idées qu'il avait émises dans le conseil. Il y avait à Paris deux
demi-brigades composées de quatrièmes bataillons, la 3e et la 4e:
il les fit partir en poste. Il y avait dans le Nord un bataillon
de la Vistule, quelques escadrons de lanciers polonais, plusieurs
batteries d'artillerie destinées à se rendre sur le Danube; il y
avait les 6e, 7e et 8e demi-brigades placées entre Boulogne et
Bruxelles, quatre bataillons de divers régiments cantonnés à Louvain:
il dirigea le tout sur l'île de Cadzand et Anvers. Le général Rampon
avait, comme en d'autres occasions, été chargé de commander environ
six mille gardes nationaux d'élite, dont l'organisation était déjà
commencée. Le ministre Clarke leur ordonna de se rendre à Anvers. Il
recommanda au maréchal Moncey de réunir toute la gendarmerie à cheval
des départements du Nord, s'élevant à environ 2 mille chevaux, et
enfin il prescrivit, dès qu'on serait rassuré pour Boulogne, d'en
détacher sur Anvers toutes les troupes dont on pourrait se passer.
Les trois demi-brigades du Nord, les deux de Paris, les quatre
bataillons de Louvain, celui de la Vistule formaient à peu près 10
mille hommes d'infanterie, les gardes nationaux d'élite 5 mille.
Avec la gendarmerie, l'artillerie, les dépôts tirés des environs, on
pouvait compter sur une force de 20 mille hommes, à laquelle devaient
s'ajouter le camp de Boulogne, et une division de Hollandais que le
roi Louis amenait à sa suite. C'était un total de 30 mille hommes,
qui suffirait en s'appuyant sur Anvers pour empêcher un coup de main.
La difficulté consistait uniquement à les faire arriver à temps,
car le plus grand danger que l'on courût dans le moment, c'était la
promptitude que les Anglais apporteraient dans leur opération. Il
fallait au moins quinze jours pour que ces forces fussent réunies à
Anvers avec les chevaux, les officiers, le matériel nécessaire, et
en quinze jours les Anglais pouvaient bien avoir pris Flessingue, et
mis le siége devant Anvers. La quantité des forces importait donc
moins que la célérité, vu que derrière les murs et les inondations
d'Anvers, le nombre et la valeur des troupes devenaient d'une
importance secondaire. Le général Clarke donna les ordres nécessaires
pour que tous ces mouvements s'exécutassent le plus tôt possible. Il
envoya à Anvers un officier du génie du premier mérite, M. Decaux,
depuis ministre, et il écrivit au roi de Hollande, pour lui insinuer
que s'il voulait le commandement, il ne tenait qu'à lui de le prendre
en qualité de connétable.
[Note en marge: M. Fouché procède de sa propre autorité à la levée
des gardes nationales.]
Cependant M. Fouché commença de son côté le grand mouvement dont
le conseil n'avait pas paru être d'avis, et il écrivit à tous les
départements de la frontière du Nord, pour les inviter au nom de
l'Empereur à lever les gardes nationales. La lettre, adressée aux
préfets, et destinée à être publiée, faisait appel à l'honneur, au
patriotisme des populations, leur disait que Napoléon en s'éloignant
de ses frontières pour s'enfoncer en Autriche avait compté sur elles,
et que sans doute elles ne souffriraient pas qu'une poignée d'Anglais
vinssent insulter le territoire sacré de l'Empire. Cette lettre, qui
était une espèce de proclamation, se ressentait du style déclamatoire
de 1792, et avait évidemment pour but d'émouvoir les esprits. Des
circulaires administratives, jointes à la lettre du ministre,
indiquaient les moyens d'appeler les hommes, de les lever, de les
habiller, de les réunir. Le zèle des préfets était mis en demeure
d'agir avec la plus grande célérité.
[Note en marge: Zèle du roi Louis de Hollande à courir au secours
d'Anvers.]
[Note en marge: Esprit hostile des provinces belges et hollandaises.]
