Après avoir ainsi paré autant que possible à cet accident, les

généraux Sébastiani et Lapisse se portèrent l'un et l'autre en

avant. Le général Lapisse, conduisant le 16e léger et le 45e de

ligne, déployés, et suivi des 8e et 54e de ligne en colonne serrée,

assaillit les hauteurs qui flanquaient le mamelon principal et le

liaient à la plaine de Talavera. Malgré le feu des Anglais, il gagna

du terrain. Le général Sébastiani, avec sa belle division française,

composée de quatre régiments, attaqua à gauche du général Lapisse.

Les Anglais se jetèrent sur lui avec fureur. Sa brigade de droite,

commandée par le général Rey, et composée des 28e et 32e, leur tint

tête, et les repoussa. La brigade de gauche, commandée par le général

Belair, fut assaillie à la fois par les Espagnols et par les Anglais,

mais elle ne se montra pas moins ferme que celle du général Rey, et,

comme elle, tint tête à une multitude d'ennemis. Le 75e et le 58e

arrêtèrent les charges de la cavalerie espagnole, pendant que les

Allemands de Leval s'avançaient de nouveau en plusieurs carrés. De

ce côté, comme du côté de la division Lapisse, on gagnait lentement

du terrain. Tandis que ces événements se passaient à gauche et au

centre, à droite en face du fameux mamelon, l'artillerie, continuant

de tirer par-dessus le ravin, produisait un effet meurtrier sur la

division Hill; le général Villatte attendait toujours dans le fond du

ravin le signal de l'attaque, et la division Ruffin cheminait dans

le vallon sur la gauche des Anglais. Dans ce moment la cavalerie

portugaise d'Albuquerque, jointe à la cavalerie anglaise, voulut

barrer le chemin du vallon à la division Ruffin, et se porta sur

elle au galop. Cette division, voyant venir la charge, se rangea

pour la laisser passer, et la cavalerie anglo-portugaise, lancée à

toute bride, reçut ainsi le feu de Ruffin et de Villatte. Une partie

rebroussa chemin; mais le 13e de dragons anglais, emporté par ses

chevaux, ne put revenir. La brigade de cavalerie légère du général

Strolz, manoeuvrant habilement, attendit qu'il eût passé, puis se

jeta à sa suite, et le chargea en flanc et en queue, pendant que les

lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens l'attaquaient en

tête. Ce malheureux régiment, enveloppé de toutes parts, fut sabré ou

pris en entier.

[Note en marge: Mort du général Lapisse au centre, et mouvement

rétrograde de sa division par suite de cette mort.]

Tel était l'état des choses vers notre droite, lorsqu'au centre,

le général Lapisse, qui conduisait sa division en personne, et

avait déjà gravi les hauteurs occupées par l'ennemi, à la tête

du 16e léger, fut tué d'un coup de feu. Cette mort produisit une

sorte d'ébranlement dans sa division, qui, chargée aussitôt par les

troupes de Sherbrooke, fut ramenée en arrière. Le maréchal Victor,

averti de cet incident, partit au galop, et vint sous le feu rallier

ses troupes, et les reporter en ligne. Mais l'ennemi, insistant

pour conserver ce premier succès, se jeta en masse sur la division

Lapisse. Au même instant le corps du général Sébastiani, découvert

par le mouvement rétrograde de la division Lapisse, fut vivement

assailli sur sa droite. Les 28e et 32e, se conduisant avec leur

bravoure accoutumée, tinrent ferme sous les ordres du général Rey, et

ne cédèrent que ce qu'il fallait de terrain pour se remettre en ligne

avec les troupes qui venaient de rétrograder.

[Note en marge: Joseph, voyant l'action se prolonger, suspend la

bataille au moment où on allait la gagner.]

[Note en marge: Vains efforts du maréchal Victor pour faire continuer

la bataille.]

[Note en marge: Ordre définitif de la retraite adressé au maréchal

Victor et au général Sébastiani.]

