qui leur avait persuadé qu'en se laissant incorporer dans les
troupes françaises elles cesseraient de porter le vieux sobriquet de
_soldats du Pape_, avaient consenti à cette incorporation. Le Pape
voulant les punir en les dénationalisant, avait changé l'uniforme
et la cocarde des troupes romaines, et n'avait accordé cette
nouvelle cocarde qu'aux troupes qui lui étaient restées fidèles,
c'est-à-dire à la garde noble et à la garde suisse qui occupaient
son palais. Bientôt les jeunes gens de famille qui composaient la
garde noble, blessés de ce qu'éprouvait leur souverain, avaient
bravé les Français avec une arrogance qui, dans leur position, était
un courage méritoire. Le général français, à son tour, cédant à un
sentiment de fierté blessée, avait envahi le Quirinal, enfoncé les
portes, et désarmé la garde noble, dans le propre palais du souverain
pontife. Après un tel outrage il n'y avait plus aucune violence
qu'on ne pût se permettre. Pie VII, depuis qu'il s'était privé du
cardinal Consalvi, avait pris successivement pour secrétaires d'État
le cardinal Gabrielli et le cardinal Pacca. On avait voulu arrêter
ce dernier au milieu du Quirinal, mais le Pape, déployant en cette
occasion toute la majesté de son âge et de sa dignité suprême, était
venu en habits pontificaux couvrir son secrétaire d'État, qu'on
n'avait pas osé saisir en sa présence. Depuis il l'avait fait coucher
dans une chambre à côté de la sienne, et il vivait au milieu de
quelques domestiques fidèles, qui se succédaient pour veiller jour et
nuit à toutes les issues du palais Quirinal, dont les portes et les
fenêtres étaient constamment fermées.
Napoléon, ainsi entraîné dans une lutte acharnée contre le vieil
ordre européen, lutte dont la déplorable catastrophe de Vincennes
avait été le premier acte, dont la spoliation de Bayonne était le
second, la captivité de Pie VII le troisième, et pas le moins triste,
oubliait à l'égard du pontife tout ce qu'il devait de respect à son
rang, à son âge, à ses vertus, tout ce qu'il devait de gratitude à
sa conduite, et surtout de ménagement à une puissance qu'il avait
rétablie, et qu'il ne pouvait renverser sans la plus déplorable
inconséquence. Combien ne prêtait-il pas à rire de lui, tout grand
qu'il était, aux quelques philosophes restés à Paris autour de MM.
Sieyès, Cabanis, de Tracy, et qui avaient tant blâmé le Concordat!
Plutôt en effet que d'en arriver aux scènes du Quirinal, il est bien
certain qu'ils avaient eu raison de vouloir que les deux puissances,
au lieu d'entrer en rapports et de signer des traités, s'oubliassent
tout à fait, et vécussent comme entièrement étrangères l'une à
l'autre!
[Note en marge: Résolution prise par Napoléon d'enlever au Pape le
gouvernement temporel.]
Mais Napoléon, aveuglé par la passion, oubliant qu'après s'être fait
à Vincennes l'émule des régicides, qu'après s'être fait à Bayonne
l'égal de ceux qui déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir
la république universelle, il se faisait au Quirinal l'égal au
moins de ceux qui avaient détrôné Pie VI pour créer la république
romaine, oubliant qu'il avait accablé les uns et les autres de
mépris, et qu'il avait obtenu la couronne en affectant de ne pas
leur ressembler, Napoléon avait bientôt mis le comble à ses procédés
inouïs, en prenant la résolution de détrôner Pie VII, et de lui
ôter le sceptre en lui laissant la tiare. Que ceux qui avaient
imaginé la constitution civile du clergé, et créé la république
romaine, en agissent ainsi, rien n'était plus simple et ne pouvait
plus honorablement se justifier, puisqu'ils étaient convaincus! Mais
l'auteur du Concordat se conduire de la sorte! C'était de sa part
un oubli de lui-même, désolant pour les admirateurs de son rare
génie, alarmant pour ceux qui songeaient à l'avenir de la France,
impossible même à expliquer si on n'en tirait pas la leçon, tant de
fois reproduite dans l'histoire, que l'homme le plus grand n'est plus
qu'un enfant, dès que les passions s'emparent de lui.