Tandis que ces mesures d'apparat étaient annoncées, les mesures plus
modestes et plus efficaces du ministre de la guerre s'exécutaient,
mais malheureusement moins vite qu'il ne l'aurait fallu. Une
extrême confusion régnait à Anvers, où l'on avait à peine quelques
centaines d'hommes et d'ouvriers à mettre sur les remparts. Le roi
de Hollande, avec un zèle louable, s'y était rendu en toute hâte,
amenant avec lui environ 5 mille Hollandais, seules troupes dont il
pût disposer, et qu'il avait établies entre Berg-op-Zoom et Anvers.
Ce prince, devenu économe pour plaire aux Hollandais, n'avait sur
pied que ces cinq mille hommes, plus quatre régiments en Allemagne,
et un ou deux bataillons en Espagne. Il avait laissé dépérir son
armée et sa flotte pour se conformer à l'esprit de ses nouveaux
sujets, et en portant ce qu'il avait au secours de l'Escaut, il
exposait la Hollande aux tentatives des Anglais. Ce pays, autrefois
amical pour la France et hostile à l'Angleterre, était complétement
changé depuis que l'alliance de la France était devenue pour lui
l'interdiction des mers. Il voyait venir les Anglais presque comme
des libérateurs. La Belgique tout entière pensait de même, par les
mêmes raisons, et de plus par esprit religieux. Un succès des Anglais
pouvait très-facilement y déterminer un soulèvement des populations.
Le clergé, si influent dans cette contrée, se montrait depuis la
rupture avec le Pape ardent contre la domination française, et
sauf l'archevêque de Malines, nommé par Napoléon, tous ses membres
dirigeaient leurs efforts dans le sens des Anglais.
[Note en marge: Le roi de Hollande prend le commandement des forces
réunies à Anvers.]
[Note en marge: Premières mesures de défense prises à Anvers sous la
direction de M. Decaux.]
Le roi Louis, arrivé à Berg-op-Zoom, porta ses troupes entre
Santvliet et Anvers, de manière à pouvoir secourir cette dernière
place. Sur la simple insinuation que contenait la lettre du
ministre Clarke, il prit le commandement général, et se livrant
à son imagination fort vive, il proposa des mesures qui auraient
prématurément bouleversé le pays, et causé beaucoup de tort à
l'établissement d'Anvers. Il voulait qu'on inondât toute la contrée,
depuis Anvers jusqu'au bas Escaut, qu'on coulât dans les passes des
carcasses de navire, qu'en un mot, pour écarter les Anglais, on fît
presque autant de mal qu'ils auraient pu en causer eux-mêmes. Le
commandant Decaux, homme d'un grand sens et ingénieur fort habile,
réussit à calmer l'effervescence d'esprit du roi de Hollande,
s'occupa de mettre en meilleur état les forts de Lillo et de
Liefkenshoek, fit tendre l'inondation autour de ces forts, de manière
à les rendre inaccessibles, la différa autour d'Anvers, s'entendit
avec l'amiral Missiessy pour l'établissement de plusieurs estacades
sur l'Escaut, fit réparer les murailles d'Anvers, et apporta enfin
quelque ordre dans les mesures de défense. Déjà quelques mille
hommes des 3e, 4e et 6e demi-brigades étant arrivés, les douaniers,
la gendarmerie, les gardes nationaux survenant les uns après les
autres, on eut vers le 10 ou le 12 août huit ou dix mille hommes
mal organisés, mais suffisants pour fournir la garnison de la
place. D'ailleurs les Anglais heureusement s'acharnaient au siége
de Flessingue. Le général Monnet avait reçu environ 2 mille hommes
avant la clôture de l'Escaut occidental, et si l'on ne devait pas se
flatter qu'il résistât jusqu'au bout, il procurait du moins le temps
nécessaire pour organiser la défense d'Anvers. Le général Rousseau de
son côté, ayant reçu la 8e demi-brigade et quelques gardes nationaux
d'élite, continuait d'occuper la rive gauche de l'Escaut, dans l'île
de Cadzand. On retardait ainsi les progrès de l'ennemi, et c'était
assez pour faire échouer l'expédition britannique. La flotte avait
échappé aux Anglais; Anvers devenait d'heure en heure d'un accès
plus difficile pour eux; Flessingue seul était exposé à devenir leur
proie, et en tout cas on pouvait espérer qu'il serait leur unique
trophée.
