revint le 21 à Schoenbrunn, avec la nouvelle lettre de l'empereur
François. Napoléon en la recevant ne put se défendre d'un vif
mouvement d'impatience, s'emporta contre ceux qui peignaient à
l'empereur François l'état des choses d'une manière si complétement
inexacte, et dit que les uns et les autres ne savaient pas même la
géographie de l'Autriche.--Je n'avais pas encore renoncé, dit-il,
à la base de l'_uti-possidetis_, et j'y ai renoncé sur le désir de
votre empereur! j'avais réclamé 400 mille âmes de population en
Bohême, et j'ai cessé de les exiger! je voulais 800 mille âmes dans
la Haute-Autriche, et je me contente de 400 mille! j'avais demandé
1,400,000 âmes dans la Carinthie et la Carniole, et j'abandonne
Klagenfurth, ce qui est encore un sacrifice de 200 mille âmes! Je
restitue donc une population d'un million de sujets à votre maître,
et il dit que je ne lui ai rien concédé! Je n'ai gardé que ce qui
m'est nécessaire pour écarter l'ennemi de Passau et de l'Inn, ce qui
m'est nécessaire pour établir une contiguïté de territoire entre
l'Italie et la Dalmatie, et pourtant on lui dit que je ne me suis
départi d'aucune de mes prétentions! et c'est ainsi qu'on représente
toutes choses à l'empereur François, c'est ainsi qu'on l'éclaire sur
mes intentions! En l'abusant de la sorte on l'a conduit à la guerre,
et on le mènera définitivement à sa perte!--Napoléon retint M. de
Bubna fort tard auprès de lui, et sous l'empire des sentiments qu'il
éprouvait dicta une lettre fort vive, fort amère pour l'empereur
d'Autriche. Toutefois, lorsqu'il se fut calmé, il s'abstint de
la remettre à M. de Bubna[29], en faisant la remarque qu'il ne
fallait pas s'écrire entre souverains pour s'adresser des paroles
injurieuses, et se reprocher de _ne pas savoir ce qu'on disait_.
Il fit appeler M. de Bubna, répéta devant lui tout ce qu'il avait
dit la veille, déclara de nouveau que ses dernières propositions
étaient son ultimatum, qu'en deçà il y avait la guerre, que la saison
s'avançait, qu'il voulait faire une campagne d'automne, qu'on devait
donc se hâter de lui répondre, sans quoi il dénoncerait l'armistice;
que dans un premier mouvement il avait écrit une lettre qui n'aurait
pas été agréable à l'empereur, qu'il se décidait à ne pas l'envoyer,
pour ne pas blesser ce monarque, mais qu'il chargeait M. de Bubna de
reporter à Dotis tout ce qu'il avait entendu, et de revenir le plus
tôt possible avec une réponse définitive.
[Note 29: Voici une lettre à M. Maret, qui exprime parfaitement ce
qui se passa en lui à ce sujet:
«Schoenbrunn, le 23 septembre 1809.
»Vous trouverez ci-joint une réponse à l'empereur, que vous remettrez
au général Bubna. Je vous en envoie la copie, pour que vous la lui
lisiez. Vous lui direz que j'avais d'abord fait une lettre de trois
pages, mais que cette lettre pouvant contenir des choses qui auraient
pu être désagréables à l'empereur, pour me tirer de ce mauvais pas,
j'ai pris le parti de ne pas l'écrire. En effet, il n'est pas de ma
dignité de dire à un prince: Vous ne savez ce que vous dites; or,
c'est ce que je me trouvais obligé de lui dire, puisque sa lettre
était basée sur une fausseté.
NAPOLÉON.»]
[Note en marge: Napoléon adresse à l'Autriche l'expression de son vif
mécontentement, et se montre prêt à recommencer les hostilités.]
Mais ce qu'il ne voulut pas écrire directement à l'empereur, il le
fit dire aux négociateurs à Altenbourg, en leur adressant, par M. de
Champagny, une note des plus véhémentes, dans laquelle il exhalait
tous les sentiments dont il avait cru devoir épargner l'expression à
l'empereur lui-même[30].
[Note 30: Je cite cette note, qui exprime très-complétement l'état de
la négociation:
«_À M. de Champagny._
»Schoenbrunn, le 22 septembre 1809, à midi.
