple, Paris jouit

d'un automne brillant et qui arrivait à propos, après un été et un

printemps qui n'avaient présenté que solitude et tristesse.

[Note en marge: Napoléon se décide enfin au divorce.]

[Note en marge: Napoléon mande le prince Eugène à Paris.]

[Note en marge: Il concerte avec M. de Cambacérès les formes du

divorce et avec M. de Champagny la négociation relative au choix

d'une nouvelle épouse.]

[Note en marge: Forme du divorce civil.]

Mais, au milieu de ces fêtes, Napoléon préparait enfin la grande

résolution qui devait tant coûter à son coeur, tant plaire à son

orgueil, et si peu servir sa puissance, nous voulons parler du

divorce et du mariage qui allait s'ensuivre. Les scènes de jalousie

devenues plus vives à mesure que l'infortunée Joséphine croyait

s'apercevoir qu'on lui cachait quelque chose de plus grave qu'une

infidélité, irritaient Napoléon sans lui donner pourtant la force

de rompre. Il s'y essayait en devenant plus froid, plus contenu,

plus dur. Mais cet état lui était insupportable, et il avait hâte

d'en finir. Il fit partir pour Milan un courrier qui portait au

prince Eugène l'ordre de venir sur-le-champ à Paris. Il y retint la

reine Hortense, afin d'entourer Joséphine de ses enfants dans le

moment difficile, et de lui préparer ainsi les consolations qu'il

pensait devoir lui être les plus douces. Il manda l'archichancelier

Cambacérès, M. de Champagny, et s'ouvrit séparément à eux, mais à

eux seuls, de la résolution qu'il avait définitivement prise, et à

laquelle ils étaient appelés à concourir chacun de son côté. Avec

l'archichancelier Cambacérès il s'occupa de la forme du divorce.

Il lui dit que Joséphine se doutait de ce qui se préparait, mais

qu'il attendait le prince Eugène pour lui tout avouer; que jusque-là

il désirait le secret le plus absolu, et qu'il voulait en finir

immédiatement après. Il lui répéta ses raisons de divorcer, tirées

de la nécessité d'assurer un héritier à l'Empire, un héritier

incontesté, devant lequel se tairaient toutes les jalousies de

famille. Il laissa voir encore toutes les illusions qu'il se faisait,

attachant la durée non à la prudence, mais à un mariage, qui, bien

qu'il eût son utilité, serait de peu d'importance contre l'Europe

conjurée. Il parla du reste pour ordonner, non pour consulter, et

montra la résolution où il était d'entourer cet acte des formes

les plus affectueuses, les plus honorables pour Joséphine. Il ne

voulait rien de ce qui pouvait ressembler à une répudiation, et

n'admettait qu'une simple dissolution du lien conjugal, fondée sur

le consentement mutuel, consentement fondé lui-même sur l'intérêt de

l'Empire. Il fut convenu qu'après un conseil de famille, dans lequel

l'archichancelier recevrait l'expression de la volonté des deux

époux, un sénatus-consulte rendu par le Sénat, en forme solennelle,

prononcerait la dissolution du lien civil, et que dans ce même acte

le sort de Joséphine serait assuré magnifiquement. Napoléon avait

décidé qu'elle aurait un palais à Paris, une résidence princière à

la campagne, trois millions de revenu, et le premier rang entre les

princesses après la future impératrice régnante. Il entendait la

conserver auprès de lui, comme la meilleure et la plus tendre amie.

[Note en marge: Difficulté attachée à la dissolution du lien

religieux.]

