Pendant ce temps sir Arthur Wellesley s'était retiré sur Truxillo,
et de Truxillo se proposait de marcher sur Badajoz. Réduit à une
vingtaine de mille hommes, obligé de laisser ses malades et ses
blessés aux Français, brouillé avec les généraux espagnols pour
les vivres, pour les opérations à exécuter, pour toutes choses
en un mot, il n'avait pas mieux réussi que le général Moore dans
son expédition à l'intérieur de l'Espagne. Aussi revenait-il plus
convaincu que jamais qu'il fallait se réduire à la défense du
Portugal, et ne pénétrer en Espagne que dans des cas d'urgence,
et avec des probabilités de succès presque certaines. Du reste,
rien n'était plus triste que les lettres qu'il écrivait à son
gouvernement[22].
[Note 22: On trouvera ces lettres à la fin du volume, avec les pièces
relatives à la bataille de Talavera.]
En se séparant des généraux espagnols, il leur avait fort conseillé
de ne pas se hasarder à livrer bataille, de se borner à défendre
le pays montagneux de l'Estrémadure entre le Tage et la Guadiana,
barrière derrière laquelle ils pourraient se réorganiser, et recevoir
même le concours de l'armée britannique, s'ils méritaient que ce
concours leur fût continué. Mais ils étaient peu capables d'apprécier
et de suivre d'aussi sages conseils.
[Note en marge: Bataille d'Almonacid, et dispersion du corps d'armée
de Vénégas.]
Le premier d'entre eux qui aurait dû en faire usage était Vénégas,
qui s'était dirigé sur Madrid pendant que sir Arthur Wellesley et
de la Cuesta se réunissaient à Talavera, et contre lequel Joseph
et le général Sébastiani marchaient en ce moment, en remontant sur
Tolède. Après avoir poussé quelques partis au delà du Tage, il
s'était promptement replié en deçà, en apprenant le retour de l'armée
française, et il s'était arrêté à Almonacid, vis-à-vis de Tolède,
dans une forte position, où il croyait être en mesure avec 30 mille
hommes de braver les forces que Joseph pouvait diriger contre lui.
Il eût mieux fait assurément de suivre les conseils de sir Arthur
Wellesley; mais il n'en tint compte, et résolut d'attendre les
Français sur les hauteurs d'Almonacid.
Il avait sa gauche établie sur une colline élevée, son centre sur
un plateau, sa droite sur les hauteurs escarpées d'Almonacid,
dominées elles-mêmes par une autre position plus escarpée, au-dessus
de laquelle on apercevait un vieux château des Maures. Le général
Sébastiani, devançant le roi Joseph, s'était porté par le pont de
Tolède en face de Vénégas, et était arrivé devant lui le 10 août
au soir. Après les pertes de Talavera, il comptait tout au plus 15
mille hommes. Le roi lui en amenait 5 mille. Le 11 au matin, il fit
assaillir par la division Leval la gauche de Vénégas. Les Polonais
gravirent les premiers la colline qu'occupaient les Espagnols.
Vénégas jeta sur eux une partie de sa réserve. Les Allemands, venus
au secours des Polonais, résistèrent au choc, et enlevèrent la
gauche des Espagnols, pendant que les quatre régiments français de
la division Sébastiani, les 28e, 32e, 58e et 75e, abordaient leur
centre et leur droite, suivis de la brigade Godinot, qui appartenait
à la division Dessoles. Tout fut emporté, et les Espagnols se virent
forcés de se replier vers le château d'Almonacid. On aurait pu
tourner cette position. Mais les vieux régiments de Sébastiani et
de Dessoles ne voulaient pas qu'on leur épargnât les difficultés.
Ils gravirent sous le feu de positions presque inaccessibles, et
achevèrent de mettre en déroute ce qui restait d'ennemis. On tua ou
blessa trois à quatre mille hommes aux Espagnols. On leur fit un
nombre à peu près égal de prisonniers, et on leur prit 16 bouches à
feu. Les Français, à cause des positions attaquées, perdirent plus de
monde que de coutume. Ils eurent plus de 300 tués, et environ 2,000
blessés.
[Note en marge: Rentrée de Joseph dans Madrid.]
