Les deux négociateurs autrichiens eurent recours à Dotis, et dans ce

dernier moment on hésita beaucoup autour de l'empereur François avant

de se résigner à de tels sacrifices. Perdre en Italie la frontière

des Alpes, en Autriche celle de l'Inn, agrandir par l'abandon de

la Gallicie le grand-duché de Varsovie, ce germe d'une nouvelle

Pologne, perdre ainsi 3,500,000 sujets, payer cent millions, outre

cinquante déjà soldés, subir enfin l'humiliation d'une limite imposée

à l'effectif de l'armée autrichienne, était une cruelle punition de

la dernière guerre. On se consulta pour savoir s'il n'y aurait pas

quelque nouvelle bataille d'Essling à espérer, et surtout quelque

secours à attendre de l'une des puissances de l'Europe. Mais d'une

part les militaires étaient tous d'accord sur l'impossibilité de

résister; de l'autre les renseignements les plus fâcheux parvenaient

de toutes les parties de l'Europe. L'Espagne, malgré les vanteries

de ses généraux, était vaincue du moins pour le moment. Il n'y avait

qu'à s'en rapporter aux lettres de sir Arthur Wellesley pour en

être persuadé. L'Angleterre venait de perdre à Walcheren la moitié

de sa meilleure armée, et cette expédition était devenue chez elle

une vraie pomme de discorde jetée à tous les partis. La Prusse

était tremblante à l'occasion de l'imprudence commise par le major

Schill. La Russie seule était debout, et visiblement peu satisfaite

du rôle assez brillant joué par les Polonais dans cette guerre,

et de l'agrandissement que leur conduite devait leur valoir. Mais

engagée dans les liens de l'alliance française, ne pouvant pas donner

encore une fois, comme à Tilsit, l'exemple d'un revirement politique

opéré en vingt-quatre heures, ayant gagné la Finlande à cette

alliance, en espérant la Moldavie et la Valachie, elle ne voulait

pas se détacher de Napoléon pour passer à l'empereur François; et

comme une continuation de la guerre ne pouvait que la placer dans

le plus extrême embarras, puisqu'il lui faudrait, à la reprise des

hostilités, ou rompre avec les Français, ou marcher avec eux, elle

venait de s'expliquer d'une manière catégorique à Dotis, et de

déclarer qu'en cas de prolongation de guerre elle agirait résolûment

avec Napoléon. Elle s'était exprimée ainsi pour faire cesser avec

plus de certitude la guerre entre la France et l'Autriche. Elle y

réussit en effet, car l'empereur François, accablé par cet ensemble

de circonstances, céda enfin, en autorisant MM. de Liechtenstein et

de Bubna à consentir aux sacrifices exigés, sauf toutefois le chiffre

de l'indemnité réclamée, sur lequel les deux négociateurs eurent

ordre d'insister encore, afin d'obtenir une nouvelle réduction. C'est

tout au plus s'ils étaient autorisés à souscrire à 50 millions, au

lieu de 400 que demandait Napoléon.

[Note en marge: Le prince Jean de Liechtenstein, entraîné par

Napoléon, dépasse ses instructions, et la paix est signée à Vienne le

14 octobre.]

[Note en marge: Conditions de la paix de Vienne.]

Le 10 octobre ils s'abouchèrent avec M. de Champagny, et se

montrèrent fort affligés des exigences de Napoléon à l'égard de la

contribution de guerre, les seules auxquelles il leur fût interdit de

satisfaire, à cause du déplorable état des finances autrichiennes.

