On ne pouvait surprendre le territoire français dans un moment plus

favorable pour l'insulter impunément. Il n'avait été fait dans l'île

de Walcheren, ni dans la région environnante, aucun préparatif de

défense, non pas que les avis eussent manqué, mais parce qu'on

n'avait pas attaché à ces avis l'importance qu'ils méritaient. Il

était certainement impossible qu'une aussi vaste réunion de forces

eût lieu sur les rivages d'Angleterre, sans qu'on en sût quelque

chose sur ceux de France, malgré l'interruption des communications.

En effet, des prisonniers français échappés, des espions bien payés,

avaient averti les autorités du littoral, et celles-ci avaient

informé à leur tour les ministres de la marine et de la guerre.

Mais le ministre de la marine, tout plein du souvenir de Rochefort,

n'avait cru qu'à un envoi de brûlots destinés à incendier la flotte

de l'Escaut, et avait voulu, comme nous l'avons dit, enfermer cette

flotte dans Flessingue, ce que l'amiral Missiessy avait refusé de

faire, pour des raisons que l'événement justifia. Quant au ministre

de la guerre, n'ayant rien à envoyer à Anvers contre une armée de 40

mille soldats, n'osant pas prendre sur lui de détourner du Danube

vers l'Escaut le torrent d'hommes et de matières qu'on dirigeait

sur l'Autriche, même depuis l'armistice, il n'arrêta aucune mesure,

et aima mieux croire avec le ministre de la marine que l'expédition

annoncée se réduirait à des brûlots, contre lesquels il fallait se

prémunir en interceptant les diverses passes de l'Escaut. Il ne se

trouvait donc à la portée d'Anvers que le camp de Boulogne, quelques

compagnies de gardes nationales consacrées sous le sénateur Rampon

à la surveillance des côtes, quelques demi-brigades provisoires,

mais le tout dispersé, sans organisation, sans artillerie, sans

cavalerie, etc. Dans l'île de Walcheren notamment, rien n'était

préparé pour soutenir un siége. L'île avait été depuis plusieurs

années partagée entre la France et la Hollande. Les Français

occupaient la place de Flessingue, à cause de son port et de ses

feux qui commandent l'Escaut occidental, et les Hollandais avaient

gardé le territoire de l'île, avec la capitale Middlebourg et les

petits forts qui dominaient l'Escaut oriental. Le général Monnet,

brave homme qui s'était distingué dans les guerres de la révolution,

se reposait en commandant Flessingue de ses campagnes antérieures.

Il n'avait pour défendre l'île, ni artillerie attelée, ni cavalerie,

ni rien de ce qui constitue un corps destiné à tenir la campagne; et

il n'avait pour défendre la place qu'un ramassis de troupes composé

d'un bataillon irlandais, d'un bataillon colonial, de deux bataillons

de déserteurs prussiens, de quelques centaines de Français, le tout

s'élevant à trois mille hommes. Le commandant hollandais avait

à Middlebourg, et dans les ports de la côte, quelques centaines

de vétérans. La place de Flessingue ne présentait pour toute

fortification qu'une simple chemise bastionnée, entourée d'un fossé

guéable partout. Elle ne possédait de fortes batteries que du côté

de la mer. Rien n'était donc plus facile que d'enlever l'île de

Walcheren et la place de Flessingue, quand on y débarquait avec 45

mille hommes et cinq à six cents voiles.

[Note en marge: Le général Osten, envoyé avec quinze cents hommes au

nord de l'île de Walcheren, pour empêcher le débarquement.]

Dès que les Anglais eurent été aperçus, il fut aisé, en les voyant

stationner obstinément aux bouches de l'Escaut, de deviner le but

de leur expédition. Le général Monnet, ne voulant pas s'éloigner de

Flessingue, se hâta d'envoyer le général Osten avec douze ou quinze

cents hommes, c'est-à-dire avec la moitié de sa garnison, sur le

rivage du nord de l'île, pour s'opposer de son mieux au débarquement,

et avec le reste il se mit à préparer la défense de Flessingue. On

composa au général Osten une artillerie de campagne, en prenant dans

la place deux pièces de trois et deux de six, qu'on attela avec des

chevaux du pays non dressés, et conduits par des paysans. Le général

Osten, qui était fort brave, se porta en avant avec sa petite troupe,

et la disposa de droite à gauche, du fort de Den-Haak à Dombourg,

le long des digues, pour faire feu sur les Anglais au moment où ils

toucheraient au rivage.

