Tout cela fut mandé à Napoléon dès les premiers jours de septembre.

Il en conçut une grande joie mêlée de beaucoup d'orgueil, car il

attribuait ce succès à son heureuse étoile. Ayant vu cette étoile

près de pâlir deux ou trois fois depuis les affaires d'Espagne,

il crut la voir en ce moment briller d'un nouvel éclat. «C'est,

écrivait-il, une suite du bonheur attaché aux circonstances

actuelles, que cette expédition, qui réduit à rien le plus grand

effort de l'Angleterre, et nous procure une armée de 80 mille

hommes, que nous n'aurions pas pu nous procurer autrement.»--Il

voulut que l'on continuât à organiser l'armée du Nord, à réunir cinq

légions de gardes nationales, sous cinq sénateurs, en réduisant leur

effectif à tout ce qui était jeune, vigoureux, disposé à servir; que

l'on achevât d'atteler l'artillerie, afin de chasser les Anglais

de Flessingue s'ils tentaient d'y rester, ou de se reporter vers

l'Allemagne si les hostilités reprenaient avec l'Autriche. Enfin

Napoléon, mécontent de nouveau du maréchal Bernadotte, de son

goût à se vanter après les opérations les plus simples, le voyant

avec défiance à la tête d'une armée composée d'anciens officiers

républicains et de gardes nationales, le fit remercier par le

ministre Clarke de ses services, et ordonna au maréchal Bessières de

prendre le commandement général de l'armée du Nord.

Tels avaient été cette année les efforts des Anglais pour disputer la

Péninsule à Napoléon, et détruire sur les côtes ses vastes armements

maritimes. Avec peu de soldats et un bon général, ils avaient en

Espagne tenu tête à des troupes admirables, faiblement commandées;

et en Flandre, avec des troupes excellentes privées de général, ils

n'avaient essuyé qu'un désastre devant les recrues qui remplissaient

Anvers. Mais sur l'un comme sur l'autre théâtre la fortune de

Napoléon l'emportait encore: sir Arthur Wellesley, poursuivi par la

masse des armées françaises, se retirait en Andalousie, mécontent

de ses alliés espagnols, et n'espérant presque plus rien de cette

guerre; lord Chatham rentrait en Angleterre couvert de confusion.

Napoléon pouvait donc arracher à l'Autriche abandonnée une paix

brillante, et sauver sa grandeur et la nôtre, s'il profitait des

leçons de la fortune, qui cette fois encore semblait l'avoir

maltraité un moment pour l'avertir plutôt que pour le détruire.

FIN DU LIVRE TRENTE-SIXIÈME.

LIVRE TRENTE-SEPTIÈME.

LE DIVORCE.

Marche des négociations d'Altenbourg. -- Napoléon aurait désiré

la séparation des trois couronnes de la maison d'Autriche, ou

leur translation sur la tête du duc de Wurzbourg. -- Ne voulant

pas faire encore une campagne pour atteindre ce but, il se

contente de nouvelles acquisitions de territoire en Italie, en

Bavière, en Pologne. -- Résistance de l'Autriche aux sacrifices

qu'on lui demande. -- Lenteurs calculées de M. de Metternich

et du général Nugent, plénipotentiaires autrichiens. -- Essai

d'une démarche directe auprès de Napoléon, par l'envoi de M.

de Bubna, porteur d'une lettre de l'empereur François. -- La

négociation d'Altenbourg est transportée à Vienne. -- Derniers

débats, et signature de la paix le 14 octobre 1809. -- Ruse

de Napoléon pour assurer la ratification du traité. -- Ses

ordres pour l'évacuation de l'Autriche, et pour l'envoi en

Espagne de toutes les forces que la paix rend disponibles. --

Tentative d'assassinat sur sa personne dans la cour du palais de

Schoenbrunn. -- Son retour en France. -- Affaires de l'Église

pendant les événements politiques et militaires de l'année

1809. -- Situation intolérable du Pape à Rome en présence des

troupes françaises. -- Napoléon pour la faire cesser rend le

décret du 17 mai, qui réunit les États du saint-siége à l'Empire

français. -- Bulle d'excommunication lancée en réponse à ce

décret. -- Arrestation du Pape et sa translation à Savone. --

État des esprits en France à la suite des événements militaires,

politiques et religieux de l'année. -- Profonde altération de

l'opinion publique. -- Arrivée de Napoléon à Fontainebleau. --

Son séjour dans cette résidence et sa nouvelle manière d'être.