On ne se dit rien de part ni d'autre qui pût avoir la signification

d'une rupture, et on employa les trois jours suivants à manier et

remanier les articles du traité. Le 13 au soir Napoléon usa de tout

son ascendant sur MM. de Bubna et de Liechtenstein, et les amena

à une contribution de guerre de 85 millions, sans compter ce qui

était déjà perçu sur celle de 200 millions frappée le lendemain de

la bataille de Wagram. Le prince Jean, le plus grand personnage de

la cour d'Autriche, prit sur lui de sortir de ses instructions pour

sauver à son pays le désastre d'une nouvelle campagne. Sa bravoure

héroïque l'autorisait d'ailleurs suffisamment à pencher ouvertement

pour la paix. Napoléon pour le décider lui répéta que ce traité

n'était qu'un projet soumis à la ratification de son souverain, et

qu'il restait à celui-ci la ressource de ne pas ratifier dans le

cas où les conditions ne conviendraient pas. Enfin, le 14 octobre

au matin, M. de Liechtenstein signa avec M. de Champagny le traité

de paix, qualifié traité de Vienne, le quatrième depuis 1792, et

destiné, pour notre malheur, à ne pas durer plus long-temps que

les autres. La paix était commune à tous les alliés de la France.

L'Autriche cédait tout ce que l'on a précédemment énoncé: en Italie,

le cercle de Villach, la Carniole, la rive droite de la Save jusqu'à

la frontière turque; en Bavière, l'Innviertel, avec une ligne

d'Efferding au pays de Salzbourg; en Pologne, la nouvelle Gallicie

avec le cercle de Zamosc pour le grand-duché, plus les deux cercles

de Solkiew et de Zloczow pour la Russie. Les articles secrets

contenaient l'engagement de ne pas porter l'armée autrichienne au

delà de 150 mille hommes, jusqu'à la paix maritime, et l'obligation

de verser 85 millions pour solde de ce que devaient les provinces

autrichiennes, dont 30 millions comptant le jour de l'évacuation de

Vienne. Il n'était accordé que six jours pour la ratification.

[Note en marge: La paix signée, Napoléon accélère ses dispositions de

départ.]

[Note en marge: Ordres pour l'évacuation de l'Autriche.]

Ce double traité signé, Napoléon en ressentit une véritable joie,

renvoya MM. de Bubna et de Liechtenstein comblés de ses témoignages,

et fit aussitôt annoncer la signature à coups de canon. C'était

une ruse habile, car le peuple de Vienne, qui désirait la fin de

la guerre, étant mis ainsi en possession d'une paix ardemment

souhaitée, il ne serait plus possible de l'en dessaisir par un

refus de ratification. Napoléon se proposa d'y ajouter une ruse

plus profonde encore et plus difficile à déjouer: c'était de partir

lui-même pour Paris, en laissant à Berthier les soins de détail

que devait entraîner l'évacuation des pays conquis. Il expédia

sur-le-champ, avec son activité ordinaire, les ordres que comportait

la paix qu'il venait de signer. Il prescrivit au maréchal Marmont

d'aller s'établir à Laybach en Carniole, au prince Eugène de

rentrer en Frioul avec l'armée d'Italie, au maréchal Masséna de

se porter de Znaïm à Krems, au maréchal Oudinot de quitter Vienne

pour Saint-Polten, enfin au maréchal Davout de quitter Brünn pour

Vienne. Ce dernier devait faire l'arrière-garde de l'armée avec son

magnifique corps, avec les cuirassiers, avec l'artillerie, tandis que

la garde impériale en formerait l'avant-garde. Une partie des chevaux

de l'artillerie devait aller vivre en Carniole, une autre suivre le

maréchal Davout dans les provinces du nord de l'Allemagne, une autre

passer en Espagne. Il était convenu que l'évacuation commencerait

le jour des ratifications, et se continuerait au fur et à mesure de

l'acquittement de la contribution de guerre.

[Note en marge: Napoléon fait refluer vers l'Espagne toutes les

réserves préparées dans l'intérieur de la France pour la guerre

d'Autriche.]

