favorable pour l'insulter impunément. Il n'avait été fait dans l'île
de Walcheren, ni dans la région environnante, aucun préparatif de
défense, non pas que les avis eussent manqué, mais parce qu'on
n'avait pas attaché à ces avis l'importance qu'ils méritaient. Il
était certainement impossible qu'une aussi vaste réunion de forces
eût lieu sur les rivages d'Angleterre, sans qu'on en sût quelque
chose sur ceux de France, malgré l'interruption des communications.
En effet, des prisonniers français échappés, des espions bien payés,
avaient averti les autorités du littoral, et celles-ci avaient
informé à leur tour les ministres de la marine et de la guerre.
Mais le ministre de la marine, tout plein du souvenir de Rochefort,
n'avait cru qu'à un envoi de brûlots destinés à incendier la flotte
de l'Escaut, et avait voulu, comme nous l'avons dit, enfermer cette
flotte dans Flessingue, ce que l'amiral Missiessy avait refusé de
faire, pour des raisons que l'événement justifia. Quant au ministre
de la guerre, n'ayant rien à envoyer à Anvers contre une armée de 40
mille soldats, n'osant pas prendre sur lui de détourner du Danube
vers l'Escaut le torrent d'hommes et de matières qu'on dirigeait
sur l'Autriche, même depuis l'armistice, il n'arrêta aucune mesure,
et aima mieux croire avec le ministre de la marine que l'expédition
annoncée se réduirait à des brûlots, contre lesquels il fallait se
prémunir en interceptant les diverses passes de l'Escaut. Il ne se
trouvait donc à la portée d'Anvers que le camp de Boulogne, quelques
compagnies de gardes nationales consacrées sous le sénateur Rampon
à la surveillance des côtes, quelques demi-brigades provisoires,
mais le tout dispersé, sans organisation, sans artillerie, sans
cavalerie, etc. Dans l'île de Walcheren notamment, rien n'était
préparé pour soutenir un siége. L'île avait été depuis plusieurs
années partagée entre la France et la Hollande. Les Français
occupaient la place de Flessingue, à cause de son port et de ses
feux qui commandent l'Escaut occidental, et les Hollandais avaient
gardé le territoire de l'île, avec la capitale Middlebourg et les
petits forts qui dominaient l'Escaut oriental. Le général Monnet,
brave homme qui s'était distingué dans les guerres de la révolution,
se reposait en commandant Flessingue de ses campagnes antérieures.
Il n'avait pour défendre l'île, ni artillerie attelée, ni cavalerie,
ni rien de ce qui constitue un corps destiné à tenir la campagne; et
il n'avait pour défendre la place qu'un ramassis de troupes composé
d'un bataillon irlandais, d'un bataillon colonial, de deux bataillons
de déserteurs prussiens, de quelques centaines de Français, le tout
s'élevant à trois mille hommes. Le commandant hollandais avait
à Middlebourg, et dans les ports de la côte, quelques centaines
de vétérans. La place de Flessingue ne présentait pour toute
fortification qu'une simple chemise bastionnée, entourée d'un fossé
guéable partout. Elle ne possédait de fortes batteries que du côté
de la mer. Rien n'était donc plus facile que d'enlever l'île de
Walcheren et la place de Flessingue, quand on y débarquait avec 45
mille hommes et cinq à six cents voiles.
[Note en marge: Le général Osten, envoyé avec quinze cents hommes au
nord de l'île de Walcheren, pour empêcher le débarquement.]
Dès que les Anglais eurent été aperçus, il fut aisé, en les voyant
stationner obstinément aux bouches de l'Escaut, de deviner le but
de leur expédition. Le général Monnet, ne voulant pas s'éloigner de
Flessingue, se hâta d'envoyer le général Osten avec douze ou quinze
cents hommes, c'est-à-dire avec la moitié de sa garnison, sur le
rivage du nord de l'île, pour s'opposer de son mieux au débarquement,
et avec le reste il se mit à préparer la défense de Flessingue. On
composa au général Osten une artillerie de campagne, en prenant dans
la place deux pièces de trois et deux de six, qu'on attela avec des
chevaux du pays non dressés, et conduits par des paysans. Le général
Osten, qui était fort brave, se porta en avant avec sa petite troupe,
et la disposa de droite à gauche, du fort de Den-Haak à Dombourg,
le long des digues, pour faire feu sur les Anglais au moment où ils
toucheraient au rivage.