[Note en marge: Décret du 17 mai qui abolit la puissance temporelle
du Pape, et réunit à l'Empire les États du Saint-Siége.]
[Note en marge: Application aux États romains des principes de la
révolution française.]
_Il faut que cette comédie finisse_, avait dit Napoléon dans une de
ses lettres, et il est vrai qu'elle ne pouvait pas durer davantage.
Égorger le pontife, ce dont assurément le noble coeur de Napoléon
était incapable, eût mieux valu que de le laisser au Quirinal
s'agiter, se dégrader presque par l'irritation qu'il éprouvait.
Napoléon avait donc pris le parti de supprimer la puissance
temporelle du Pape, et il avait attendu pour prononcer sa sentence
qu'il n'eût plus de ménagements à garder envers l'Autriche. Le 17
mai, en effet, après les batailles de Ratisbonne et d'Ébersberg,
après l'entrée à Vienne, il avait, à Schoenbrunn, décrété la
suppression de la puissance temporelle du Pape, et déclaré les États
du Saint-Siége réunis à l'Empire. Il avait nommé, pour administrer
ces États, une consulte composée de princes et de bourgeois romains,
proclamé l'abolition des substitutions, de l'inquisition, des
couvents, des juridictions ecclésiastiques, et appliqué enfin à
l'État romain tous les principes de 1789. Il avait laissé à Pie VII
les palais de Rome, une liste civile de deux millions, et toute la
représentation pontificale, disant que les Papes n'avaient pas besoin
de la puissance temporelle pour exercer leur mission spirituelle, que
cette mission même avait souffert de leur double rôle de pontifes et
de souverains, qu'il ne changerait rien à l'Église, à ses dogmes, à
ses rites, qu'il la laisserait indépendante, riche et respectée, mais
que, successeur de Charlemagne, il retirait seulement la dotation
d'un royaume temporel que cet empereur avait faite au Saint-Siége.
Tout cela était dit en un langage impérieux, grandiose, spécieux,
mais bien étrange dans la bouche de l'ancien Premier Consul!
[Note en marge: Proclamation faite le 11 juin à Rome du décret du 17
mai.]
[Note en marge: Le Pape lance contre Napoléon la bulle
d'excommunication.]
Ce décret fut publié à Rome le 11 juin à son de trompe, au milieu
d'une population partagée, le bas peuple et le clergé indignés de la
violence faite à leur pontife, les classes moyennes, quoique fort
disposées à se passer du gouvernement ecclésiastique, se défiant
singulièrement de ce qui venait de l'homme qui avait comprimé la
révolution française. Le Pape n'attendait que ce dernier acte pour
recourir aux seules armes qui restassent dans ses mains, celles de
l'excommunication. Plus d'une fois il avait songé à s'en servir; mais
la crainte de montrer émoussées des armes autrefois si puissantes,
la crainte si elles retrouvaient quelque efficacité contre un prince
d'origine nouvelle, de le pousser aux plus redoutables extrémités,
avaient fait hésiter les conseillers du Saint-Siége. Néanmoins
on était tombé d'accord que si la suppression de la puissance
temporelle était décrétée, il fallait fulminer l'anathème. Dans
la prévoyance de cet événement les bulles étaient toutes rédigées
à l'avance, transcrites de la propre main du Pape, et signées.
Elles prononçaient l'anathème avec ses conséquences non pas contre
Napoléon nominativement, mais contre tous les auteurs et complices
des actes de violence et de spoliation exercés sur le Saint-Siége et
le patrimoine de Saint-Pierre. À peine la publication du décret du
17 mai avait-elle eu lieu, qu'au moyen des intelligences pratiquées
en dehors du Quirinal, des mains courageuses et fidèles affichèrent
dans Saint-Pierre, et dans la plupart des églises de Rome, la bulle
d'excommunication, qui osait frapper Napoléon sur son trône, et
qui n'ayant plus pour elle la force du sentiment religieux depuis
longtemps affaibli, en devait trouver une cependant dans la justice
humaine, révoltée des violences, des ingratitudes commises par le
guerrier envers le pontife qui l'avait sacré.
