Il fallait sortir de cette impasse, et Napoléon, satisfait du

résultat déjà visible pour lui de l'expédition de Walcheren, n'en

voulant pas tirer le moyen de continuer la guerre, mais au contraire

celui de conclure une paix avantageuse, autorisa M. de Champagny à

faire une première ouverture d'accommodement. Si l'Autriche, par

exemple, laissait entrevoir qu'elle consentirait à des sacrifices,

à des sacrifices tels que ceux auxquels elle avait consenti à

Presbourg, et qui avaient consisté dans l'abandon de trois millions

de sujets environ, on répondrait à cette concession par une autre, on

prendrait un terme moyen entre neuf millions et trois, c'est-à-dire

quatre ou cinq, et on verrait ensuite à s'entendre sur les détails.

Cette ouverture, faite confidentiellement à M. de Metternich, lui

révélait ce qu'il supposait déjà, c'est qu'on voulait se départir de

ses premières exigences; mais on prétendait à trop encore pour qu'il

s'expliquât au nom de sa cour. Le mot essentiel, qu'elle était prête

à faire de nouveaux sacrifices de territoire, ce mot lui coûtait à

prononcer, car jusqu'ici elle était toujours partie de cette base,

qu'elle donnerait de l'argent et point de territoire. Cependant

M. de Metternich en référa à sa cour, qui était à quelques lieues

d'Altenbourg, c'est-à-dire à Dotis. En attendant, les deux diplomates

autrichiens demandèrent qu'on s'expliquât formellement sur ce qu'on

voulait garder, et sur ce qu'on voulait rendre. Ils demandèrent

qu'on laissât de côté ces principes généraux de négociation, tels

que l'_uti-possidetis_; et ce qu'on appelait les _sacrifices de

Presbourg_, lesquels ne signifiaient rien, ou signifiaient des choses

inacceptables.

[Note en marge: Napoléon explique successivement ses diverses

prétentions.]

Napoléon, qui désirait la paix, se décida donc à faire un nouveau

pas, et rédigea lui-même une note fort courte, dans laquelle il

commençait à parler clairement, et demandait sur le Danube la

Haute-Autriche, jusqu'à la ligne de l'Ens, pour l'adjoindre à la

Bavière, se réservant d'indiquer plus tard le sacrifice qu'il

croirait devoir exiger du côté de l'Italie. C'était un premier

sacrifice de 800 mille habitants, qui privait l'Autriche de

l'importante ville de Lintz (voir la carte nº 31), des lignes de

la Traun et de l'Ens, et portait la frontière bavaroise à quelques

lieues de Vienne. Les diplomates autrichiens reçurent cette note

sans aucune observation, la prenant _ad referendum_, c'est-à-dire

sauf communication à leur cour. M. de Metternich se contenta de

dire en conversation à M. de Champagny: Il paraît que votre maître

ne veut pas que l'empereur François rentre à Vienne, puisqu'il

place les Bavarois aux portes de cette capitale.--Il est certain

qu'en concédant ce que demandait Napoléon, il ne restait plus que

la position de Saint-Polten à disputer pour couvrir Vienne, et que

l'empereur François n'avait qu'à transporter sa capitale à Presbourg,

ou à Comorn.

Après deux jours, les diplomates autrichiens répondirent le 27 août

par une déclaration au procès-verbal des conférences, que tant

qu'ils ne sauraient pas ce qu'on exigeait du côté de l'Italie,

il leur serait impossible de s'expliquer, et qu'ils priaient le

négociateur français de vouloir bien déclarer en entier les désirs

de son gouvernement. Napoléon, obligé de décliner ses prétentions

l'une après l'autre, rédigea encore une note, qu'il fit signifier

à Altenbourg par M. de Champagny. Il entendait, disait-il, du côté

de l'Italie, se réserver la Carinthie, la Carniole, et, à partir

de la Carniole, la rive droite de la Save jusqu'aux frontières de

la Bosnie. (Voir la carte nº 31.) Ainsi Napoléon se réservait:

