pendant cette prompte campagne d'Autriche, et chacun devine aisément
l'effet qu'ils avaient dû produire sur les esprits. Cet effet avait
été grand et rapide. L'opinion depuis un an, c'est-à-dire depuis les
affaires d'Espagne, n'avait cessé de s'altérer par la conviction
universellement répandue qu'après Tilsit tout aurait pu finir, et
la paix régner au moins sur le continent, sans l'acte imprudent
qui avait renversé les Bourbons d'Espagne pour leur substituer
les Bonaparte. La guerre d'Autriche, bien que la cour de Vienne
eût pris l'offensive, était rattachée par tout le monde à celle
d'Espagne, comme à sa cause certaine et évidente. On était effrayé
de ces guerres incessantes qui mettaient en péril la France, sa
grandeur, son repos, l'Empereur lui-même, car tout en improuvant son
insatiable ambition, on tenait encore à lui comme à un sauveur, et
on lui en voulait autant de risquer sa personne que de compromettre
la France, ainsi qu'il le faisait tous les jours. La fatigue,
devenue générale, avait presque corrompu le patriotisme, et des
malveillants, nous l'avons déjà dit, avaient colporté secrètement
la traduction des bulletins mensongers de l'archiduc Charles. La
bataille douteuse d'Essling avait imprimé à ces sentiments une
vivacité plus grande encore, et la levée de boucliers du major
Schill, l'apparition des bandes allemandes insurgées tant en
Saxe qu'en Franconie, étant venues s'y joindre, l'inquiétude des
esprits s'était presque changée en haine. Wagram avait dissipé ces
fâcheux sentiments, mais Walcheren les avait fait renaître, et
quoique le désastre essuyé par les Anglais eût à son tour effacé
l'alarme produite par leur débarquement, on avait pu remarquer la
répugnance des gardes nationales à partir, leur indiscipline une
fois parties, indiscipline poussée si loin que le général Lamarque
commandant à Anvers une division de ces gardes nationales avait
été obligé de faire fusiller quelques hommes. On avait vu à Paris
les anciens officiers tirés de la réforme, continuer quoiqu'on eût
recours à eux leur rôle de mécontents, et tenir un langage des plus
fâcheux. Autour de MM. Fouché, Bernadotte, Talleyrand, on avait
vu se réunir beaucoup d'ennemis de l'Empire devenus plus hardis
que de coutume. Les anciens royalistes s'étaient agités dans le
faubourg Saint-Germain, et avaient semblé retrouver un peu de mémoire
pour les Bourbons. Ils accouraient en foule à Saint-Sulpice aux
conférences d'un prédicateur déjà célèbre, M. de Frayssinous, avec
un empressement que leurs sentiments religieux ne suffisaient pas
à expliquer. Dans ces conférences on développait, à leur grande
satisfaction, des doctrines fort en désaccord avec celles du décret
du 17 mai, qui avait supprimé la souveraineté temporelle du Pape.
Une décision de la police, en les faisant cesser, avait donné lieu à
des propos plus fâcheux que les conférences elles-mêmes. Le clergé
surtout était consterné de la nouvelle déjà répandue, qu'après
bien des scènes scandaleuses, les choses avaient été poussées à
Rome jusqu'à l'enlèvement du Pape. On priait dans les églises pour
lui, on se riait du Concordat dans les salons où restaient encore
quelques traces de l'ancien esprit philosophique, et partout on
trouvait à se plaindre, à fronder, à déprécier dans Napoléon l'homme
politique, quoiqu'on admirât toujours en lui le grand capitaine. Le
bruit d'un assassinat commis sur sa personne s'était même propagé
plusieurs fois, comme si le sentiment qui pousse les uns à méditer
ce crime, poussait les autres à le prévoir. Enfin il était évident
qu'une révolution s'opérait déjà dans l'opinion publique, et que
le mouvement des esprits qui soulevait l'Europe contre Napoléon,
commençait à détacher la France de lui. Toutefois, la dernière
guerre, miraculeusement conduite à son terme en quatre mois, la
glorieuse paix qui s'en était suivie, le continent encore une fois
pacifié, ramenaient l'espérance, avec l'espérance la satisfaction,
l'admiration, le désir de voir ce règne se calmer, se consolider,
s'adoucir, se perpétuer dans un héritier, et bien qu'en la sachant
frivole on aimât Joséphine comme une aimable souveraine qui
représentait la bonté, la grâce, à côté de la force, on désirait, en
la regrettant, un autre mariage qui donnât des héritiers à l'Empire.