[Note en marge: Ordres éventuels de Napoléon relativement à
l'arrestation du Pape.]
La police française enleva ces audacieuses affiches, mais la bulle
courant de mains en mains, ne pouvait manquer de se répandre
bientôt jusqu'aux extrémités de l'Europe. Ces deux actes, dont
l'un répondait à l'autre, devaient pousser au dernier degré
d'exaspération les deux puissances personnifiées dans le général
français et le pontife romain, et il n'était plus possible qu'elles
continuassent de se trouver en face l'une de l'autre sans en
venir à la violence matérielle. Napoléon pour les affaires de Rome
correspondait avec le général Miollis, et surtout avec son beau-frère
Murat, qui, en qualité de roi de Naples, commandait en chef les
troupes d'occupation. Il lui avait écrit, dans la prévoyance de
ce qui pourrait arriver, qu'il fallait, si on rencontrait de la
résistance au décret du 17 mai, ne pas traiter le Pape autrement
que l'archevêque de Paris à Paris même, et au besoin arrêter le
cardinal Pacca et Pie VII. Cette instruction, qu'il regretta depuis
d'avoir donnée, contenue dans diverses lettres du 17 et du 19
juin[33], parvint à Rome par Murat, au moment où régnait la plus
grande inquiétude sur la situation. Un armement anglais, dont
on s'exagérait l'importance et qui n'était qu'une démonstration
des forces britanniques résidant en Sicile, se trouvait en vue de
Civita-Vecchia. Le peuple de Rome était fort agité. L'abolition
dans toutes les communes du gouvernement ecclésiastique, et son
remplacement par des autorités civiles provisoires, produisaient un
trouble général. À chaque instant on disait que le tocsin allait
sonner dans Rome, et qu'à cet appel les Transtévérins se jetteraient
sur les Français, qui n'étaient plus que trois à quatre mille, le roi
Murat ayant porté toutes ses forces sur le littoral, pour observer la
marine britannique. On s'attendait à cet événement pour le 29 juin,
qui était la fête de Saint-Pierre. On prétendait que Pie VII en
habits pontificaux devait sortir ce jour-là du Quirinal, prononcer
lui-même l'anathème, délier tous les sujets de l'Empire du serment
prêté à Napoléon, et donner le signal d'une insurrection générale en
Italie.
[Note 33: Voici ces lettres:
«_Au roi de Naples._
»Schoenbrun, le 17 juin 1809.
»Je reçois la lettre de V. M. du 8 juin. Vous aurez appris dans ce
moment la mort de Lannes et de Saint-Hilaire. Durosnel et Fouler ont
été faits prisonniers dans des charges très-éloignées. Je désirerais
beaucoup que vous fussiez près de moi; mais dans ces circonstances
il est convenable que vous ne vous éloigniez point de Naples. À une
autre campagne, lorsque les choses seront tout à fait assises de
votre côté, il sera possible de vous appeler à l'armée.
»Vous aurez vu par mes décrets que j'ai fait beaucoup de bien au
Pape, mais c'est à condition qu'il se tiendra tranquille. S'il
veut faire une réunion de cabaleurs, tels que le cardinal Pacca,
etc., il n'en faut rien souffrir, et agir à Rome comme j'agirais
avec le cardinal archevêque de Paris. J'ai voulu vous donner cette
explication. On doit parler au Pape clair, et ne souffrir aucune
espèce de contraste. Les commissions militaires doivent faire justice
des moines et agents qui se porteraient à des excès.
»Une des premières mesures de la consulte doit être de supprimer
l'inquisition.
»NAPOLÉON.»
* * * * *
«_Au roi de Naples._
»Schoenbrunn, le 19 juin 1809.
»Je vous expédie votre aide de camp. Il vous portera la nouvelle de
la bataille que le prince Eugène vient de gagner sur l'archiduc Jean
et l'archiduc Palatin réunis, le jour anniversaire de la bataille de
Marengo.