-- Réunion à Paris de princes, parents ou alliés. -- Retour de

Napoléon à Paris. -- La résolution de divorcer mûrie dans sa

tête pendant les derniers événements. -- Confidence de cette

résolution à l'archichancelier Cambacérès et au ministre des

relations extérieures Champagny. -- Napoléon appelle à Paris le

prince Eugène, pour que celui-ci prépare sa mère au divorce,

et fait demander la main de la grande-duchesse Anne, soeur de

l'empereur Alexandre. -- Arrivée à Paris du prince Eugène.

-- Douleur et résignation de Joséphine. -- Formes adoptées

pour le divorce, et consommation de cet acte le 15 décembre.

-- Retraite de Joséphine à la Malmaison et de Napoléon à

Trianon. -- Accueil fait à Saint-Pétersbourg à la demande

de Napoléon. -- L'empereur Alexandre consent à accorder sa

soeur, mais veut rattacher cette union à un traité contre le

rétablissement éventuel de la Pologne. -- Lenteur calculée de

la Russie et impatience de Napoléon. -- Secrètes communications

par lesquelles on apprend le désir de l'Autriche de donner une

archiduchesse à Napoléon. -- Conseil des grands de l'Empire,

dans lequel est discuté le choix d'une nouvelle épouse. --

Fatigué des lenteurs de la Russie, Napoléon rompt avec elle, et

se décide brusquement à épouser une archiduchesse d'Autriche.

-- Il signe le même jour, par l'intermédiaire du prince de

Schwarzenberg, son contrat de mariage avec Marie-Louise, copié

sur le contrat de mariage de Marie-Antoinette. -- Le prince

Berthier envoyé à Vienne pour demander officiellement la main de

l'archiduchesse Marie-Louise. -- Accueil empressé qu'il reçoit

de la cour d'Autriche. -- Mariage célébré à Vienne le 11 mars.

-- Mariage célébré à Paris le 2 avril. -- Retour momentané de

l'opinion publique, et dernières illusions de la France sur la

durée du règne impérial.

[Note en marge: État florissant de l'armée d'Allemagne pendant les

négociations d'Altenbourg.]

Ce qui touchait le plus Napoléon dans l'affaire de Walcheren, c'était

l'influence de cette expédition sur les négociations d'Altenbourg.

Il avait employé le temps écoulé depuis l'armistice de Znaïm à

remettre son armée d'Allemagne dans l'état le plus florissant, de

façon à pouvoir accabler les Autrichiens si les conditions de la

paix proposée ne lui convenaient pas. Son armée campée à Krems,

Znaïm, Brünn, Vienne, Presbourg, Oedenbourg, Grätz, bien nourrie,

bien reposée, largement recrutée par l'arrivée et la dissolution

des demi-brigades, remontée en chevaux de cavalerie, pourvue d'une

nombreuse et superbe artillerie, était supérieure à ce qu'elle avait

été à aucune époque de la campagne. Napoléon avait formé sous le

général Junot, avec les garnisons laissées en Prusse, avec quelques

demi-brigades confiées au général Rivaud, avec les réserves réunies à

Augsbourg, avec les régiments provisoires de dragons, avec quelques

Wurtembergeois et Bavarois, une armée de 30 mille fantassins et

de 5 mille cavaliers, pour surveiller la Souabe, la Franconie, la

Saxe, et empêcher les courses soit du duc de Brunswick-Oels, soit du

général Kienmayer. Le maréchal Lefebvre avec les Bavarois bataillait

dans le Tyrol. Enfin restait la nouvelle armée d'Anvers, dont sans

doute il s'exagérait beaucoup le nombre et la valeur, mais qui n'en

était pas moins une force de plus, ajoutée à toutes celles qu'il

possédait déjà. Il était donc en mesure de traiter avantageusement,

avec une puissance qui, tout en faisant de son côté de grands efforts

pour réorganiser ses troupes, n'était pas en état de se relever.

Néanmoins, malgré les ressources immenses dont il disposait, Napoléon

voulait la paix, et la voulait sincèrement par des motifs excellents.

[Note en marge: Motifs de Napoléon pour faire aboutir à la paix les

négociations d'Altenbourg.]

