d'orgueil M. Fouché, d'embarras MM. Clarke et Cambacérès. Mais chacun
se mit à l'oeuvre pour obéir de son mieux aux intentions de Napoléon.
M. Fouché avait déjà sonné un véritable tocsin pour la levée des
gardes nationales. Il avait d'abord fait appel à dix départements:
il eut recours à vingt après les lettres de Schoenbrunn, et se
prépara même à recourir à un plus grand nombre. L'Escaut, la Lys,
la Meuse-Inférieure, Jemmapes, les Ardennes, la Marne, l'Aisne,
le Nord, le Pas-de-Calais, la Somme, la Seine-Inférieure, l'Oise,
Seine-et-Oise, la Seine, Seine-et-Marne, l'Aube, l'Yonne, le Loiret,
Eure-et-Loir, l'Eure, furent mis à contribution, pour fournir des
contingents de gardes nationaux. Les préfets convoquèrent les
maires, et organisèrent une espèce de conscription, qui devait être
volontaire en apparence, mais qui était forcée en réalité, et à
laquelle on échappait en payant à tant par jour les ouvriers sans
travail, ou les mauvais sujets dont on ne savait que faire. Il y
eut, en effet, très-peu de citoyens zélés qui s'offrirent à servir
eux-mêmes, car on voyait dans cette réunion de gardes nationales
une nouvelle forme de la conscription. On ne croyait pas fort au
danger de l'expédition britannique, et en tout cas on l'imputait à
la politique qui découvrait les frontières françaises pour envahir
les frontières étrangères. Dans les départements belges, parce
qu'on avait un mauvais esprit, dans les départements du Centre
et du Midi, parce qu'à distance on appréciait plus froidement le
péril, on se prêta peu à ces nouvelles levées. Mais dans les anciens
départements, qui se rapprochaient de la frontière du Nord et du
littoral, et chez lesquels la haine des Anglais a toujours été vive,
on se présenta avec un certain empressement. Ces derniers avaient
déjà fourni au général Rampon des compagnies d'élite, composées
d'anciens soldats. Ils fournirent encore des hommes pour les nouveaux
corps dont Napoléon avait ordonné la formation. M. Fouché, agissant
révolutionnairement, n'hésita pas à ordonner sur le budget du
ministère de l'intérieur des dépenses considérables pour habiller
les gardes nationaux. Moitié zèle, moitié ostentation, il déploya
une activité qui devait bientôt finir par être suspecte, car elle
sortait des bornes du simple et de l'utile. À Paris surtout il
montra une ardeur qui parut étrange. Dans cette grande capitale,
habituée à passer si rapidement de l'enthousiasme à la raillerie,
on avait changé de sentiments envers Napoléon depuis la guerre
d'Espagne. Avoir les Anglais si près de soi quand on était à Madrid
et à Vienne, tenir le Pape prisonnier à Rome quand on l'avait tant
caressé à Notre-Dame, tout cela semblait d'une inconséquence qu'on
ne prenait plus la peine de ménager. Paris, à lire les Bulletins de
la police[25], n'était pas reconnaissable depuis un an, et, chose
déplorable, qui résultait de l'abus de la guerre, Napoléon avait
tellement fatigué le patriotisme, qu'on faisait circuler secrètement
les bulletins mensongers de l'archiduc Charles, qui niaient les
succès de l'armée française, non pas qu'on fût déjà assez coupable
pour ne plus les désirer, mais parce que, sans douter du génie de
Napoléon, on commençait à douter de sa fortune, et qu'il avait fait
renaître le goût dangereux de la critique. Par ces motifs, M. Fouché
avait eu de la peine à émouvoir la jeunesse qui aime les chevaux
et les uniformes, et à organiser quelques bataillons de garde
nationale à Paris. Il lui avait fallu parler d'une garde d'honneur
qui escorterait la personne de l'Empereur sans aller bien loin à
l'étranger, et même il avait été réduit, pour en compléter les rangs
vides, à payer des hommes sans ouvrage. Il s'était livré ensuite
au plaisir de les passer en revue, plaisir dangereux qui plus tard
devait lui coûter cher. Quant au ministre de la guerre, M. Clarke,
il s'occupait lui plus sérieusement. Au reçu des lettres de Napoléon,
il avait mandé le prince de Ponte-Corvo, et l'avait fait partir
pour Anvers. Déjà les demi-brigades disponibles s'approchaient de
l'Escaut; la gendarmerie réunie par les soins du maréchal Moncey
avait fourni deux mille chevaux; l'artillerie détournée des routes
de l'Alsace était sur celles de Flandre; et bien qu'avec beaucoup de
confusion les moyens de défense commençaient à s'accumuler sur les
points d'abord dégarnis d'Anvers, de la Tête de Flandre, du Sas de
Gand, de Breskens, de l'île de Cadzand.