[Note en marge: Opinions et résolutions de Napoléon lorsqu'il apprend
l'expédition de Walcheren.]
Lorsque Napoléon apprit par courrier extraordinaire la nouvelle
de l'expédition de Walcheren, il n'en fut pas surpris, car il
s'attendait à quelque entreprise sur les côtes, et dans cette
prévision il avait laissé en France les deux demi-brigades
provisoires de Paris, les trois du Nord, ainsi qu'un certain
nombre de compagnies d'artillerie, dont il n'avait pas un besoin
indispensable. S'il n'en fut pas surpris, il en fut encore moins
troublé, car dès le premier moment il jugea la portée de cette
expédition, et fut convaincu que, sauf quelques dépenses pour lui,
tout le mal serait pour les Anglais, qui périraient inutilement de
la fièvre, sans prendre Anvers ni la flotte, à moins que celle-ci
n'eût été mal dirigée. S'il avait jugé avec plus de désintéressement
sa position, il aurait vu toutefois que cette expédition faisait
à son gouvernement un genre de tort assez grave, celui de révéler
d'une manière frappante les dangers d'une politique qui ayant 300
mille hommes en Espagne, 400 mille en Italie, 500 mille en Allemagne,
n'avait pas un soldat pour garder Anvers, Lille et Paris.
Au premier abord, chose singulière, il ne fut point de l'avis
de ceux qui avaient cru être du sien, c'est-à-dire de l'avis du
général Clarke et de l'archichancelier Cambacérès[23]. L'un et
l'autre avaient supposé qu'il n'approuverait ni la réunion des
gardes nationales, ni la nomination du maréchal Bernadotte. Ils
l'avaient mal deviné. Bien que Napoléon n'aimât point recourir à des
populations raisonneuses qui mettent des conditions à leur concours,
et qu'il pressentît tout ce qu'il y avait de haine pour lui dans le
coeur du prince de Ponte-Corvo, néanmoins il savait sacrifier ses
ombrages quand il voyait un grand intérêt à le faire. D'abord il
n'était pas exactement renseigné sur l'importance de l'expédition
de Walcheren, et quoique avec sa sagacité transcendante il entrevît
le résultat définitif, il n'était pourtant pas exempt de toute
inquiétude en entendant parler de 40 à 50 mille soldats anglais,
soldats dont l'Espagne lui avait appris la valeur. Il ne pensait pas
qu'il fallût dédaigner une telle force, et surtout il ne voulait
pas qu'on pût demeurer indifférent à son apparition. Il aurait
donc souhaité qu'au premier signal la nation se montrât indignée,
et pressée de fondre sur l'ennemi insolent qui osait violer le sol
de l'Empire. C'eût été réunir l'enthousiasme de 1792 avec l'ordre
profond de 1809; mais on n'allie pas à volonté des choses aussi
contraires. Néanmoins, à mesure qu'il prend des années, le pouvoir
devient singulièrement complaisant pour lui-même, quelque grand
qu'il soit par l'esprit. C'est une faiblesse de la durée. Napoléon,
bien qu'il commençât à fatiguer la nation, bien que l'évidence de
son ambition donnât aux guerres entreprises un sens qui ne lui était
pas favorable, Napoléon croyait qu'on lui devait tout; qu'au premier
danger suscité par sa faute tous les Français devaient être debout;
et il s'était créé d'ailleurs le préjugé d'un homme de génie, c'est
qu'un gouvernement, quand il le veut, peut faire faire à une nation
tout ce qui lui plaît. Il fut donc mécontent que ses ministres
n'eussent pas, à la première apparition des Anglais sur le sol de