premièrement, le revers des Alpes Carniques, la haute vallée de la

Drave, Villach et Klagenfurth; secondement, le revers des Alpes

Juliennes, la haute vallée de la Save, Laybach, Trieste, Fiume, ce

qui liait par une large et riche province l'Italie à la Dalmatie, et

le menait par une contiguïté non interrompue de territoire jusqu'aux

frontières de l'empire turc. Ce nouveau sacrifice découvrait Vienne

du côté de l'Italie, comme on l'avait découverte du côté de la

Haute-Autriche, puisque les positions de Tarvis, de Villach, de

Klagenfurth, passaient dans nos mains, et qu'il ne restait plus pour

défendre cette capitale que les positions de Léoben à Neustadt,

c'est-à-dire le prolongement des Alpes Noriques. Comme population,

c'était une perte de 14 à 1500 mille habitants.

Cette seconde note communiquée à la diplomatie autrichienne la trouva

silencieuse et triste, de même que la première. Les plénipotentiaires

la reçurent encore _ad referendum_. M. de Metternich, qui tous les

soirs voyait M. de Champagny, se borna à lui dire qu'on démembrait

ainsi la monarchie pièce à pièce, qu'on découvrait la capitale de

tous les côtés, qu'on faisait tomber sur les deux routes d'Allemagne

et d'Italie les défenses qui la protégeaient, qu'évidemment on ne

voulait point la paix; qu'au surplus on se trompait si on croyait

la puissance autrichienne détruite, que les provinces restées à

la monarchie montraient un zèle extraordinaire, et que la guerre,

si elle continuait, serait une guerre de désespoir: à quoi M. de

Champagny répondit que sur le pied des sacrifices actuellement

demandés, et en y ajoutant ce qu'on avait l'intention de réclamer

en Bohême et en Gallicie, le total des prétentions de la France ne

s'élèverait pas à la moitié de l'_uti-possidetis_. M. de Champagny

ajouta que quant à la guerre on ne la craignait pas, que Napoléon

avait employé les deux mois de l'armistice à doubler ses forces,

qu'il avait, sans retirer un seul homme des armées d'Espagne, 300

mille combattants sur le Danube, outre 100 mille sur l'Escaut,

ces derniers dus à l'heureuse expédition de Walcheren, et qu'avec

un mois de plus de guerre, la maison d'Autriche serait détruite. À

ces déclarations M. de Metternich répliquait par des expressions de

douleur, qui laissaient voir que son opinion différait peu de celle

du négociateur français.

[Note en marge: La diplomatie autrichienne exige, avant de

s'expliquer, qu'on lui fasse connaître la totalité des prétentions de

la France.]

Le 1er septembre on reçut une nouvelle signification des

plénipotentiaires autrichiens, tendant à demander que la totalité des

prétentions françaises fût produite. Cet abandon, disaient-ils, de

la Haute-Autriche, de la Carinthie, de la Carniole, d'une partie de

la Croatie, n'était pas tout certainement? la France ne voulait-elle

rien ailleurs? On avait besoin de le savoir avant de s'expliquer.--

[Note en marge: Napoléon fait enfin connaître la totalité de ses

prétentions.]

Napoléon, qui de Schoenbrunn dirigeait toute la négociation, mêlant

à ce travail diplomatique des courses à cheval à travers les

cantonnements de ses troupes, Napoléon fit répondre le 4 septembre

par une note qu'il avait encore rédigée lui-même. Dans cette note,

il disait que la ville de Dresde, capitale de son allié le roi de

Saxe, se trouvant à une marche de la frontière de Bohême, situation

dont la dernière campagne avait révélé le danger, il réclamait

trois cercles de la Bohême, pour éloigner d'autant la frontière

autrichienne. C'était un nouveau sacrifice de 400 mille habitants et

qui, naturellement, pour couvrir Dresde, découvrait Prague. Enfin

Napoléon, pour faire connaître la totalité de ses prétentions,

indiquait d'une manière générale qu'en Pologne on aurait à stipuler

une espèce d'_uti-possidetis_ à part, ce qui, sans l'exprimer,

supposait l'abandon de la moitié de la Gallicie, c'est-à-dire de

2,400,000 habitants sur 4,800,000 constituant la population des

deux Gallicies. Napoléon ne voulait entrer dans aucun développement

sur ce sujet, de crainte qu'on ne le compromît avec la Russie, en

parlant du rétablissement de la Pologne. Le total des sacrifices

exigés dans les diverses provinces de la monarchie s'élevait donc à

5 millions, au lieu des 9 millions que supposait l'_uti-possidetis_.