[Note 25: La collection de ces bulletins existe encore, bien que M.
Fouché ait fait détruire tout ce qui appartenait à la police. Elle
se trouve dans les papiers de Napoléon, et elle révèle un singulier
revirement opéré dans les esprits dès 1809, tant la guerre d'Espagne
avait changé la fortune du règne.]
[Note en marge: Retard des Anglais; leur obstination à faire le siége
de Flessingue.]
[Note en marge: Efforts du général Monnet pour défendre cette place.]
Heureusement les Anglais avaient tiré peu de profit du temps écoulé.
Ils avaient fini par réunir toutes leurs forces de terre et de mer
dans l'Escaut oriental. Leur flotte était répandue dans les divers
canaux qui séparent l'île de Walcheren des îles du nord et du sud
Beveland; leurs troupes stationnaient dans l'île de Walcheren autour
de Flessingue, et dans celle du sud Beveland autour du fort de Batz.
Ils ne croyaient pas pouvoir marcher en sûreté avant d'avoir ouvert
à leur flotte le passage de l'Escaut occidental par la prise de
Flessingue, ce qui devait leur permettre d'amener par mer leur armée
tout entière devant Batz et Santvliet. Grâce à cette détermination,
ils avaient employé les premiers jours d'août en travaux d'approche
devant Flessingue, et ils avaient consacré à ces travaux leurs
meilleures troupes. Le général Monnet, qui avait reçu comme on a
vu, 2 mille hommes de divers régiments, notamment deux bataillons
français, l'un du 48e, l'autre du 65e, en avait profité pour
disputer le terrain mieux qu'on ne l'avait fait dans les premiers
jours. Les nouvelles troupes qu'on lui avait envoyées étaient,
quoique jeunes, pleines d'honneur, et remplissaient mieux leur devoir
que le ramassis d'étrangers dont se composait d'abord la garnison de
Flessingue.
Après avoir perdu 12 ou 1500 hommes, il était vers le 10 août
entièrement resserré dans la place, et communiquait seulement par sa
droite avec le poste de Rameskens, point par lequel il avait essayé
de couper les digues, conformément aux ordres pressants de Napoléon.
Mais soit que la marée ne fût pas assez haute, soit que le terrain
ne fût pas disposé à recevoir l'inondation, il était entré peu d'eau
dans l'île, et les Anglais, logés sur le sommet des chaussées,
avaient pu rester devant Flessingue, où ils travaillaient à établir
des batteries pour soumettre la ville au moyen d'une masse de feux
accablante. C'était là le moment critique pour la défense, car le
général Monnet manquait de casemates où il pût abriter ses troupes.
Il avait dans la ville une population peu disposée en faveur de la
France, comme toutes les populations maritimes; il avait dans la
garnison un tiers de Français peu aguerris mais fidèles, et deux
tiers d'étrangers, vrais bandits qui profitaient du désordre d'un
siége pour piller et exaspérer les habitants. La condition était donc
des plus mauvaises pour résister aux affreuses extrémités qui se
préparaient.
[Note en marge: Préparatifs d'attaque faits par les Anglais.]
Les Anglais, se conformant aux bons principes de l'attaque des
places, avaient résolu de ne faire agir leurs moyens d'artillerie que
tous à la fois. D'une part ils travaillaient à élever leurs batteries
incendiaires, de l'autre à introduire dans la passe du Deurloo une
portion de la division Gardner qui consistait en vaisseaux de ligne
et en frégates, de manière à canonner la place par mer et par terre.