[Note en marge: Malgré les efforts du général Osten, les Anglais
débarquent dans l'île de Walcheren.]
Ceux-ci s'étaient avancés en force imposante, et étaient descendus
à terre au nombre de quelques milliers, protégés par l'artillerie
de plus de soixante bâtiments. Les soldats du général Osten, sans
discipline et sans esprit national, n'y tinrent plus dès qu'ils
essuyèrent le feu des vaisseaux, bien qu'ils fussent couverts par des
digues. Ils se replièrent en désordre, malgré les efforts de leurs
chefs pour les ramener à l'ennemi. Les quatre pièces du général Osten
tirées à propos contre les Anglais qui s'avançaient sur les digues,
auraient pu les arrêter, ou du moins ralentir leur marche. Mais les
chevaux non dressés se cabrèrent, les paysans coupèrent les traits
et s'enfuirent avec leurs attelages. Deux pièces sur quatre furent
ainsi abandonnées sur le terrain. Le général Osten, après avoir fait
de vains efforts pour maintenir sa troupe, la ramena sur Serooskerke,
dans l'intérieur de l'île, et annonça au général Monnet ce qui
s'était passé.
Tandis que le général Osten, par le mauvais esprit de ses soldats,
était privé de l'honneur de disputer les digues aux Anglais, un
général hollandais, Bruce, leur livrait le fort de Den-Haak, celui
de Terweere, et la place de Middlebourg elle-même, n'ayant pas la
moindre envie de se faire tuer pour les Français, sentiment que
partageaient alors tous ses compatriotes. Il pouvait dire d'ailleurs
pour sa justification qu'il n'avait pas de moyens suffisants pour
résister aux forces ennemies.
Le 31 juillet, les Anglais répandirent une quinzaine de mille hommes
dans l'île de Walcheren, et l'enveloppèrent de plusieurs centaines de
voiles, car ils vinrent se placer avec la plus grande partie de leurs
forces navales dans les bras du Weere-Gat et du Sloë, qui séparent
l'île de Walcheren de celles du nord et du sud Beveland. (Voir la
carte nº 51.) Ils se portèrent sur Middlebourg, et de Middlebourg sur
Flessingue. Le général Osten se replia du mieux qu'il put, défendant
le terrain pied à pied quand le courage de sa troupe répondait au
sien; et bien qu'il n'obtînt pas de ses soldats tout ce qu'il aurait
voulu, il couvrit honorablement sa retraite par la perte de deux
ou trois centaines d'hommes, et par la destruction d'un plus grand
nombre à l'ennemi.
[Note en marge: Soins du général Monnet pour la défense de
Flessingue.]
Le général Monnet vint le recevoir sur les glacis de Flessingue,
et ils firent leur jonction sous le feu de la place, résolus à en
défendre les approches, avant de se renfermer dans son étroite
enceinte. Le général Monnet occupa plusieurs postes au dehors, et
un notamment à droite, vers Rameskens, afin de pouvoir couper les
digues, et noyer l'île tout entière, quand il n'aurait plus que ce
moyen de résistance. Il se hâta d'organiser un peu mieux sa garnison,
de se faire avec des soldats d'infanterie des artilleurs dont il
manquait, d'organiser la population en légions de pompiers pour
parer aux suites d'un bombardement, et d'écrire à l'île de Cadzand,
pour qu'on lui envoyât des troupes françaises, pendant que l'Escaut
occidental était encore ouvert. C'était un trajet facile, long de
trois à quatre portées de canon, et qui était possible encore, si
dans l'île de Cadzand on avait sous la main les forces nécessaires.
[Note en marge: Grâce aux bonnes dispositions du général Rousseau,
les Anglais ne peuvent descendre dans l'île de Cadzand.]
Cette île était commandée par le général Rousseau, officier plein
d'activité et de courage, et appartenait au département de l'Escaut,
compris dans la vingt-quatrième division militaire. À peine le
général Rousseau avait-il été averti de la présence des Anglais,
qu'il avait fait prévenir le général Chambarlhiac, commandant la
vingt-quatrième division militaire, et attiré à lui les troupes
placées dans le voisinage. Il avait commencé par distribuer dans
les batteries de la côte les quelques centaines d'hommes dont il
pouvait disposer tout de suite, et par organiser quelques pièces
d'artillerie de campagne. Puis deux quatrièmes bataillons, l'un du
65e, l'autre du 48e, lui ayant été envoyés, il s'était mis à leur
tête le long du rivage, prêt à se jeter sur les premières troupes
ennemies qui débarqueraient.