»Je vous ai écrit par Caffarelli, qui est parti le 17 d'ici. À
son arrivée en Italie il vous aura expédié mes dépêches par un
courrier.--Je vous ai fait connaître que mon intention était que les
affaires de Rome fussent conduites vivement, et qu'on ne ménageât
aucune espèce de résistance. Aucun asile ne doit être respecté si on
ne se soumet pas à mon décret, et sous quelque prétexte que ce soit
on ne doit souffrir aucune résistance. Si le Pape, contre l'esprit
de son état et de l'Évangile, prêche la révolte, et veut se servir
de l'immunité de sa maison pour faire imprimer des circulaires, on
doit l'arrêter. Le temps de ces scènes est passé. Philippe-le-Bel fit
arrêter Boniface, et Charles-Quint tint longtemps en prison Clément
VII, et ceux-là avaient fait encore moins. Un prêtre qui prêche aux
puissances temporelles la discorde et la guerre, au lieu de la paix,
abuse de son pouvoir.
»NAPOLÉON.»]
[Note en marge: Les autorités françaises, effrayées de l'état de
Rome, et enhardies par les lettres de Napoléon, font arrêter le Pape
et le cardinal Pacca.]
Il y avait alors à Rome, où il avait été envoyé pour diriger la
police, un officier de gendarmerie, le colonel Radet, très-rusé,
très-hardi, très-propre à un coup de main, chargé d'organiser la
gendarmerie en Italie. Logé près du Quirinal, au palais Rospigliosi,
il avait rempli d'espions la demeure du Pape, et placé des mains
sûres près du clocher du Quirinal, pour s'emparer de la cloche d'où
devait partir le signal du tocsin. Quoique ces bruits ne se fussent
point réalisés, ils avaient excité l'imagination des autorités
françaises, et leur avaient persuadé qu'il n'y aurait à Rome aucune
sûreté, tant qu'on y souffrirait le Pape et surtout son ministre,
le cardinal Pacca, qui était réputé l'agent principal du parti
ecclésiastique le plus exalté. Arrêter le cardinal Pacca sans le
Pape dont il ne quittait plus la personne, paraissait impossible
et insuffisant, et arrêter les deux semblait être devenu le seul
moyen de salut. On reculait toutefois devant cet attentat, digne
conséquence de celui de Bayonne, lorsque les lettres si imprudemment
écrites par Napoléon à Murat, et communiquées par ce dernier au
général Miollis, levèrent tous les scrupules. Néanmoins le général
Miollis hésitait encore, mais le colonel Radet insistant, par la
raison que Rome n'était plus gouvernable si on ne faisait acte
de vigueur, on résolut d'arrêter le Pape avec les précautions
convenables, et de le transporter en Toscane, où l'on déciderait ce
qu'on ferait de ce personnage sacré, fort embarrassant à Rome, mais
destiné à être embarrassant partout, parce que partout il serait le
témoignage vivant d'une odieuse et inutile violence.
[Note en marge: Assaut donné le 6 juillet au Quirinal, et enlèvement
du Pape.]
[Note en marge: Translation de Pie VII à Florence.]
Les dispositions faites, la gendarmerie échelonnée sur la route de
Rome à Florence, le colonel Radet assaillit le Quirinal le 6 juillet
à 3 heures du matin, moment même où notre armée se déployait pour
livrer la bataille de Wagram. Les portes étant fermées, on franchit
les murs du jardin avec des échelles, on pénétra dans l'intérieur
du palais par les fenêtres, et on arriva à l'appartement du Pape,
qui, averti de cet assaut, s'était revêtu en toute hâte de son
costume pontifical. Le cardinal Pacca se trouvait auprès de lui,
avec quelques personnages ecclésiastiques et civils de sa maison.
Le pontife était indigné. Ses yeux, ordinairement vifs mais doux,
lançaient des flammes. À l'aspect du colonel Radet, qui était à la
tête de nos soldats, si odieusement travestis en vainqueurs d'un
vieillard sans défense, le Pape demanda ce qu'il venait faire auprès
de lui par un tel chemin. Le colonel Radet, troublé, s'excusa en
alléguant des ordres auxquels il était obligé d'obéir, et lui dit
qu'il était chargé de le conduire hors de Rome. Pie VII sentant que
toute résistance serait inutile, demanda à être suivi du cardinal
Pacca et de quelques personnes de sa maison; on y consentit, à
condition qu'il partirait sur-le-champ, et que les personnes dont
il voulait être suivi ne le joindraient que quelques heures après.