[Note en marge: Pensée de Napoléon relativement aux conditions de la

paix.]

Au début de la guerre, se flattant d'accabler l'Autriche du premier

coup, oubliant trop la grandeur des moyens qu'elle avait préparés,

Napoléon avait été surpris de la résistance qu'il avait rencontrée,

et bien qu'il n'eût jamais été ébranlé dans sa confiance en lui-même,

il avait cru un peu moins à la facilité de renverser la maison de

Habsbourg. Ne songeant plus maintenant ou presque plus à la détruire,

la guerre était sans but pour lui, car ayant ôté à cette puissance

les États vénitiens et le Tyrol en 1805, il n'avait plus rien à en

détacher pour lui-même. Arracher encore à l'empereur d'Autriche deux

ou trois millions d'habitants pour renforcer le duché de Varsovie

vers la Gallicie, la Saxe vers la Bohême, la Bavière vers la

Haute-Autriche, l'Italie vers la Carniole, n'était pas un intérêt qui

valût une nouvelle campagne, quelque brillante qu'elle pût être. Ce

qui eût tout à fait rempli ses désirs, c'eût été de séparer les trois

couronnes d'Autriche, de Bohême et de Hongrie, de les disperser sur

des têtes autrichiennes ou allemandes, d'abaisser ainsi pour jamais

l'ancienne maison d'Autriche, ou bien de faire abdiquer l'empereur

François, ennemi irréconciliable, pour le remplacer par son frère

le duc de Wurzbourg, successivement souverain de la Toscane, de

Salzbourg, de Wurzbourg, prince doux et éclairé, autrefois ami

du général de l'armée d'Italie, et aujourd'hui encore ami de

l'Empereur des Français. Dans ce cas Napoléon n'aurait pas exigé un

seul sacrifice de territoire, tant son orgueil eût été satisfait

de détrôner un empereur qui lui avait manqué de parole, tant sa

politique eût été rassurée en voyant le trône de l'Autriche occupé

par un prince sur l'attachement duquel il comptait. Mais séparer les

trois couronnes, c'était détruire la maison d'Autriche, et pour cela

il fallait encore deux ou trois batailles accablantes, que Napoléon

avait grande chance de gagner, mais qui peut-être provoqueraient

de l'Europe désespérée, de la Russie alarmée et dégoûtée de notre

alliance, un soulèvement général. Quant au changement de prince,

il n'était pas facile d'amener l'empereur François à céder sa

place au duc de Wurzbourg, quoiqu'on le dît dégoûté de régner.

Il n'était pas séant d'ailleurs de faire une telle proposition.

Il aurait fallu que l'idée en vînt aux Autrichiens eux-mêmes,

par l'espérance de s'épargner des sacrifices de territoire. Ainsi

le second plan ne présentait pas beaucoup plus de chances que le

premier. Affaiblir l'Autriche en Gallicie au profit du grand-duché

de Varsovie, en Bohême au profit de la Saxe, en haute Autriche au

profit de la Bavière, en Carinthie, en Carniole pour se faire une

large continuité de territoire de l'Italie à la Dalmatie, et s'ouvrir

une route de terre vers l'empire turc, était en ce moment le seul

projet praticable. Napoléon résolut donc de demander le plus possible

sous ces divers rapports, de demander même plus qu'il ne prétendait

obtenir, afin de se faire payer en argent la portion de ses demandes

dont il se départirait à la fin de la négociation. S'il trouvait la

cour de Vienne trop récalcitrante, trop fière, trop remplie encore

du sentiment de ses forces, alors il se déciderait à lui porter un

dernier coup, et à reprendre ses projets primitifs de destruction,

quoi que pût en penser l'Europe tout entière, la Russie comprise.