[Note en marge: La tentative projetée sur l'île de Cadzand n'ayant pu
être faite, toute l'expédition est dirigée dans l'Escaut oriental,
afin d'assiéger Flessingue et de tourner la flotte française.]
Ces dispositions, prises avec promptitude et résolution, étaient
parfaitement visibles de la haute mer, car le sol ne présentait
qu'une plaine basse et unie, comme la mer elle-même, et elles
pouvaient faire supposer qu'un corps considérable de troupes se
trouvait en arrière. Le commodore Owen et le marquis de Huntley, qui
commandaient les forces destinées à l'île de Cadzand, apercevant de
la passe de Vielingen, où ils luttaient contre le mauvais temps, les
troupes du général Rousseau, n'osèrent point descendre. Ils voyaient
12 ou 1500 hommes qu'ils prenaient pour 3 ou 4 mille, et n'ayant des
chaloupes que pour débarquer 700 hommes à la fois, ils craignirent
d'être jetés à la mer s'ils se risquaient à mettre pied à terre. Si
en ce moment l'amiral Strachan et lord Chatham eussent porté vers
l'île de Cadzand toutes les forces et tous les moyens de débarquement
employés sans utilité dans l'Escaut oriental, ils y auraient pénétré
infailliblement, se seraient emparés de toutes les batteries de la
gauche de l'Escaut, et seraient arrivés sur la Tête-de-Flandre,
faubourg d'Anvers, avant tout secours. Heureusement il n'en fut
point ainsi. Le commodore Owen, le marquis de Huntley, intimidés
par l'attitude du général Rousseau, demandèrent au contre-amiral
Gardner, qui commandait la division des vaisseaux de ligne dans
la grande passe du Deurloo, de leur envoyer les embarcations dont
il pourrait disposer afin de débarquer plus de monde à la fois;
mais celui-ci en avait besoin pour les opérations ultérieures
dont il était chargé, d'ailleurs le gros temps l'empêchait de les
faire parvenir, et cette attaque de l'île de Cadzand, qui aurait
dû réussir, ne s'exécuta ni le 29, ni le 30, ni le 31. Les chefs
de l'expédition, satisfaits d'avoir pu débarquer à Walcheren, se
trouvant fort à leur aise dans l'intérieur de l'Escaut oriental
contre le mauvais temps, toujours pleins de l'idée de s'emparer des
îles du nord et du sud Beveland qui séparent les deux Escaut, et
dont la possession permettait de tourner la flotte, rappelèrent à
eux le commodore Owen et sir Huntley, pour les amener dans l'Escaut
oriental. Ils y attirèrent également le reste de l'expédition,
qui venait d'arriver sous les lieutenants généraux Grosvenor et
Rosslyn, et remplirent ainsi les bras du Weere-Gat et du Sloë. Ils
commencèrent ensuite à débarquer dans les îles du nord et du sud
Beveland tout ce qu'ils n'avaient pas débarqué de troupes dans
l'île de Walcheren, afin de courir au point de jonction des deux
Escaut, c'est-à-dire au fort de Batz, et de tourner ainsi la flotte
française, pendant que le reste de l'armée exécuterait le siége de
Flessingue.
Heureusement que dans ce premier moment deux hommes énergiques se
trouvèrent sur les lieux, le général Rousseau et l'amiral Missiessy.
Le général Rousseau, en voyant s'éloigner la division navale qui
menaçait l'île de Cadzand, n'avait plus eu dès lors autant de
craintes pour la rive gauche de l'Escaut, et s'était privé sans
hésiter des deux bataillons du 65e et du 48e pour les envoyer par eau
de Breskens à Flessingue. Il fallait traverser l'Escaut occidental,
large en cet endroit de quelques centaines de toises, et il fit
successivement passer tous les détachements qui lui arrivaient,
songeant à son voisin, dont il apercevait les périls, plus qu'à
lui-même.
[Date en marge: Août 1809.]
[Note en marge: Habile retraite de l'amiral Missiessy, et rentrée de
la flotte française à Anvers.]