l'Empire, fait appel à la France, provoqué son enthousiasme, réclamé
son dévouement. Il croyait qu'ils l'auraient dû, qu'ils l'auraient
pu, et il blâma leur extrême froideur. Il jugeait surtout utile, et
ici ce n'était plus faiblesse, mais raison supérieure, de dégoûter
les Anglais de semblables expéditions, en jetant sur eux des masses
de peuple. Il regardait comme une grande convenance du moment de
prouver aux Autrichiens avec lesquels il négociait, que la France
était prête à s'unir à lui; et enfin, si on veut connaître son
dernier motif franchement exprimé dans ses lettres, il désirait, la
matière du recrutement commençant à lui manquer, s'en procurer une
nouvelle, en tirant d'une forte commotion soixante à quatre-vingt
mille jeunes gardes nationaux, qu'une fois levés il retiendrait
sous le drapeau, attacherait au métier des armes, et convertirait
en conscrits de la plus belle espèce, car ils auraient tous de
vingt à trente ans. Il blâma donc amèrement le général Clarke,
l'archichancelier Cambacérès de leur prudence excessive, et blâma
plus encore MM. Fouché et Decrès de n'avoir pas persévéré dans l'avis
qu'ils avaient ouvert, que MM. Clarke et Cambacérès de ne s'y être
pas rangés. Il écrivit aux uns et aux autres qu'il ne comprenait
pas leurs hésitations; qu'au premier signal ils auraient dû lever
soixante mille gardes nationaux, convoquer le Sénat, s'en servir pour
parler à la France, et prouver que derrière les armées employées
au loin, il restait la nation elle-même, prête à les appuyer, à
les suppléer partout. Si on compare ces idées à celles qu'on lui
a prêtées dans tous les récits contemporains, on verra combien
l'histoire est rarement bien informée.
[Note 23: Dans cette curieuse affaire de Walcheren, pas plus que
dans les autres, je ne fais de suppositions, ou même de conjectures.
Je parle d'après les pièces authentiques, d'après la correspondance
de Napoléon, de MM. Clarke, Fouché, Cambacérès, Decrès; d'après les
mémoires inédits de l'archichancelier Cambacérès, et je puis, appuyé
sur ces documents inconnus jusqu'aujourd'hui, rectifier les erreurs
puériles répandues sur cet important événement. Ainsi on a cru que
la disgrâce de M. Fouché avait été due à ce que, contre l'ordre ou
la volonté de l'Empereur, il avait convoqué les gardes nationales et
fait nommer Bernadotte. C'est tout le contraire qui est la vérité.
Plus tard, sans doute, Napoléon commença à blâmer la conduite de M.
Fouché dans la levée des gardes nationales, et sa correspondance
permet de fixer avec précision le moment et le motif de ce changement
d'opinion. Nous le dirons en son lieu. Quant aux faits militaires
de l'expédition, la volumineuse enquête ordonnée en Angleterre, et
la correspondance du ministère de la guerre en France, fournissent
les plus amples documents, et les plus suffisants. C'est de tous
ces matériaux que j'ai fait usage, après les avoir soigneusement
compulsés, pour redresser les erreurs commises sur ce sujet,
inexactement raconté, comme tous les autres, par les historiens
contemporains.]
Loin d'en vouloir à M. Fouché d'avoir agité la nation, Napoléon
lui reprocha de ne l'avoir pas assez fortement remuée. Quant au
choix du commandant en chef, il montra ici combien son jugement
était supérieur à ses passions, quand un grand intérêt l'exigeait.