À l'égard de cette dernière puissance Napoléon entendait continuer

à se montrer amical, à tenir la conduite d'un allié, mais sans lui

laisser ignorer qu'il s'était aperçu de la tiédeur de son zèle

pendant la dernière guerre, et qu'il ne faisait plus fond sur elle

pour les cas difficiles. Certain d'ailleurs qu'elle n'était pas

disposée à recommencer la guerre avec la France, croyant qu'elle

ne s'y exposerait point pour améliorer le sort de l'Autriche, il

ne voulait la braver que jusqu'où il le faudrait pour affaiblir

suffisamment l'Autriche, et priver à jamais l'Angleterre de cette

alliée. Néanmoins, comme il était toujours prêt aux résolutions

extrêmes, il était déterminé, si les difficultés des négociations

l'amenaient à une dernière lutte avec l'Autriche, à tout risquer

avec tout le monde, afin de clore au plus tôt cette longue carrière

d'hostilités, que lui avait value l'étendue gigantesque de son

ambition. En conséquence, après avoir gardé un silence long, et même

dédaigneux avec Alexandre, il lui écrivit pour lui faire part de ses

succès, lui annoncer l'ouverture des négociations avec l'Autriche, et

l'inviter à envoyer à Altenbourg un plénipotentiaire qui fût muni de

ses instructions relativement aux conditions de la paix. N'indiquant

du reste aucune des conditions de cette paix, il demanda que ce fût

un négociateur ami de l'alliance, de cette alliance qui avait déjà

procuré la Finlande à la Russie, et qui lui promettait la Moldavie

et la Valachie. Qu'Alexandre accédât ou non à cette proposition,

qu'il envoyât ou non un négociateur à Altenbourg, Napoléon y voyait

autant d'avantages que d'inconvénients. Un négociateur russe pouvait

compliquer la négociation; mais aussi, forcé de marcher avec les

Français, il engagerait encore une fois sa cour contre l'Autriche, si

les hostilités devaient recommencer.

Telles étaient donc les dispositions de Napoléon lorsque s'ouvrirent

les conférences pour la paix: il avait, comme nous venons de le dire,

avec le désir d'en finir, l'intention de demander beaucoup plus qu'il

ne voulait, afin de se faire payer la différence en contributions de

guerre, ce qui était assez juste, les frais de cette campagne ayant

été énormes.

[Note en marge: Première réunion des plénipotentiaires à Altenbourg.]

[Note en marge: M. de Champagny chargé de proposer l'_uti-possidetis_

comme base de négociation.]

En conséquence, M. de Champagny partit pour Altenbourg, petite ville

placée entre Raab et Comorn, à quelques lieues du château de Dotis,

où l'empereur François s'était retiré après la bataille de Wagram.

M. de Champagny avait mission de poser pour base de négociation

l'_uti-possidetis_, c'est-à-dire l'abandon à la France du territoire

que nos armées occupaient, en laissant le choix à l'Autriche de

reprendre dans ce que nous occupions ce qui serait à sa convenance,

pour le remplacer par des concessions équivalentes. Ainsi nous

avions Vienne, Brünn: il était bien évident que nous ne pouvions

garder ces points; mais dans le système de l'_uti-possidetis_,

l'Autriche céderait en Bohême, en Gallicie, en Illyrie, autant de

territoire et de population qu'on lui en restituerait au centre de

la monarchie. Tout en lui offrant cette facilité dans la répartition

des sacrifices, on lui demandait près de neuf millions d'habitants,

c'est-à-dire plus du tiers de ses États, ce qui équivalait à la

détruire. Mais ce n'était là qu'un premier mot pour entamer les

pourparlers.

[Note en marge: MM. de Metternich et de Nugent chargés de représenter

l'Autriche à Altenbourg.]

Les négociations s'ouvrirent au moment où l'on commençait à savoir

en Autriche que l'expédition de Walcheren aurait peu de succès;

