Il en conçut une grande joie mêlée de beaucoup d'orgueil, car il
attribuait ce succès à son heureuse étoile. Ayant vu cette étoile
près de pâlir deux ou trois fois depuis les affaires d'Espagne,
il crut la voir en ce moment briller d'un nouvel éclat. «C'est,
écrivait-il, une suite du bonheur attaché aux circonstances
actuelles, que cette expédition, qui réduit à rien le plus grand
effort de l'Angleterre, et nous procure une armée de 80 mille
hommes, que nous n'aurions pas pu nous procurer autrement.»--Il
voulut que l'on continuât à organiser l'armée du Nord, à réunir cinq
légions de gardes nationales, sous cinq sénateurs, en réduisant leur
effectif à tout ce qui était jeune, vigoureux, disposé à servir; que
l'on achevât d'atteler l'artillerie, afin de chasser les Anglais
de Flessingue s'ils tentaient d'y rester, ou de se reporter vers
l'Allemagne si les hostilités reprenaient avec l'Autriche. Enfin
Napoléon, mécontent de nouveau du maréchal Bernadotte, de son
goût à se vanter après les opérations les plus simples, le voyant
avec défiance à la tête d'une armée composée d'anciens officiers
républicains et de gardes nationales, le fit remercier par le
ministre Clarke de ses services, et ordonna au maréchal Bessières de
prendre le commandement général de l'armée du Nord.
Tels avaient été cette année les efforts des Anglais pour disputer la
Péninsule à Napoléon, et détruire sur les côtes ses vastes armements
maritimes. Avec peu de soldats et un bon général, ils avaient en
Espagne tenu tête à des troupes admirables, faiblement commandées;
et en Flandre, avec des troupes excellentes privées de général, ils
n'avaient essuyé qu'un désastre devant les recrues qui remplissaient
Anvers. Mais sur l'un comme sur l'autre théâtre la fortune de
Napoléon l'emportait encore: sir Arthur Wellesley, poursuivi par la
masse des armées françaises, se retirait en Andalousie, mécontent
de ses alliés espagnols, et n'espérant presque plus rien de cette
guerre; lord Chatham rentrait en Angleterre couvert de confusion.
Napoléon pouvait donc arracher à l'Autriche abandonnée une paix
brillante, et sauver sa grandeur et la nôtre, s'il profitait des
leçons de la fortune, qui cette fois encore semblait l'avoir
maltraité un moment pour l'avertir plutôt que pour le détruire.
FIN DU LIVRE TRENTE-SIXIÈME.
LIVRE TRENTE-SEPTIÈME.
LE DIVORCE.
Marche des négociations d'Altenbourg. -- Napoléon aurait désiré
la séparation des trois couronnes de la maison d'Autriche, ou
leur translation sur la tête du duc de Wurzbourg. -- Ne voulant
pas faire encore une campagne pour atteindre ce but, il se
contente de nouvelles acquisitions de territoire en Italie, en
Bavière, en Pologne. -- Résistance de l'Autriche aux sacrifices
qu'on lui demande. -- Lenteurs calculées de M. de Metternich
et du général Nugent, plénipotentiaires autrichiens. -- Essai
d'une démarche directe auprès de Napoléon, par l'envoi de M.
de Bubna, porteur d'une lettre de l'empereur François. -- La
négociation d'Altenbourg est transportée à Vienne. -- Derniers
débats, et signature de la paix le 14 octobre 1809. -- Ruse
de Napoléon pour assurer la ratification du traité. -- Ses
ordres pour l'évacuation de l'Autriche, et pour l'envoi en
Espagne de toutes les forces que la paix rend disponibles. --
Tentative d'assassinat sur sa personne dans la cour du palais de
Schoenbrunn. -- Son retour en France. -- Affaires de l'Église
pendant les événements politiques et militaires de l'année
1809. -- Situation intolérable du Pape à Rome en présence des
troupes françaises. -- Napoléon pour la faire cesser rend le
décret du 17 mai, qui réunit les États du saint-siége à l'Empire
français. -- Bulle d'excommunication lancée en réponse à ce
décret. -- Arrestation du Pape et sa translation à Savone. --
État des esprits en France à la suite des événements militaires,
politiques et religieux de l'année. -- Profonde altération de
l'opinion publique. -- Arrivée de Napoléon à Fontainebleau. --
Son séjour dans cette résidence et sa nouvelle manière d'être.
