on partit à deux heures pour profiter de la fraîcheur, et on se
porta sur l'Alberche, afin d'arriver le jour même à Talavera, dans
l'intention de pousser l'armée combinée sur Plasencia. Le 1er corps,
précédé de la cavalerie de Latour-Maubourg, formait toujours la tête
de la colonne. En approchant de l'Alberche, on rencontra sur la
gauche les Espagnols qui passaient en désordre cet affluent du Tage
pour se replier sur Talavera, et à droite une colonne d'Anglais qui
étaient venus vers Cazalegas au secours de don Gregorio de la Cuesta,
malgré leur répugnance à s'associer à ses imprudences. (Voir la carte
nº 50.) Du sommet d'un plateau qui domine le cours de l'Alberche, on
apercevait sur l'autre rive un vaste bois de chênes et d'oliviers,
et plus loin une suite de mamelons très-saillants, très-fortement
occupés, se liant d'un côté à une haute chaîne de montagnes, de
l'autre à Talavera même, et au Tage, qui traverse cette ville. La
plus grande partie de l'armée anglaise était en position sur cette
suite de mamelons, derrière une nombreuse artillerie, des abatis, et
de solides redoutes. La poussière qui s'élevait au-dessus de la forêt
de chênes et d'oliviers, prouvait que les troupes ennemies qu'on
avait combattues la veille étaient en retraite à travers cette forêt,
et on pouvait espérer de les joindre avant qu'elles eussent atteint
la position retranchée de l'armée anglaise. Le maréchal Victor, qui
avait grande confiance dans ses vieux soldats, qui ne connaissait pas
encore les soldats anglais, et qui, grâce à son grade élevé, croyait
pouvoir prendre beaucoup sur lui, s'empressa de passer l'Alberche
à gué avec ses trois divisions. Il s'avança, la division Ruffin à
droite, celle de Villatte au centre, celle de Lapisse à gauche,
Latour-Maubourg en flanqueur, et envoya dire au roi Joseph de le
faire appuyer par le corps du général Sébastiani et par sa réserve.
Bien familiarisé avec les lieux, qu'il avait souvent parcourus, il se
flattait, si les circonstances le favorisaient, et si on le secondait
à propos, d'enlever la position au moyen d'un simple coup de main.
[Note en marge: Grave échec éprouvé par la brigade anglaise
Mackenzie.]
Les troupes franchirent l'Alberche, en colonne serrée, ayant de l'eau
jusqu'à mi-corps, et s'enfoncèrent avec ardeur dans la forêt. La
division Lapisse, qui était à la gauche du maréchal Victor, se trouva
engagée près de Casa de las Salinas avec la brigade Mackenzie, qui
formait l'arrière-garde anglaise, et fit bientôt le coup de fusil
avec elle. Le 16e léger serrait de près les Anglais, et, partout
où le terrain le permettait, les abordait vivement. Arrivé près
d'une éclaircie favorable au déploiement des troupes, le général
Chaudron-Rousseau ordonna une charge à la baïonnette. Les braves
soldats du 16e, jaloux de prouver qu'ils ne craignaient pas plus une
armée solide et régulière que les troupes inaguerries des Espagnols,
s'élancèrent brusquement sur les deux régiments anglais (le 31e et le
87e), qui leur étaient opposés, les rompirent, et leur causèrent une
perte considérable. Les Anglais se rejetèrent précipitamment sur le
gros de leur armée, qui était en position, comme nous venons de le
dire, près de Talavera, entre le Tage et les montagnes. Le maréchal
Victor voulait les suivre, mais il fallait attendre la division
Villatte qui achevait de passer l'Alberche; il fallait attendre aussi
la cavalerie, l'artillerie, qui ne l'avaient point passé; il fallait
surtout être rejoint par le corps du général Sébastiani, qui était
encore en arrière. Si, au lieu d'un roi courageux de sa personne,
mais inexpérimenté et réduit à consulter un vieux maréchal, on avait
eu pour diriger l'armée un véritable général en chef, venant lui-même
à la tête de ses avant-gardes reconnaître les lieux, et prendre ses
résolutions à temps, on se serait pressé de franchir l'Alberche en
masse; et en profitant de l'échec des Anglais, et de la confusion
avec laquelle se retiraient les Espagnols, on eût peut-être enlevé
la position de l'ennemi. Mais chacun suivait sa propre direction, ou
attendait un commandement qui n'arrivait qu'après coup et après de
longues consultations.