[Note en marge: Malgré les efforts du général Osten, les Anglais

débarquent dans l'île de Walcheren.]

Ceux-ci s'étaient avancés en force imposante, et étaient descendus

à terre au nombre de quelques milliers, protégés par l'artillerie

de plus de soixante bâtiments. Les soldats du général Osten, sans

discipline et sans esprit national, n'y tinrent plus dès qu'ils

essuyèrent le feu des vaisseaux, bien qu'ils fussent couverts par des

digues. Ils se replièrent en désordre, malgré les efforts de leurs

chefs pour les ramener à l'ennemi. Les quatre pièces du général Osten

tirées à propos contre les Anglais qui s'avançaient sur les digues,

auraient pu les arrêter, ou du moins ralentir leur marche. Mais les

chevaux non dressés se cabrèrent, les paysans coupèrent les traits

et s'enfuirent avec leurs attelages. Deux pièces sur quatre furent

ainsi abandonnées sur le terrain. Le général Osten, après avoir fait

de vains efforts pour maintenir sa troupe, la ramena sur Serooskerke,

dans l'intérieur de l'île, et annonça au général Monnet ce qui

s'était passé.

Tandis que le général Osten, par le mauvais esprit de ses soldats,

était privé de l'honneur de disputer les digues aux Anglais, un

général hollandais, Bruce, leur livrait le fort de Den-Haak, celui

de Terweere, et la place de Middlebourg elle-même, n'ayant pas la

moindre envie de se faire tuer pour les Français, sentiment que

partageaient alors tous ses compatriotes. Il pouvait dire d'ailleurs

pour sa justification qu'il n'avait pas de moyens suffisants pour

résister aux forces ennemies.

Le 31 juillet, les Anglais répandirent une quinzaine de mille hommes

dans l'île de Walcheren, et l'enveloppèrent de plusieurs centaines de

voiles, car ils vinrent se placer avec la plus grande partie de leurs

forces navales dans les bras du Weere-Gat et du Sloë, qui séparent

l'île de Walcheren de celles du nord et du sud Beveland. (Voir la

carte nº 51.) Ils se portèrent sur Middlebourg, et de Middlebourg sur

Flessingue. Le général Osten se replia du mieux qu'il put, défendant

le terrain pied à pied quand le courage de sa troupe répondait au

sien; et bien qu'il n'obtînt pas de ses soldats tout ce qu'il aurait

voulu, il couvrit honorablement sa retraite par la perte de deux

ou trois centaines d'hommes, et par la destruction d'un plus grand

nombre à l'ennemi.

[Note en marge: Soins du général Monnet pour la défense de

Flessingue.]

Le général Monnet vint le recevoir sur les glacis de Flessingue,

et ils firent leur jonction sous le feu de la place, résolus à en

défendre les approches, avant de se renfermer dans son étroite

enceinte. Le général Monnet occupa plusieurs postes au dehors, et

un notamment à droite, vers Rameskens, afin de pouvoir couper les

digues, et noyer l'île tout entière, quand il n'aurait plus que ce

moyen de résistance. Il se hâta d'organiser un peu mieux sa garnison,

de se faire avec des soldats d'infanterie des artilleurs dont il

manquait, d'organiser la population en légions de pompiers pour

parer aux suites d'un bombardement, et d'écrire à l'île de Cadzand,

pour qu'on lui envoyât des troupes françaises, pendant que l'Escaut

occidental était encore ouvert. C'était un trajet facile, long de

trois à quatre portées de canon, et qui était possible encore, si

dans l'île de Cadzand on avait sous la main les forces nécessaires.

[Note en marge: Grâce aux bonnes dispositions du général Rousseau,

les Anglais ne peuvent descendre dans l'île de Cadzand.]

Cette île était commandée par le général Rousseau, officier plein

d'activité et de courage, et appartenait au département de l'Escaut,

compris dans la vingt-quatrième division militaire. À peine le

général Rousseau avait-il été averti de la présence des Anglais,

qu'il avait fait prévenir le général Chambarlhiac, commandant la

vingt-quatrième division militaire, et attiré à lui les troupes

placées dans le voisinage. Il avait commencé par distribuer dans

les batteries de la côte les quelques centaines d'hommes dont il

pouvait disposer tout de suite, et par organiser quelques pièces

d'artillerie de campagne. Puis deux quatrièmes bataillons, l'un du

65e, l'autre du 48e, lui ayant été envoyés, il s'était mis à leur

tête le long du rivage, prêt à se jeter sur les premières troupes

ennemies qui débarqueraient.