»Je reçois votre lettre du 21, avec le protocole de la séance du
même jour. Votre réponse ne me paraît pas avoir le caractère de
supériorité que doit avoir tout ce qui vient de notre part. Il faut
leur laisser le rabâchage et les bêtises. D'ailleurs, votre réponse
ne remplit pas mon but, il faut en faire une seconde dans les termes
de la note ci-jointe.
»_P. S._ Cette note étant ma première dictée, il y a beaucoup de
choses de style à arranger, je vous laisse ce soin.
»NAPOLÉON.»
NOTE.
«Le soussigné a transmis à l'Empereur, son maître, le protocole de
la séance du 21, et a reçu ordre de faire la réponse suivante aux
observations des plénipotentiaires autrichiens.
»Les bases contenues dans le protocole du..... sont l'ultimatum de
l'Empereur, duquel il ne saurait se départir. En mettant les 1,600
mille âmes sur la frontière de l'Inn et sur la frontière d'Italie,
S. M. a cru faire une chose agréable à l'Autriche en la laissant
maîtresse de faire elle-même les coupures, en consultant les
localités et ses convenances. Mais c'est un caractère particulier de
la négociation que tout ce qui est fait dans le sens de l'avantage
de l'Autriche et imaginé pour diminuer les charges qui lui sont
demandées, est considéré dans un sens inverse, soit que les
plénipotentiaires autrichiens n'y veuillent pas réfléchir, soit qu'il
soit dans leur volonté de s'attacher à tout ce qui peut contrarier la
marche de la négociation.
»Ainsi donc S. M. a fait une chose plus avantageuse à l'Autriche,
lorsqu'elle a demandé 1,600 mille âmes sur la frontière de l'Inn et
sur celle d'Italie, à classer selon le désir des plénipotentiaires
autrichiens, que si, en marquant elle-même les limites de ces 1,600
mille âmes, elle se fût exposée à froisser davantage les intérêts de
l'Autriche.
»Une autre assertion, non moins singulière, est celle par laquelle
les plénipotentiaires autrichiens prétendent que Salzbourg, la
Haute-Autriche, la Carinthie, la Carniole, le littoral, et la
partie de la Croatie au midi de la Save, ne renferment qu'à peine
1,600 mille habitants. Par cette maligne interprétation on veut
persuader à l'empereur François que l'empereur Napoléon ne lui fait
aucune concession, que la confiance qu'il a montrée en lui a été
en pure perte, et par là les ministres qui dirigent les affaires
montrent leur mauvaise volonté. Salzbourg, la Haute-Autriche, la
Carinthie, la Carniole, la Croatie depuis la Save forment une
population de 2,200,000 habitants, les cercles de Bohême 400
mille. C'est donc 2,600,000 habitants qui ont été demandés. En
demandant ces 2,600 mille habitants on n'avait pas renoncé à la
base de l'_uti-possidetis_. D'un seul coup, S. M. a fait d'immenses
concessions, a renoncé à la base de l'_uti-possidetis_, et a déclaré
qu'elle se contentait de 1,600,000 au lieu de 2,600,000, faisant
par là une concession d'un million. S. M. a déclaré de plus que
ces 1,600 mille âmes seraient réparties comme le désireraient les
plénipotentiaires autrichiens, entre les frontières de l'Inn et de
l'Italie, ce qui veut dire, puisque enfin il faut s'expliquer, et que
les plénipotentiaires autrichiens, en se plaignant que la négociation
ne marche pas, s'attachent à ne vouloir rien comprendre, que S. M.
se réduit à 400 mille âmes sur l'Inn, elle en avait demandé 800
mille; qu'elle se contente de 1,200 mille habitants sur la frontière
d'Italie, elle en avait précédemment demandé 1,400 mille; ce qui
forme donc une concession de 600 mille âmes, indépendamment de la
renonciation des 400 mille des cercles de Bohême.
»En demandant 400 mille habitants sur l'Inn au lieu de 800 mille,
l'Autriche réacquiert la frontière de l'Ens, celle de la Traun, la
ville de Lintz, et la plus grande partie de la Haute-Autriche; en ne
demandant que 1,200 mille âmes du côté de l'Italie, S. M. renonce au
cercle de Klagenfurth.