-- Réunion à Paris de princes, parents ou alliés. -- Retour de
Napoléon à Paris. -- La résolution de divorcer mûrie dans sa
tête pendant les derniers événements. -- Confidence de cette
résolution à l'archichancelier Cambacérès et au ministre des
relations extérieures Champagny. -- Napoléon appelle à Paris le
prince Eugène, pour que celui-ci prépare sa mère au divorce,
et fait demander la main de la grande-duchesse Anne, soeur de
l'empereur Alexandre. -- Arrivée à Paris du prince Eugène.
-- Douleur et résignation de Joséphine. -- Formes adoptées
pour le divorce, et consommation de cet acte le 15 décembre.
-- Retraite de Joséphine à la Malmaison et de Napoléon à
Trianon. -- Accueil fait à Saint-Pétersbourg à la demande
de Napoléon. -- L'empereur Alexandre consent à accorder sa
soeur, mais veut rattacher cette union à un traité contre le
rétablissement éventuel de la Pologne. -- Lenteur calculée de
la Russie et impatience de Napoléon. -- Secrètes communications
par lesquelles on apprend le désir de l'Autriche de donner une
archiduchesse à Napoléon. -- Conseil des grands de l'Empire,
dans lequel est discuté le choix d'une nouvelle épouse. --
Fatigué des lenteurs de la Russie, Napoléon rompt avec elle, et
se décide brusquement à épouser une archiduchesse d'Autriche.
-- Il signe le même jour, par l'intermédiaire du prince de
Schwarzenberg, son contrat de mariage avec Marie-Louise, copié
sur le contrat de mariage de Marie-Antoinette. -- Le prince
Berthier envoyé à Vienne pour demander officiellement la main de
l'archiduchesse Marie-Louise. -- Accueil empressé qu'il reçoit
de la cour d'Autriche. -- Mariage célébré à Vienne le 11 mars.
-- Mariage célébré à Paris le 2 avril. -- Retour momentané de
l'opinion publique, et dernières illusions de la France sur la
durée du règne impérial.
[Note en marge: État florissant de l'armée d'Allemagne pendant les
négociations d'Altenbourg.]
Ce qui touchait le plus Napoléon dans l'affaire de Walcheren, c'était
l'influence de cette expédition sur les négociations d'Altenbourg.
Il avait employé le temps écoulé depuis l'armistice de Znaïm à
remettre son armée d'Allemagne dans l'état le plus florissant, de
façon à pouvoir accabler les Autrichiens si les conditions de la
paix proposée ne lui convenaient pas. Son armée campée à Krems,
Znaïm, Brünn, Vienne, Presbourg, Oedenbourg, Grätz, bien nourrie,
bien reposée, largement recrutée par l'arrivée et la dissolution
des demi-brigades, remontée en chevaux de cavalerie, pourvue d'une
nombreuse et superbe artillerie, était supérieure à ce qu'elle avait
été à aucune époque de la campagne. Napoléon avait formé sous le
général Junot, avec les garnisons laissées en Prusse, avec quelques
demi-brigades confiées au général Rivaud, avec les réserves réunies à
Augsbourg, avec les régiments provisoires de dragons, avec quelques
Wurtembergeois et Bavarois, une armée de 30 mille fantassins et
de 5 mille cavaliers, pour surveiller la Souabe, la Franconie, la
Saxe, et empêcher les courses soit du duc de Brunswick-Oels, soit du
général Kienmayer. Le maréchal Lefebvre avec les Bavarois bataillait
dans le Tyrol. Enfin restait la nouvelle armée d'Anvers, dont sans
doute il s'exagérait beaucoup le nombre et la valeur, mais qui n'en
était pas moins une force de plus, ajoutée à toutes celles qu'il
possédait déjà. Il était donc en mesure de traiter avantageusement,
avec une puissance qui, tout en faisant de son côté de grands efforts
pour réorganiser ses troupes, n'était pas en état de se relever.
Néanmoins, malgré les ressources immenses dont il disposait, Napoléon
voulait la paix, et la voulait sincèrement par des motifs excellents.
[Note en marge: Motifs de Napoléon pour faire aboutir à la paix les
négociations d'Altenbourg.]