On ne se bornait pas à le souhaiter, on l'annonçait indiscrètement
comme déjà résolu, plaignant celle dont on demandait le sacrifice,
disposé peut-être à blâmer l'Empereur qui l'aurait sacrifiée, et
à voir, suivant le choix qu'il ferait pour la remplacer, dans une
nouvelle union un nouvel acte d'ambition.
Tel était l'état des esprits que Napoléon avait parfaitement
discerné, mais qu'il n'aimait pas qu'on lui présentât tel qu'il
était, se contentant de deviner les choses qui lui déplaisaient,
et ne voulant pas les retrouver dans la bouche des autres. Pendant
la guerre d'Autriche, le prince Cambacérès s'était tu pour n'avoir
pas à les dire, mais Napoléon avait lui-même provoqué son discret
archichancelier, et celui-ci, sommé de s'expliquer, avait tout dit
avec une mesure infinie, mais avec une honnête sincérité. Napoléon
pressé de lui parler de ces importants objets, de lui en parler avant
tout autre, de lui en parler avec les plus grands développements,
l'avait mandé à Fontainebleau pour le 26 octobre, jour où il espérait
y arriver.
[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Fontainebleau le 26 octobre, et
son entretien avec l'archichancelier Cambacérès.]
Le 26, en effet, Napoléon fut rendu à Fontainebleau avant tout le
monde, avant sa maison, avant l'Impératrice, avant ses ministres.
L'archichancelier, aussi exact que discret, y était dès l'aurore.
Napoléon l'accueillit avec confiance, avec amitié, mais avec une
hauteur qui ne lui était pas ordinaire. Plus il sentait l'opinion
s'éloigner, plus il se montrait fier envers elle, même à l'égard
de ceux qui la représentaient si amicalement auprès de lui. Il se
plaignit à l'archichancelier de la faiblesse avec laquelle on avait
supporté à Paris les angoisses de cette courte campagne, des alarmes
qu'on avait si facilement conçues pour quelques courses du major
Schill et de quelques autres insurgés allemands, de l'agitation
à laquelle on s'était livré à l'occasion de cette expédition de
l'Escaut, qui était, disait-il, un effet de son heureuse étoile;
il témoigna quelque dédain pour le peu de caractère qu'on avait
montré dans ces diverses circonstances, et se plaignit surtout
qu'on eût mis tant d'hésitation à lever les gardes nationales quand
elles auraient pu être utiles, et tant d'indiscrétion à les appeler
tumultueusement quand elles ne pouvaient plus servir qu'à troubler
le pays. Il laissa voir plus de défiance que de coutume à l'égard
des anciens républicains et royalistes, sembla même étendre cette
défiance à ses proches, affecta de considérer les affaires du clergé
comme de médiocre importance, se réservant, maintenant qu'il était
de retour, de les régler de concert avec le prince Cambacérès,
parla enfin avec un singulier mépris de la mort, des dangers qu'il
avait courus, affectant de croire, et croyant en effet, que, pour
un instrument de la Providence tel que lui, il n'y avait ni boulets
ni poignards à craindre. Il arriva ensuite à l'objet essentiel, à
celui qui le préoccupait le plus, à la dissolution de son mariage
avec l'impératrice Joséphine. Il aimait cette ancienne compagne de
sa vie, bien qu'il ne lui gardât point une scrupuleuse fidélité,
et il en coûtait cruellement à son coeur de se séparer d'elle; mais
à mesure que l'opinion s'éloignait, il se plaisait à supposer que
c'était le défaut d'avenir, et non ses fautes, qui menaçait d'une
caducité précoce son trône glorieux. La pensée de consolider ce qu'il
sentait trembler sous ses pieds, était sa préoccupation dominante,
comme si une nouvelle femme, choisie, obtenue, placée aux Tuileries,
devenue mère d'un héritier mâle, les fautes qui lui avaient attiré le
monde entier sur les bras avaient dû ne plus être que des causes sans
effets. Il était utile sans doute d'avoir un héritier incontesté,
mais mieux, cent fois mieux eût valu être prudent et sage! Cependant
Napoléon, qui, malgré ce besoin d'avoir un fils, n'avait pu, après
Tilsit, au faîte même de la gloire et de la puissance, se décider au
sacrifice de Joséphine, venait enfin de s'y résoudre, parce qu'il
avait senti l'Empire ébranlé, et il allait chercher dans un mariage
nouveau la solidité qu'il eût fallu demander à une conduite habile et
modérée[36].