Dans tous ces arrangements Napoléon avait oublié le lien spirituel,

qu'il fallait dissoudre aussi pour que le divorce fût complet. Il

ne paraissait pas y attacher grande importance, comptant que le

secret avait été gardé par le cardinal Fesch et Joséphine sur la

consécration religieuse qui avait été donnée à leur mariage la

veille du couronnement. Mais le cardinal Fesch en avait parlé à

l'archichancelier Cambacérès, et celui-ci fit sentir à Napoléon que

les cours étrangères auxquelles il songeait à s'unir pourraient

bien attacher à la question religieuse une importance qu'il n'y

attachait pas lui-même, qu'il fallait donc s'occuper de dissoudre

le lien spirituel comme le lien civil. Napoléon s'irrita beaucoup

contre le cardinal Fesch, dit que la cérémonie faite sans témoins,

dans la chapelle des Tuileries, n'avait aucune valeur, qu'elle avait

uniquement eu pour but de tranquilliser la conscience du Pape, et

que vouloir en ce moment lui créer un pareil obstacle, était une

perfidie de son oncle le cardinal. Il fut néanmoins convenu que

l'archichancelier Cambacérès, dès qu'on ne serait plus obligé de

garder le secret, réunirait quelques évêques pour rechercher le moyen

de dissoudre le lien spirituel sans recourir au Pape, duquel on ne

pouvait rien attendre dans l'état des relations de l'Empire avec

l'Église romaine.

[Note en marge: Première préférence de Napoléon relativement au choix

d'une nouvelle épouse.]

Napoléon s'occupa ensuite de la princesse qu'il appellerait à

remplacer Joséphine sur le trône de France, et à cet égard il prit

pour unique confident M. de Champagny, comme il avait pris le prince

Cambacérès pour unique confident relativement aux questions de forme.

Il fallait que le nouveau mariage, en lui donnant un héritier, et

en servant ainsi sa politique de fondateur d'empire, servît aussi

sa politique extérieure, en consolidant son système d'alliances. Il

pouvait choisir une épouse ou dans les petites cours ou dans les

grandes, comme font les monarques prépondérants. En cherchant leurs

épouses dans les grandes cours, ils se renforcent de la bonne volonté

des grands États, mais pas pour longtemps, ainsi que l'expérience

le prouve, les grands États étant nécessairement jaloux les uns des

autres, et les alliances de famille n'étant que des trêves à leurs

jalousies. En s'alliant aux petites, ils s'attachent plus solidement

les seules cours qui puissent leur être fidèles, parce que n'ayant

pas de raison d'être jalouses, elles peuvent être fidèles quand

leur intérêt toutefois est pleinement satisfait. En demandant sa

nouvelle épouse à une cour secondaire, Napoléon avait un choix simple

et honorable à faire, c'était celui de la fille du roi de Saxe, le

prince allemand qui lui était le plus attaché, qui lui devait le

plus, qui méritait le plus d'estime. La princesse était d'âge mûr,

bien constituée, respectable dans ses moeurs. Tout était facile et

sûr dans cette union, quoiqu'elle présentât peu d'éclat.

[Note en marge: Raisons de Napoléon pour préférer une princesse

russe.]

En portant ses regards vers les grandes cours, Napoléon ne pouvait

choisir qu'entre l'Autriche et la Russie. Rien n'était plus noble,

plus près de ce qu'on appelle légitimité, qu'une alliance avec

l'Autriche, et cette alliance était possible, car les représentants

de la cour de Vienne avaient insinué en cent façons que cette cour

ne demanderait pas mieux que de s'unir à Napoléon. Mais les haines

étaient bien récentes! On venait de s'égorger: s'embrasser, s'épouser

sitôt après les batailles d'Essling et de Wagram, n'était-ce pas une

inconséquence choquante pour le bon sens des peuples? D'ailleurs (et

cette raison était la principale), c'était renoncer à l'alliance

russe, qui depuis Tilsit faisait le fondement de la politique de

l'Empire. Napoléon avait eu depuis six mois plus d'un sujet de

froideur avec Alexandre, notamment dans la dernière guerre, où il

en avait été si mal secondé; mais il regardait encore l'alliance

russe comme la principale, comme celle qui lui suffisait pour tenir

le continent enchaîné et l'Angleterre isolée, ne dût-elle, dans sa

froideur, produire que la neutralité. Il voulait donc la conserver,

tout en disant à l'empereur Alexandre, comme il n'avait pas manqué

de le faire dans ses dernières communications, en quoi il avait

lieu d'être content ou mécontent de lui. Un mariage avec la cour

de Russie était naturellement indiqué par tout ce qui s'était passé

auparavant. À Erfurt Napoléon avait amené l'empereur Alexandre

à lui parler de son union possible avec une princesse russe, la

grande-duchesse Anne, qui restait à marier. Le czar s'était montré,

quant à lui, tout disposé à y consentir, et n'avait paru prévoir de

difficultés que de la part de sa mère, princesse respectable, mais

orgueilleuse, et remplie des préjugés de l'aristocratie européenne.