[Note en marge: Pensée de Napoléon relativement aux conditions de la
paix.]
Au début de la guerre, se flattant d'accabler l'Autriche du premier
coup, oubliant trop la grandeur des moyens qu'elle avait préparés,
Napoléon avait été surpris de la résistance qu'il avait rencontrée,
et bien qu'il n'eût jamais été ébranlé dans sa confiance en lui-même,
il avait cru un peu moins à la facilité de renverser la maison de
Habsbourg. Ne songeant plus maintenant ou presque plus à la détruire,
la guerre était sans but pour lui, car ayant ôté à cette puissance
les États vénitiens et le Tyrol en 1805, il n'avait plus rien à en
détacher pour lui-même. Arracher encore à l'empereur d'Autriche deux
ou trois millions d'habitants pour renforcer le duché de Varsovie
vers la Gallicie, la Saxe vers la Bohême, la Bavière vers la
Haute-Autriche, l'Italie vers la Carniole, n'était pas un intérêt qui
valût une nouvelle campagne, quelque brillante qu'elle pût être. Ce
qui eût tout à fait rempli ses désirs, c'eût été de séparer les trois
couronnes d'Autriche, de Bohême et de Hongrie, de les disperser sur
des têtes autrichiennes ou allemandes, d'abaisser ainsi pour jamais
l'ancienne maison d'Autriche, ou bien de faire abdiquer l'empereur
François, ennemi irréconciliable, pour le remplacer par son frère
le duc de Wurzbourg, successivement souverain de la Toscane, de
Salzbourg, de Wurzbourg, prince doux et éclairé, autrefois ami
du général de l'armée d'Italie, et aujourd'hui encore ami de
l'Empereur des Français. Dans ce cas Napoléon n'aurait pas exigé un
seul sacrifice de territoire, tant son orgueil eût été satisfait
de détrôner un empereur qui lui avait manqué de parole, tant sa
politique eût été rassurée en voyant le trône de l'Autriche occupé
par un prince sur l'attachement duquel il comptait. Mais séparer les
trois couronnes, c'était détruire la maison d'Autriche, et pour cela
il fallait encore deux ou trois batailles accablantes, que Napoléon
avait grande chance de gagner, mais qui peut-être provoqueraient
de l'Europe désespérée, de la Russie alarmée et dégoûtée de notre
alliance, un soulèvement général. Quant au changement de prince,
il n'était pas facile d'amener l'empereur François à céder sa
place au duc de Wurzbourg, quoiqu'on le dît dégoûté de régner.
Il n'était pas séant d'ailleurs de faire une telle proposition.
Il aurait fallu que l'idée en vînt aux Autrichiens eux-mêmes,
par l'espérance de s'épargner des sacrifices de territoire. Ainsi
le second plan ne présentait pas beaucoup plus de chances que le
premier. Affaiblir l'Autriche en Gallicie au profit du grand-duché
de Varsovie, en Bohême au profit de la Saxe, en haute Autriche au
profit de la Bavière, en Carinthie, en Carniole pour se faire une
large continuité de territoire de l'Italie à la Dalmatie, et s'ouvrir
une route de terre vers l'empire turc, était en ce moment le seul
projet praticable. Napoléon résolut donc de demander le plus possible
sous ces divers rapports, de demander même plus qu'il ne prétendait
obtenir, afin de se faire payer en argent la portion de ses demandes
dont il se départirait à la fin de la négociation. S'il trouvait la
cour de Vienne trop récalcitrante, trop fière, trop remplie encore
du sentiment de ses forces, alors il se déciderait à lui porter un
dernier coup, et à reprendre ses projets primitifs de destruction,
quoi que pût en penser l'Europe tout entière, la Russie comprise.