[Note 36: L'archichancelier Cambacérès a raconté avec discrétion dans
ses mémoires le long entretien qu'il eut ce jour-là avec l'Empereur,
et n'a énoncé que les titres des objets dont il fut question. C'est
dans les nombreuses lettres de Napoléon que j'ai pu retrouver le sens
de cette conversation, et c'est dans ces documents authentiques que
j'ai pris, en la reproduisant avec une scrupuleuse exactitude, la
pensée de Napoléon sur chaque objet.]
[Note en marge: Première ouverture de Napoléon à l'archichancelier
Cambacérès, relativement à son projet de divorce.]
[Note en marge: Opinion de l'archichancelier Cambacérès sur le
divorce.]
Il parla donc de ce grave objet à l'archichancelier Cambacérès,
déclara qu'il n'y avait aucun prince de sa famille qui pût lui
succéder, jeta sur les misères de cette famille un regard triste
et profond, dit que ses frères étaient incapables de régner,
profondément jaloux les uns des autres, et nullement disposés à
obéir à son successeur, si l'hérédité directe ne leur faisait une
loi de reconnaître dans ce successeur le continuateur de l'Empire.
Il montra toutefois pour le prince Eugène une préférence marquée,
se loua de lui, de ses services, de sa modestie, de son dévouement
sans bornes, mais déclara que l'adoption ne suffirait pas pour le
faire accepter après sa mort comme héritier de l'Empire; et il ajouta
que, certain d'avoir des enfants avec une autre femme que Joséphine,
il avait pris la résolution de divorcer, qu'il n'en avait rien dit
surtout à celle qui allait être sacrifiée, que cet aveu lui était
très-pénible, qu'il attendait le prince Eugène chargé de préparer sa
mère, et que jusque-là il voulait que le secret le plus absolu fût
gardé. Le prince Cambacérès apprit avec un vif déplaisir cette grave
détermination, car, ainsi que tout le monde, il aimait Joséphine,
et il sentait bien que Napoléon, en la répudiant, allait s'éloigner
davantage encore de son passé, passé qui était celui des saines
idées, des desseins modérés, passé dans lequel étaient compris tous
les hommes de la Révolution, et duquel Napoléon ne se séparerait pas
sans rompre aussi avec eux. La même prudence qui l'avait porté à
condamner la conversion du consulat en empire, le portait à condamner
une alliance avec quelque ancienne dynastie, sentant bien que la
plus sûre consolidation c'était la durée, et que la durée dépendait
uniquement de la sagesse dans la conduite. Il fit quelques timides
représentations fondées sur la faveur dont Joséphine jouissait en
France, sur l'affection que lui avaient vouée le peuple et surtout
les militaires, habitués à voir en elle l'épouse bienveillante de
leur général; sur les souvenirs révolutionnaires qui se rattachaient
à elle, sur le nouveau pas qu'il semblerait faire vers l'ancien
régime en éloignant la veuve Beauharnais pour épouser une fille
des Habsbourg ou des Romanoff. À toutes ces remarques, présentées
d'ailleurs avec une extrême réserve, Napoléon répondit en maître
absolu, dont la volonté planant sur le monde était en quelque sorte
devenue le destin même. Il lui fallait un héritier: cet héritier
obtenu, l'Empire, suivant lui, serait fondé définitivement. Le vieux
conseiller du Premier Consul, confondu de la hauteur de son maître,
se soumit en silence, dédommagé du reste par une bienveillance
infinie, de l'inflexibilité des volontés qu'il avait essayé de
combattre[37]. Il fut convenu qu'on se tairait jusqu'à l'arrivée du
prince Eugène.
[Note 37: Voici comment le prince Cambacérès exprime ce que lui fit
éprouver cette conversation: «Nous fûmes seuls pendant plusieurs
heures. L'Empereur l'avait voulu ainsi, afin de m'entretenir à loisir
d'une foule d'objets... Pendant cet entretien Napoléon me parut
préoccupé de sa grandeur; il avait l'air _de se promener au milieu
de sa gloire_. Ce qu'il dit avait un caractère de hauteur qui me fit
craindre de ne plus obtenir de lui aucun de ces ménagements délicats,
dont il avait lui-même reconnu la nécessité pour conduire un peuple
libre, ou qui veut paraître tel.»]