[Note en marge: La tentative projetée sur l'île de Cadzand n'ayant pu

être faite, toute l'expédition est dirigée dans l'Escaut oriental,

afin d'assiéger Flessingue et de tourner la flotte française.]

Ces dispositions, prises avec promptitude et résolution, étaient

parfaitement visibles de la haute mer, car le sol ne présentait

qu'une plaine basse et unie, comme la mer elle-même, et elles

pouvaient faire supposer qu'un corps considérable de troupes se

trouvait en arrière. Le commodore Owen et le marquis de Huntley, qui

commandaient les forces destinées à l'île de Cadzand, apercevant de

la passe de Vielingen, où ils luttaient contre le mauvais temps, les

troupes du général Rousseau, n'osèrent point descendre. Ils voyaient

12 ou 1500 hommes qu'ils prenaient pour 3 ou 4 mille, et n'ayant des

chaloupes que pour débarquer 700 hommes à la fois, ils craignirent

d'être jetés à la mer s'ils se risquaient à mettre pied à terre. Si

en ce moment l'amiral Strachan et lord Chatham eussent porté vers

l'île de Cadzand toutes les forces et tous les moyens de débarquement

employés sans utilité dans l'Escaut oriental, ils y auraient pénétré

infailliblement, se seraient emparés de toutes les batteries de la

gauche de l'Escaut, et seraient arrivés sur la Tête-de-Flandre,

faubourg d'Anvers, avant tout secours. Heureusement il n'en fut

point ainsi. Le commodore Owen, le marquis de Huntley, intimidés

par l'attitude du général Rousseau, demandèrent au contre-amiral

Gardner, qui commandait la division des vaisseaux de ligne dans

la grande passe du Deurloo, de leur envoyer les embarcations dont

il pourrait disposer afin de débarquer plus de monde à la fois;

mais celui-ci en avait besoin pour les opérations ultérieures

dont il était chargé, d'ailleurs le gros temps l'empêchait de les

faire parvenir, et cette attaque de l'île de Cadzand, qui aurait

dû réussir, ne s'exécuta ni le 29, ni le 30, ni le 31. Les chefs

de l'expédition, satisfaits d'avoir pu débarquer à Walcheren, se

trouvant fort à leur aise dans l'intérieur de l'Escaut oriental

contre le mauvais temps, toujours pleins de l'idée de s'emparer des

îles du nord et du sud Beveland qui séparent les deux Escaut, et

dont la possession permettait de tourner la flotte, rappelèrent à

eux le commodore Owen et sir Huntley, pour les amener dans l'Escaut

oriental. Ils y attirèrent également le reste de l'expédition,

qui venait d'arriver sous les lieutenants généraux Grosvenor et

Rosslyn, et remplirent ainsi les bras du Weere-Gat et du Sloë. Ils

commencèrent ensuite à débarquer dans les îles du nord et du sud

Beveland tout ce qu'ils n'avaient pas débarqué de troupes dans

l'île de Walcheren, afin de courir au point de jonction des deux

Escaut, c'est-à-dire au fort de Batz, et de tourner ainsi la flotte

française, pendant que le reste de l'armée exécuterait le siége de

Flessingue.

Heureusement que dans ce premier moment deux hommes énergiques se

trouvèrent sur les lieux, le général Rousseau et l'amiral Missiessy.

Le général Rousseau, en voyant s'éloigner la division navale qui

menaçait l'île de Cadzand, n'avait plus eu dès lors autant de

craintes pour la rive gauche de l'Escaut, et s'était privé sans

hésiter des deux bataillons du 65e et du 48e pour les envoyer par eau

de Breskens à Flessingue. Il fallait traverser l'Escaut occidental,

large en cet endroit de quelques centaines de toises, et il fit

successivement passer tous les détachements qui lui arrivaient,

songeant à son voisin, dont il apercevait les périls, plus qu'à

lui-même.

[Date en marge: Août 1809.]

[Note en marge: Habile retraite de l'amiral Missiessy, et rentrée de

la flotte française à Anvers.]