À l'égard de cette dernière puissance Napoléon entendait continuer
à se montrer amical, à tenir la conduite d'un allié, mais sans lui
laisser ignorer qu'il s'était aperçu de la tiédeur de son zèle
pendant la dernière guerre, et qu'il ne faisait plus fond sur elle
pour les cas difficiles. Certain d'ailleurs qu'elle n'était pas
disposée à recommencer la guerre avec la France, croyant qu'elle
ne s'y exposerait point pour améliorer le sort de l'Autriche, il
ne voulait la braver que jusqu'où il le faudrait pour affaiblir
suffisamment l'Autriche, et priver à jamais l'Angleterre de cette
alliée. Néanmoins, comme il était toujours prêt aux résolutions
extrêmes, il était déterminé, si les difficultés des négociations
l'amenaient à une dernière lutte avec l'Autriche, à tout risquer
avec tout le monde, afin de clore au plus tôt cette longue carrière
d'hostilités, que lui avait value l'étendue gigantesque de son
ambition. En conséquence, après avoir gardé un silence long, et même
dédaigneux avec Alexandre, il lui écrivit pour lui faire part de ses
succès, lui annoncer l'ouverture des négociations avec l'Autriche, et
l'inviter à envoyer à Altenbourg un plénipotentiaire qui fût muni de
ses instructions relativement aux conditions de la paix. N'indiquant
du reste aucune des conditions de cette paix, il demanda que ce fût
un négociateur ami de l'alliance, de cette alliance qui avait déjà
procuré la Finlande à la Russie, et qui lui promettait la Moldavie
et la Valachie. Qu'Alexandre accédât ou non à cette proposition,
qu'il envoyât ou non un négociateur à Altenbourg, Napoléon y voyait
autant d'avantages que d'inconvénients. Un négociateur russe pouvait
compliquer la négociation; mais aussi, forcé de marcher avec les
Français, il engagerait encore une fois sa cour contre l'Autriche, si
les hostilités devaient recommencer.
Telles étaient donc les dispositions de Napoléon lorsque s'ouvrirent
les conférences pour la paix: il avait, comme nous venons de le dire,
avec le désir d'en finir, l'intention de demander beaucoup plus qu'il
ne voulait, afin de se faire payer la différence en contributions de
guerre, ce qui était assez juste, les frais de cette campagne ayant
été énormes.
[Note en marge: Première réunion des plénipotentiaires à Altenbourg.]
[Note en marge: M. de Champagny chargé de proposer l'_uti-possidetis_
comme base de négociation.]
En conséquence, M. de Champagny partit pour Altenbourg, petite ville
placée entre Raab et Comorn, à quelques lieues du château de Dotis,
où l'empereur François s'était retiré après la bataille de Wagram.
M. de Champagny avait mission de poser pour base de négociation
l'_uti-possidetis_, c'est-à-dire l'abandon à la France du territoire
que nos armées occupaient, en laissant le choix à l'Autriche de
reprendre dans ce que nous occupions ce qui serait à sa convenance,
pour le remplacer par des concessions équivalentes. Ainsi nous
avions Vienne, Brünn: il était bien évident que nous ne pouvions
garder ces points; mais dans le système de l'_uti-possidetis_,
l'Autriche céderait en Bohême, en Gallicie, en Illyrie, autant de
territoire et de population qu'on lui en restituerait au centre de
la monarchie. Tout en lui offrant cette facilité dans la répartition
des sacrifices, on lui demandait près de neuf millions d'habitants,
c'est-à-dire plus du tiers de ses États, ce qui équivalait à la
détruire. Mais ce n'était là qu'un premier mot pour entamer les
pourparlers.
[Note en marge: MM. de Metternich et de Nugent chargés de représenter
l'Autriche à Altenbourg.]
Les négociations s'ouvrirent au moment où l'on commençait à savoir
en Autriche que l'expédition de Walcheren aurait peu de succès;
et naturellement elles languirent jusqu'au jour où l'on sut
définitivement que cette expédition n'aurait d'autre résultat que
de faire perdre à l'Angleterre quelques mille hommes et beaucoup de
millions, et de procurer à Napoléon une armée de plus. L'empereur
François, amené par la perte de la bataille de Wagram, par le
danger de son armée à Znaïm, par la démoralisation de tous les
chefs militaires, amené malgré lui à traiter, avait chargé M. de
Metternich, son ambassadeur à Paris, de négocier avec M. de Champagny
en profitant de relations déjà établies. M. de Metternich devait
remplacer dans la direction des affaires M. de Stadion, qui s'était
constitué le représentant de la politique de guerre, moins par sa
propre impulsion que par celle de son frère, prêtre passionné et
fougueux, et qui avait senti après la bataille de Wagram la nécessité
de donner sa démission, pour céder la place aux partisans de la
politique de paix. Toutefois M. de Metternich n'avait consenti
à devenir le successeur de M. de Stadion que lorsque les deux
puissances auraient formellement opté entre la paix et la guerre, par
la conclusion d'un traité définitif. Jusque-là, M. de Stadion avait
dû rester avec l'armée aux environs d'Olmutz, et gérer les affaires
par intérim. L'Empereur était venu en Hongrie, à la résidence de
Dotis, et M. de Metternich, dont la paix devait être le triomphe et
assurer l'entrée au cabinet, avait accepté la mission de négocier à
Altenbourg. On lui avait adjoint M. de Nugent, chef d'état-major de
l'armée autrichienne, pour tous les détails militaires, et pour la
discussion des points relatifs au tracé des frontières. Du reste,
tandis qu'on négociait, on tâchait aussi, comme le faisait Napoléon
lui-même, d'exciter le zèle des provinces demeurées à la monarchie,
de recruter l'armée, et de reconstruire son matériel.