[Note en marge: Entrevue de Napoléon avec Joséphine, et inquiétudes
de celle-ci.]
[Note en marge: Spectacle de la cour à Fontainebleau.]
L'infortunée Joséphine n'arriva que dans l'après-midi à
Fontainebleau, déjà tout alarmée de n'avoir pas été reçue la
première. Napoléon l'accueillit avec affection, mais avec l'embarras
du pesant secret qu'il n'osait dire. Cette princesse, qui, sans avoir
de l'esprit, avait un tact infini et la pénétration de l'intérêt
personnel, se sentit pour ainsi dire frappée à mort. Entendant de
toutes parts la foule des adulateurs, plus empressée à flatter à
mesure que l'opinion commençait à blâmer, répéter qu'il fallait
consolider l'Empire, voyant toutes choses tendre à ce qu'on appelait
la stabilité, elle se remit à répandre les larmes qu'elle avait
versées tant de fois, lorsque son triste avenir lui avait apparu.
Sa fille, devenue reine de Hollande, malheureuse par les sombres
défiances de son époux, séparée de lui, était accourue auprès de sa
mère pour la consoler, et, en la trouvant si désolée, elle finissait
presque par désirer pour elle l'explication, quelle qu'elle fût, de
ce secret funeste. Une foule nombreuse remplissait Fontainebleau,
et plus cette foule avait été alarmée des événements d'Espagne, de
la bataille d'Essling, plus elle affectait de proclamer invincible
celui qu'elle avait cru si près d'être vaincu. À l'entendre, personne
n'avait craint, n'avait douté, n'avait été inquiet. Les Anglais
avaient été ineptes, les Autrichiens follement présomptueux. Les
Espagnols allaient être accablés. Du Pape, de l'inutile et odieuse
violence qu'il avait subie, pas un mot. Napoléon ne voulant pas
qu'on en parlât, on n'en parlait pas, afin que ce fût, comme il le
commandait, chose de peu de conséquence, affaire de prêtres, qui
n'était plus digne d'occuper la gravité du dix-neuvième siècle.
Et puis toute conversation sur les affaires publiques finissait
par une confidence à l'oreille, sur le malheur de voir le trône
occupé par une souveraine fort attachante, mais stérile. Il fallait
se garder de sonder la pensée du tout-puissant Empereur, mais il
n'était pas possible qu'il ne songeât pas à compléter l'édifice qu'il
avait élevé, en donnant un héritier à l'Empire. Tous les trônes
de l'Europe, disait-on, s'empresseraient d'offrir la mère de ce
futur maître de l'Occident, et alors cet enfant né, l'Empire serait
éternel! Enfin, tandis que Paris commençait à parler, à contredire,
tout en admirant encore, à Fontainebleau on se taisait, à moins que
ce ne fût pour dire en un langage humble, banal, insipide, ce qu'on
avait entrevu dans le regard dominateur de Napoléon.
[Date en marge: Nov. 1809.]
[Note en marge: Réunion de princes à Fontainebleau.]
Toute sa famille avait demandé à venir pour expier, ceux-ci quelques
faiblesses ou quelques résistances, ceux-là quelques propos dont ils
avaient été la cause involontaire. Jérôme, roi de Westphalie, avait
mal dirigé le peu de mouvements militaires qu'il avait eu à exécuter;
il avait trop dépensé pour ses plaisirs et pas assez pour son armée.