De son côté l'amiral Missiessy, qui avait demandé à ne pas s'enfermer

dans Flessingue, où il aurait péri par les bombes et par la fièvre,

couronnait la sagesse de ses conseils par la fermeté et l'habileté

de sa conduite. Sa constance à demeurer devant Flessingue, sans s'y

enfermer, avait déjà suffi pour donner à l'expédition anglaise un

cours différent, le plus dangereux pour elle, et le plus avantageux

pour nous, comme on le verra bientôt, celui de l'Escaut oriental.

Maintenant il ne fallait pas plus se laisser prendre à la jonction

des deux Escaut, vers Batz et Santvliet, qu'à Flessingue même. Aussi

après avoir fait bonne contenance à Flessingue les 29 et 30, il

prit son parti résolûment, en homme sensé et ferme qui savait ce

qu'il avait à faire, et se mit en marche le 31, profitant du vent

qui était favorable pour remonter l'Escaut. Le 31 au soir il avait

dépassé le fort de Batz, et il était entré dans l'Escaut supérieur,

composé des deux Escaut réunis. À cet endroit deux de ses vaisseaux

échouèrent sur une vase molle et bourbeuse, mais sans danger d'y

rester attachés pour longtemps. Le lendemain en effet il remit à la

voile, et à la marée haute tous ses bâtiments renfloués remontèrent

entre les forts de Lillo et de Liefkenshoek, qui ferment le passage

du fleuve par des feux croisés difficiles à franchir. Tous ces

points, les forts de Batz et de Santvliet, les forts de Lillo et de

Liefkenshoek, étaient négligés comme ils auraient pu l'être dans une

paix profonde, chez une nation peu soigneuse. L'amiral Missiessy, qui

voyait dans ces forts sa propre sûreté, s'occupa de leur défense. Il

plaça une frégate en travers du canal qui joint l'Escaut occidental

à l'Escaut oriental, qu'on appelle canal de Berg-op-Zoom, et que

dominent les forts de Batz et de Santvliet. Il débarqua une centaine

de canonniers hollandais dans le fort de Batz, et mit garnison

française dans les forts de Lillo et de Liefkenshoek, en ayant soin

de les approvisionner des munitions nécessaires. Il fit construire

ensuite plusieurs estacades pour se garantir des brûlots, et ne

voulut point se renfermer dans Anvers, se réservant de se mouvoir

librement sur le fleuve, et de couvrir ainsi les alentours du feu des

mille pièces de canon que portait son escadre. Il était suivi d'une

flottille, détachée autrefois de celle de Boulogne, et établie dans

l'Escaut. Grâce à ces habiles dispositions, ce n'était plus le rôle

de réfugié, mais celui de défenseur qu'il se préparait à jouer dans

Anvers.

[Note en marge: Les Anglais s'emparent du fort de Batz, quand déjà la

flotte française s'est retirée dans l'Escaut supérieur.]

[Note en marge: Après la prise du fort de Batz, les Anglais veulent

prendre Flessingue avant de marcher sur Anvers.]

Bien lui avait pris d'opérer si à propos sa retraite dans le haut

Escaut, car deux jours plus tard les Anglais l'auraient tourné,

en se plaçant entre Batz et Santvliet, et eussent donné ainsi à

l'expédition de l'Escaut un premier résultat fort important, celui

d'enlever toute une flotte neuve, de l'emmener ou de la détruire.

En effet, les troupes de la division Hope, descendues dans les îles

du nord et du sud Beveland (voir la carte nº 51) par les passes du

Weere-Gat et du Sloë, avaient marché le plus vite qu'elles avaient

pu, et étaient arrivées le 2 août devant le fort de Batz, occupé

par une garnison hollandaise et le général Bruce, qui avait déjà

livré les postes retranchés de l'île de Walcheren. Ce fort garni de

trente bouches à feu, placées à fleur d'eau, et très-dangereuses

pour les bâtiments qui l'auraient attaqué, n'avait pas de grands

moyens de se défendre contre une attaque venant du côté de terre.