C'était le moment de redoubler d'énergie, de porter la réserve au

secours des divisions Lapisse et Sébastiani, et de jeter enfin

les deux brigades du général Villatte sur le mamelon que Ruffin

était parvenu à déborder. Tout en effet donnait lieu d'espérer la

victoire. Les Anglais, mitraillés par nos batteries du plateau,

paraissaient ébranlés; leur artillerie était démontée, et leur

feu presque éteint. Un effort simultané et vigoureux tenté alors

devait vaincre leur ténacité ordinaire. Mais Joseph, qui, tout en

se laissant entraîner par la chaleur du maréchal Victor, avait été

fort sensible aux réflexions du maréchal Jourdan, voyant la journée

avancée et la victoire encore douteuse, voulut suspendre l'action,

sauf à recommencer le lendemain. Ce n'était assurément pas le cas de

se décourager, car on allait l'emporter. Mais n'ayant ni l'habitude

ni la ténacité du champ de bataille, il fit contremander l'attaque.

Il était cinq heures à peu près, et au mois de juillet on pouvait

compter sur plusieurs heures de jour pour terminer la bataille.

Le maréchal Victor accourut aussitôt, fit valoir la certitude du

succès, si Ruffin, qui avait pénétré dans le vallon à la hauteur

convenable, attaquait les Anglais par derrière, tandis que Villatte

les attaquerait de front; il allégua l'ébranlement visible de

l'ennemi, et toutes les raisons qu'on avait de pousser à bout cette

journée, en opposant à sir Arthur Wellesley une constance égale à

la sienne. Joseph, touché de ces raisons, allait céder à l'avis du

maréchal Victor, lorsque divers officiers accoururent lui dire que

des détachements espagnols, remontant les bords du Tage, semblaient

gagner l'Alberche; lorsque d'autres, arrivant de Tolède en toute

hâte, vinrent lui apporter l'inquiétante nouvelle de l'apparition de

Vénégas devant Aranjuez et Madrid. Le caractère incertain de Joseph

ne résista point à l'effet redoublé de ces rapports: il craignit

d'être tourné; et confirmé dans son appréhension par le maréchal

Jourdan, qui blâmait la bataille, il fit dire au maréchal Victor de

se retirer, et d'indiquer au général Sébastiani le moment précis de

sa retraite, pour que celui-ci opérât la sienne simultanément.

[Note en marge: Résultats de la bataille de Talavera.]