En Allemagne notamment, Napoléon, pour prix de la Haute-Autriche,

de quelques cercles en Bohême, de la Carinthie et de la Carniole,

rendait la Styrie, la Basse-Autriche, la Moravie, provinces superbes,

qui contenaient Vienne, Znaïm, Brünn, Grätz, et qui formaient le

centre de la monarchie. Du reste quelque spécieusement raisonnée,

quelque doucement écrite que fût la note du 4 septembre, quelque

soin qu'elle mît à faire ressortir la différence des prétentions

actuelles avec celles qu'on avait d'abord énoncées, elle n'en était

pas moins cruelle à recevoir. La légation autrichienne se tut encore,

mais M. de Metternich dans ses entretiens particuliers continua à

déplorer le système de paix adopté par Napoléon, et qu'il appelait

la paix étroite, la paix cruelle, la _paix marché_, au lieu de la

paix généreuse, qui eût procuré un long repos, et une pacification

définitive.

[Note en marge: Nécessité pour les Autrichiens de finir par

s'expliquer.]

[Note en marge: Envoi de M. de Bubna pour faire à Napoléon des

ouvertures plus sérieuses que celles qui se faisaient dans la

négociation officielle.]

Cependant les Français s'étant tout à fait expliqués, il fallait

que les Autrichiens à leur tour s'expliquassent, ou rompissent. Il

n'était plus possible de se faire illusion sur la situation. Les

forces de Napoléon s'augmentaient tous les jours; l'expédition de

Walcheren n'avait eu d'autre conséquence que celle de l'autoriser

à lever des troupes de plus (les diplomates allemands l'écrivaient

ainsi à leur cour); enfin la Russie venait de se prononcer, en

envoyant M. de Czernicheff, porteur d'une lettre pour l'empereur

Napoléon, et d'une autre lettre pour l'empereur François. Le

czar déclarait qu'il ne voulait pas avoir un plénipotentiaire à

Altenbourg, qu'il abandonnait la conduite de la négociation à la

France seule, ce qui laissait la Russie libre d'en accepter ou

d'en refuser le résultat, mais ce qui laissait aussi l'Autriche

sans appui. Il conseillait à l'empereur François les plus prompts

sacrifices, à l'empereur Napoléon la modération; et il ne demandait

formellement à ce dernier que de ne pas lui créer une Pologne, sous

le nom de grand-duché de Varsovie. Moyennant qu'il ne commît pas

cette infraction à l'alliance, Napoléon pouvait évidemment faire

tout ce qu'il voudrait. Il ressortait même du langage russe que les

prétentions de Napoléon en Allemagne et en Italie seraient vues de

meilleur oeil que ses prétentions en Gallicie. Dans un tel état de

choses les Autrichiens devaient se résigner à traiter. En ce moment

M. de Stadion avait été rappelé auprès de l'empereur pour lui donner

un dernier conseil, et avec lui avaient été mandés les principaux

personnages de l'armée autrichienne, tels que le prince Jean de

Liechtenstein, M. de Bubna, et autres, pour dire leur avis sur les

ressources qui restaient à la monarchie, et au besoin pour aller

en mission auprès de Napoléon. Tous ces personnages étaient tombés

d'accord qu'il fallait faire la paix, que la prolongation de la

guerre, bien que possible avec les ressources qu'on préparait, serait

trop périlleuse, qu'on ne devait rien attendre, ni de l'expédition

de Walcheren, ni de l'intervention de la Russie, qu'il fallait donc

se résigner à des sacrifices, moindres toutefois que ceux réclamés

par Napoléon. Parmi ces mêmes hommes, les uns rivaux de M. de

Metternich, comme M. de Stadion, les autres enclins en qualité de

militaires à railler les diplomates, à les juger lents, formalistes,

fatigants, on se montrait porté à croire que c'était la légation

autrichienne qui menait mal la négociation, qu'elle perdait un temps

précieux, qu'elle devait finir par indisposer et irriter Napoléon;