[Note en marge: Résultats et caractère de la campagne de 1809 en
Espagne.]
L'armée anglaise étant en retraite sur Badajoz, l'armée de la Cuesta
obligée de la suivre, celle de Vénégas tout à fait dispersée, Joseph
n'avait plus qu'à retourner à Madrid. Il y rentra après avoir envoyé
le maréchal Victor dans la Manche, et laissé le général Sébastiani
à Aranjuez. Il y paraissait en triomphateur aux yeux des Espagnols,
car Gregorio de la Cuesta, Vénégas, sir Arthur Wellesley (celui-ci
avec plus de réserve, comme il convenait à son grand mérite),
avaient annoncé leur prochaine entrée dans Madrid et la délivrance
de l'Espagne. Loin de pouvoir réaliser ces pompeuses promesses, ils
se retiraient les uns et les autres sur la Guadiana, les Anglais
découragés, les Espagnols non pas découragés, mais dispersés. Joseph
pouvait donc se montrer à sa capitale avec toutes les apparences
de la victoire. Ce n'était que pour les bons juges, pour ceux qui
connaissaient les moyens accumulés en Espagne, et les espérances
conçues pour cette campagne, qu'il était possible, en comparant
les résultats espérés et les résultats obtenus, d'apprécier les
opérations de cette année. Avec trois cent mille vieux soldats,
les meilleurs que la France ait jamais possédés, donnant 200 mille
combattants présents au feu, on s'était promis d'être en juillet
à Lisbonne, à Séville, à Cadix, à Valence: et cependant on était,
non pas à Lisbonne, non pas même à Oporto, mais à Astorga; non pas
à Cadix, non pas à Séville, mais à Madrid; non pas à Valence, mais
à Saragosse! L'opiniâtreté des Espagnols, leur fureur patriotique
et sauvage, leur présomption qui les sauvait du découragement,
le concours efficace des Anglais, la désunion de nos généraux,
l'éloignement de Napoléon, sa direction qui, donnée de trop loin,
empêchait le simple bon sens de Jourdan et de Joseph de saisir
les occasions que la fortune leur offrait, étaient les causes
générales de la profonde différence entre ce qu'on avait espéré, et
ce qu'on avait accompli. Des causes générales passant aux causes
particulières, il faut ajouter que si, au lieu de faire partir
pour le Portugal le maréchal Soult avec son corps tout seul, on
l'eût expédié avec le maréchal Mortier; que si le maréchal Soult se
résignant à tenter cette expédition avec des moyens insuffisants,
n'eût pas laissé La Romana sur ses derrières sans le détruire;
qu'arrivé à Oporto il n'y eût pas perdu son temps, qu'il ne s'y fût
pas laissé surprendre, ou qu'il eût fait une meilleure retraite; que,
rentré en Galice, il eût mieux secondé le maréchal Ney; qu'ayant
obtenu une réunion de troupes, désirable en mars, regrettable en
juin, il ne les eût pas inutilement retenues à Salamanque; que Joseph
pouvant alors réunir à lui le corps de Mortier, se fût présenté à
Talavera avec des forces irrésistibles; que n'ayant pas ces forces,
il eût temporisé et attendu le maréchal Soult, ou que ne l'attendant
pas il eût attaqué à Talavera avec plus d'ensemble et de constance,
et que même aucune de ces choses ne se réalisant, le maréchal
Soult eût marché plus vite sur Plasencia, les Anglais eussent été
victorieusement repoussés de l'Espagne, et cruellement punis de leur
intervention dans la Péninsule. Une ou deux de ces fautes de moins,
et le sort de la guerre était changé!
[Note en marge: Sentiment de Napoléon à l'égard des événements
d'Espagne.]
Lorsque Napoléon, qui était à Schoenbrunn, occupé à négocier et
à préparer ses armées d'Allemagne, pour le cas d'une reprise
d'hostilités, apprit les événements de la Péninsule, il en
fut profondément affecté, car il avait besoin, pour négocier
avantageusement et n'être pas obligé de combattre de nouveau, que
tout se passât bien partout, et que l'Autriche ne trouvât pas dans
les événements qui s'accomplissaient ailleurs des motifs d'espérance.