De son côté l'amiral Missiessy, qui avait demandé à ne pas s'enfermer
dans Flessingue, où il aurait péri par les bombes et par la fièvre,
couronnait la sagesse de ses conseils par la fermeté et l'habileté
de sa conduite. Sa constance à demeurer devant Flessingue, sans s'y
enfermer, avait déjà suffi pour donner à l'expédition anglaise un
cours différent, le plus dangereux pour elle, et le plus avantageux
pour nous, comme on le verra bientôt, celui de l'Escaut oriental.
Maintenant il ne fallait pas plus se laisser prendre à la jonction
des deux Escaut, vers Batz et Santvliet, qu'à Flessingue même. Aussi
après avoir fait bonne contenance à Flessingue les 29 et 30, il
prit son parti résolûment, en homme sensé et ferme qui savait ce
qu'il avait à faire, et se mit en marche le 31, profitant du vent
qui était favorable pour remonter l'Escaut. Le 31 au soir il avait
dépassé le fort de Batz, et il était entré dans l'Escaut supérieur,
composé des deux Escaut réunis. À cet endroit deux de ses vaisseaux
échouèrent sur une vase molle et bourbeuse, mais sans danger d'y
rester attachés pour longtemps. Le lendemain en effet il remit à la
voile, et à la marée haute tous ses bâtiments renfloués remontèrent
entre les forts de Lillo et de Liefkenshoek, qui ferment le passage
du fleuve par des feux croisés difficiles à franchir. Tous ces
points, les forts de Batz et de Santvliet, les forts de Lillo et de
Liefkenshoek, étaient négligés comme ils auraient pu l'être dans une
paix profonde, chez une nation peu soigneuse. L'amiral Missiessy, qui
voyait dans ces forts sa propre sûreté, s'occupa de leur défense. Il
plaça une frégate en travers du canal qui joint l'Escaut occidental
à l'Escaut oriental, qu'on appelle canal de Berg-op-Zoom, et que
dominent les forts de Batz et de Santvliet. Il débarqua une centaine
de canonniers hollandais dans le fort de Batz, et mit garnison
française dans les forts de Lillo et de Liefkenshoek, en ayant soin
de les approvisionner des munitions nécessaires. Il fit construire
ensuite plusieurs estacades pour se garantir des brûlots, et ne
voulut point se renfermer dans Anvers, se réservant de se mouvoir
librement sur le fleuve, et de couvrir ainsi les alentours du feu des
mille pièces de canon que portait son escadre. Il était suivi d'une
flottille, détachée autrefois de celle de Boulogne, et établie dans
l'Escaut. Grâce à ces habiles dispositions, ce n'était plus le rôle
de réfugié, mais celui de défenseur qu'il se préparait à jouer dans
Anvers.
[Note en marge: Les Anglais s'emparent du fort de Batz, quand déjà la
flotte française s'est retirée dans l'Escaut supérieur.]
[Note en marge: Après la prise du fort de Batz, les Anglais veulent
prendre Flessingue avant de marcher sur Anvers.]
Bien lui avait pris d'opérer si à propos sa retraite dans le haut
Escaut, car deux jours plus tard les Anglais l'auraient tourné,
en se plaçant entre Batz et Santvliet, et eussent donné ainsi à
l'expédition de l'Escaut un premier résultat fort important, celui
d'enlever toute une flotte neuve, de l'emmener ou de la détruire.
En effet, les troupes de la division Hope, descendues dans les îles
du nord et du sud Beveland (voir la carte nº 51) par les passes du
Weere-Gat et du Sloë, avaient marché le plus vite qu'elles avaient
pu, et étaient arrivées le 2 août devant le fort de Batz, occupé
par une garnison hollandaise et le général Bruce, qui avait déjà
livré les postes retranchés de l'île de Walcheren. Ce fort garni de
trente bouches à feu, placées à fleur d'eau, et très-dangereuses
pour les bâtiments qui l'auraient attaqué, n'avait pas de grands
moyens de se défendre contre une attaque venant du côté de terre.