»Voilà ce que les plénipotentiaires autrichiens auraient pu
facilement comprendre, s'ils cherchaient à faciliter la négociation
et à s'entendre, au lieu de s'exciter et de s'aigrir. Les
plénipotentiaires autrichiens menacent toujours de la reprise des
hostilités; ce langage n'est rien moins que pacifique, et l'avenir
prouvera, comme l'expérience l'a prouvé plus d'une fois, à qui sera
funeste le renouvellement des hostilités. Jamais on ne vit dans
une négociation déployer moins de dextérité, d'esprit conciliant
et d'aménité. Le rôle paraît renversé. Les plénipotentiaires seuls
méritent le reproche de ne pas faire un pas, de mettre des entraves à
tout, de se permettre sans cesse le reproche que le plénipotentiaire
français n'avance pas, de faire voir toujours la férule levée, et
d'avoir sans cesse la menace à la bouche. Voilà ce que tout homme
impartial verra dans les protocoles, et les braves nations gémiront
de voir leurs affaires traitées de cette singulière manière.
»Il ne reste plus au soussigné qu'à réitérer que la proposition faite
par S. M. l'Empereur, son maître, est une cession de 1,600 mille
âmes, telle qu'elle est de nouveau expliquée dans la présente note;
que l'intention de S. M. est de maintenir toujours en faveur des
plénipotentiaires autrichiens la faculté de répartir ces 1,600 mille
âmes entre les frontières susmentionnées, comme cela leur paraîtra
le plus convenable.»]
[Note en marge: Dispositions de Napoléon à recommencer la guerre.]
Cette controverse l'avait entièrement changé, et bien qu'il ne
considérât point les quelques lieues de territoire, les quelques
milliers de sujets qu'on se disputait, comme valant une nouvelle
guerre, l'idée de tous les mauvais vouloirs qu'il apercevait dans la
cour d'Autriche lui revenait vivement à l'esprit, et la résolution
de détruire cette puissance renaissait peu à peu. Il donna en
effet des ordres formels pour une reprise d'hostilités. Son armée
s'était accrue chaque jour depuis l'ouverture des négociations.
Son infanterie était complétée, reposée, et aussi belle que
jamais. Toute sa cavalerie était remontée. Il avait 500 pièces de
canon attelées, et 300 autres bien servies sur les murs des places
autrichiennes qu'il occupait. Il avait renforcé le corps de Junot en
Saxe, et voulait le joindre à Masséna et Lefebvre en Bohême, ce qui
devait composer une masse de quatre-vingt mille hommes dans cette
province. Il se proposait, avec les corps de Davout, d'Oudinot,
largement recrutés, avec la garde actuellement forte de vingt mille
hommes, avec l'armée d'Italie, le tout formant une masse d'environ
cent cinquante mille hommes, de déboucher par Presbourg, où il avait
exécuté de grands travaux, d'entrer en Hongrie, et d'y porter les
derniers coups à la maison d'Autriche. Il avait employé les matériaux
de l'île de Lobau à créer quatre équipages de pont, pour franchir
tous les cours d'eau que les Autrichiens voudraient laisser entre eux
et lui. Il avait achevé de mettre en état de défense Passau, Lintz,
Mölck, Krems, Vienne, Brünn, Raab, Grätz et Klagenfurth, et il avait
ainsi au centre même de la monarchie une base formidable. Puis,
bien que les Anglais n'eussent plus qu'une garnison à Walcheren, il
avait ordonné d'achever l'organisation de l'armée des Flandres, en
réunissant en divisions les demi-brigades qu'on y avait rassemblées,
en complétant l'attelage de l'artillerie, et en réduisant les
gardes nationales aux hommes disposés à servir. Enfin il avait pris
un décret pour lever sur les anciennes conscriptions (ressource
récente qu'il s'était ouverte) une dernière contribution de 36 mille
hommes, qui devaient être versés dans les quatrièmes bataillons
envoyés en France. Ces 36 mille conscrits, âgés de 21 à 25 ans,
allaient lui procurer une bonne réserve si la guerre continuait, ou,
si la paix était signée, contribuer à recruter l'armée d'Espagne.
Aussi ordonna-t-il à l'archichancelier Cambacérès de présenter
immédiatement ce décret au Sénat, pour qu'il fût voté avant la fin
des négociations.