Les premiers pourparlers eurent lieu à la fin d'août, plus d'un
mois après le combat de Znaïm et la signature de l'armistice, tant
il avait fallu de temps pour réunir les plénipotentiaires, et leur
tracer leurs instructions. On avait facilement consenti à cette
prolongation de l'armistice qui n'aurait dû avoir qu'un mois de
durée, car personne n'était pressé, Napoléon parce qu'il vivait
aux dépens de l'Autriche, et qu'il avait ses renforts à recevoir,
et l'Autriche parce que, bien qu'elle payât les frais de notre
séjour, elle voulait refaire ses forces, et connaître le résultat
de l'expédition de Walcheren. En attendant elle voulait surtout que
les négociateurs français s'expliquassent sur l'étendue véritable de
leurs prétentions.
[Note en marge: Attitude des trois négociateurs au début des
conférences.]
[Note en marge: Deux systèmes de paix suivant M. de Metternich.]
Dès l'abord M. de Champagny se montra doux et calme, comme il avait
coutume d'être, mais fier du souverain qu'il représentait; M. de
Nugent, sombre, cassant, blessé, comme il devait être dans son
orgueil de militaire; M. de Metternich, froid, fin sous des formes
dogmatiques, longuement raisonneur, cherchant, comme il convenait à
son rôle, à réparer les écarts du collègue qu'on lui avait donné[26].
Après quelque temps un commencement de confiance succéda à la gêne
des premiers jours. M. de Nugent devint moins amer, M. de Metternich
moins formaliste, et M. de Champagny, qui changeait peu, resta comme
il était, c'est-à-dire absolu, non par l'effet de son caractère,
mais par celui de ses instructions. M. de Metternich dit qu'il y
avait deux manières de concevoir la paix, l'une large, généreuse,
féconde en résultats, consistant à rendre à l'Autriche toutes les
provinces qu'on venait de lui enlever, à la laisser telle qu'elle
était avant les hostilités, qu'alors touchée d'un tel procédé, elle
ouvrirait les bras à qui les lui aurait ouverts, deviendrait pour la
France une alliée beaucoup plus sûre que la Russie, parce qu'elle
n'était pas aussi changeante, et une alliée au moins aussi puissante,
ainsi qu'on avait pu s'en apercevoir dans les dernières batailles;
qu'un pareil résultat valait mieux qu'une nouvelle dislocation de
son territoire, qui profiterait à des alliés ingrats, impuissants,
insatiables, tels que la Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, poussant à
la guerre pour s'enrichir, et ne valant pas ce qu'ils coûtaient. M.
de Metternich dit qu'il y avait cette manière de concevoir la paix,
et puis une autre, étroite, difficile, peu sûre, cruelle pour celui
auquel on arracherait de nouveaux sacrifices, peu profitable à celui
qui les obtiendrait; après laquelle on serait un peu plus mécontent
les uns des autres, et résigné à la paix tant qu'on ne pourrait pas
recommencer la guerre; que cette manière de traiter, consistant en
supputations de territoires, était un vrai marché; que si c'était
celle-là qu'on préférait, comme il le craignait fort, on devait dire
ce qu'on voulait, et parler les premiers, car enfin ce n'était pas à
l'Autriche à se dépouiller elle-même.