Ne se faisant point à lui-même sa part dans les fautes commises,
et, tout grand qu'il était, restant homme, ne voulant voir que les
fautes des autres sans reconnaître les siennes, il jugea sévèrement
tout le monde. Il eut un vif regret d'avoir sitôt tranché la question
entre les maréchaux Ney, Mortier, Soult, par la réunion des trois
corps dans la main du dernier; il blâma le maréchal Soult d'avoir
marché en Portugal sans avoir détruit La Romana, de n'avoir pas
pris de parti à Oporto, de n'avoir pas rouvert ses communications
avec Zamora, d'avoir fait une triste retraite. Il conçut d'étranges
soupçons sur ce qui s'était passé à Oporto, et un moment même il
éprouva une irritation telle qu'il songeait à mettre le maréchal en
jugement. Mais il avait déjà le procès du général Dupont, qui était
devenu une grave difficulté; il avait dû sévir à moitié contre le
prince de Ponte-Corvo, et trop de rigueurs à la fois présentaient
le double inconvénient de se montrer sévère envers des compagnons
d'armes auxquels chaque jour il demandait leur sang, et surtout de
révéler le besoin de la sévérité. Que de plaies en effet à révéler
s'il se portait à un éclat! Parmi ses lieutenants, les uns finissant
par faiblir devant l'immensité des périls, d'autres s'essayant à
l'insubordination, d'autres encore devenant ambitieux à leur tour, et
rêvant la destinée de ses frères! Toutefois Napoléon ne prit point
de parti: il fit mander auprès de lui les principaux officiers qui
avaient figuré à Oporto, et ordonna d'informer avec la plus grande
rigueur contre le capitaine Argenton et les complices qu'il pouvait
avoir. Il autorisa le maréchal Ney à rentrer en France, pour le tirer
de la fausse position où on l'avait laissé; il garda le silence
envers le maréchal Soult, le laissant plusieurs mois de suite dans
les plus grandes perplexités. Enfin il n'épargna point Joseph, et
encore moins son chef d'état-major Jourdan, envers lequel il avait
l'habitude d'être injuste. Il les blâma l'un et l'autre amèrement
d'avoir fait déboucher le maréchal Soult par Plasencia et non par
Avila, reproche qui n'était pas mérité, comme nous l'avons montré
ailleurs. Il les blâma avec plus de raison de n'avoir pas attendu,
pour livrer bataille, l'arrivée du maréchal Soult, puis de n'avoir
pas livré la bataille avec ensemble, et de n'avoir pas persisté plus
énergiquement dans l'attaque des positions ennemies; en un mot,
quand on avait, avec Victor, Sébastiani, Soult, Mortier, Ney, près
de cent mille hommes, de s'être trouvés avec 45 mille hommes contre
66 mille! reproches tous vrais, dont les dispositions ordonnées de
Schoenbrunn sans connaître les faits étaient en partie la cause. Ses
critiques du reste, pleines de cette justesse, de cette pénétration
supérieures, qui n'appartenaient qu'à lui, ne réparaient rien, et
n'avaient que le triste avantage de soulager son mécontentement, en
désolant son frère. Il exprima particulièrement beaucoup de colère
de ce qu'on lui avait laissé ignorer la perte de l'artillerie de la
division Leval, et ajouta avec raison que dès qu'il pourrait aller
passer un peu de temps en Espagne il en aurait bientôt fini. Il
ordonna d'attendre la fin des chaleurs pour reprendre les opérations,
et surtout la conclusion des négociations d'Altenbourg, parce que, la
paix signée, il se proposait de renvoyer vers la Péninsule les forces
qu'il attirait en ce moment vers l'Autriche. Au surplus, tandis qu'il
écrivait à Joseph que Talavera était une bataille perdue, il disait
à Altenbourg que c'était une bataille gagnée (assertions également
fausses), et il faisait raconter avec détail l'état pitoyable dans
lequel l'armée anglaise se retirait en Portugal, car les événements
ne l'intéressaient plus que par l'influence qu'ils pouvaient exercer
sur les négociations entamées avec l'Autriche.