Déjà même ils avaient réussi à la tourner par le dedans, en suivant
le Weere-Gat, et en descendant dans le Sloë. (Voir la carte nº 51.)
[Note en marge: Entrée des vaisseaux et des frégates dans l'Escaut
pour canonner Flessingue.]
[Note en marge: Attaque formidable de terre et de mer exécutée le 13
août.]
[Note en marge: Accablé par l'artillerie de terre et de mer, le
général Monnet est obligé de se rendre et de livrer Flessingue aux
Anglais.]
Le 11 août les frégates, après avoir eu de la peine à pénétrer, vu
que les pilotes manquaient, et que toutes les balises avaient été
enlevées, commencèrent à s'introduire dans la passe du Deurloo, et
à défiler devant Flessingue en dirigeant sur ses murs une canonnade
qu'on leur rendit vigoureusement. Elles opérèrent leur jonction avec
les bâtiments de moindre échantillon, descendus par le Sloë jusque
devant Rameskens. Le 12 les vaisseaux entrèrent dans la passe à la
suite des frégates, et aussitôt le général anglais, ayant sommé
Flessingue, fit agir les batteries de terre et de mer à la fois.
Jamais sur un moindre espace ne tonnèrent plus de bouches à feu.
Les batteries de terre comptaient plus de soixante pièces de fort
calibre, soit en canons de 24, soit en gros mortiers. La division
de vaisseaux, de frégates, de bombardes, entrée par la passe du
Deurloo, en avait de mille à onze cents qui ne cessaient de vomir
des boulets, des obus et des bombes. Après vingt-quatre heures de
cette effroyable canonnade, la ville se trouvait en feu: toutes les
maisons étaient percées à jour, toutes les toitures enfoncées.
La population poussait des cris de désespoir. Les batteries qui
avaient action sur la mer ripostaient avec vigueur, et causaient à
l'escadre britannique de sérieux dommages. Mais celle-ci était assez
nombreuse pour remplacer dans la ligne les bâtiments endommagés, et
de plus, grâce à la liberté de ses mouvements, elle s'était placée
de manière à atteindre nos batteries par le travers. La lutte ne
pouvait se soutenir longtemps sans que nos canonniers fussent tous
hors de combat. Dès le 14, ils étaient pour la plupart tués ou
blessés. On avait cherché à les remplacer par des soldats de la
ligne, mais ceux-ci n'ayant aucune expérience ne pouvaient suppléer
des artilleurs, et d'ailleurs les pièces elles-mêmes étaient presque
toutes démontées. Le 14 le général anglais, voyant les feux de
la place presque éteints, lui accorda un répit pour la sommer de
nouveau. Ne recevant pas la réponse immédiatement, il recommença à
tirer. Cette nouvelle canonnade mit Flessingue dans un tel état qu'il
n'était plus possible de résister. On ne ripostait point, car nos
batteries étaient détruites jusqu'à la dernière. Les troupes, sauf
les Français, qui formaient le moindre nombre, refusaient le service,
et n'étaient occupées qu'à piller. La population désolée demandait
à se rendre, car plusieurs pans de mur abattus allaient l'exposer
à un assaut. C'est dans ces circonstances que le général Monnet
consentit à capituler, en signant la reddition de la place le 16
août. Bien qu'il ne faille jamais excuser les capitulations, on doit
reconnaître qu'ici une plus longue défense était impossible, qu'elle
n'eût retardé que d'un jour la reddition, en exposant la garnison et
les habitants à toutes les suites d'un assaut. Du reste le général
Monnet, en retenant l'ennemi dix-sept jours devant Flessingue, le
général Rousseau en empêchant le débarquement dans l'île de Cadzand,
avaient ruiné l'expédition britannique.
[Note en marge: Contestation survenue le lendemain de la prise de
Flessingue entre les deux commandants de l'expédition, sur la manière
de s'approcher d'Anvers.]