Toutefois avec une garnison et un brave commandant, il aurait pu
tenir quelques jours. Il avait l'une, et point l'autre. Le général
Bruce ne voulant pas plus à Batz qu'à Middlebourg résister à outrance
dans une petite place sans casemates, sans blindage, où l'on devait
être accablé de feux, et cela pour le compte des Français, évacua
le fort, dans lequel les Anglais entrèrent sans coup férir. Dès ce
moment, ils devinrent maîtres du passage de l'un à l'autre Escaut,
et s'ils s'étaient hâtés d'amener toute leur armée par le chemin des
îles du sud et du nord Beveland, comme ils l'avaient fait pour la
division Hope, ils pouvaient en peu de jours arriver sous Anvers,
qui était une place fermée à la vérité, mais fermée par de vieux
ouvrages, à moitié détruits, où se trouvaient au plus 2 mille
hommes sans un canon sur les remparts, et où régnait autant de
trouble chez les autorités, surprises par l'apparition de l'ennemi,
que de malveillance dans la population, flamande par l'origine et
les sentiments. Heureusement les deux commandants de l'expédition
anglaise, sir John Strachan et lord Chatham, pensèrent qu'il fallait
auparavant achever le siége de Flessingue, ce qui permettrait
d'introduire la totalité de la flotte dans l'Escaut occidental, et de
parvenir par mer à Batz et Santvliet, point de départ pour conduire
l'expédition de terre jusqu'à Anvers. Cette disposition donnait
quelques jours au gouvernement français pour organiser les premiers
moyens de défense.
[Note en marge: Effet produit sur le cabinet français par la nouvelle
du débarquement des Anglais à Walcheren.]
Le télégraphe avait annoncé le 31 juillet, à Paris, le débarquement
des Anglais dans l'île de Walcheren, et le 1er août le gouvernement
tout entier avait été informé de la gravité du péril. En l'absence
de Napoléon le gouvernement se composait des ministres présidés par
l'archichancelier Cambacérès. Parmi les ministres, trois seulement
pouvaient en cette occasion jouer un rôle, les ministres de la guerre
et de la marine, MM. Clarke et Decrès, parce qu'ils étaient spéciaux
dans une affaire qui intéressait la sûreté du territoire et de la
flotte, et le ministre de la police Fouché, parce qu'il était le
seul qui eût conservé une sorte d'importance politique depuis la
retraite de M. de Talleyrand. Il avait vu son existence menacée, lors
de la disgrâce de ce dernier, et il en était devenu plus remuant
que de coutume, soit pour se remettre en faveur s'il réussissait à
signaler son zèle dans un moment difficile, soit pour être personnage
principal si les affaires de l'Empire venaient à péricliter, ainsi
que bien des gens commençaient les uns à le craindre, les autres
à l'espérer. Beaucoup d'esprits, en effet, voyaient des signes
d'affaiblissement pour le pouvoir de Napoléon dans la guerre
d'Espagne qui tendait à s'éterniser, dans la guerre d'Allemagne qui
avait paru un instant douteuse, dans l'inquiétude qui déjà gagnait
peu à peu les populations, dans le mécontentement qu'excitaient les
affaires de l'Église, dont nous ferons bientôt connaître la suite.
C'était donc pour un personnage inquiet, peu sûr, voulant être en
tête de tous les changements de la fortune, une occasion de s'agiter.
[Note en marge: Rôle joué par M. Fouché en cette occasion.]
Bien qu'il flattât beaucoup l'Empereur, M. Fouché était l'allié
secret de tous les mécontents, gémissant tout bas avec eux sur leurs
déplaisirs, ou sur les maux de l'Empire dont en public il exaltait la
gloire. Ainsi, l'amiral Decrès, ce ministre de tant d'esprit, mais
qui n'avait que des malheurs dans son administration, était mécontent
parce que l'Empereur s'en prenant injustement à lui des revers de
la marine et blessé surtout de son langage caustique et hardi, ne
s'était pas pressé de le faire duc. M. Fouché était aussitôt devenu
le confident et l'ami de M. Decrès. Le maréchal Bernadotte, renvoyé
de l'armée pour son ordre du jour aux Saxons, avait porté à Paris
son orgueil et ses ressentiments. M. Fouché lui avait aussitôt serré
la main, s'était apitoyé sur l'ingratitude dont il était l'objet,
et en public avait pris le rôle d'un Mentor qui voulait, en modérant
l'irritation du prince maréchal, l'empêcher de commettre de nouvelles
fautes. L'expédition de Walcheren fut une occasion de faire éclater
ces diverses dispositions, et si quelque chose en effet pouvait
déceler déjà l'affaiblissement du règne, c'était qu'on osât sous un
maître tel que Napoléon aspirer à un rôle politique quelconque.