Napoléon, tout plein de l'idée d'en finir sur-le-champ avec les

affaires d'Espagne, en y envoyant une masse considérable de forces,

sans rien distraire toutefois des corps organisés qui venaient

d'exécuter la campagne d'Autriche, reporta vers les Pyrénées tout

ce qui était en marche vers le Danube. Le corps du général Junot,

en y ajoutant ce qui était en Souabe et les garnisons de la Prusse,

pouvait présenter environ 30 mille hommes d'infanterie, et en y

joignant les dragons provisoires, les régiments de marche de hussards

et de chasseurs, l'artillerie, à peu près 40 mille hommes de toutes

armes. L'armée du Nord, dès que le maréchal Bessières aurait repris

Walcheren, et sans y comprendre les gardes nationales, devait

compter 15 mille hommes de troupes de ligne. Les dépôts du centre,

de la Bretagne et des Pyrénées contenaient en conscrits tout formés

une trentaine de mille hommes. Huit nouveaux régiments de la garde

(quatre de conscrits, quatre de tirailleurs) représentaient près

de 10 mille jeunes soldats pleins du désir de se signaler. Enfin

la division Rouyer, composée des contingents des petits princes

allemands, que Napoléon se proposait d'envoyer en Espagne, en devait

donner 5 mille. Tous ces corps réunis ne faisaient pas moins de 100

mille hommes, à la tête desquels Napoléon, après avoir expédié à

Paris ses affaires les plus urgentes, voulait entrer en Espagne dès

que les grands froids de l'hiver tireraient à leur fin. L'idée de

tout terminer avec l'Europe, et de mettre un terme à ses continuelles

guerres, le préoccupait à tel point, qu'il enjoignit immédiatement

de diriger sur l'Espagne les forces que nous venons d'énumérer,

afin qu'à son arrivée à Paris l'exécution toujours longue d'ordres

pareils fût déjà commencée. Il pressa vivement le maréchal Bessières

de hâter la reprise de Walcheren avec les 15 ou 20 mille hommes de

troupes de ligne et les 30 mille hommes de garde nationale dont il

disposait. On avait levé 65 mille hommes de ces gardes nationales,

ce qui avait causé un trouble profond dans les provinces du Nord,

et entraîné des dépenses considérables. Sous prétexte de garder

les côtes de la Méditerranée, M. Fouché allait jusqu'à mettre en

mouvement tous les départements du Midi. En même temps on avait tiré

de leur retraite beaucoup d'officiers de la Révolution, les uns

réformés pour incapacité, les autres pour mauvais esprit. M. Fouché

n'avait pas été fâché d'en flatter ainsi un certain nombre, et le

ministre Clarke, faute de mieux, n'avait pu se dispenser d'accepter

leur concours. Napoléon, prompt à se défier, blâma fortement M.

Fouché de remuer ainsi la France pour un danger déjà fort éloigné

du moment présent, fort éloigné surtout des provinces qu'on agitait

par des appels intempestifs. Il dit qu'il comprenait qu'on levât 30

ou 40 mille hommes dans le Nord, près du point de la descente des

Anglais, le lendemain de cette descente, mais que demander jusqu'à

200 mille hommes, en Provence, en Piémont, à trois mois de date de

l'expédition, _était de la folie_. Il insinua même qu'il y voyait

autre chose qu'un défaut de prudence et de bon sens. Il ordonna le

licenciement de la garde nationale de Paris, composée de jeunes

gens qui avaient la prétention, non point de servir, mais de garder

la personne de l'Empereur; et il leur fit dire qu'il fallait, pour

avoir cet honneur, quatre quartiers de noblesse, c'est-à-dire quatre

blessures reçues dans quatre grandes batailles, et qu'il n'avait

pas besoin de gens qui ne voulaient pas de dangers, mais de beaux

uniformes. Il prescrivit de renvoyer dans leurs foyers la plupart

des officiers tirés de la retraite, en recommandant de chercher des

sujets dans les majors de régiment, qui étaient tous des officiers

de mérite. Enfin, après avoir exprimé sévèrement la défiance que lui

inspirait l'agitation qu'on avait si témérairement produite, il donna

des instructions pour qu'avant son retour chaque chose rentrât dans

l'ordre accoutumé, et qu'un reflux des forces disponibles s'opérât de

toutes parts vers l'Espagne.