Le maréchal Victor n'osant pas désobéir cette fois, manda au général

Sébastiani qu'il battrait en retraite vers minuit; mais il réitéra

ses instances auprès de Joseph pour être autorisé à continuer la

bataille le lendemain. Joseph passa une partie de la nuit dans de

cruelles perplexités, entouré d'officiers qui disaient, les uns qu'on

était débordé par la droite et par la gauche, les autres au contraire

que les Anglais paraissaient immobiles dans leur position, et hors

d'état de faire un pas en avant. Placé ainsi entre la crainte d'être

débordé s'il persévérait à combattre, et celle d'être accusé de

faiblesse auprès de l'Empereur s'il ordonnait la retraite, il apprit

tout à coup que l'armée quittait sa position, et fut de la sorte tiré

de son irrésolution par les événements, qu'il ne conduisait plus. En

effet le général Sébastiani, ayant reçu l'avis que Victor lui avait

donné par obéissance, en avait conclu qu'il devait se replier, et

s'était replié effectivement. Le maréchal Victor, de son côté, qui,

aurait voulu rester en position pour recommencer le lendemain, voyant

le général Sébastiani se retirer, finit par rétrograder aussi, et

toute l'armée le 29 à la pointe du jour se trouva en mouvement pour

repasser l'Alberche. Ainsi le hasard après avoir commencé cette

bataille se chargeait de la finir[21]. Au surplus notre armée repassa

l'Alberche sans être poursuivie, et en emportant tous ses blessés,

tous ses bagages, toute son artillerie, sauf les huit pièces de la

division Leval laissées dans un champ d'oliviers. Les Anglais, fort

heureux d'être débarrassés de nous, se seraient bien gardés de nous

poursuivre. Ils avaient plusieurs généraux tués ou blessés et 7 à 8

mille hommes hors de combat, dont 5 mille pour leur compte, et le

reste pour le compte des Espagnols. C'était surtout notre artillerie

qui avait produit ce ravage dans leurs rangs. Nos pertes n'étaient

guère moindres: nous avions environ 6 mille blessés et un millier

de morts. Le général Lapisse, officier très-regrettable, avait été

tué. Plusieurs généraux et colonels étaient également morts ou

blessés. Cette bataille, demeurée indécise, eût été certainement

gagnée, si le maréchal Victor n'eût pas attaqué intempestivement

et sur un seul point, tant la veille que le matin; si, lorsque

l'attaque de partielle était devenue générale, on eût donné le temps

à la droite de seconder l'action de la gauche; si on ne se fût pas

retiré trop tôt; si on n'eût pas terminé l'action comme on l'avait

commencée, c'est-à-dire au hasard; si enfin tout n'eût pas été

livré à la confusion, faute d'entente et de volonté. La bataille de

Talavera est l'une des plus importantes de la guerre d'Espagne, et

l'une des plus instructives, car elle offre à elle seule une image

complète de ce qui se passait dans cette contrée, où l'on voyait des

soldats héroïques perdre les fruits de leur héroïsme par défaut de

direction. Assurément le roi Joseph et le maréchal Jourdan, obéissant

uniquement l'un à son bon sens naturel, l'autre à son expérience,

eussent beaucoup mieux agi qu'ils ne le pouvaient faire, s'ils

n'avaient point été placés entre des généraux insubordonnés d'une

part, et l'autorité trop éloignée de Napoléon de l'autre, entre une

désobéissance qui déconcertait tous leurs plans, et une volonté qui,

à la distance où elle était d'eux, les paralysait sans les guider.

Talavera résumait complétement ce triste état de choses.

[Note 21: L'ordre de se retirer donné ainsi presque sans motifs au

maréchal Victor, qui ne le transmit au général Sébastiani que par

obéissance, mais dans l'espérance que cet ordre serait révoqué,

devint l'occasion d'une vive contestation entre le roi Joseph

et le maréchal Victor lui-même. J'ai lu les mémoires de l'un et

de l'autre adressés à l'Empereur, leur juge à tous, et c'est de

leur comparaison, faite avec impartialité, que j'ai extrait les

détails que je rapporte ici. J'ai cru devoir réunir les pièces de

ce singulier procès, et, à cause de leur étendue, les rejeter à la

fin de ce volume, pour donner une idée du chaos des volontés là où

Napoléon n'était pas. On y verra aussi, je l'espère, combien en

peignant les passions du temps je suis loin de m'y associer, et d'en

reproduire le langage.]

[Note en marge: Retour de Joseph vers Madrid, afin de couvrir cette

capitale.]

Joseph, qui était surtout ramené vers Madrid par la crainte des

dangers qui menaçaient cette capitale, se reporta sur Santa-Olalla,

nullement, il faut le reconnaître, avec la précipitation d'un

vaincu, car il ne l'était pas, mais au contraire avec la lenteur

d'un ennemi redoutable, que le calcul et non la défaite oblige à

s'éloigner. Ses soldats avaient la fierté qui convenait à leur

bravoure, et ne demandaient qu'à rencontrer de nouveau les Anglais.

Mais l'attitude de ces derniers prouvait qu'on ne serait pas

poursuivi, et on s'attendait d'ailleurs à les voir bientôt dans une

position cruelle, par la prochaine arrivée du maréchal Soult sur

leurs derrières. Néanmoins Joseph laissa Victor sur l'Alberche,

pour les observer, et prendre aux événements la part qui pourrait

lui échoir à l'apparition du maréchal Soult. Puis afin d'arrêter

le général Vénégas et de couvrir Madrid, il se porta sur Tolède et

Aranjuez avec le corps de Sébastiani et la réserve, qui étaient plus

que suffisants, malgré leurs pertes, pour tenir tête à l'armée de

la Manche, que le général Sébastiani seul avait déjà battue à plate

couture.

Sir Arthur Wellesley, bien qu'il eût reçu la brigade Crawfurd le

lendemain de la bataille de Talavera, ce qui lui valait 3 à 4

mille hommes de renfort, avait été si gravement maltraité qu'il se

trouvait dans l'impossibilité de livrer une nouvelle bataille. La

plupart de ses pièces de canon étaient démontées, et ses munitions

singulièrement diminuées. Quant à ses soldats, ils avaient absolument

besoin de se remettre des violents efforts qu'ils avaient faits.

Aussi n'y avait-il pas à craindre qu'il renouvelât une manoeuvre,

imitée de Napoléon, qu'on lui a reproché depuis de n'avoir pas

exécutée, celle d'aller se jeter sur le maréchal Soult, après avoir

tenu tête au roi Joseph, et de les battre ainsi l'un après l'autre.