À la tête de cette force imposante, il attendit la réponse de Dotis,
aussi enclin à la guerre qu'à la paix, par suite des mauvaises
dispositions qu'il avait cru apercevoir dans la cour d'Autriche. Dans
la prévision même de la reprise des hostilités, il alla visiter, soit
du côté de la Hongrie, soit du côté de la Styrie, des positions qu'il
n'avait point encore vues, et qu'il tenait à connaître de ses yeux,
au cas où il aurait des opérations ultérieures à diriger dans ces
contrées.
[Note en marge: Translation des négociations d'Altenbourg à Vienne.]
À cette nouvelle apparition de M. de Bubna à Dotis, il fallait
prendre son parti, et se décider pour la guerre, ou pour des
sacrifices conformes aux exigences de Napoléon. L'irritation qu'on
avait remarquée en lui, et qu'il avait déversée assez injustement sur
la légation d'Altenbourg, qui, après tout, voulait la paix, bien
qu'elle eût fort décrié les concessions obtenues par M. de Bubna,
ne permettait guère de laisser dans les mains de MM. de Metternich
et de Nugent la suite des négociations. On imagina d'adjoindre à M.
de Bubna le prince Jean de Liechtenstein, brave militaire, de peu
de tête, mais de beaucoup de coeur, et ayant su plaire à Napoléon
par son humeur guerrière et franche. On les envoya donc tous deux à
Schoenbrunn par Altenbourg, avec pouvoir de consentir aux principales
bases posées par Napoléon, mais en leur recommandant de se défendre
beaucoup sur les sacrifices exigés du côté de la Haute-Autriche,
sur les contributions de guerre dont on prévoyait la demande, enfin
sur tous les détails du traité, de manière à le rendre le moins
désavantageux possible.
[Note en marge: MM. de Bubna et Jean de Liechtenstein, chargés
d'aller à Schoenbrunn s'entendre définitivement avec Napoléon sur les
conditions de la paix.]
Cette légation toute militaire réduisant à une véritable nullité
la légation laissée à Altenbourg, M. de Metternich ne voulut point
prolonger son séjour dans un lieu où les plénipotentiaires ne
serviraient qu'à dissimuler la négociation réelle qui se passerait
à Vienne, et il retourna à Dotis peu satisfait du rôle que M. de
Stadion ou l'empereur lui avaient fait jouer dans cette circonstance.
Il devait en être bientôt dédommagé en prenant, pour la garder
quarante ans, la direction des affaires de l'Autriche. Du reste il
prévoyait que les militaires, excellents pour résister sur un champ
de bataille mais très-malhabiles sur le terrain d'une négociation,
seraient bientôt vaincus par Napoléon; et en conséquence il les
avertit de bien se tenir sur leurs gardes, mais il réussit de la
sorte plutôt à les effrayer du rôle qui les attendait, qu'à les
prémunir contre l'ascendant de Napoléon. D'ailleurs, il valait
beaucoup mieux pour lui que les militaires qui avaient eu la gloire
de figurer à Essling et à Wagram (et c'en était une, qu'on eût
été vaincu ou vainqueur dans ces journées) portassent seuls la
responsabilité des cruels sacrifices qu'on allait être contraint
de faire, même après s'être vaillamment battu. Aussi voyant M. de
Liechtenstein effrayé de ses avis hésiter presque à partir, M. de
Metternich l'encouragea-t-il vivement à persister, et à se rendre à
Schoenbrunn.
[Note en marge: Accueil que reçoivent à Schoenbrunn MM. de Bubna et
Jean de Liechtenstein.]
MM. de Liechtenstein et de Bubna, arrivés le 27 septembre à
Schoenbrunn, furent parfaitement accueillis par Napoléon, et
comblés de toutes sortes de soins. Déjà M. de Liechtenstein, sans
avoir rien demandé, avait obtenu de Napoléon les témoignages les
plus flatteurs. Ordre avait été donné de ménager ses possessions
autour de Vienne, et de ne pas loger un soldat dans ses châteaux.
Les deux plénipotentiaires laissèrent apercevoir à Napoléon qu'ils
étaient autorisés à accepter ses principales conditions, sauf
certains détails sur lesquels ils avaient mission de résister.