Louis, roi de Hollande, non pour satisfaire à ses goûts de luxe, mais
pour plaire à l'esprit parcimonieux des Hollandais, n'avait point
entretenu assez de troupes, et surtout il avait favorisé, ou du moins
nullement réprimé, le commerce interlope avec l'Angleterre. Murat,
éloigné de l'armée pour régner à Naples, où il essayait de flatter
toutes les classes de ses sujets, Murat avait, probablement sans
le savoir, donné lieu à des propos transmis par la police jusqu'à
Schoenbrunn. On disait que, dans la prévoyance d'une catastrophe sur
le Danube, qui eût emporté la personne ou la fortune de Napoléon,
MM. Fouché et de Talleyrand, tournant les yeux vers Murat, s'étaient
entendus pour préparer sur la route d'Italie les relais qui devaient
l'amener de Naples à Paris. Du reste, c'était moins à son ambition à
lui qu'à celle de sa femme que se rapportaient ces propos. Napoléon
avait accueilli Jérôme avec indulgence, bien que le sacrifice des
affaires aux plaisirs fût à ses yeux le plus grave de tous les
torts. Mais il pardonnait beaucoup au dévouement de ce frère, et il
lui avait laissé espérer un arrangement avantageux relativement au
Hanovre. Il avait été plus sévère envers Louis, qu'il estimait, mais
dont la sombre indépendance, l'extrême asservissement aux volontés
des Hollandais, devenaient pour la politique de la France une vraie
défection. Il laissa entrevoir au roi de Hollande les plus sinistres
résolutions relativement à son territoire. Quant à Murat, qu'il
n'avait pas vu depuis longtemps et dont le nom, présent à la pensée
de tous les intrigants, l'offusquait parfois, il lui avait témoigné
son déplaisir, moins cependant à lui qu'à sa femme, dont l'esprit
inquiet présageait plus d'une faute capitale. Amical d'ailleurs,
comme il était toujours envers ses proches, il affectait davantage à
leur égard l'attitude d'un maître. En avançant dans la vie, il avait
vu de plus près, chez eux comme chez tous ceux qui l'entouraient, le
fond des affections humaines; et, en approchant, sans le voir, mais
en le pressentant quelquefois, du terme de sa grandeur, il semblait
avoir contre tout le monde on ne sait quelle amertume cachée, que
l'heureuse et prompte fin de la guerre d'Autriche n'avait pas suffi
à dissiper, et qui se manifestait par une expression d'autorité plus
absolue[38].
[Note 38: Il est certain que dès cette époque le ton de sa
correspondance commençait à changer, qu'il était plus sévère, plus
défiant, plus absolu, et qu'il semblait être mécontent de tout le
monde.]
[Note en marge: Changements opérés dans la personne de Napoléon.]
La famille de Napoléon n'était pas seule venue. Les rois ses alliés,
ayant tous quelque intérêt à débattre, ou quelques remercîments à
adresser, avaient demandé à le visiter. C'étaient le roi de Saxe, le
roi et la reine de Bavière, le roi de Wurtemberg. L'Empereur avait
répondu à leurs demandes de la façon la plus courtoise, et tout
annonçait, pour la fin de l'automne, la plus brillante réunion à
Paris de têtes couronnées. En attendant on avait à Fontainebleau une
suite de fêtes magnifiques. Les spectacles, les bals, les chasses se
succédaient sans interruption. La chasse au cerf surtout semblait,
dans ce moment, le plaisir le plus agréable à Napoléon. Il passait
à cheval des heures entières, et le faisait dire dans les journaux,
parce que, pendant la dernière campagne, on avait douté de sa santé
aussi bien que de sa fortune. Ayant voulu avoir le médecin Corvisart
auprès de lui, autant pour jouir de sa conversation dans les loisirs
de Schoenbrunn, que pour le consulter sur quelques douleurs sourdes,
présage de la maladie dont il mourut douze ans plus tard, il avait
donné lieu à beaucoup de vains propos sur l'état de sa santé. Pour
démentir ces bruits il courait donc du matin au soir, se vantant de
sa force qui était grande encore, et voulant qu'on y crût. L'aspect
de sa personne avait singulièrement changé dès cette époque. De
sombre et maigre qu'il était autrefois, il était devenu ouvert,
assuré, plein d'embonpoint, sans que son visage fût moins beau. De
taciturne il était devenu parleur abondant, et toujours écouté par
l'esprit ravi des uns, par la bassesse docile des autres. De brusque
et sec il était devenu impétueux, bouillant, quelquefois dur, quoique
toujours calme dans le danger, et bon dès qu'il voyait souffrir. En
un mot, sa toute-puissante nature s'était complétement épanouie, et
elle allait décroître, comme sa fortune, car rien ne s'arrête. Enfin,
au milieu de l'affluence empressée de sa cour, il avait distingué
une ou deux femmes, et il s'était peu gêné pour montrer ses goûts,
malgré les accès de jalousie de l'impératrice Joséphine, qu'il ne
ménageait plus, qu'il désespérait même par sa manière d'être, comme
s'il eût voulu la préparer à renoncer à lui, ou puiser lui-même dans
des désagréments intérieurs le courage de rompre qu'il n'avait pas.