Toutefois avec une garnison et un brave commandant, il aurait pu

tenir quelques jours. Il avait l'une, et point l'autre. Le général

Bruce ne voulant pas plus à Batz qu'à Middlebourg résister à outrance

dans une petite place sans casemates, sans blindage, où l'on devait

être accablé de feux, et cela pour le compte des Français, évacua

le fort, dans lequel les Anglais entrèrent sans coup férir. Dès ce

moment, ils devinrent maîtres du passage de l'un à l'autre Escaut,

et s'ils s'étaient hâtés d'amener toute leur armée par le chemin des

îles du sud et du nord Beveland, comme ils l'avaient fait pour la

division Hope, ils pouvaient en peu de jours arriver sous Anvers,

qui était une place fermée à la vérité, mais fermée par de vieux

ouvrages, à moitié détruits, où se trouvaient au plus 2 mille

hommes sans un canon sur les remparts, et où régnait autant de

trouble chez les autorités, surprises par l'apparition de l'ennemi,

que de malveillance dans la population, flamande par l'origine et

les sentiments. Heureusement les deux commandants de l'expédition

anglaise, sir John Strachan et lord Chatham, pensèrent qu'il fallait

auparavant achever le siége de Flessingue, ce qui permettrait

d'introduire la totalité de la flotte dans l'Escaut occidental, et de

parvenir par mer à Batz et Santvliet, point de départ pour conduire

l'expédition de terre jusqu'à Anvers. Cette disposition donnait

quelques jours au gouvernement français pour organiser les premiers

moyens de défense.

[Note en marge: Effet produit sur le cabinet français par la nouvelle

du débarquement des Anglais à Walcheren.]

Le télégraphe avait annoncé le 31 juillet, à Paris, le débarquement

des Anglais dans l'île de Walcheren, et le 1er août le gouvernement

tout entier avait été informé de la gravité du péril. En l'absence

de Napoléon le gouvernement se composait des ministres présidés par

l'archichancelier Cambacérès. Parmi les ministres, trois seulement

pouvaient en cette occasion jouer un rôle, les ministres de la guerre

et de la marine, MM. Clarke et Decrès, parce qu'ils étaient spéciaux

dans une affaire qui intéressait la sûreté du territoire et de la

flotte, et le ministre de la police Fouché, parce qu'il était le

seul qui eût conservé une sorte d'importance politique depuis la

retraite de M. de Talleyrand. Il avait vu son existence menacée, lors

de la disgrâce de ce dernier, et il en était devenu plus remuant

que de coutume, soit pour se remettre en faveur s'il réussissait à

signaler son zèle dans un moment difficile, soit pour être personnage

principal si les affaires de l'Empire venaient à péricliter, ainsi

que bien des gens commençaient les uns à le craindre, les autres

à l'espérer. Beaucoup d'esprits, en effet, voyaient des signes

d'affaiblissement pour le pouvoir de Napoléon dans la guerre

d'Espagne qui tendait à s'éterniser, dans la guerre d'Allemagne qui

avait paru un instant douteuse, dans l'inquiétude qui déjà gagnait

peu à peu les populations, dans le mécontentement qu'excitaient les

affaires de l'Église, dont nous ferons bientôt connaître la suite.

C'était donc pour un personnage inquiet, peu sûr, voulant être en

tête de tous les changements de la fortune, une occasion de s'agiter.

[Note en marge: Rôle joué par M. Fouché en cette occasion.]

Bien qu'il flattât beaucoup l'Empereur, M. Fouché était l'allié

secret de tous les mécontents, gémissant tout bas avec eux sur leurs

déplaisirs, ou sur les maux de l'Empire dont en public il exaltait la

gloire. Ainsi, l'amiral Decrès, ce ministre de tant d'esprit, mais

qui n'avait que des malheurs dans son administration, était mécontent

parce que l'Empereur s'en prenant injustement à lui des revers de

la marine et blessé surtout de son langage caustique et hardi, ne

s'était pas pressé de le faire duc. M. Fouché était aussitôt devenu

le confident et l'ami de M. Decrès. Le maréchal Bernadotte, renvoyé

de l'armée pour son ordre du jour aux Saxons, avait porté à Paris

son orgueil et ses ressentiments. M. Fouché lui avait aussitôt serré

la main, s'était apitoyé sur l'ingratitude dont il était l'objet,

et en public avait pris le rôle d'un Mentor qui voulait, en modérant

l'irritation du prince maréchal, l'empêcher de commettre de nouvelles

fautes. L'expédition de Walcheren fut une occasion de faire éclater

ces diverses dispositions, et si quelque chose en effet pouvait

déceler déjà l'affaiblissement du règne, c'était qu'on osât sous un

maître tel que Napoléon aspirer à un rôle politique quelconque.