[Note en marge: Nouveaux efforts des Anglais sur le continent pendant
que Napoléon est à Schoenbrunn, occupé à négocier et à renforcer ses
armées.]
Mais il n'était pas au terme des difficultés que lui préparaient
les Anglais, soit pour venir au secours de l'Autriche qu'ils avaient
de nouveau compromise, soit pour satisfaire leur ambition maritime.
Ils n'avaient cessé, depuis l'ouverture de la campagne, de promettre
à la cour de Vienne quelque grosse expédition sur les côtes du
continent, et par les côtes du continent ils entendaient les côtes
septentrionales, car toute expédition en Espagne, fort utile à la
politique maritime de la Grande-Bretagne, était dans le moment
presque indifférente pour l'Autriche. Une armée anglaise de plus
ou de moins en Espagne ne pouvait y faire venir ou en faire partir
un régiment français. Il en était autrement d'une tentative sur
les côtes de France, de Hollande, ou d'Allemagne: sur les côtes de
France ou de Hollande elle devait y attirer les renforts destinés à
l'Autriche; sur les côtes d'Allemagne elle pouvait y déterminer une
explosion. Aussi, depuis l'ouverture des négociations, n'avait-on
cessé de demander aux Anglais l'accomplissement de leur promesse.
D'ailleurs, comme il s'agissait de détruire des ports, de brûler des
chantiers, d'exercer en un mot des ravages maritimes, on pouvait s'en
fier à leur zèle, et s'il y avait retard, il ne fallait l'imputer
qu'à la nature des choses, ou à l'inhabileté de leur gouvernement,
qui, tout haineux et puissant qu'il fût, n'était pas conduit avec le
génie qui présidait alors aux opérations du gouvernement français.
Ils avaient perdu Nelson et Pitt: il leur restait à la vérité sir
Arthur Wellesley, supérieur à l'un et à l'autre. Mais celui-ci se
trouvait enfermé dans un théâtre limité, et l'administration actuelle
était loin d'être habile.
[Note en marge: Projet des Anglais de détruire les grands
établissements maritimes de l'Empire.]
Le projet des Anglais, outre leurs efforts pour débarrasser l'Espagne
des Français, consistait à détruire sur tout le littoral de l'Empire
les immenses préparatifs maritimes de Napoléon. On a vu précédemment
que Napoléon, ne pouvant tenir la mer avec ses flottes contre
la marine britannique, n'avait pourtant pas renoncé à combattre
l'Angleterre sur son élément, et avait imaginé pour y parvenir de
vastes combinaisons. Partout où il régnait, partout où il exerçait
quelque influence, il avait préparé d'innombrables constructions
navales, et, autant qu'il l'avait pu, des équipages proportionnés
à ces constructions, se réservant, dès que ses armées seraient
disponibles, de former des camps à portée de ses vaisseaux, pour
faire partir à l'improviste, tantôt d'un point, tantôt d'un autre, de
grandes expéditions pour l'Inde, les Antilles, l'Égypte, peut-être
l'Irlande. À Venise, à la Spezzia, à Toulon, à Rochefort, à Lorient,
à Brest, à Cherbourg, à Boulogne, où la flottille oisive commençait
à pourrir, à Anvers surtout, création dont Napoléon s'occupait avec
prédilection, des armements de toutes les formes occupaient les
Anglais, les troublaient outre mesure (en quoi les vues de Napoléon
se trouvaient justifiées), et leur inspiraient le désir ardent
d'éloigner d'eux des dangers d'autant plus inquiétants qu'ils étaient
inconnus.
[Date en marge: Fév. 1809.]
Deux points avaient attiré toute leur attention pendant l'année
dont nous racontons l'histoire, c'étaient Rochefort et Anvers. À
Rochefort s'était opérée, d'après les ordres de Napoléon, une réunion
d'escadres qui mouillaient dans la rade de l'île d'Aix. À Anvers se
préparait un établissement immense, qui, par sa position vis-à-vis
de la Tamise, causait à Londres de véritables insomnies. Le secours
que les Anglais voulaient apporter à l'Autriche, secours fort
intéressé, c'était de détruire Rochefort et Anvers, quelques efforts
qu'il pût leur en coûter. Vu la plus grande facilité d'agir contre
Rochefort, où il n'y avait qu'une flotte à incendier, ils avaient été
en mesure de bonne heure. Les préparatifs plus longs, plus vastes,
plus dispendieux contre Anvers, n'étaient encore qu'une menace non
exécutée, pendant que l'on combattait à Wagram et à Talavera.