[Note en marge: Tentative d'assassinat faite sur la personne de

Napoléon par un jeune Allemand nommé Staaps.]

Ses dispositions ainsi arrêtées en vingt-quatre heures, il s'apprêta

à partir sans attendre la réponse de Dotis, afin de rendre le

refus de ratification impossible, car il n'était pas probable

qu'on osât courir après lui pour dire qu'on refusait la paix. Un

incident survenu un peu avant son départ donna beaucoup à penser

tant à lui qu'à ceux qui l'entouraient. Le 12 au matin, il passait

à Schoenbrunn l'une de ces grandes revues où figuraient les plus

belles troupes de l'Europe, et où l'on accourait avec autant de

curiosité à Vienne, à Berlin, à Varsovie, à Madrid qu'à Paris. Une

foule immense de curieux, sortie de la capitale, assistait à cet

imposant spectacle, pressée de voir son vainqueur, qu'elle admirait

en le détestant. D'ailleurs la paix était annoncée comme certaine,

et une sorte de joie commençait à succéder à la juste douleur de la

nation autrichienne. Napoléon assistait tranquille et souriant au

défilé de ses troupes, lorsqu'un jeune homme revêtu d'une grande

redingote, comme aurait pu l'être un ancien militaire, se présenta,

disant qu'il voulait remettre une pétition à l'empereur des français.

On le repoussa. Il revint avec une obstination qui fut remarquée

par le prince Berthier et l'aide de camp Rapp, et attira tellement

leur attention qu'on le livra aux gendarmes d'élite chargés de la

police des quartiers généraux. Un officier de ces gendarmes ayant

senti en saisissant ce jeune homme un corps dur sous sa redingote,

le fouilla, et lui trouva un couteau fort long, fort tranchant, et

destiné visiblement à un crime. Le jeune homme, avec le calme résolu

d'un fanatique, déclara qu'en se plaçant ainsi armé sur les pas de

l'empereur Napoléon il avait en effet le projet de le frapper. On en

avertit Napoléon, qui, après la revue, voulut voir et interroger son

assassin. Il le fit amener devant lui, et le questionna en présence

de Corvisart, qu'il avait mandé à Schoenbrunn, parce qu'il aimait les

entretiens de ce médecin célèbre, et qu'il désirait le consulter sur

sa santé, quoiqu'elle fût généralement bonne.

Le jeune homme arrêté, dont la figure était douce et même assez

belle, dont l'oeil ardent décelait une âme exaltée, était fils d'un

ministre protestant d'Erfurt, et se nommait Staaps. Il s'était enfui

avec quelque argent de chez ses parents, leur laissant entrevoir

qu'il nourrissait un grand dessein, et les désolant par sa fuite et

ses projets, qu'ils redoutaient sans trop les connaître. Il allait,

disait-il, délivrer l'Europe du conquérant qui la bouleversait, et

surtout affranchir sa patrie. C'était une mission divine qu'il

prétendait avoir reçue, et à laquelle il était résolu de sacrifier sa

vie. Il n'avait pas de complice, et son âme, enivrée de cette folie

criminelle, s'était isolée au lieu de se communiquer à d'autres.

Napoléon l'ayant interrogé avec douceur sur ce qu'il était venu faire

à Schoenbrunn, il avoua qu'il était venu pour le frapper d'un coup

mortel. Napoléon lui demandant pourquoi, il répondit que c'était

pour affranchir le monde de son funeste génie, et particulièrement

l'Allemagne qu'il foulait aux pieds.--Mais cette fois au moins,

reprit Napoléon, pour être juste, vous auriez dû diriger vos coups

contre l'empereur d'Autriche et non contre moi, car c'est lui qui

m'a déclaré la guerre.--Staaps prouva par ses réponses qu'il n'en

savait pas tant, et que cédant au sentiment universel, il attribuait

à l'empereur des Français seul la cause des malheurs de l'Europe.