qu'un militaire allant s'ouvrir franchement à lui, avec une lettre

de l'empereur François, lui demander de se contenter de sacrifices

modérés, réussirait probablement mieux que tous les diplomates avec

leur marche pesante et tortueuse. Cet avis fut adopté, et il fut

décidé qu'on enverrait à Schoenbrunn M. de Bubna, aide de camp de

l'empereur François, militaire et homme d'esprit, pour s'adresser à

certaines qualités du caractère de Napoléon, la bienveillance, la

facilité d'humeur, qualités qu'on éveillait aisément dès qu'on s'y

prenait bien. Ainsi d'une part la légation autrichienne à Altenbourg

devait, pour répondre à un protocole par un protocole, offrir

Salzbourg, plus quelques sacrifices en Gallicie, vaguement indiqués;

d'autre part M. de Bubna devait s'ouvrir à Napoléon, le calmer sur

la modicité de l'offre qu'on lui faisait, l'amener à préférer des

territoires en Gallicie à des territoires en Allemagne ou en Italie,

chose que désirait beaucoup l'Autriche, car elle avait trouvé la

Gallicie peu fidèle, et elle aurait aimé à jeter ainsi une pomme

de discorde entre la France et la Russie. M. de Bubna devait enfin

lui insinuer qu'il était trompé sur le caractère de M. de Stadion;

qu'avec ce ministre la paix serait plus prompte, plus sûre, et

plus facilement acceptée, dans ses dures conditions, de l'empereur

François.

[Note en marge: Entretien de Napoléon avec M. de Bubna.]