[Date en marge: Mars 1809.]
[Note en marge: Expédition de Rochefort.]
L'expédition dirigée contre Rochefort avait été prête dès le mois
d'avril. À Rochefort étaient réunies en ce moment deux belles
divisions navales, sous les ordres du vice-amiral Allemand. Elles y
étaient par suite d'une combinaison de Napoléon, fort ingénieuse,
mais fort périlleuse, comme toutes celles auxquelles il était obligé
de recourir sur mer. D'après ses ordres, le contre-amiral Willaumez
avait dû sortir de Brest avec une division de six vaisseaux et de
plusieurs frégates, recueillir en passant la division de Lorient,
puis celle de Rochefort, se rendre aux Antilles, y porter des secours
en vivres, munitions et hommes, revenir ensuite en Europe, traverser
le détroit de Gibraltar, et jeter l'ancre à Toulon, où se préparait
peu à peu une grande force navale, soit pour joindre la Sicile à
Naples, soit pour approvisionner Barcelone, soit enfin pour menacer
l'Égypte, que Napoléon n'avait pas renoncé à reprendre un jour.
L'amiral Willaumez, parti en effet dans le mois de février, avait
manqué la division de Lorient, par crainte de s'y trop arrêter, et
n'avait pas trouvé celle de Rochefort prête à mettre à la voile à son
apparition, ce qui l'avait forcé à s'arrêter à Rochefort même. Cette
réunion avait porté à 11 vaisseaux et à 4 frégates la force navale
mouillée dans ce port. Le brave vice-amiral Allemand, qui avait si
heureusement traversé le détroit de Gibraltar pour rallier Ganteaume
en 1808, et qui avait exécuté avec lui l'expédition de Corfou,
venait d'être appelé au commandement de l'escadre de Rochefort.
Ses instructions lui prescrivaient de prendre la mer à la première
occasion. C'était un bel armement que celui dont il disposait, bien
que, sous le rapport du personnel, cet armement laissât beaucoup à
désirer, comme il arrive toujours quand une marine est réduite à
se former dans les rades. Les Anglais avaient conçu le projet de
détruire la flotte de Rochefort par les plus terribles moyens qu'on
pût imaginer, fussent-ils au delà de ce que la guerre permet en fait
de cruautés et de barbaries.
[Date en marge: Avril 1809.]
[Note en marge: Force de l'expédition navale dirigée contre la flotte
française réunie à l'île d'Aix.]
Ils n'avaient pas la prétention de remonter la Charente pour se
présenter à Rochefort même. C'est ailleurs qu'ils voulaient faire
une tentative de ce genre, car elle exigeait une armée et ils n'en
avaient pas deux à leur disposition. Mais à Rochefort, ils voulaient
détruire la flotte française au mouillage. L'amiral Gambier fut donc
envoyé avec treize vaisseaux, grand nombre de frégates, corvettes,
bricks et bombardes devant l'île d'Aix, et il vint hardiment mouiller
dans la rade des Basques, profitant de ce qu'à cette époque ces
parages si importants n'étaient pas encore assez défendus. Le fort
Boyard n'existait alors qu'en projet. Les Anglais avaient résolu
de convertir en brûlots une masse considérable de bâtiments, et de
les sacrifier, quoi qu'il pût leur en coûter, à la chance de brûler
l'escadre française. Ordinairement lorsqu'on veut employer ce moyen
d'une légitimité contestée à la guerre, parce qu'il est atroce
(comme le bombardement des places quand il n'est pas absolument
indispensable), lorsqu'on veut, disons-nous, employer ce moyen, on
se sert d'anciens bâtiments qu'on charge d'artifices incendiaires,
quelquefois même de machines à explosion. Après les avoir transformés
ainsi en volcans prêts à faire éruption, on les conduit devant une
flotte, puis choisissant le moment où le vent et le courant les
portent vers le but, on les abandonne à eux-mêmes après y avoir mis
le feu, ne retirant les équipages que lorsque l'imminence du péril
oblige à les sauveter dans des chaloupes. Un seul suffit souvent
pour produire d'immenses ravages. Ce moyen est surtout dangereux
quand l'escadre qu'on attaque est nombreuse, rapprochée, et que les
brûlots sont assurés, quelque part qu'ils tombent, de causer du mal.