Celle-ci s'était hâtée d'unir la grande-duchesse Catherine, princesse

remarquable par la beauté, l'esprit, le caractère, et d'âge tout à

fait propre au mariage, à un simple duc d'Oldenbourg, afin d'éviter

une demande qu'elle entrevoyait, et qu'elle redoutait. Il était donc

à craindre qu'elle ne fût guère disposée à donner sa seconde fille à

Napoléon, n'ayant pas hésité à précipiter le mariage de la première,

pour éviter une alliance contraire à ses sentiments personnels.

Alexandre néanmoins avait promis ses bons offices et presque le

succès, sans toutefois s'engager, résolu qu'il était à ne pas

violenter sa mère. Là-dessus, comme nous l'avons dit en son lieu, on

s'était quitté enchanté l'un de l'autre. Après de tels pourparlers,

il était impossible de songer à une autre union sans rompre

l'alliance, ce que Napoléon ne voulait pas. Il espérait d'ailleurs

qu'un semblable mariage rendrait à l'alliance russe toute la chaleur

qu'elle avait perdue, et toute l'influence qu'il en attendait sur

l'Europe.

[Note en marge: Dépêche à Saint-Pétersbourg, pour demander la main de

la grande-duchesse Anne.]

En conséquence, il ordonna à M. de Champagny d'écrire à

Saint-Pétersbourg une dépêche qu'il chiffrerait de sa propre main,

que M. de Caulaincourt, de son côté, déchiffrerait lui-même, qui

resterait un secret pour tout le monde, même pour M. de Romanzoff, et

qui ne serait connue que de l'empereur Alexandre en personne. Dans

cette dépêche, datée du 22 novembre[39], M. de Champagny disait:

«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de

l'empereur Alexandre, qui en parla à l'Empereur, et lui dit que

la princesse Anne sa soeur était à sa disposition. S. M. veut que

vous abordiez la question franchement et simplement avec l'empereur

Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes:

«Sire, j'ai lieu de penser que l'Empereur, pressé par toute la

France, se dispose au divorce. Puis-je mander qu'on peut compter sur

votre soeur? Que V. M. y pense deux jours, et me donne franchement

sa réponse, non comme à l'ambassadeur de France, mais comme à une

personne passionnée pour les deux familles. Ce n'est point une

demande formelle que je vous fais, c'est un épanchement de vos

intentions que je sollicite. Je hasarde, Sire, cette démarche, parce

que je suis trop accoutumé à dire à V. M. ce que je pense, pour

craindre qu'elle me compromette jamais.»

«Vous n'en parlerez pas à M. de Romanzoff, sous quelque prétexte que

ce soit, et lorsque vous aurez eu cette conversation avec l'empereur

Alexandre, et celle qui doit la suivre deux jours après, vous

oublierez entièrement la communication que je vous fais. Il vous

restera à me faire connaître les qualités de la jeune princesse, et

surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère, car dans

les calculs actuels six mois de différence font un objet. Je n'ai

point besoin de recommander à V. E. le plus inviolable secret, elle

sait ce qu'elle doit à cet égard à l'Empereur.»

[Note 39: Je parle, comme on doit s'en douter, d'après les originaux

eux-mêmes, restés inconnus jusqu'ici. Rien n'est plus curieux, plus

défiguré dans les récits publiés, que ce qui concerne le divorce et

le mariage de Napoléon. J'écris d'après la correspondance secrète,

et d'après les mémoires inédits du prince Cambacérès et de la reine

Hortense.]

[Note en marge: Aveu imprévu de Napoléon à Joséphine, et

communication à cette princesse du projet définitif de divorce.]

[Note en marge: La reine Hortense appelée pour consoler sa mère.]

Ces dépêches étant parties, et tout étant préparé pour amener la

dissolution du mariage avec l'impératrice Joséphine, et la formation

d'une nouvelle alliance avec une princesse russe, Napoléon attendait

impatiemment l'arrivée du prince Eugène pour tout dire à Joséphine,

lorsque le redoutable secret s'échappa comme malgré lui. Chaque jour

l'infortunée étant plus triste, plus agitée, plus importune dans ses

plaintes, Napoléon, fatigué, coupa court à ses reproches, en lui

disant qu'il fallait du reste songer à d'autres noeuds que ceux qui

les unissaient, que le salut de l'Empire voulait enfin une grande

résolution de leur part, qu'il comptait sur son courage et sur son

dévouement pour consentir à un divorce, auquel il avait lui-même

la plus grande difficulté à se résoudre. À peine ces terribles

mots étaient-ils prononcés que Joséphine fondit en larmes, et tomba

presque évanouie. L'Empereur appela sur-le-champ le chambellan de

service, M. de Beausset, lui dit de l'aider à relever l'Impératrice

qui était en proie à des convulsions violentes, et tous deux la

soutenant dans leurs bras la transportèrent dans ses appartements.