et naturellement elles languirent jusqu'au jour où l'on sut

définitivement que cette expédition n'aurait d'autre résultat que

de faire perdre à l'Angleterre quelques mille hommes et beaucoup de

millions, et de procurer à Napoléon une armée de plus. L'empereur

François, amené par la perte de la bataille de Wagram, par le

danger de son armée à Znaïm, par la démoralisation de tous les

chefs militaires, amené malgré lui à traiter, avait chargé M. de

Metternich, son ambassadeur à Paris, de négocier avec M. de Champagny

en profitant de relations déjà établies. M. de Metternich devait

remplacer dans la direction des affaires M. de Stadion, qui s'était

constitué le représentant de la politique de guerre, moins par sa

propre impulsion que par celle de son frère, prêtre passionné et

fougueux, et qui avait senti après la bataille de Wagram la nécessité

de donner sa démission, pour céder la place aux partisans de la

politique de paix. Toutefois M. de Metternich n'avait consenti

à devenir le successeur de M. de Stadion que lorsque les deux

puissances auraient formellement opté entre la paix et la guerre, par

la conclusion d'un traité définitif. Jusque-là, M. de Stadion avait

dû rester avec l'armée aux environs d'Olmutz, et gérer les affaires

par intérim. L'Empereur était venu en Hongrie, à la résidence de

Dotis, et M. de Metternich, dont la paix devait être le triomphe et

assurer l'entrée au cabinet, avait accepté la mission de négocier à

Altenbourg. On lui avait adjoint M. de Nugent, chef d'état-major de

l'armée autrichienne, pour tous les détails militaires, et pour la

discussion des points relatifs au tracé des frontières. Du reste,

tandis qu'on négociait, on tâchait aussi, comme le faisait Napoléon

lui-même, d'exciter le zèle des provinces demeurées à la monarchie,

de recruter l'armée, et de reconstruire son matériel.

Les premiers pourparlers eurent lieu à la fin d'août, plus d'un

mois après le combat de Znaïm et la signature de l'armistice, tant

il avait fallu de temps pour réunir les plénipotentiaires, et leur

tracer leurs instructions. On avait facilement consenti à cette

prolongation de l'armistice qui n'aurait dû avoir qu'un mois de

durée, car personne n'était pressé, Napoléon parce qu'il vivait

aux dépens de l'Autriche, et qu'il avait ses renforts à recevoir,

et l'Autriche parce que, bien qu'elle payât les frais de notre

séjour, elle voulait refaire ses forces, et connaître le résultat

de l'expédition de Walcheren. En attendant elle voulait surtout que

les négociateurs français s'expliquassent sur l'étendue véritable de

leurs prétentions.

[Note en marge: Attitude des trois négociateurs au début des

conférences.]

[Note en marge: Deux systèmes de paix suivant M. de Metternich.]

Dès l'abord M. de Champagny se montra doux et calme, comme il avait

coutume d'être, mais fier du souverain qu'il représentait; M. de

Nugent, sombre, cassant, blessé, comme il devait être dans son

orgueil de militaire; M. de Metternich, froid, fin sous des formes

dogmatiques, longuement raisonneur, cherchant, comme il convenait à

son rôle, à réparer les écarts du collègue qu'on lui avait donné[26].

Après quelque temps un commencement de confiance succéda à la gêne

des premiers jours. M. de Nugent devint moins amer, M. de Metternich

moins formaliste, et M. de Champagny, qui changeait peu, resta comme

il était, c'est-à-dire absolu, non par l'effet de son caractère,

mais par celui de ses instructions. M. de Metternich dit qu'il y

avait deux manières de concevoir la paix, l'une large, généreuse,

féconde en résultats, consistant à rendre à l'Autriche toutes les

provinces qu'on venait de lui enlever, à la laisser telle qu'elle

était avant les hostilités, qu'alors touchée d'un tel procédé, elle

ouvrirait les bras à qui les lui aurait ouverts, deviendrait pour la

France une alliée beaucoup plus sûre que la Russie, parce qu'elle

n'était pas aussi changeante, et une alliée au moins aussi puissante,

ainsi qu'on avait pu s'en apercevoir dans les dernières batailles;

qu'un pareil résultat valait mieux qu'une nouvelle dislocation de

son territoire, qui profiterait à des alliés ingrats, impuissants,

insatiables, tels que la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, poussant à

la guerre pour s'enrichir, et ne valant pas ce qu'ils coûtaient. M.

de Metternich dit qu'il y avait cette manière de concevoir la paix,

et puis une autre, étroite, difficile, peu sûre, cruelle pour celui

auquel on arracherait de nouveaux sacrifices, peu profitable à celui

qui les obtiendrait; après laquelle on serait un peu plus mécontent

les uns des autres, et résigné à la paix tant qu'on ne pourrait pas

recommencer la guerre; que cette manière de traiter, consistant en

supputations de territoires, était un vrai marché; que si c'était

celle-là qu'on préférait, comme il le craignait fort, on devait dire

ce qu'on voulait, et parler les premiers, car enfin ce n'était pas à

l'Autriche à se dépouiller elle-même.