Le pontife s'étant résigné, on le plaça dans une voiture, et le
colonel Radet s'asseyant sur le siége de devant, on traversa Rome
et les premiers relais sans être reconnu. On courut la poste sans
s'arrêter jusqu'à Radicofani. Là, le Pape étant fatigué, et ne voyant
pas arriver les personnes qu'il avait demandées, refusa d'aller plus
loin. D'ailleurs une fièvre assez forte l'avait saisi, et il était
impossible de ne pas lui accorder un peu de repos. Après une journée
on le remit en route, puis on traversa Sienne, au milieu d'un peuple
à genoux, mais soumis, et on arriva le 8 au soir à la Chartreuse de
Florence.
[Note en marge: Translation de Pie VII de Florence à Grenoble.]
La grande-duchesse Élisa, soeur aînée de l'Empereur, laquelle mettait
autant de soin que d'intelligence à bien gouverner son beau duché de
Toscane, et avait quelque peine à y contenir les esprits échappant
là comme ailleurs à l'ascendant de Napoléon, fut épouvantée d'avoir
un semblable dépôt à garder, et craignit qu'un simple soupçon de
complicité dans une telle violence ne lui aliénât tout à fait
ses sujets. Elle ne voulut donc point avoir le Pape à Florence.
La promptitude de l'enlèvement ayant devancé tous les ordres qui
auraient pu émaner de Schoenbrunn en pareille circonstance, chacun
pouvait s'exonérer du fardeau en le rejetant sur son voisin. En
conséquence, la grande-duchesse ordonna de faire partir le Pape pour
Alexandrie, où il serait dans une place forte, et sur les bras du
prince Borghèse. On le mit en route le 9 pour Gênes, sous l'escorte
d'un officier de gendarmerie italien, doux et fait pour plaire à
Pie VII. La grande-duchesse avait donné sa meilleure voiture de
voyage pour y placer l'auguste voyageur, envoyé son propre médecin,
et ajouté tous les soulagements propres à rendre la route moins
fatigante. Le noble vieillard, se voyant avec regret éloigné de
l'Italie, irrité par la fatigue, affligé de rencontrer des visages
nouveaux, s'emporta un moment contre ce qu'on exigeait de lui, et
partit cependant pour Gênes. Peu à peu il se calma en voyant les
égards qu'on lui témoignait, et surtout en apercevant à genoux autour
de sa voiture les populations qu'on laissait approcher, et qu'il n'y
avait pas grand inconvénient à laisser approcher, car si dans tout
l'Empire la haine commençait à remplacer l'amour, la crainte restait
entière, et tout en plaignant le Pape personne n'eût osé braver
l'autorité impériale pour le délivrer. Néanmoins aux portes de Gênes
on sut que la population était debout pour saluer le pontife. On
l'embarqua donc à quelque distance de la ville, dans un canot de la
douane, et on le conduisit par mer à Saint-Pierre-d'Arena, d'où il
fut transféré à Alexandrie.
Le prince Borghèse, gouverneur général du Piémont, effrayé à son tour
d'avoir un tel prisonnier à garder, et n'ayant pas d'ordre, voulut
s'en décharger, et envoya le Pape à Grenoble, où il arriva le 21
juillet avec le cardinal Pacca, qu'on avait momentanément séparé de
lui, et qu'on lui rendit à Alexandrie.
À Grenoble le Pape fut logé à l'évêché, entouré de soins, de
respects, mais tenu prisonnier.
[Note en marge: Napoléon blâme l'arrestation du Pape, et le fait
transférer à Savone.]
[Note en marge: Projet de Napoléon d'établir à Paris le centre du
gouvernement spirituel.]