Napoléon considérant ce jeune homme avec une pitié bienveillante,

le fit examiner par le médecin Corvisart, qui déclara qu'il n'était

pas malade, car il avait le pouls calme, et tous les signes de la

santé. Napoléon demanda ensuite au jeune Staaps s'il renoncerait

à son projet criminel, dans le cas où on lui ferait grâce.--Oui,

dit-il, si vous donnez la paix à mon pays, non si vous ne la lui

donnez pas.--Toutefois l'assassin, conduit en prison, parut étonné

de la douceur, de la bienveillante hauteur de celui qu'il avait

voulu frapper, et eut besoin de réveiller en son coeur son féroce

patriotisme pour ne pas éprouver de regrets. Il se prépara à mourir

en priant Dieu, et en écrivant à ses parents.

Napoléon se montra peu ému de cet incident, et affecta de dire qu'il

était difficile d'assassiner un homme tel que lui. Il comptait,

outre la difficulté de l'approcher, sur le prestige de sa gloire,

et sur sa fortune, à laquelle il avait confié tant de fois sa vie

avec une insouciance héroïque. Une réflexion néanmoins le préoccupa

beaucoup: c'est que ce n'était plus la révolution française, mais

lui, lui seul, qui devenait l'objet de la haine universelle, comme

l'auteur unique des maux du siècle, comme la cause de l'agitation

incessante et terrible du monde. Déjà l'Europe ne nommait plus que

lui dans ses douleurs. Que ne tirait-il de la bouche de ce fanatique

une leçon profonde et durable, au lieu d'une impression passagère,

mêlée d'une certaine pitié pour son assassin, et de quelque tristesse

pour lui-même! Tout en effet révélait qu'un sentiment violent lent

naissait dans les âmes, car la police recueillit plus d'un propos

attestant des pensées d'assassinat; elle obtint même la révélation

d'un soldat à qui, dans l'île de Lobau, on avait fait la proposition

de tuer l'Empereur.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour Munich avant d'avoir reçu la

ratification du traité de paix.]

Napoléon commençait à sentir son isolement moral, et se promit

d'y penser; mais il ordonna de ne faire aucun bruit de cette

aventure[32], songea même un instant à gracier le coupable, puis

réfléchissant qu'il fallait effrayer les jeunes fanatiques allemands,

il livra Staaps à une commission militaire, et partit dans la nuit

du 15 octobre, laissant l'ordre de lui faire savoir à Passau, à

l'aide de signaux, ce qu'on aurait résolu à Dotis. Ces signaux

étaient organisés de Vienne à Strasbourg, le long du Danube, au

moyen de pavillons. Un pavillon blanc lui apprendrait que la paix

était ratifiée, un pavillon rouge qu'elle ne l'était pas; et il se

proposait dans ce dernier cas de revenir sur-le-champ pour reprendre

les hostilités. L'évacuation, au contraire, devait commencer sans

délai, si la paix était ratifiée. En se retirant on devait faire

sauter les fortifications de Vienne, de Brünn, de Raab, de Grätz, de

Klagenfurth, triste adieu aux Autrichiens, mais conforme aux droits

de la guerre.

[Note 32:

«_Au ministre de la police._

»Schoenbrunn, le 12 octobre 1809.

»Un jeune homme de dix-sept ans, fils d'un ministre luthérien

d'Erfurt, a cherché à la parade d'aujourd'hui à s'approcher de

moi. Il a été arrêté par les officiers, et comme on a remarqué du

trouble dans ce petit jeune homme, cela a excité des soupçons, on l'a

fouillé, et on lui a trouvé un poignard.