[Note 26: Je n'ai pas besoin de répéter encore qu'aimant uniquement

la vérité, et non les peintures de fantaisie, je prends dans les

correspondances intimes de Napoléon, de MM. de Champagny, Maret, de

Caulaincourt, le récit exact de cette curieuse négociation.]

[Note en marge: Idées opposées par M. de Champagny à celles de M. de

Metternich.]

M. de Champagny répondit à cette façon d'entrer en matière, que le

premier système de paix avait été essayé, essayé après Austerlitz,

mais en vain et sans profit, qu'à cette époque Napoléon, vainqueur

des armées autrichiennes et russes, avait reçu l'empereur d'Autriche

à son bivouac, et sur la parole qu'on ne lui ferait plus la guerre,

avait restitué toute la monarchie autrichienne, sauf de légers

démembrements; qu'après avoir conservé un empire qu'il aurait pu

détruire, il avait dû compter sur une paix durable, et que cependant

à peine engagé contre les Anglais en Espagne, il avait vu toutes

les promesses oubliées, la guerre reprise sans aucun souvenir de la

parole donnée; qu'après une semblable expérience, il n'était plus

permis d'être généreux, et qu'il fallait que la guerre coûtât à ceux

qui la commençaient si facilement, et avec si peu de scrupule.

[Note en marge: Première énonciation par M. de Champagny de la

condition de l'_uti-possidetis_.]

[Note en marge: Effet produit sur les négociateurs autrichiens.]

M. de Metternich répliqua par les mille griefs qu'il était si facile

de puiser dans l'ambition de Napoléon. Il objecta, et avec raison, la

destruction de la maison d'Espagne, l'effroi causé dans toutes les

cours par cette entreprise audacieuse, et, tandis qu'on aurait dû les

rassurer, l'établissement d'une intimité profonde avec la Russie,

intimité qui faisait craindre les plus redoutables projets contre

la sûreté de tous les États, enfin le refus d'admettre l'Autriche,

sinon dans cette intimité, du moins dans la connaissance de ce que la

Russie et la France préparaient au monde. Après la longue énumération

de tous ces griefs, qui prit plus d'une conférence officielle, et

plus d'un entretien particulier, il fallut en venir à articuler une

prétention, les Autrichiens persistant à soutenir que les Français,

qui demandaient des sacrifices, devaient parler les premiers. M. de

Champagny, quoiqu'il sentît l'énormité de ce qu'il allait énoncer,

mais obéissant à son maître, présenta la base de l'_uti-possidetis_,

d'après laquelle chacun garde ce qu'il a, sauf échange de certaines

portions de territoire contre d'autres. M. de Metternich répondit

que si c'était sérieusement qu'on faisait une telle proposition, il

fallait se préparer à se battre, et à se battre avec fureur, car

c'étaient neuf millions d'habitants qu'on demandait, c'est-à-dire le

tiers au moins de la monarchie, c'est-à-dire sa destruction, et que

dès lors on n'avait plus à traiter ensemble.

Après ce premier mot, on se tut pour quelques jours. Une précaution

de Napoléon ajouta une nouvelle froideur à la négociation. De peur

qu'à l'occasion de la Gallicie et de l'agrandissement du duché de

Varsovie on ne lui prêtât ce qu'il ne dirait pas, et qu'on ne lui

attribuât le projet de rétablir la Pologne, afin de le brouiller avec

la Russie, il voulut qu'on tînt un procès-verbal des conférences.

La précaution n'était pas sans utilité, mais elle allait rendre la

négociation interminable.--Nous ne sommes plus des négociateurs, nous

sommes de pures machines, fit observer M. de Metternich. La paix est

impossible, répétait-il sans cesse, et là-dessus, se montrant triste

et découragé, il avoua à M. de Champagny qu'il considérait cette

négociation comme illusoire, car elle ressemblait à toutes celles que

la France avait entamées avec l'Angleterre, et qu'au fond il croyait

l'empereur Napoléon résolu à continuer la guerre.--M. de Champagny,

qui savait le contraire, répondit qu'il n'en était rien, que Napoléon

désirait la paix, avec les avantages qu'il avait droit d'attendre des

résultats de la guerre.--Mais alors, répliquait M. de Metternich,

pourquoi un principe de négociation inacceptable? pourquoi ces

formalités interminables et qui tuent toute confiance?--

[Note en marge: Premier abandon des prétentions absolues de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 17 / 34 段