Il avait pour la vanité, l'ambition, le caractère tout entier du
maréchal Bernadotte, une aversion profonde, et devinait parfaitement
ce que son coeur contenait de trahison présente et future; et
néanmoins le jugeant le seul homme capable, entre tous ceux qui
se trouvaient à portée du théâtre de l'expédition britannique, de
prendre le commandement, il regretta vivement qu'on ne l'eût pas
nommé général en chef des troupes réunies dans le Nord. Il reprocha
donc à ses ministres de ne l'avoir pas choisi, et leur ordonna
de lui conférer le commandement s'il en était temps encore. Il
condamna tout aussi vivement l'idée qu'on avait eue d'offrir le
commandement au roi Louis. Il commençait à concevoir une extrême
impatience de voir son frère gouverner la Hollande dans un intérêt
étroit, de le voir tolérer la contrebande, favoriser les relations
clandestines avec l'Angleterre, seconder médiocrement et souvent
abandonner la cause du blocus continental, abonder enfin dans un
système d'économies agréable aux Hollandais, mais destructeur de leur
armée et de leur marine. S'exagérant même les torts de son frère
envers la politique impériale, il allait jusqu'à se défier de lui,
et il reprocha à ses ministres de n'avoir pas vu que le roi Louis
songerait en cette occasion à la Hollande plus qu'à la France, et
pour préserver Amsterdam laisserait prendre Flessingue ou brûler
Anvers. Rien n'était plus injuste qu'une telle supposition, car le
roi Louis accourait en ce moment au secours du territoire français,
et pour couvrir Anvers découvrait Amsterdam. Mais irrité par une
correspondance avec son frère qui devenait tous les jours plus aigre,
Napoléon blâma la confiance qu'on avait eue en lui, et joignant la
raillerie au blâme, il écrivit à ses ministres: Est-ce parce qu'il
porte le titre de connétable que vous avez choisi Louis? Mais Murat
porte celui de grand amiral: que diriez-vous si je lui donnais une
flotte à commander?--
Ces points réglés, la convocation des gardes nationales étant
adoptée, le maréchal Bernadotte étant désigné pour le commandement
en chef, il donna sur la conduite à tenir des instructions d'une
prudence, d'une habileté, d'une prévoyance admirables.--N'allez pas,
écrivit-il à ses ministres, essayer d'en venir aux mains avec les
Anglais. _Un homme n'est pas un soldat[24]._ Vos gardes nationaux,
vos conscrits des demi-brigades provisoires, conduits pêle-mêle à
Anvers, presque sans officiers, avec une artillerie à peine formée,
opposés aux bandes de Moore qui ont eu affaire aux troupes de la
vieille armée, se feraient battre, et fourniraient à l'expédition
anglaise un but qui ne tardera pas à lui manquer, si elle n'a pas
pris la flotte, comme je l'espère, et si elle ne prend pas Anvers,
comme j'en suis sûr. Il ne faut opposer aux Anglais que la fièvre,
qui bientôt les aura dévorés tous, et des soldats blottis derrière
des retranchements et des inondations pour s'y organiser et s'y
instruire. Dans un mois les Anglais s'en iront couverts de confusion,
décimés par la fièvre, et moi j'aurai gagné à cette expédition une
armée de 80 mille hommes, qui me rendra bien des services si la
guerre d'Autriche doit continuer.--
[Note 24: Expression textuelle de Napoléon. Ce qui suit est une
analyse fidèle d'une centaine de lettres admirables sur l'expédition
de Walcheren. J'ai cru devoir en publier quelques-unes qu'on trouvera
à la fin de ce volume. Je les cite pour montrer comment Napoléon
jugea cette célèbre expédition, et combien ses jugements diffèrent de
ceux que le public lui a prêtés.]