[Note en marge: Résolutions du conseil des ministres au sujet de
l'expédition de l'Escaut.]
À peine la nouvelle du débarquement arriva-t-elle, que M. Decrès
courut chez les ministres et chez l'archichancelier pour provoquer
des mesures extraordinaires. Il mit dans ses démarches une chaleur
extrême, parce que depuis l'événement de Rochefort il ne dormait
plus. Il voulait qu'on fît partir de Paris tous les ouvriers
disponibles, qu'on levât les gardes nationales en masse, qu'on
plaçât à leur tête un maréchal de France, le maréchal Bernadotte,
par exemple, et qu'on imposât aux ennemis par un grand déploiement
de forces, apparentes sinon réelles. M. Decrès parlait en cela
avec la sincérité d'un ministre alarmé pour les intérêts de
son département. M. Fouché, qui, par un singulier concours de
circonstances, remplaçait provisoirement le ministre de l'intérieur,
M. Cretet, atteint d'une maladie mortelle, avait dans les fonctions
qui lui étaient accidentellement déférées un motif tout naturel
de se mêler beaucoup de l'expédition de Walcheren. Convoquer les
gardes nationales, presque en son nom et pour son compte, écrire des
proclamations, mettre un grand nombre d'hommes en mouvement, choisir
un chef militaire de sa propre main, tout cela convenait à sa double
vue, de paraître à Schoenbrunn très-zélé, et à Paris très-influent.
Il approuva beaucoup les idées de M. Decrès, et le conseil s'étant
réuni le 1er août au matin, sous la présidence de l'archichancelier
Cambacérès, il appuya les propositions du ministre de la marine.
Celui-ci fort véhément, comme un homme très-préoccupé des dangers
que courait Anvers, demanda la convocation extraordinaire de cent
mille gardes nationaux, et la nomination du maréchal Bernadotte
pour les commander. Ces propositions, qui avaient lieu de paraître
excessives, même dans le cas le plus grave, surprirent et mirent en
défiance le ministre de la guerre Clarke, dont le caractère n'était
pas plus sûr que celui de M. Fouché, mais qui avait beaucoup de sens,
de pénétration, et qui doutait extrêmement du goût de Napoléon soit
pour les gardes nationales, soit pour le prince de Ponte-Corvo. Il
soumit ses doutes au conseil, et énuméra ensuite les moyens qu'il
avait à sa disposition sans recourir aux gardes nationales, moyens
qui consistaient dans les demi-brigades provisoires instituées par
Napoléon, dans la gendarmerie, dans les gardes nationales d'élite
déjà organisées sous le sénateur Rampon, dans les troupes du camp de
Boulogne. Le tout pouvait faire une trentaine de mille hommes, sous
le sénateur Sainte-Suzanne, ancien officier de l'armée du Rhin, que
Napoléon, dans la prévision d'une expédition anglaise, avait chargé
du commandement des côtes depuis la Picardie jusqu'à la Hollande. Ce
sénateur, quoique malade, avait déclaré qu'il était prêt à prendre
son commandement. Il restait enfin le roi de Hollande lui-même, qui
accourait avec quelques troupes sur Anvers, et qui en sa qualité de
connétable avait déjà en 1806 été revêtu par Napoléon du commandement
des côtes. Il y avait là de quoi se passer des levées en masse, et
d'un chef disgracié comme le prince de Ponte-Corvo.
L'archichancelier, qui d'un côté se défiait du zèle de M. Fouché, qui
de l'autre craignait qu'on ne fît pas assez pour la circonstance,
ne se prononça pas très-ouvertement, mais calma l'emportement de M.
Decrès, et sembla incliner vers l'avis du ministre de la guerre.
Dès lors M. Fouché ne soutenant plus avec autant de vivacité son
nouvel ami M. Decrès, se contenta de lui dire à l'oreille qu'il
était de son opinion, et qu'au surplus il ferait de son chef tout
ce qu'on n'allait pas résoudre en conseil. On se sépara sans avoir
adopté les propositions de MM. Decrès et Fouché, et on considéra
comme suffisantes pour le premier moment les mesures imaginées
par M. Clarke, sauf ce qu'ordonnerait bientôt l'Empereur, que des
courriers extraordinaires allaient avertir à Schoenbrunn des derniers
événements.
[Note en marge: Ordres donnés par le ministre de la guerre en
exécution des résolutions du conseil.]