À chaque siècle, quand certaines manières de procéder ont réussi, on

les convertit en type obligé, type sur lequel on veut modeler toutes

choses, et d'après lequel on critique les actes de tous les hommes du

temps. Napoléon en effet reprocha depuis au maréchal Jourdan, d'avoir

amené le maréchal Soult sur Plasencia, au lieu de l'amener sur Madrid

par Villacastin, d'avoir ainsi placé sir Arthur Wellesley entre

les deux armées françaises, ce qui offrait à celui-ci l'occasion

d'un beau triomphe; et à leur tour les critiques qui ont jugé sir

Arthur Wellesley l'ont blâmé d'avoir laissé échapper cette heureuse

occasion. Mais aucun de ces reproches n'est fondé. Pour amener le

maréchal Soult sur Madrid par Villacastin, et de Madrid sur Talavera,

il eût fallu avoir huit ou dix jours de plus, et on était si pressé

par les trois armées de sir Arthur Wellesley, de don Gregorio de

la Cuesta et de Vénégas, qu'on ne pouvait pas sans péril s'exposer

à un tel retard. De plus, en débouchant avec 50 mille hommes sur

Plasencia, le maréchal Soult était assez fort pour ne pas craindre

à lui seul la rencontre de l'armée anglaise. Ce qui eût été plus

simple assurément, c'eût été de diriger le corps du maréchal Mortier

sur Talavera par Avila, sauf à porter plus tard le maréchal Soult

par Plasencia sur les derrières des Anglais battus. Mais ce sont

les ordres de Schoenbrunn qui empêchèrent cette façon si naturelle

d'agir, en plaçant le maréchal Mortier sous les ordres du maréchal

Soult. Il n'y avait donc rien à reprocher au maréchal Jourdan. Quant

à sir Arthur Wellesley, ses soldats ne marchaient pas comme ceux du

général Bonaparte en Italie, et avec les 18 mille Anglais qui lui

restaient après la bataille de Talavera, que l'arrivée de la brigade

Crawfurd portait peut-être à 22 mille, qu'aurait-il fait contre

les 50 mille hommes du maréchal Soult? Évidemment rien, sinon de

s'exposer à un désastre. Il n'y a donc pas à lui reprocher d'avoir

manqué ici l'occasion d'une grande victoire.

[Note en marge: Premier mouvement de sir Arthur Wellesley vers

Oropesa, pour tenir tête au maréchal Soult.]

Du reste sir Arthur Wellesley avait eu à peine vingt-quatre heures

pour se remettre de cette rude bataille, qu'il apprit par les gens

du pays qu'on préparait des vivres en deçà et au delà du col de

Baños, sur la route qui mène de Castille en Estrémadure. Les avis

recueillis ne parlaient que d'une douzaine de mille hommes, ce qui

n'avait pas lieu de l'inquiéter beaucoup. Il voulut aussitôt se

porter au-devant d'eux, en laissant don Gregorio de la Cuesta sur

ses derrières pour observer le maréchal Victor. En conséquence il se

dirigea sur Oropesa, route de Plasencia, pour recevoir les Français

qui s'avançaient de ce côté, et qui ne devaient être, d'après ses

conjectures, que le corps du maréchal Soult déjà battu en Portugal.

[Date en marge: Août 1809.]

[Note en marge: Arrivée tardive du maréchal Soult à Plasencia.]

Ce maréchal arrivait enfin, mais trois ou quatre jours après le

moment où sa présence aurait pu produire d'immenses résultats. Le

26 il avait sous la main le corps du maréchal Mortier à Salamanque,

et le sien même à une marche en arrière. En partant le 26 ou le 27,

il aurait pu en trois ou quatre jours déboucher sur Plasencia, et

être le 30 ou le 31 sur les derrières de sir Arthur Wellesley. Le

surprenant épuisé par une grande bataille, il devait, avec les 38

mille hommes qu'il amenait, le jeter en désordre sur le Tage, et lui

faire payer cher la demi-victoire de Talavera. Mais le maréchal Soult

n'osant pas se risquer sans avoir toutes ses forces réunies, voulut

attendre le maréchal Ney, qui s'était hâté d'obéir, mais qui venait

de trop loin pour rejoindre à l'époque indiquée. Il voulut aussi

remplacer quelques parties d'artillerie qui lui manquaient, et il

ne put être avec son avant-garde que le 3 août à Plasencia, ce qui

justifie notre assertion que la réunion des trois corps des maréchaux

Ney, Mortier, Soult, causa autant de mal à la fin de la campagne,

que leur séparation en avait causé au commencement. Sans cette

réunion, le maréchal Mortier, comme nous l'avons déjà fait remarquer

plusieurs fois, libre de ses mouvements et laissé à Villacastin à la

disposition de Joseph, l'aurait suivi à Talavera, et eût décidé la

victoire. Battue dans cette journée, on ne sait pas comment l'armée

britannique aurait passé le Tage, ou regagné Alcantara, poursuivie

par des soldats français, marchant deux fois plus vite que les

Anglais.