Flessingue pris, il fallait immédiatement s'avancer sur Anvers: mais
ici l'opération devenait plus délicate et plus périlleuse, puisqu'il
s'agissait de marcher en plein territoire français, à travers de
vastes inondations, pour aller mettre le siége devant une place
considérable, déjà remplie des renforts qui lui avaient été envoyés
de tous côtés. Le plus simple, si on eût été en ce moment aussi
résolu qu'au départ, c'eût été de débarquer toutes les troupes avec
leur matériel dans les îles du nord et du sud Beveland, de traverser
ces îles à pied, comme avait fait la division Hope pour aller prendre
le fort de Batz, de se porter ainsi tout droit sur Santvliet, sans
perdre le temps d'amener au fond des deux Escaut l'innombrable
quantité de vaisseaux, de frégates, de transports qu'on avait avec
soi. Une vive contestation s'éleva sur ce sujet entre les deux
commandants des armées de terre et de mer, comme il arrive toujours
dans les expéditions de ce genre, où concourent des forces de nature
si différente. L'amiral, qui voulait qu'on débarquât sur-le-champ
pour se rendre par terre à Batz, faisait valoir la difficulté de
conduire à travers les deux Escaut, sous le feu des batteries
restées aux Hollandais et aux Français, à travers des passes à fond
inconnu, une multitude de bâtiments tant de guerre que de transport,
s'élevant avec les chaloupes canonnières à douze ou quinze cents, et
de se touer pour remonter les courants, ce qui exigerait un nombre de
jours indéterminé, tandis qu'en débarquant où l'on était, on serait
rendu à Batz en quarante-huit heures. Le commandant des forces de
terre au contraire voulait avoir tout son matériel déposé à Batz ou
à Santvliet, alléguant l'impossibilité de parcourir avec ce matériel
si encombrant des terrains coupés par tant de bras de mer, de canaux,
de digues, pour parvenir au fond des deux Escaut. Il faisait valoir
surtout la nécessité d'avoir des moyens de passage pour franchir le
canal de Berg-op-Zoom, et se transporter de l'île du sud Beveland sur
le continent où est situé Anvers. Il est probable que le général sur
qui pesait la responsabilité de l'entreprise de terre n'était pas
fâché de faire traîner en longueur une expédition qui l'épouvantait,
maintenant qu'il fallait cheminer sur le sol de l'Empire.
[Note en marge: L'amiral Strachan, d'après la volonté formelle de
lord Chatham, entreprend de conduire le gros de l'expédition par eau
jusqu'au fond des deux Escaut.]
Après une forte altercation, le général comte Chatham, à qui
appartenait de décider comment il emploierait son armée, ayant exigé
qu'on transportât ses troupes et son matériel par eau jusqu'à Batz et
Santvliet, l'amiral n'avait plus qu'à se soumettre, et à entreprendre
l'introduction de cet immense armement dans les deux Escaut. C'est
ce qu'il essaya en effet, tant par l'Escaut oriental que par
l'Escaut occidental, introduisant dans le premier les bâtiments de
faible échantillon, et dans le second les grands bâtiments, tels
que frégates et vaisseaux. Mais il fallait chaque jour attendre la
marée, et quand le vent n'était pas favorable, se faire remorquer, ou
se touer le long du rivage. À partir du 16 août tous les marins de
l'escadre furent employés à ce pénible labeur.
[Note en marge: Arrivée du maréchal Bernadotte à Anvers, et ses
mesures pour la défense de la place.]
Pendant ce temps, le prince de Ponte-Corvo s'était rendu à Anvers,
où il était entré le 15, y apportant fort à propos l'autorité de
son grade. Le roi Louis, qui, au milieu de cette confusion de
gens effarés, de troupes à peine organisées, ne savait plus à
qui entendre, s'était empressé de transmettre le commandement au
prince maréchal, et s'était retiré à Berg-op-Zoom, de Berg-op-Zoom
à Amsterdam, pour veiller à la sûreté de ses propres États. Du
reste il avait laissé ses cinq mille Hollandais entre Santvliet et
Berg-op-Zoom à la disposition du maréchal Bernadotte, qui avait
pouvoir de les joindre à ses troupes.