Conséquent avec ces pensées, Napoléon ordonna au général Monnet
de défendre Flessingue à outrance, afin de retenir les Anglais le
plus long-temps possible dans la région des fièvres, et de donner
à la défense d'Anvers le temps de se compléter. Il lui enjoignit
formellement de ne pas perdre une minute pour rompre les digues
et plonger l'île entière de Walcheren sous les eaux. Ensuite il
ordonna de faire remonter la flotte à Anvers et même au-dessus,
si on ne l'avait pas encore fait, de tendre les inondations là
seulement où elles seraient nécessaires, de bien se garder de couler
des carcasses de vaisseaux dans les passes, car il ne voulait pas
qu'on perdît l'Escaut dans l'intention de le défendre; de réunir à
Anvers sous le maréchal Bernadotte les demi-brigades provisoires,
les gardes nationaux d'élite du général Rampon, les bataillons de
dépôt disponibles, la gendarmerie du maréchal Moncey, les Hollandais
du roi Louis, le tout pouvant constituer une armée de vingt-cinq
mille hommes, qu'on établirait autour d'Anvers, derrière des digues
et des inondations, de manière à rendre la place inaccessible, sans
toutefois livrer de bataille, la fièvre devant seule, répétait-il,
lui faire raison des Anglais; de former après cette première
armée une seconde, exclusivement composée de gardes nationaux,
distribuée en cinq légions commandées par autant de sénateurs
anciens militaires, laquelle s'étendrait depuis la Tête de Flandre
(faubourg d'Anvers), jusqu'à l'île de Cadzand, pour garder la gauche
de l'Escaut, en cas que les Anglais essayassent d'y descendre;
d'organiser le mieux possible cette nouvelle armée, d'y appeler
non des officiers réformés, anciens serviteurs de la République,
mais des officiers tirés des dépôts d'infanterie, notamment les
majors, qui presque tous étaient excellents; de rassembler le
matériel et le personnel de quatre-vingts bouches à feu, ce dont il
donnait le moyen en laissant en France dix compagnies d'artillerie
sur celles qu'il avait demandées; de mettre enfin cette seconde
armée sous les ordres du maréchal Bessières, qui était guéri de
la blessure reçue à Wagram, sur le dévouement duquel il comptait,
et qu'il n'était pas fâché de placer à côté du prince Bernadotte,
pour seconder et surveiller ce dernier. À ces deux armées, Napoléon
sachant qu'on n'obtient jamais que la moitié de ce qu'on ordonne
et de ce qu'on paye, voulut à tout risque en ajouter une troisième
sur la Meuse, qui viendrait du Rhin, et qui aurait été composée
de quelques demi-brigades destinées d'abord à se rendre sur le
Danube. Il avait déjà reçu des hôpitaux, des dépôts d'Italie, des
demi-brigades venues par Strasbourg et embarquées sur le Danube, une
masse considérable de soldats, qui avaient été versés dans l'armée
d'Allemagne, et l'avaient reportée au plus bel effectif. Il pouvait
donc se passer d'une partie des ressources qu'il avait demandées,
et en conséquence il prescrivit d'arrêter à Strasbourg tout ce qui
était corps organisé, comme les demi-brigades par exemple, de les
faire descendre par le Rhin sur la Meuse, de ne continuer à diriger
sur Vienne que ce qui était simple détachement propre à recruter les
bataillons, de commencer à Maëstricht, sous le maréchal Kellermann,
un rassemblement de 10 mille hommes, complet en toutes armes, afin
de flanquer le maréchal Bernadotte sous Anvers. Estimant le corps de
Bernadotte à 30 mille hommes, celui de Bessières à 40 mille, celui de
Kellermann à 10 mille, Napoléon espérait avoir en Flandre une armée
de 80 mille hommes, dont 50 mille au moins passablement organisés,
qui allaient s'instruire d'ailleurs en peu de temps, et que plus
tard il viendrait peut-être à l'improviste commander lui-même, s'il
avait quelque bon piége à tendre aux Anglais. Retenant ceux-ci dans
un dédale d'îles, de marécages, de bras de mer, il ne désespérait pas
de joindre à la fièvre quelque combinaison soudaine, qui leur ferait
payer cher leur immense expédition, de sorte que loin d'être affligé
d'une tentative qui au fond révélait, comme nous l'avons dit, l'un
des côtés fâcheux de sa politique, il en fut charmé, parce qu'il
entrevoyait la probabilité d'une revanche éclatante, et la création
d'une armée de plus ajoutée à toutes celles qu'il avait déjà.
[Note en marge: Nouvelle ardeur de M. Fouché à convoquer les gardes
nationales après les lettres de Schoenbrunn.]
[Note en marge: Dispositions de l'esprit public qui rendent la levée
des gardes nationales difficile.]
[Note en marge: Activité du ministre de la guerre, plus profitable
que celle de M. Fouché.]