»Je l'ai fait venir, et ce petit misérable, qui m'a paru assez

instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour délivrer l'Autriche

de la présence des Français. Je n'ai démêlé en lui ni fanatisme

religieux, ni fanatisme politique. Il ne m'a pas paru bien savoir ce

que c'était que Brutus. La fièvre d'exaltation où il était a empêché

d'en savoir davantage. On l'interrogera lorsqu'il sera refroidi et à

jeun; il serait possible que ce ne fût rien. Il sera traduit devant

une commission militaire.--J'ai voulu vous informer de cet événement,

afin qu'on ne le fasse pas plus considérable qu'il ne paraît

l'être. J'espère qu'il ne pénétrera pas. S'il en était question, il

faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous

secrètement, si l'on n'en parle pas. Cela n'a fait à la parade aucun

esclandre; moi-même je ne m'en suis pas aperçu.

»_P. S._ Je vous répète de nouveau, et vous comprendrez bien qu'il

faut qu'il ne soit aucunement question de ce fait.

»NAPOLÉON.»]

[Note en marge: Disgrâce de MM. de Bubna et de Liechtenstein, et

ratifications du traité de Vienne.]

Pendant que Napoléon remontait rapidement la vallée du Danube,

au milieu des colonnes de sa garde qui était déjà en marche vers

Strasbourg, et qui le saluait de ses acclamations, la cour de Dotis

avait reçu avec une sorte de désespoir le traité conclu à Vienne.

Vainement MM. de Liechtenstein et de Bubna firent-ils valoir

l'impossibilité où ils s'étaient trouvés d'obtenir mieux, et la

certitude qu'ils avaient acquise d'une reprise immédiate d'hostilités

s'ils n'avaient pas cédé, on les accabla de reproches durs et

violents. Les diplomates, si souvent raillés pour leur lenteur par

les militaires, se vengèrent de ceux-ci en les taxant de duperie. M.

de Liechtenstein, malgré la gloire dont il s'était couvert dans la

dernière campagne, M. de Bubna, malgré la faveur dont il jouissait,

furent pour ainsi dire frappés de disgrâce, et renvoyés à l'armée.

Toutefois on accepta le traité dont on disait tant de mal, pour

n'avoir pas la guerre avec Napoléon, et surtout pour ne pas arracher

à ce bon peuple autrichien une paix dont Napoléon l'avait mis en

possession par une publication anticipée. On choisit un nouveau

négociateur, M. de Urbna, grand chambellan de l'empereur, pour porter

les ratifications, avec mission de réclamer quelques changements

dans le chiffre et les échéances de la contribution de guerre. Ces

réclamations, écoutées avec politesse, mais renvoyées à l'Empereur,

furent suivies de l'échange immédiat des ratifications, qui eut

lieu le 20 octobre au matin. Sur-le-champ le prince Berthier, qui

n'attendait que ce signal pour commencer l'évacuation, ordonna au

maréchal Oudinot, qui campait sous Vienne, de se mettre en mouvement

pour suivre sur la route de Strasbourg la garde impériale; au

maréchal Davout de se rendre de Brünn à Vienne; au maréchal Masséna

de se rendre de Znaïm à Krems; au maréchal Marmont, qui campait à

Krems, de prendre par Saint-Polten et Lilienfeld la route de Laybach;

au prince Eugène de prendre par Oedenbourg et Léoben celle d'Italie.

En même temps il ordonna de mettre le feu aux mines pratiquées sous

les remparts de la capitale, et tandis que les Viennois regardaient

partir nos troupes avec des yeux où ne se peignait plus la colère,

ils entendirent les détonations répétées qui leur annonçaient la

destruction de leurs murailles. Ils en furent vivement affectés, et

peut-être aurait-on pu leur épargner cette dernière affliction, en

renonçant à un acte de prévoyance d'une utilité fort douteuse.

[Note en marge: Départ de Napoléon pour Paris.]