Aussi voyant qu'il était maître d'eux, et qu'il allait en finir, au
prix de quelques milles carrés, de quelques mille habitants, et de
quelques millions, il voulut s'épargner des dépenses inutiles, et il
prescrivit au ministre de la guerre de suspendre tous les mouvements
de troupes vers l'Autriche, qui avaient recommencé depuis que
l'expédition de Walcheren ne donnait plus d'inquiétude[31].
[Note 31: Nous citons la lettre suivante, qui révèle parfaitement
les impressions qu'éprouva Napoléon après avoir vu le prince Jean de
Liechtenstein.
«_Au ministre de la guerre._
»Schoenbrunn, le 27 septembre 1809.
»Je m'empresse de vous faire connaître que la cour de Dotis paraît
enfin avoir adopté mes bases.
»Le prince de Liechtenstein est arrivé ici, et la paix peut être
signée dans peu de jours. Mon intention est que ceci reste secret. Je
n'en écris qu'à vous, afin que s'il y a des troupes en marche pour
l'armée, vous puissiez les arrêter, telles que la cavalerie qui était
au nord, et que je dirigeais sur Hanovre. Vous pouvez la diriger sur
Paris, ainsi que ce qui existe dans les dépôts, car mon intention
est de faire filer tout cela du côté de l'Espagne, pour en finir
promptement de ce côté.
»S'il y avait des convois de boulets, de poudre, etc., arrêtez-les à
l'endroit où ils se trouvent.
»NAPOLÉON.»]
[Note en marge: Napoléon de met d'accord avec MM. de Bubna et Jean de
Liechtenstein, sur les principales questions de territoire.]
Le 30, après avoir conduit les négociateurs au spectacle et les
avoir comblés de prévenances, il les obligea à se renfermer dans
son cabinet, et arrêta avec eux les principales bases du traité. Du
côté de l'Italie on était d'accord: c'était le cercle de Villach
sans celui de Klagenfurth, ce qui nous ouvrait toujours les Alpes
Noriques; c'était Laybach et la rive droite de la Save jusqu'à la
Bosnie. (Voir la carte nº 31.) Du côté de la Bavière, Napoléon avait
d'abord voulu l'Ens, puis la Traun pour limite: il renonça encore de
ce côté à quelques portions de territoire, et à quelques milliers de
sujets, pour faciliter la négociation. Il consentit à une ligne prise
entre Passau et Lintz, partant du Danube aux environs d'Efferding,
laissant par conséquent un territoire autour de Lintz, venant tomber
à Schwanstadt, abandonnant vers ce point le territoire de Gmünd, et
se rattachant enfin par le lac de Kammer-Sée au pays de Salzbourg,
qu'on cédait à la Bavière. Du côté de la Bohême il se contenta de
quelques enclaves que l'Autriche avait en Saxe aux portes de Dresde,
et ne comprenant pas 50 mille âmes de population. En somme, à la
place de 1,600 mille sujets en Italie et en Autriche qu'il avait
demandés en dernier lieu, Napoléon n'en exigeait plus que 14 ou 1500
mille.
[Note en marge: Difficultés à l'égard de la Gallicie.]
[Note en marge: Arrangement des difficultés relatives à la Gallicie.]
En Gallicie, la question était plus difficile, parce qu'elle était
plus nouvelle, Napoléon ayant différé de s'expliquer au sujet de
cette contrée à cause de la Russie. La Gallicie se composait de
l'ancienne Gallicie, que l'Autriche avait obtenue lors du premier
partage des provinces polonaises, laquelle bordait tout le nord de la
Hongrie, et de la nouvelle Gallicie obtenue lors du dernier partage,
laquelle descendait par les deux rives de la Vistule jusqu'aux portes
de Varsovie. Celle-ci comprenait d'un côté les pays entre le Bug
et la Vistule, de l'autre les pays entre la Vistule et la Pilica.