On avertit la reine Hortense, qui accourut auprès de l'Empereur,

qu'elle trouva tout à la fois ému et irrité des obstacles opposés à

ses desseins. Il dit brusquement, presque durement à la jeune reine,

que son parti était pris, que les larmes, les cris ne changeraient

rien à une résolution devenue inévitable, et nécessaire au salut de

l'Empire. Il se montrait dur comme pour arrêter des pleurs devant

lesquels il se sentait prêt à défaillir. La reine Hortense, dont la

fierté souffrait en ce moment pour elle et pour sa mère, se hâta

d'assurer l'Empereur que des pleurs, des cris, il n'en entendrait

pas, que l'Impératrice ne manquerait pas de se soumettre à ses

désirs, et de descendre du trône comme elle y était montée, par sa

volonté; que ses enfants, satisfaits de renoncer à des grandeurs qui

ne les avaient pas rendus heureux, iraient volontiers consacrer leur

vie à consoler la meilleure et la plus tendre des mères. L'épouse

infortunée du roi Louis avait bien des motifs pour parler ainsi.

Mais en l'écoutant Napoléon ramené sur-le-champ d'une dureté qu'il

affectait à l'émotion vraie qu'il ressentait au fond du coeur, se mit

lui-même à répandre des larmes, à exprimer à sa fille adoptive toute

la douleur qu'il éprouvait, toute la violence qu'il était obligé de

se faire pour prendre le parti qu'il avait pris, toute la gravité

des motifs qui l'avaient décidé à agir de la sorte, et la supplia

de ne point le quitter, de rester auprès de lui, d'y rester avec le

prince Eugène, pour l'aider à consoler leur mère, à la rendre calme,

résignée, heureuse même, en devenant une amie, d'épouse qu'elle ne

pouvait plus être. Napoléon raconta alors tout ce qu'il voulait faire

pour elle, afin de lui dissimuler autant que possible le changement

de situation qui allait suivre ce pénible divorce. Des palais, des

châteaux, de magnifiques revenus, le premier rang à la cour après

celui de l'impératrice régnante, tout cela si peu que ce fût, en

descendant du trône, était quelque chose néanmoins pour l'esprit

mobile et frivole de Joséphine. La reine Hortense, qui aimait

tendrement sa mère, courut auprès d'elle pour essayer de la consoler,

ou du moins d'atténuer sa douleur. Elle eut d'abondantes larmes à

voir couler, et à verser elle-même. Pourtant Joséphine se montra

plus calme les jours suivants. Elle attendait son fils. Tant qu'il

n'était pas arrivé, tant qu'un acte solennel n'était pas intervenu

entre elle et son époux, elle espérait encore. Napoléon, du reste, la

comblait de soins maintenant que le terrible secret était révélé, et

de manière à lui faire presque illusion.

[Date en marge: Déc. 1809.]

Cependant les éclats de la douleur de Joséphine entendus par les

serviteurs du palais avaient bientôt retenti dans les Tuileries,

et des Tuileries dans Paris. D'ailleurs la joie de la famille

Bonaparte toujours jalouse de la famille Beauharnais, se manifestant

par des indiscrétions involontaires, aurait suffi pour tout révéler.

Déjà même une cour ingrate et curieuse, devançant les propos du

public, oubliait l'impératrice détrônée, pour ne s'occuper que de

l'impératrice future, et la chercher sur tous les trônes de l'Europe.

Napoléon voulait faire cesser une situation aussi pénible et aussi

fausse, et n'attendait pour cela que l'arrivée du prince Eugène.

[Note en marge: Arrivée à Paris du prince Eugène.]

[Note en marge: Longue entrevue de la famille dans laquelle le

divorce est définitivement convenu.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 34 段