[Note en marge: Description de la position des Anglais et des
Espagnols devant Talavera.]
Toutefois il faut reconnaître qu'il était un peu tard pour couronner
la journée par un acte aussi décisif, car le maréchal Victor
lui-même n'arriva en face de la position des Anglais que vers la
chute du jour. En sortant de la forêt de chênes et d'oliviers qui se
rencontrait au delà de l'Alberche, on s'avançait sur une sorte de
plateau, d'où l'on apercevait distinctement la position des Anglais.
(Voir la carte nº 50.) C'était, comme nous l'avons dit, une suite de
mamelons, dont le plus élevé se montrait à notre droite couvert de
troupes anglaises et d'artillerie, dont les autres en s'abaissant
vers Talavera se voyaient à notre gauche couverts également de
troupes et d'artillerie, celles-ci appartenant à l'armée espagnole.
Au centre de cette position était une grosse redoute, hérissée de
canons, gardée en commun par les troupes des deux nations. Plus
loin, à notre gauche, des bouquets de chênes et d'oliviers, des
abatis, des clôtures, s'étendaient jusqu'à Talavera et au bord du
Tage, et servaient d'appui au courage de l'armée espagnole, qui ne
brillait, avons-nous dit souvent, que lorsqu'il trouvait un soutien
dans la nature des lieux. Il pouvait y avoir en position 25 ou 26
mille Anglais, 30 et quelques mille Espagnols, plus la division
Wilson qu'on distinguait sur les montagnes à notre droite, pressée de
rejoindre l'armée principale: c'étaient donc 65 ou 66 mille ennemis à
combattre avec 45 mille soldats que nous amenions, mais excellents,
et rachetant par leur qualité l'infériorité du nombre. L'important
était de bien combattre, et de ne pas engager maladroitement leur
courage, aussi ferme que bouillant.
Outre que la position des Anglais et des Espagnols était forte, elle
était en rapport avec leur principale qualité, qui consistait à
bien résister dans un poste défensif. Pour les aborder, il fallait
franchir un ravin assez profond, qui les séparait du plateau sur
lequel nous avions débouché en sortant de la forêt, puis gravir sous
le feu une chaîne de mamelons escarpés. Il était possible toutefois
de tourner cette chaîne de mamelons par notre droite, grâce à une
circonstance de terrain dont on aurait pu profiter avantageusement.
En effet le mamelon, point extrême de la position des Anglais, était
séparé par un large vallon de la haute chaîne de montagnes qui borde
la vallée du Tage: on pouvait, en descendant dans le ravin dont
il vient d'être parlé, marcher droit à l'ennemi, puis, remontant
à droite, s'introduire dans le vallon, et tourner le mamelon qui
formait l'extrémité de la position des Anglais, et sur lequel était
campée la division Hill. Il eût fallu amener là une portion notable
des forces françaises sans que les Anglais s'en aperçussent, puis
attaquer résolument leur ligne de front et à revers. Grâce à cet
ensemble de dispositions, on l'eût très-probablement enlevée, comme
on va bientôt s'en convaincre.
[Note en marge: Le maréchal Victor attaque sans ordre, le 27 au soir,
le point extrême de la position des Anglais.]
Le maréchal Victor, qui avait remarqué une grande confusion dans la
retraite des troupes ennemies, s'imagina que par une brusque attaque,
tentée à la chute du jour, il emporterait le mamelon qui était à
notre droite, que ce point emporté la position ne serait plus tenable
pour les Anglais, et qu'il aurait à lui seul l'honneur de gagner la
bataille. Cette résolution spontanée, résultat d'un zèle extrême et
d'une bravoure brillante, n'eût certainement pas été prise sous un
général en chef qui aurait commandé avec autorité et vigueur. On
n'aurait pas commencé à son insu, par une aile, à une heure du jour
si avancée, une grande bataille, sans qu'il eût réglé le moment de
cette bataille, la manière de la livrer, et surtout sans qu'il eût
décidé s'il fallait qu'elle fût livrée.