(Voir la carte nº 27.) Napoléon avait voulu qu'on lui cédât, d'une
part toute cette nouvelle Gallicie pour arrondir le grand-duché de
Varsovie, plus deux cercles autour de Cracovie pour composer un
territoire à cette antique métropole, et d'autre part trois cercles,
ceux de Solkiew, de Lemberg et de Zloczow, vers la partie orientale,
pour en faire à la Russie un don qui la consolât de voir agrandir le
grand-duché de Varsovie. C'était un sacrifice de 2,400,000 sujets,
sur 4,800,000 dont se composaient les deux Gallicies réunies. Sur ce
point encore Napoléon abandonna 4 à 500 mille âmes de population pour
faciliter la négociation. Il n'exigea plus que la Gallicie nouvelle
de la Vistule à la Pilica à gauche, de la Vistule au Bug à droite,
plus le cercle de Zamosc, avec un moindre arrondissement autour de
Cracovie, mais avec un territoire qui assurait aux Polonais les mines
de sel de Wieliczka. Enfin il renonça au cercle de Lemberg, et se
contenta pour la Russie des cercles de Solkiew et de Zloczow, ce qui
réduisait le total de ses prétentions en Gallicie à environ 1,900
mille âmes.
[Date en marge: Octob. 1809.]
[Note en marge: Dernière question au sujet des contributions de
guerre, et de l'effectif dans lequel Napoléon veut enfermer l'armée
autrichienne.]
Sur ces bases on fut à peu près d'accord. Mais deux points restaient
à régler, deux points d'une grande importance, l'un la réduction de
l'armée autrichienne, l'autre la contribution de guerre par laquelle
Napoléon voulait s'indemniser de ses dépenses. La Prusse par traité
secret s'était obligée à n'avoir pas plus de 40 mille hommes sous
les armes, et à payer une énorme contribution. Napoléon voulait de
même contraindre l'Autriche, non pas à réduire son effectif à 40
mille hommes, mais à diminuer beaucoup son armée, et à payer une
partie des frais de la guerre. On n'avait parlé de ces objets que
de vive voix, et on n'avait rien écrit, tant l'honneur et l'intérêt
financier de l'Autriche se trouvaient engagés dans un tel débat.
Napoléon entendait qu'à l'avenir l'Autriche se réduisît à 150
mille hommes, et qu'elle comptât 100 millions, pour solde des deux
cents millions de contributions de guerre dont il n'avait encore
perçu qu'une cinquantaine. Les deux négociateurs consentaient bien
à ramener l'armée autrichienne à 150 mille hommes, les finances de
l'Autriche ne lui permettant guère d'en entretenir davantage, mais
il leur fallait une limite de temps, sans quoi une telle contrainte
serait devenue une vassalité intolérable. Pour donner à cette
condition un sens moins humiliant, il fut convenu que l'Autriche ne
serait tenue à se renfermer dans cet effectif que pendant la durée
de la guerre maritime, afin d'ôter à l'Angleterre tout allié sur le
continent. Enfin Napoléon, en consentant à évacuer sur-le-champ les
pays conquis, et à laisser une partie des contributions inacquittées,
demandait cent millions sous un bref délai. Sur ce point les deux
négociateurs autrichiens n'avaient pas de latitude, et après une
longue soirée employée à discuter on se quitta sans avoir pu se
mettre d'accord. Il fut convenu que les jours suivants M. de Bubna se
rendrait à Dotis, pour aplanir les dernières difficultés.
[Note en marge: Napoléon s'éloigne pour quelques jours en laissant un
ultimatum absolu.]
Bien qu'on eût espéré d'abord finir en trois ou quatre jours, on
passa jusqu'au 6 octobre à disputer, la carte à la main, sur certains
contours de territoire, sur quelques milliers de sujets à prendre ou
à laisser çà et là, et principalement sur les millions demandés par
Napoléon. La contribution faisait surtout l'objet d'une difficulté
qui paraissait insoluble. Le 6 octobre, Napoléon commençant de
nouveau à perdre patience, laissa à M. de Champagny un ultimatum
formel, et qui ne permettait plus de tergiversations. La saison
était belle encore, et il y avait certaines positions de la Styrie
qu'il désirait revoir, par cet instinct qui le portait à étudier
de ses yeux les lieux où la guerre pouvait l'appeler un jour. Il
résolut d'aller les visiter, entendant bien à son retour à Vienne
trouver la paix ou la guerre décidée, mais l'une ou l'autre d'une
manière positive qui n'admît plus de doute. Cette fois néanmoins il
voulait plutôt intimider que rompre, car pour les différences qui le
séparaient des Autrichiens il n'aurait certainement pas recommencé la
guerre, quoique la contribution lui tînt fort à coeur, ses finances
ayant grand besoin d'un secours étranger et immédiat.
[Note en marge: Une déclaration formelle de la Russie à l'Autriche,
décide celle-ci à signer la paix.]