C'est le 7 septembre que M. de Bubna partit pour le quartier

général de Napoléon. Celui-ci était en course pour visiter ses

camps. Il reçut M. de Bubna à son retour, l'accueillit amicalement,

gracieusement, comme il faisait quand on avait recours à ses bons

sentiments, et parla avec une franchise extrême, qui aurait même pu

être taxée d'imprudence, s'il n'avait été dans une position à rendre

presque inutiles les dissimulations diplomatiques. M. de Bubna se

plaignit des lenteurs de la négociation, des exigences de la France,

rejeta tout du reste sur M. de Metternich, qui, disait-il, conduisait

mal les conférences, invoqua ensuite la générosité du vainqueur,

et répéta le thème ordinaire des Autrichiens, que Napoléon n'avait

rien à gagner à agrandir la Saxe, la Bavière, à s'approprier un ou

deux ports sur l'Adriatique; qu'il valait mieux pour lui accroître

la nouvelle Pologne, s'entendre avec l'Autriche, se l'attacher, et

prendre en gré M. de Stadion, qui était bien revenu de ses idées

de guerre. Napoléon, excité par M. de Bubna, se laissa aller, et

lui découvrit toute sa pensée avec une sincérité d'autant plus

adroite au fond, qu'elle avait plus l'apparence d'un entraînement

involontaire[27].--Vous avez raison, lui dit-il, il ne faut pas

nous en tenir à ce que font nos diplomates. Ils se conforment à

leur métier en perdant du temps, et en demandant plus que nous ne

voulons, vous et nous. Si on se décide à agir franchement avec moi,

nous pourrons terminer en quarante-huit heures. Il est bien vrai que

je n'ai pas grand intérêt à procurer un million d'habitants de plus

à la Saxe ou à la Bavière. Mon intérêt véritable, voulez-vous le

savoir? C'est ou de détruire la monarchie autrichienne en séparant

les trois couronnes, d'Autriche, de Bohême, de Hongrie, ou de

m'attacher l'Autriche par une alliance intime. Pour séparer les trois

couronnes, il faudrait nous battre encore, et bien que nous devions

peut-être en finir par là, je vous donne ma parole que je n'en ai

pas le désir. Le second projet me conviendrait. Mais une alliance

intime, comment l'espérer de votre empereur? Il a des qualités sans

doute; mais il est faible, dominé par son entourage, et il sera mené

par M. de Stadion, qui lui-même le sera par son frère, dont tout

le monde connaît l'animosité et la violence. Il y aurait un moyen

certain d'amener l'alliance, sincère, complète, et que je payerais,

comme vous allez le voir, d'un prix bien beau, ce serait de faire

abdiquer l'empereur François, et de transporter la couronne sur la

tête de son frère, le grand-duc de Wurzbourg. Ce dernier est un

prince sage, éclairé, qui m'aime et que j'aime, qui n'a contre la

France aucun préjugé, et qui ne sera mené ni par les Stadion, ni

par les Anglais. Pour celui-là, savez-vous ce que je ferais? Je me

retirerais sur-le-champ, sans demander ni une province, ni un écu,

malgré tout ce que m'a coûté cette guerre, et peut-être ferais-je

mieux encore, peut-être rendrais-je le Tyrol, qui est si difficile

à maintenir dans les mains de la Bavière. Mais quelque belles que

fussent ces conditions, puis-je, moi, entamer une négociation de ce

genre, et exiger le détrônement d'un prince, et l'élévation d'un

autre? Je ne le puis pas.--Napoléon accompagnant ces paroles de son

regard interrogateur et perçant, M. de Bubna se hâta de lui répondre,

quoique avec l'embarras d'un fidèle sujet, que l'empereur François

était si dévoué à sa maison, que, s'il supposait une telle chose, il

abdiquerait à l'instant même, aimant mieux assurer l'intégrité de

l'empire à ses successeurs que la couronne sur sa propre tête.--Eh

bien! répondit Napoléon avec une incrédulité marquée, s'il en est

ainsi, je vous autorise à dire que je rends l'empire tout entier,

à l'instant même, avec quelque chose de plus, si votre maître, qui

souvent se prétend dégoûté du trône, veut le céder à son frère. Les

égards qu'on se doit entre souverains m'empêchent de rien proposer à

ce sujet, mais tenez-moi pour engagé, si la supposition que je fais

venait à se réaliser. Pourtant, ajouta Napoléon, je ne crois pas à

ce sacrifice. Dès lors, ne voulant pas séparer les trois royaumes

au prix d'une prolongation d'hostilités, ne pouvant pas m'assurer

l'alliance de l'Autriche par la transmission de la couronne au duc

de Wurzbourg, je suis forcé de rechercher quel est l'intérêt que

la France peut conserver dans cette négociation, et de le faire

triompher. Des territoires en Gallicie m'intéressent peu, en Bohême

pas davantage, en Autriche un peu plus, car il s'agit d'éloigner

votre frontière de la nôtre. Mais en Italie la France a un grand et

véritable intérêt, c'est de s'ouvrir une large route vers la Turquie

par le littoral de l'Adriatique. L'influence sur la Méditerranée

dépend de l'influence sur la Porte; je ne l'aurai, cette influence,

qu'en devenant le voisin de l'empire turc. En m'empêchant d'accabler

les Anglais toutes les fois que j'allais y réussir, en m'obligeant

à reporter mes ressources de l'Océan sur le continent, votre maître

m'a contraint à chercher la voie de terre au lieu de la voie de

mer, pour étendre mon influence jusqu'à Constantinople. Je ne songe

donc pas à mes alliés, mais à moi, à mon empire, quand je vous

demande des territoires en Illyrie. Cependant, poursuivit Napoléon,

rapprochons-nous les uns des autres pour en finir. Je vais consentir

à de nouveaux sacrifices en faveur de votre maître. Je n'avais

pas encore renoncé formellement à l'_uti-possidetis_, j'y renonce

pour n'en plus parler. J'avais réclamé trois cercles en Bohême, il

n'en sera plus question. J'avais exigé la Haute-Autriche jusqu'à

l'Ens, j'abandonne l'Ens et même la Traun: je restitue Lintz. Nous

chercherons une ligne qui, en vous rendant Lintz, ne vous place pas

sous les murs de Passau, comme vous y êtes aujourd'hui. En Italie je

renoncerai à une partie de la Carinthie, je conserverai Villach, je

vous restituerai Klagenfurth. Mais je garderai la Carniole, et la

droite de la Save jusqu'à la Bosnie. Je vous demandais 2,600 mille

sujets en Allemagne: je ne vous en demanderai plus que 1,600 mille.