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley, apprenant l'arrivée du maréchal

Soult avec cinquante mille hommes, se hâte de regagner le Tage et de

battre en retraite.]

[Note en marge: L'armée anglaise passe le Tage au pont de

l'Arzobispo.]

Quoi qu'il en soit, sir Arthur Wellesley ayant appris à Oropesa que

les renseignements transmis du col de Baños étaient incomplets, car

il arrivait par ce col 40 ou 50 mille hommes, au lieu de 12 mille

qu'on avait d'abord annoncés, ne crut pouvoir prendre un meilleur

parti que de se mettre à couvert derrière la ligne du Tage, ce qui,

de l'état de vainqueur qu'il se vantait d'être, allait le faire

passer à l'état de vaincu, avec toutes les conséquences de la défaite

la plus complète. Il ne fallait pas qu'il perdît un moment entre

Victor, qui pouvait revenir sur lui, et le corps de Mortier, qui,

précédant le maréchal Soult, s'avançait en toute hâte. Il résolut

de franchir le Tage sur le pont de l'Arzobispo, qui était le plus à

sa portée, bien qu'en passant sur ce pont il fallût, pour rejoindre

la grande route d'Estrémadure, descendre la rive gauche du fleuve

jusqu'à Almaraz par des chemins presque impraticables. Heureusement

pour lui, le maréchal Victor, que Joseph avait laissé sur l'Alberche

pour observer les Anglais, avait pris ombrage des coureurs de Wilson

dans les montagnes, et les voyant s'avancer sur sa droite vers

Madrid, s'était replié dans la direction de cette capitale. S'il eût

été sur l'Alberche, l'armée anglo-espagnole, assaillie au passage du

fleuve, aurait pu essuyer d'énormes dommages. Sir Arthur Wellesley

repassa donc le pont de l'Arzobispo, en abandonnant à Talavera 4 à 5

mille blessés, qu'il recommanda à l'humanité des généraux français,

et beaucoup de matériel qu'il ne put emporter. C'étaient autant de

prisonniers qu'il nous livrait, et qui nous procuraient tous les

trophées de la victoire, comme si nous eussions gagné la bataille

de Talavera. Sir Arthur Wellesley vint prendre position vis-à-vis

d'Almaraz, sur les hauteurs qui dominent le Tage, et où il attendit

que son artillerie eût parcouru les routes affreuses de la rive

gauche de ce fleuve, depuis le pont de l'Arzobispo jusqu'à celui

d'Almaraz. Les Espagnols de la Cuesta furent chargés de défendre le

pont de l'Arzobispo et de s'opposer à la marche des Français.

[Note en marge: Le pont de l'Arzobispo enlevé de vive force par les

troupes du maréchal Mortier.]

Le maréchal Mortier, qui marchait en tête, ayant débouché des

montagnes, se trouva vis-à-vis de l'Arzobispo les 6 et 7 août, suivi

bientôt du maréchal Soult, qui formait le corps de bataille. L'armée

qui arrivait si tard voulait naturellement signaler sa présence,

et ne pouvait laisser échapper l'ennemi sans chercher à lui causer

quelque grand dommage. En conséquence, on résolut d'enlever le pont

de l'Arzobispo. C'était une démonstration de force bien plus qu'une

opération de sérieuse conséquence. Le maréchal Mortier fut chargé

de cette entreprise hardie. Il l'exécuta le 8 août. Les Espagnols

avaient obstrué le pont de l'Arzobispo en y élevant des barricades,

placé de l'infanterie dans deux tours situées au milieu du pont,

élevé sur la rive opposée, tant à droite qu'à gauche, de fortes

batteries, et rangé sur les hauteurs en arrière le gros de leur

armée. Couverts par de tels obstacles ils se croyaient invincibles.