Telle était sa vie au retour de la guerre d'Autriche, et l'éclat n'en
était pas moins grand qu'après Tilsit, car il semblait que par des
empressements sans bornes on cherchât à lui faire oublier les doutes
conçus un moment sur sa prospérité.
[Note en marge: Napoléon à Fontainebleau mêle les affaires aux
plaisirs.]
[Note en marge: Renforts envoyés en Espagne.]
[Note en marge: Répartition des troupes revenues des provinces
autrichiennes.]
[Note en marge: Soins donnés aux finances.]
[Note en marge: Quelques arrangements territoriaux avec les princes
alliés.]
Toujours travaillant, du reste, au milieu des plaisirs, il avait, de
Fontainebleau même, donné ses ordres sur une quantité d'objets. Il
avait accéléré l'organisation, la réunion et le déplacement des corps
destinés pour l'Espagne, lesquels se composaient, ainsi qu'on l'a
vu, de celui du général Junot dispersé d'Augsbourg jusqu'à Dresde,
de celui du maréchal Bessières consacré à reprendre Walcheren,
des réserves préparées dans le centre et l'ouest de l'Empire, des
dragons provisoires, des jeunes régiments de la garde. Les Anglais
ayant fini par se retirer entièrement des bouches de l'Escaut, en
faisant sauter les bassins et les ouvrages de Flessingue, Napoléon
avait définitivement mis les troupes de ligne de ce corps en marche
vers le Midi, et dissous les gardes nationales, sauf quelques
bataillons composés du petit nombre d'hommes à qui était venu le
goût de servir. Il avait fait continuer l'évacuation de l'Autriche
au fur et à mesure des payements effectués, et dirigé le corps du
maréchal Oudinot sur Mayence, le corps du maréchal Masséna sur les
Flandres, le corps du maréchal Davout sur les parties de l'Allemagne
qui restaient encore à la France, telles que Salzbourg, Bayreuth, le
Hanovre. Il voulait dissoudre le corps du maréchal Oudinot, composé
de quatrièmes bataillons (sauf l'ancienne division Saint-Hilaire),
pour rendre les quatrièmes bataillons à chaque régiment. Il avait
renforcé et régularisé les belles divisions du corps du maréchal
Masséna, voulant leur donner le littoral du continent à garder,
depuis Brest jusqu'à Hambourg. Quant au corps du maréchal Davout,
il l'avait réuni à la cavalerie, et se proposait de le faire vivre
en Hanovre, ou aux dépens de ce pays, ou aux dépens du roi Jérôme,
s'il cédait le Hanovre à celui-ci. Il avait dirigé le corps du
maréchal Marmont sur le camp de Laybach, pour le faire vivre en
Carniole. Il cherchait ainsi les combinaisons les meilleures, pour
ne pas diminuer réellement ses forces, et pour les rendre en même
temps moins dispendieuses, car la guerre d'Autriche ne lui avait
pas rapporté ce qu'il avait espéré (elle avait produit 150 millions
à peu près), et l'expédition de Walcheren lui avait coûté beaucoup
d'argent, pour l'armement et l'habillement des gardes nationales. Les
finances étaient dans le moment le souci le plus vif de Napoléon,
et la cause de la plupart de ses déterminations. Voulant mettre un
terme aux affaires du continent, il traitait avec la Bavière pour
la pacification du Tyrol, pour la répartition des territoires de
Salzbourg, de Bayreuth, etc.; avec la Westphalie pour la cession
du Hanovre; avec la Saxe pour le don de la Gallicie. Il demandait
aux uns des dotations pour ses généraux, aux autres des moyens
d'entretien pour ses armées, à tous un arrangement définitif, qui
fît cesser les occupations extraordinaires de troupes, et procurât
enfin au continent un aspect de paix et de stabilité. Pour tous ces
arrangements on n'avait aucune difficulté à vaincre, car Napoléon
donnait des territoires, et dès lors il était maître de fixer les
conditions à volonté. Dans tous les cas on ne pouvait manquer d'être
content.
[Note en marge: Organisation du domaine extraordinaire.]
[Note en marge: Suite des affaires de l'Église.]