Le maréchal avait trouvé en arrivant trois demi-brigades déjà
réunies, plusieurs quatrièmes bataillons tirés de la vingt-quatrième
division militaire, un bataillon polonais, trois à quatre mille
gardes nationaux d'élite, environ deux mille gendarmes à cheval,
un millier de cavaliers venus des dépôts, plusieurs compagnies
d'artillerie, le tout formant vingt et quelques mille hommes,
présents sous les armes, dont douze ou quinze mille étaient capables
de se montrer en ligne, avec vingt-quatre pièces de canon assez
mal attelées. Ce mélange de troupes eût mal figuré devant l'armée
anglaise, surtout si elle avait été commandée comme elle l'était en
Espagne; mais derrière les inondations de l'Escaut et les murailles
d'Anvers, sous le commandement d'un maréchal habitué à la guerre, et
inspirant confiance, il était suffisant pour déjouer l'attaque qui se
préparait. Il est vrai que la confusion dans Anvers était grande, et
que le moment eût été encore assez favorable pour un ennemi audacieux
qui, Flessingue pris, eût marché sur Anvers, où il aurait pu être
rendu le 17, alors que le maréchal à peine arrivé, ne connaissant ni
la place, ni son armée, n'avait pu encore se saisir du commandement.
Le succès, facile le 1er août si on ne se fût pas arrêté à prendre
Flessingue, devenait difficile le 16 après la prise de Flessingue,
quand il y avait déjà dans Anvers un rassemblement considérable
quoique mal organisé, des munitions et un chef; et chaque jour allait
le rendre plus difficile, sinon impossible, car les forces devaient
non-seulement augmenter sans cesse, mais s'organiser, ce qui valait
mieux encore que de s'augmenter.
Le maréchal Bernadotte, en effet, se concertant avec deux hommes de
tête, l'amiral Missiessy et le commandant du génie Decaux, compléta
les dispositions prises pour le cas d'une marche des Anglais sur
Anvers. Les forts de Lillo et de Liefkenshoek furent entièrement mis
en état de défense, et entourés d'immenses inondations. En arrière
de ces forts, deux estacades protégèrent la flotte. En deçà des
deux estacades, une nombreuse flottille parcourant les bords de
l'Escaut devait les couvrir de feux rasants; et les dix vaisseaux
de la flotte, libres de leurs mouvements, n'ayant plus à craindre
les brûlots, pouvaient seconder la défense d'Anvers avec huit à
neuf cents pièces de canon de gros calibre. Enfin la place, autour
de laquelle on était prêt à tendre les inondations, se couvrait de
retranchements, de palissades, de canons, et s'emplissait de troupes.
Le maréchal Bernadotte passait ces troupes en revue, les organisait,
les préparait à voir l'ennemi de près, leur donnait un commencement
de confiance en elles-mêmes, et achevait d'atteler leur artillerie,
tandis qu'en arrière, depuis la Tête de Flandre jusqu'à Bruges, se
formaient de nombreux rassemblements de gardes nationaux, destinés à
composer l'armée du maréchal Bessières. Le brave général Rousseau,
avec une des demi-brigades envoyées sur les lieux, gardait tous les
abords de l'île de Cadzand et la gauche de l'Escaut.
[Note en marge: Long temps que les Anglais mettent à se transporter
au fond des deux Escaut.]
[Note en marge: Invasion foudroyante de la fièvre, et pertes
extraordinaires de l'armée anglaise.]