Le danger s'accroît naturellement avec la quantité des brûlots.
Les Anglais eurent idée d'en porter le nombre à trente, ce qui
ne s'était jamais vu, et ce qui n'était possible qu'à une marine
infiniment puissante, ayant dans son vieux matériel des ressources
considérables à sacrifier. Trente bâtiments consacrés à périr pour
en détruire peut-être trois ou quatre, c'était agir avec une fureur
qui ne calcule pas le mal qu'elle essuie, pourvu qu'elle en fasse à
l'ennemi. On avait poussé la passion de la destruction jusqu'à placer
parmi ces bâtiments-brûlots des frégates, et même des vaisseaux,
afin que la force d'impulsion fût plus grande contre les obstacles
que les Français pourraient leur opposer. Les Anglais demeurèrent
une vingtaine de jours au mouillage, pour préparer cette expédition
sans exemple dans les annales de la marine, disposant à mesure qu'ils
les recevaient, sur les bâtiments destinés à périr, les matières qui
devaient les rendre si formidables.
[Note en marge: Dispositions de l'amiral Allemand pour garantir la
flotte qu'il commande des dangers dont elle est menacée.]
Le vice-amiral Allemand, en les voyant mouillés aussi longtemps dans
la rade des Basques, ne put pas douter de l'existence d'un projet
incendiaire contre le port de Rochefort et contre la flotte. Il plaça
ses onze vaisseaux et ses quatre frégates sur deux lignes d'embossage
fort rapprochées l'une de l'autre, et appuyées à droite par les
feux de l'île d'Aix, à gauche par ceux du bas de la rivière. Elles
présentaient une direction non pas opposée au courant mais parallèle,
de manière que les corps flottants destinés à les atteindre, au
lieu de venir les heurter, passassent devant elles. Le vice-amiral
y ajouta la précaution d'une double estacade, l'une à 400 toises,
l'autre à 800, formée de bois flottants fortement liés ensemble, et
fixés à l'aide de lourdes ancres qu'on avait jetées de distance en
distance. À mesure que le moment critique approchait, il organisa
en plusieurs divisions les chaloupes et les canots des vaisseaux,
les arma de canons, les fit monter par des hommes intrépides, qui,
munis de crochets, étaient chargés de harponner les brûlots et de les
détourner de leur but. Il les mit de garde chaque nuit le long des
estacades. Il fit déverguer toutes les voiles inutiles pour offrir
au feu le moins d'aliment possible, placer à fond de cale toutes les
matières inflammables, enlever enfin tous les objets qui pouvaient
servir de moyens d'accrochement, car le danger des brûlots est, en
tombant sur les vaisseaux qu'ils rencontrent, d'y rester attachés
par ce qui fait saillie dans la mâture ou la coque. Il demanda en
outre au port de Rochefort beaucoup de matières, qu'on ne put pas lui
fournir, parce qu'elles manquent presque toujours après une longue
guerre qui n'a pas été heureuse. Quoi qu'il en soit, il fit, avec
les ressources dont il disposait, tout ce qu'il put pour se mettre à
l'abri de la catastrophe, qu'il croyait redoutable, mais qu'il était
loin de se figurer aussi terrible qu'elle devait l'être.
[Note en marge: Attaque nocturne contre la flotte française, dans la
nuit du 11 au 12 avril 1809.]
[Note en marge: Trente brûlots du plus grand échantillon lancés à
fois.]
[Note en marge: Chaque capitaine, pour sauver son vaisseau, coupe ses
câbles, et va s'échouer à la côte.]
[Note en marge: Les trente brûlots anglais brûlent sans avoir
incendié aucun de nos vaisseaux.]