[Note en marge: Résolutions du conseil des ministres au sujet de

l'expédition de l'Escaut.]

À peine la nouvelle du débarquement arriva-t-elle, que M. Decrès

courut chez les ministres et chez l'archichancelier pour provoquer

des mesures extraordinaires. Il mit dans ses démarches une chaleur

extrême, parce que depuis l'événement de Rochefort il ne dormait

plus. Il voulait qu'on fît partir de Paris tous les ouvriers

disponibles, qu'on levât les gardes nationales en masse, qu'on

plaçât à leur tête un maréchal de France, le maréchal Bernadotte,

par exemple, et qu'on imposât aux ennemis par un grand déploiement

de forces, apparentes sinon réelles. M. Decrès parlait en cela

avec la sincérité d'un ministre alarmé pour les intérêts de

son département. M. Fouché, qui, par un singulier concours de

circonstances, remplaçait provisoirement le ministre de l'intérieur,

M. Cretet, atteint d'une maladie mortelle, avait dans les fonctions

qui lui étaient accidentellement déférées un motif tout naturel

de se mêler beaucoup de l'expédition de Walcheren. Convoquer les

gardes nationales, presque en son nom et pour son compte, écrire des

proclamations, mettre un grand nombre d'hommes en mouvement, choisir

un chef militaire de sa propre main, tout cela convenait à sa double

vue, de paraître à Schoenbrunn très-zélé, et à Paris très-influent.

Il approuva beaucoup les idées de M. Decrès, et le conseil s'étant

réuni le 1er août au matin, sous la présidence de l'archichancelier

Cambacérès, il appuya les propositions du ministre de la marine.

Celui-ci fort véhément, comme un homme très-préoccupé des dangers

que courait Anvers, demanda la convocation extraordinaire de cent

mille gardes nationaux, et la nomination du maréchal Bernadotte

pour les commander. Ces propositions, qui avaient lieu de paraître

excessives, même dans le cas le plus grave, surprirent et mirent en

défiance le ministre de la guerre Clarke, dont le caractère n'était

pas plus sûr que celui de M. Fouché, mais qui avait beaucoup de sens,

de pénétration, et qui doutait extrêmement du goût de Napoléon soit

pour les gardes nationales, soit pour le prince de Ponte-Corvo. Il

soumit ses doutes au conseil, et énuméra ensuite les moyens qu'il

avait à sa disposition sans recourir aux gardes nationales, moyens

qui consistaient dans les demi-brigades provisoires instituées par

Napoléon, dans la gendarmerie, dans les gardes nationales d'élite

déjà organisées sous le sénateur Rampon, dans les troupes du camp de

Boulogne. Le tout pouvait faire une trentaine de mille hommes, sous

le sénateur Sainte-Suzanne, ancien officier de l'armée du Rhin, que

Napoléon, dans la prévision d'une expédition anglaise, avait chargé

du commandement des côtes depuis la Picardie jusqu'à la Hollande. Ce

sénateur, quoique malade, avait déclaré qu'il était prêt à prendre

son commandement. Il restait enfin le roi de Hollande lui-même, qui

accourait avec quelques troupes sur Anvers, et qui en sa qualité de

connétable avait déjà en 1806 été revêtu par Napoléon du commandement

des côtes. Il y avait là de quoi se passer des levées en masse, et

d'un chef disgracié comme le prince de Ponte-Corvo.

L'archichancelier, qui d'un côté se défiait du zèle de M. Fouché, qui

de l'autre craignait qu'on ne fît pas assez pour la circonstance,

ne se prononça pas très-ouvertement, mais calma l'emportement de M.

Decrès, et sembla incliner vers l'avis du ministre de la guerre.

Dès lors M. Fouché ne soutenant plus avec autant de vivacité son

nouvel ami M. Decrès, se contenta de lui dire à l'oreille qu'il

était de son opinion, et qu'au surplus il ferait de son chef tout

ce qu'on n'allait pas résoudre en conseil. On se sépara sans avoir

adopté les propositions de MM. Decrès et Fouché, et on considéra

comme suffisantes pour le premier moment les mesures imaginées

par M. Clarke, sauf ce qu'ordonnerait bientôt l'Empereur, que des

courriers extraordinaires allaient avertir à Schoenbrunn des derniers

événements.

[Note en marge: Ordres donnés par le ministre de la guerre en

exécution des résolutions du conseil.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 34 段