Après avoir consacré dix-sept jours à prendre Flessingue, les Anglais
en mirent dix encore à conduire soit à la voile, soit en se faisant
remorquer, leurs douze ou quinze cents bâtiments au fond des deux
Escaut. Le 25 ils avaient, entre Batz et Santvliet, deux ou trois
cents frégates, corvettes, bricks, chaloupes canonnières, et étaient
en mesure de franchir avec leur armée le canal de Berg-op-Zoom
qui forme, avons-nous dit, la jonction de l'Escaut occidental
avec l'Escaut oriental. Ils pouvaient le traverser ou dans leurs
innombrables embarcations, ou à gué, vers l'heure de la marée basse,
en ayant de l'eau jusqu'aux épaules. Mais au delà il fallait
affronter le territoire de l'Empire, un général expérimenté, et une
armée qui, grâce à la renommée grossie par les exagérations des
Français et par la peur des Anglais, passait pour être de quarante
mille hommes. Ce n'était pas tout: le fléau, qui avait ménagé le
corps chargé d'attaquer Flessingue, parce que l'activité garantit
en général les armées de la fièvre, avait atteint non-seulement
les troupes descendues dans le sud Beveland, mais la division qui
après avoir fini le siége de Flessingue, se trouvait au repos dans
l'île de Walcheren. L'oisiveté, la mauvaise eau qu'on buvait, et qui
était une eau de marais, avaient agi avec d'autant plus de violence
que le nombre d'hommes rassemblés était plus grand. Du 16 août,
époque de la reddition de Flessingue, au 26, époque de l'arrivée des
forces navales devant Batz, douze ou quinze mille hommes avaient été
atteints par la fièvre, et chez beaucoup d'entre eux elle avait pris
un caractère pernicieux. Ils mouraient par milliers, et on ne savait
où les loger, car il y avait peu de ressources dans les îles toujours
à demi inondées de la Zélande, et Flessingue n'offrait plus une
toiture sous laquelle on pût abriter des malades. Après avoir laissé
quelques mille hommes à Flessingue, il ne restait, en défalquant les
blessés et les malades, que 24 à 28 mille soldats sur 44 mille, à
conduire sous Anvers.
[Note en marge: Conseil de guerre tenu à Batz, où l'on se décide à
renoncer à l'expédition.]
Lord Chatham, en voyant cet état de choses, intimidé de plus par
ce qu'on racontait des moyens réunis sous la main du maréchal
Bernadotte, tint un conseil de guerre, le 26 août, à Batz, pour
délibérer sur la suite à donner à l'expédition. Tous les lieutenants
généraux assistaient à ce conseil. Au point où l'on était arrivé,
il était bien évident qu'il serait impossible de traverser le canal
de Berg-op-Zoom, soit à gué, soit dans des embarcations, et de
marcher ensuite sur Anvers sans s'exposer à un désastre. On devait
en effet rencontrer sur son chemin des difficultés invincibles,
si les Français avaient la sagesse de ne pas livrer de bataille,
et d'opposer seulement l'obstacle des eaux. On ne pouvait manquer
d'être arrêté devant cet obstacle, tandis que la fièvre continuant
ses ravages, réduirait de 24 mille à 20, peut-être à 15, l'armée
agissante. Comment alors, si on avait échoué devant Anvers, ainsi
que tout le présageait, comment ferait-on pour se retirer devant les
Français, qui se hâteraient de sortir de leurs retranchements, et de
poursuivre une armée démoralisée par la fièvre et l'insuccès? C'est
tout au plus si on conserverait la chance de repasser sain et sauf le
canal de Berg-op-Zoom.
[Date en marge: Sept. 1809.]
Ces raisons étaient excellentes, et si le 1er août on avait toute
chance de réussir, si le 16 il en restait quelques-unes, le 26 il
n'y en avait plus une seule, et on ne pouvait sans folie poursuivre
plus loin le but de l'expédition. Il fallait donc se contenter
de la conquête de Flessingue, conquête, il est vrai, qu'on ne
conserverait point, qu'on aurait payée de dépenses énormes, de
quinze ou vingt mille malades, et de la honte de voir réduite au
ridicule la plus grande expédition maritime du siècle. Mais il n'y
avait point à délibérer. On envoya sur-le-champ l'avis du conseil de
guerre à Londres. En quarante-huit heures un bâtiment pouvait l'y
porter, et en rapporter la réponse. Pendant ce temps, on s'occupa
de rétrograder, et d'embarquer des malades pour les transférer en
Angleterre.
[Note en marge: Les Anglais ramènent leur armée en Angleterre, en
rembarquant leurs malades comme ils peuvent.]