Napoléon s'était d'abord rendu à Passau, pour y ordonner les travaux

au moyen desquels il voulait faire de cette ville une grande place

de la confédération. Les signaux lui ayant appris qu'il n'y avait

rien de nouveau, il s'était rendu à Munich, où il avait attendu dans

la famille du prince Eugène les dépêches qui devaient le ramener à

Paris ou à Vienne. Un courrier lui ayant enfin apporté la nouvelle

des ratifications, il fit ses adieux à ses alliés, agrandis encore

une fois par sa protection, et il partit pour la France, où s'étaient

accumulées de graves affaires, trop longtemps négligées ou trop

brusquement conduites, pendant qu'il les dirigeait du milieu des

champs de bataille.

[Note en marge: Au nombre des affaires qui attendent Napoléon à son

arrivée, se trouve celle de Rome.]

[Note en marge: Longue suite de démêlés de Napoléon avec Pie VII.]

[Note en marge: Situation du Pape, enfermé dans le palais Quirinal.]

Au nombre des affaires qui allaient l'assaillir, la plus sérieuse,

la plus affligeante, était celle de Rome, dont il est temps de

faire connaître les tristes vicissitudes. On se souvient sans doute

que lorsque Napoléon, disposé à détruire le vieil ordre de choses

européen, voulut rompre avec la maison d'Espagne et avec le Pape, il

s'empara des Légations, qu'il attacha au royaume d'Italie sous le

titre de départements, et fit occuper Rome par le général Miollis.

Pour justifier cette occupation, il avait prétexté la nécessité de

lier par le centre de la Péninsule ses armées du nord et du midi de

l'Italie, et en outre le besoin de se prémunir contre les menées

hostiles dont Rome était constamment le théâtre. À partir de ce

jour la situation était devenue intolérable. Le Pape ayant quitté

le Vatican pour le Quirinal, s'était enfermé dans ce dernier palais

comme dans une forteresse, et y avait donné lieu à des scènes aussi

déplorables pour le pouvoir oppresseur que pour le pouvoir opprimé.

Le général Miollis, condamné à un rôle des plus ingrats, pour lequel

il n'était pas fait, car cet intrépide soldat était aussi cultivé

par l'esprit que ferme par le coeur, le général Miollis s'efforçait

vainement d'adoucir sa mission. Pie VII, indigné au plus haut point

comme pontife de la violence exercée envers l'Église, ulcéré comme

prince de l'ingratitude de Napoléon, qu'il était allé sacrer à

Paris, ne pouvait plus contenir les sentiments auxquels il était en

proie, et qui, sans diminuer le tendre et religieux intérêt qu'il

méritait, lui faisaient perdre une partie de sa dignité. Le général

Miollis ayant voulu le visiter au premier de l'an à la tête de son

état-major, il avait refusé de le recevoir. Les cardinaux, de leur

côté, n'avaient pas accepté les invitations que le général leur

adressait, sous prétexte qu'ils étaient malades, et celui-ci avait

affecté d'envoyer chercher de leurs nouvelles. Enfin le Pape n'ayant

plus les caisses romaines à sa disposition, et résolu à ne rien

demander, avait mis en gage la belle tiare dont Napoléon lui avait

fait présent lors du couronnement; triste commerce d'épigrammes, qui

n'aurait pas dû rabaisser les rapports déjà si difficiles qu'avaient

entre elles des puissances si différemment grandes. Il n'était

pas possible que de ces procédés offensants on ne vînt bientôt

aux violences. Comme on avait appris que le Pape adressait des

protestations aux cours étrangères, on avait arrêté ses courriers,

ce qui prouvait suffisamment la vérité autrefois si bien comprise

par le Premier Consul, que, pour être indépendant, le Pape devait

être souverain temporel du territoire dans lequel il résidait. Pie

VII se disant alors prisonnier n'avait plus voulu correspondre avec

personne, pas plus avec le gouvernement français qu'avec d'autres.

[Note en marge: Désarmement de la garde noble dans le propre palais

du Pape.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 34 段