Reste la Gallicie: là il me faut arrondir le grand-duché, faire

quelque chose pour mon allié l'empereur de Russie, et il me semble

que, vous comme nous, nous devons être faciles de ce côté, puisque

nous ne tenons guère à ces territoires. Si vous voulez revenir dans

deux jours, dit enfin Napoléon, nous en aurons terminé en quelques

heures, et je vous rendrai Vienne tout de suite, tandis que nos

diplomates, si nous les laissons faire à Altenbourg, n'en finiront

jamais, et nous amèneront encore à nous couper la gorge.--Après ce

long et amical entretien, dans lequel Napoléon poussa la familiarité

jusqu'à prendre et à tirer les moustaches de M. de Bubna[28], il fit

à celui-ci un superbe cadeau, et le renvoya séduit, reconnaissant,

et disposé à plaider à Dotis la cause de la paix, de la paix

immédiate, au prix de sacrifices plus grands que ceux auxquels on

était décidé d'abord.

[Note 27: Il existe aux archives impériales plus d'un compte rendu

de cet entretien, rapporté tant par Napoléon lui-même que par M. de

Bubna.]

[Note 28: Cette circonstance familière, qui ne serait pas digne de

l'histoire, si elle ne peignait le caractère de Napoléon et son

entretien mêlé de ruse, d'entraînement, de séduction, est rapportée

par M. de Bubna lui-même.]

[Note en marge: Retour de M. de Bubna à Dotis.]

Il fallait repasser par Altenbourg pour se rendre à Dotis. M. de

Bubna, qui par métier était du parti des militaires et non des

diplomates, raconta à Altenbourg la partie de son entretien qui

concernait les deux légations, et les railleries que Napoléon

s'était permises à l'égard de l'une et de l'autre, ce qui affligea

la légation autrichienne, et persuada davantage encore à Dotis

qu'il fallait se passer des diplomates, et continuer à se servir de

l'entremise des militaires.

[Note en marge: Rapport de M. de Bubna à l'empereur François.]

[Note en marge: Retour de M. de Bubna avec la demande d'une nouvelle

réduction des prétentions de la France.]

M. de Bubna s'attacha fort à rassurer l'empereur François sur les

intentions de Napoléon, sur son désir d'évacuer l'Autriche et Vienne

en particulier, dès que la paix serait signée. Il ne lui parla de

ce qui concernait un changement de règne qu'avec les ménagements

que comportait une telle proposition, et comme d'une offre peu

sérieuse, à laquelle il ne fallait pas attacher d'importance. Quant

aux nouvelles conditions obtenues de Napoléon, il ne lui fut pas

facile de les faire agréer, car la légation d'Altenbourg s'efforçait

de les montrer comme désastreuses, et d'ailleurs l'empereur

François, entretenu par ceux qui l'entouraient dans de continuelles

illusions, ne pouvait se figurer qu'il fallût, pour avoir la paix,

abandonner encore ses plus belles provinces, notamment les ports de

l'Adriatique, seul point par lequel le territoire autrichien touchât

à la mer. Ce prince s'était habitué à l'idée qu'avec Salzbourg, la

portion de la Gallicie détachée le plus récemment de la Pologne, il

pourrait solder les frais de la guerre, que tout au plus faudrait-il

y ajouter quelque argent: il s'était, disons-nous, tellement habitué

à l'idée que ce serait là le pire des sacrifices à subir, qu'il

ne pouvait apprécier beaucoup ce que lui apportait M. de Bubna.

Pourtant il devenait indispensable de prendre un parti, de céder ou

de combattre, et il fut résolu que M. de Bubna retournerait auprès

de Napoléon, avec une nouvelle lettre de l'empereur d'Autriche, pour

le remercier de ses dispositions pacifiques, mais lui dire que les

concessions qu'il avait faites étaient presque nulles, et lui en

demander d'autres, afin de rendre la paix possible.

[Note en marge: Irritation de Napoléon à la nouvelle arrivée de M. de

Bubna.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 34 段