Le 2 septembre le cabinet britannique approuva l'avis du conseil de
guerre, et ratifia l'abandon de cette expédition qui avait coûté tant
d'efforts, et promis de si vastes résultats. Les Anglais commencèrent
de nouveau la difficile opération de traîner le long de l'Escaut
douze ou quinze cents bâtiments de toute forme et de toute grandeur,
d'embarquer leurs hommes, leurs chevaux, leurs canons. Un grand
nombre de bâtiments mirent à la voile pour les Dunes. Mais on ne
pouvait laisser l'armée où elle se trouvait. Déjà quinze ou dix-huit
mille soldats, tombés malades, étaient hors d'état de servir. On les
embarqua comme on put, exécutant un va-et-vient continuel entre l'île
de Walcheren et les Dunes. Comme on ne voulait pas avouer l'insuccès
complet de cette expédition en évacuant immédiatement Flessingue, on
résolut d'y laisser une garnison d'une douzaine de mille hommes, et
l'eau qu'on buvait étant la principale cause de la fièvre, on décida
qu'il serait envoyé huit cents tonneaux d'eau par jour, des Dunes à
Flessingue. Les bâtiments de transport continuèrent donc ce trajet
incessant, apportant de l'eau, ramenant des malades. Quatre mille
avaient déjà péri à Walcheren. Douze mille avaient été transportés
en Angleterre où beaucoup mouraient en arrivant, et la garnison de
Flessingue diminuant chaque jour, il fut résolu qu'il n'y resterait
que le nombre de troupes strictement nécessaire pour défendre la
place. On se réserva même de l'évacuer définitivement, en faisant
sauter les ouvrages, si la paix, qui devait être bientôt signée,
ramenait les armées françaises du Danube sur l'Escaut.
[Note en marge: Le maréchal Bernadotte publie un nouvel ordre du jour
pour s'applaudir du succès obtenu.]
Quand les Français s'aperçurent du mouvement rétrograde des Anglais
(et ils ne furent pas long-temps à s'en apercevoir), la joie éclata
bientôt parmi eux; les railleries suivirent la joie, et Anvers
présenta le spectacle tumultueux de vainqueurs enivrés d'une victoire
qui leur avait peu coûté. Le succès obtenu était dû exclusivement à
la ferme attitude du général Rousseau qui avait préservé l'île de
Cadzand, à la résistance du général Monnet qui avait fait perdre aux
Anglais un temps précieux, enfin au sang-froid de l'amiral Missiessy
qui avait sauvé la flotte par d'habiles manoeuvres. Néanmoins le
maréchal Bernadotte, toujours prompt à se louer lui-même, adressa
un nouvel ordre du jour à ses troupes pour s'applaudir du triomphe
qu'elles venaient de remporter sur les Anglais, ordre du jour qui ne
devait pas mieux réussir à Schoenbrunn que celui qu'il avait adressé
aux Saxons après la bataille de Wagram.
[Note en marge: Persistance du ministre Fouché à lever des gardes
nationales quand déjà le péril s'est éloigné.]
C'était le cas maintenant d'arrêter la levée des gardes nationales,
qui remplissaient d'agitation le pays de Lille à Gand, de Gand à
Anvers, qui exhalaient en partant un mécontentement fâcheux, qui en
marchant désertaient pour la plupart, et qui arrivées se montraient
aussi bruyantes qu'indisciplinées. C'était l'avis du général Clarke,
mais le ministre Fouché, qui avait eu l'approbation de l'Empereur
pour la première levée, qui trouvait dans les revues de Paris, dans
le mouvement général imprimé aux populations, une occasion de se
faire valoir, continua ces levées, et les étendit à tout le littoral
de l'Empire, même jusqu'à Toulon et à Gênes, sous prétexte que les
Anglais, obligés de quitter la Zélande, étaient bien capables d'aller
se venger en Guyenne, en Provence, en Piémont, de leur désastre en
Flandre.
[Note en marge: Joie et orgueil de Napoléon en apprenant le résultat
de l'expédition de Walcheren.]
[Note en marge: Mesures de Napoléon pour conserver sur pied l'armée
réunie dans la Flandre.]