[Note 26: Je n'ai pas besoin de répéter encore qu'aimant uniquement
la vérité, et non les peintures de fantaisie, je prends dans les
correspondances intimes de Napoléon, de MM. de Champagny, Maret, de
Caulaincourt, le récit exact de cette curieuse négociation.]
[Note en marge: Idées opposées par M. de Champagny à celles de M. de
Metternich.]
M. de Champagny répondit à cette façon d'entrer en matière, que le
premier système de paix avait été essayé, essayé après Austerlitz,
mais en vain et sans profit, qu'à cette époque Napoléon, vainqueur
des armées autrichiennes et russes, avait reçu l'empereur d'Autriche
à son bivouac, et sur la parole qu'on ne lui ferait plus la guerre,
avait restitué toute la monarchie autrichienne, sauf de légers
démembrements; qu'après avoir conservé un empire qu'il aurait pu
détruire, il avait dû compter sur une paix durable, et que cependant
à peine engagé contre les Anglais en Espagne, il avait vu toutes
les promesses oubliées, la guerre reprise sans aucun souvenir de la
parole donnée; qu'après une semblable expérience, il n'était plus
permis d'être généreux, et qu'il fallait que la guerre coûtât à ceux
qui la commençaient si facilement, et avec si peu de scrupule.
[Note en marge: Première énonciation par M. de Champagny de la
condition de l'_uti-possidetis_.]
[Note en marge: Effet produit sur les négociateurs autrichiens.]
M. de Metternich répliqua par les mille griefs qu'il était si facile
de puiser dans l'ambition de Napoléon. Il objecta, et avec raison, la
destruction de la maison d'Espagne, l'effroi causé dans toutes les
cours par cette entreprise audacieuse, et, tandis qu'on aurait dû les
rassurer, l'établissement d'une intimité profonde avec la Russie,
intimité qui faisait craindre les plus redoutables projets contre
la sûreté de tous les États, enfin le refus d'admettre l'Autriche,
sinon dans cette intimité, du moins dans la connaissance de ce que la
Russie et la France préparaient au monde. Après la longue énumération
de tous ces griefs, qui prit plus d'une conférence officielle, et
plus d'un entretien particulier, il fallut en venir à articuler une
prétention, les Autrichiens persistant à soutenir que les Français,
qui demandaient des sacrifices, devaient parler les premiers. M. de
Champagny, quoiqu'il sentît l'énormité de ce qu'il allait énoncer,
mais obéissant à son maître, présenta la base de l'_uti-possidetis_,
d'après laquelle chacun garde ce qu'il a, sauf échange de certaines
portions de territoire contre d'autres. M. de Metternich répondit
que si c'était sérieusement qu'on faisait une telle proposition, il
fallait se préparer à se battre, et à se battre avec fureur, car
c'étaient neuf millions d'habitants qu'on demandait, c'est-à-dire le
tiers au moins de la monarchie, c'est-à-dire sa destruction, et que
dès lors on n'avait plus à traiter ensemble.
Après ce premier mot, on se tut pour quelques jours. Une précaution
de Napoléon ajouta une nouvelle froideur à la négociation. De peur
qu'à l'occasion de la Gallicie et de l'agrandissement du duché de
Varsovie on ne lui prêtât ce qu'il ne dirait pas, et qu'on ne lui
attribuât le projet de rétablir la Pologne, afin de le brouiller avec
la Russie, il voulut qu'on tînt un procès-verbal des conférences.
La précaution n'était pas sans utilité, mais elle allait rendre la
négociation interminable.--Nous ne sommes plus des négociateurs, nous
sommes de pures machines, fit observer M. de Metternich. La paix est
impossible, répétait-il sans cesse, et là-dessus, se montrant triste
et découragé, il avoua à M. de Champagny qu'il considérait cette
négociation comme illusoire, car elle ressemblait à toutes celles que
la France avait entamées avec l'Angleterre, et qu'au fond il croyait
l'empereur Napoléon résolu à continuer la guerre.--M. de Champagny,
qui savait le contraire, répondit qu'il n'en était rien, que Napoléon
désirait la paix, avec les avantages qu'il avait droit d'attendre des
résultats de la guerre.--Mais alors, répliquait M. de Metternich,
pourquoi un principe de négociation inacceptable? pourquoi ces
formalités interminables et qui tuent toute confiance?--
[Note en marge: Premier abandon des prétentions absolues de Napoléon.]