Lorsque l'Empereur apprit à Schoenbrunn l'usage inconsidéré qu'on
avait fait de ses lettres, il blâma l'arrestation du Pape, et
regretta fort qu'on se fût permis une telle violence[34]. Ne voulant
pas plus l'avoir en France, que le prince Borghèse n'avait voulu
l'avoir à Alexandrie, et la grande-duchesse Élisa à Florence,
ignorant d'ailleurs que le Pape fût déjà à Grenoble, il désigna
Savone, dans la rivière de Gênes, où il y avait une bonne citadelle,
et un logement convenable pour recevoir le Pape. Le ministre de
la police, sur cette lettre, fit partir Pie VII de Grenoble pour
Savone, mouvement que Napoléon blâma également lorsqu'il en fut
informé, craignant que ces déplacements répétés ne parussent une
suite de vexations indécentes à l'égard d'un vieillard auguste, qu'il
aimait encore en l'opprimant, dont il était aimé aussi malgré cette
oppression. Il ordonna qu'on envoyât de Paris un de ses chambellans,
M. de Salmatoris, avec une troupe de valets et un mobilier
considérable, afin de préparer au Pape une représentation digne
de lui. Il ordonna qu'on le laissât faire tout ce qu'il voudrait,
accomplir toutes les cérémonies du culte, et recevoir les hommages
des populations nombreuses qui se déplaceraient pour venir le voir.
En même temps il prescrivit la translation à Paris des cardinaux,
des généraux des divers ordres religieux, des personnages de la
chancellerie romaine, des membres des tribunaux de la Daterie et de
la Pénitencerie, enfin des Archives pontificales, roulant dans sa
tête le projet de placer à côté du chef du nouvel empire d'Occident,
le souverain pontife, et croyant qu'il pourrait ainsi établir à Paris
le centre de toute autorité temporelle et spirituelle, singulier
signe du vertige qui, dans cette tête puissante, avait déjà fait de
si étranges progrès[35]!
[Note 34:
«_Au ministre de la police._
»Schoenbrunn, le 18 juillet 1809.
»Je reçois en même temps les deux lettres ci-jointes du général
Miollis, et une troisième de la grande-duchesse. Je suis fâché qu'on
ait arrêté le Pape: c'est une grande folie. Il fallait arrêter le
cardinal Pacca et laisser le Pape tranquille à Rome; mais enfin
il n'y a point de remède: ce qui est fait est fait. Je ne sais ce
qu'aura fait le prince Borghèse; mais mon intention est que le Pape
n'entre pas en France. S'il est encore dans la rivière de Gênes, le
meilleur endroit où l'on pourrait le placer serait Savone. Il y a là
une assez grande maison où il serait assez convenablement, jusqu'à
ce qu'on sache ce que cela doit devenir. Je ne m'oppose point, si
sa démence finit, à ce qu'il soit renvoyé à Rome. S'il était entré
en France, faites-le rétrograder sur Savone et sur San-Remo. Faites
surveiller sa correspondance.
»Quant au cardinal Pacca, faites-le enfermer à Fenestrelle, et
faites-lui connaître que s'il y a un Français assassiné par l'effet
de ses instigations, il sera le premier qui payera de sa tête.
»NAPOLÉON.»]
[Note 35: Voici une lettre bien courte, comme toutes celles au moyen
desquelles Napoléon décidait de si grandes choses, et qui exprime
clairement sa pensée à ce sujet:
«_Au ministre de la police._
»Schoenbrunn, le 15 septembre 1809.
»J'ai lu la lettre que le Pape écrit au cardinal Caprara. Comme ce
cardinal est un homme sûr, vous pouvez la lui faire remettre après
en avoir fait prendre copie. Le mouvement de Grenoble à Savone a été
funeste comme tous les pas rétrogrades. Vous n'avez pas saisi mes
intentions.
C'est ce pas rétrograde qui a donné des espérances à ce fanatique.
Vous voyez qu'il voudrait nous faire réformer le code Napoléon, nous
ôter nos libertés, etc. On ne peut être plus insensé.
»J'ai déjà donné l'ordre que tous les généraux d'ordre et les
cardinaux qui n'ont pas d'évêché ou qui n'y résident pas, soit
Italiens, soit Toscans, soit Piémontais, se rendissent à Paris,
et probablement je finirai tout cela en y faisant venir le Pape
lui-même, que je placerai aux environs de Paris. Il est juste qu'il
soit à la tête de la chrétienté; cela fera une nouveauté les premiers
mois, mais qui finira bien vite.
»NAPOLÉON.»]
[Note en marge: État des esprits en France au moment du retour de
Napoléon à Paris.]