Le maréchal Mortier fit chercher un gué un peu au-dessus, et en

découvrit un à quelques centaines de toises, où la cavalerie et

l'infanterie pouvaient passer. Pendant que l'artillerie française

foudroyait le pont ainsi que les batteries établies à droite et à

gauche, les dragons du général Caulaincourt franchirent le gué,

protégés par une nuée de voltigeurs, et suivis des 34e et 40e de

ligne. Don Gregorio de la Cuesta voulut les arrêter en leur opposant

son infanterie formée en plusieurs carrés. Les dragons s'élancèrent

sur elle et la sabrèrent. Mais ils eurent bientôt sur les bras

toute la cavalerie espagnole trois ou quatre fois plus nombreuse,

et se seraient trouvés dans un véritable péril s'ils n'avaient

manoeuvré avec beaucoup d'habileté et de sang-froid, soutenus par

l'infanterie qui les avait suivis. Heureusement que durant cette

action si vive le premier bataillon du 40e, marchant sur le pont

malgré le feu des Espagnols, en força les barricades, et ouvrit le

passage à l'infanterie du maréchal Mortier. Celle-ci prit à revers

les batteries des Espagnols, et s'en empara. Dès cet instant les

Espagnols ne purent plus tenir, et s'enfuirent en nous abandonnant

30 pièces de canon, un grand nombre de chevaux, et 800 blessés ou

prisonniers. Cet acte de vigueur prouvait ce qu'étaient les corps de

l'ancienne armée, et les officiers qui les conduisaient.

[Note en marge: L'armée française renonce à poursuivre les Espagnols

et les Anglais dans le fond de l'Estrémadure.]

[Note en marge: Suspension des opérations militaires, et distribution

des corps des maréchaux Soult, Mortier et Ney, entre l'Estrémadure et

la Vieille-Castille.]

Maîtres des ponts du Tage, il s'agissait de savoir si les Français

poursuivraient l'armée anglo-espagnole aujourd'hui fugitive, qui se

disait victorieuse quelques jours auparavant. Ils avaient à leur

disposition les ponts de l'Arzobispo et de Talavera. Mais pour

gagner la grande route d'Estrémadure, seule praticable à la grosse

artillerie, il fallait descendre jusqu'à celui d'Almaraz, dont la

principale arche était coupée, et qu'on avait un moment remplacée

par des bateaux maintenant détruits. Les Anglais pour amener leur

artillerie par la rive gauche jusqu'à la grande route d'Estrémadure,

en face du débouché d'Almaraz, y avaient perdu cinq jours, en

employant les bras de tous les gens du pays. Il fallait donc ou

les suivre presque sans artillerie, pour les combattre dans des

positions inexpugnables, ou jeter à Almaraz un pont, dont on n'avait

pas les premiers matériaux. Dès lors il n'était guère opportun de

les poursuivre, à moins qu'on ne voulût occuper le pays du Tage à

la Guadiana, d'Almaraz à Mérida, ou bien commencer immédiatement

la marche en Andalousie. Mais la première de ces opérations était

de peu d'utilité, le pays entre le Tage et la Guadiana ayant été

ruiné par la présence des armées belligérantes pendant plusieurs

mois. Quant à la seconde, la saison était évidemment trop chaude et

les vivres trop rares pour l'entreprendre actuellement. Il valait

mieux attendre la moisson, la fin des grandes chaleurs, et surtout

les instructions de Napoléon, qui devenaient indispensables après

le bouleversement du plan de campagne de cette année. On s'arrêta

donc au pont de l'Arzobispo, après l'acte brillant qui nous l'avait

livré. En attendant les opérations ultérieures, l'état-major du roi

distribua les troupes du maréchal Soult sur le Tage, et en reporta

une partie en Vieille-Castille. Le 5e corps (celui du maréchal

Mortier) fut placé à Oropesa pour observer le Tage d'Almaraz à

Tolède. Le 2e (celui du maréchal Soult) fut établi à Plasencia pour

observer les débouchés du Portugal. Enfin le maréchal Ney, qu'il y

avait toujours grande convenance à éloigner du maréchal Soult, fut

reporté à Salamanque, pour dissoudre les bandes du duc del Parque,

qui infestaient la Vieille-Castille. L'intrépide maréchal, parti le

12, traversa le col de Baños en combattant et dispersant les bandes

de Wilson, et prouva en exécutant cette pénible marche en moins de

quatre jours, qu'on aurait pu arriver plus vite sur les derrières de

l'armée anglaise.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 34 段