Le maréchal Victor, entraîné par son courage et ignorant à quelles
troupes il avait affaire, lança la division Ruffin sur le mamelon
entre neuf et dix heures du soir. Cette division, l'une des
meilleures de la grande armée, se composait de trois régiments
accomplis, le 9e léger, les 24e et 96e de ligne. Elle avait pour
la conduire deux officiers de grand mérite, le général de division
Ruffin, et le général de brigade Barrois. Le maréchal Victor ordonna
au 9e léger d'attaquer de front le mamelon principal qui s'élevait
vis-à-vis de nous, au 24e de le tourner en débouchant à droite par
le vallon qui nous séparait des montagnes, et au 96e de se porter
à gauche pour appuyer directement le 9e. Le maréchal conserva les
divisions Villatte et Lapisse en réserve afin de tenir l'ennemi en
respect sur la gauche. L'artillerie braquée sur le plateau aurait pu
agir contre les Anglais, en tirant par-dessus le ravin; mais dans
l'obscurité on craignait de faire feu sur les nôtres, et on la laissa
inactive.
[Note en marge: La nuit ayant empêché nos régiments de se soutenir
les uns les autres, l'attaque du maréchal Victor demeure sans succès.]
Nos troupes s'avancèrent résolûment dans l'obscurité vers le but
assigné à leurs efforts. Le 9e léger, qui s'était mis le premier en
marche, descendit du plateau dans le ravin, et aborda de front le
mamelon qu'il s'agissait d'emporter. Les Anglais s'étant aperçus
de ce mouvement ouvrirent un feu meurtrier, quoique dirigé dans
les ténèbres, sur nos braves soldats, mais ne parvinrent pas à les
arrêter. Ceux-ci franchirent les pentes de la position, repoussant à
la baïonnette la première ligne qui leur était opposée, et, toujours
sous le feu, parvinrent jusqu'au sommet. Déjà quelques compagnies
du 9e léger avaient atteint le haut du mamelon, et y avaient même
enlevé quelques Anglais, lorsque le général Hill, voyant que ces
hardis assaillants n'étaient soutenus ni de droite ni de gauche,
porta dans leur flanc une partie de ses troupes et les arrêta dans
leur succès. Le 9e, attaqué en tête, et par sa gauche, fut obligé
de rétrograder en laissant bon nombre de soldats morts ou blessés
sur le sommet du plateau. Ce qui avait causé ce revers, c'était le
retard du 96e qui, rencontrant dans le fond du ravin des obstacles
imprévus, avait mis à le franchir plus de temps qu'on ne l'avait
supposé, et le retard aussi du 24e, qui en s'engageant à droite dans
le vallon s'y était égaré. Ces deux régiments arrivant sur le terrain
du combat trouvèrent le 9e léger en retraite, mais non en déroute,
et conservant sous le feu des Anglais un aplomb inébranlable. Il
avait perdu trois cents hommes dans cette tentative avortée. Son
colonel Meunier avait reçu trois coups de feu. Le maréchal Victor
ne crut pas devoir pousser plus loin cet engagement nocturne, et
pensa qu'il convenait de donner quelque repos à des troupes qui,
parties de Santa-Olalla à 2 heures du matin, combattaient près de
Talavera à 10 heures du soir. On bivouaqua où l'on était, sur le
plateau qui faisait face aux Anglais. À gauche la cavalerie liait
les troupes du maréchal Victor avec celles du général Sébastiani et
de la réserve, qui avaient enfin passé l'Alberche, et s'étaient
déployées en face du centre de l'ennemi. Les dragons de Milhaud à
l'extrême gauche observaient la grande route de Talavera. De ce côté
les Espagnols, poussés vivement par notre cavalerie, se trouvaient
dans une confusion extraordinaire, et s'établissaient comme ils
pouvaient dans leur position. Tout troublés, ils se crurent attaqués
en entendant la fusillade de la division Ruffin, et se mirent à
tirer dans l'obscurité, sans savoir ni sur qui, ni pourquoi. Aussi
prétendirent-ils le lendemain avoir eu à repousser une violente
attaque de nuit. Ce qui était moins pardonnable, les Anglais placés
du même côté répétèrent ce mensonge.
[Note en marge: Nouvelle attaque le 28 au matin, exécutée sans ordre
et sans succès par le maréchal Victor.]
Le lendemain 28, jour mémorable dans nos guerres d'Espagne, le
maréchal Victor tenant à réparer l'échec fort accidentel de la
veille, voulut entrer en action dès l'aurore, ne doutant pas de
l'emporter cette fois quand l'attaque du mamelon serait exécutée avec
l'ensemble convenable. Parcourant le terrain à cheval, voyant l'armée
anglaise établie sur la suite des mamelons dont on avait assailli le
principal, l'armée espagnole derrière des clôtures, des abatis, des
bois, il se persuada de nouveau qu'en enlevant celui de ces mamelons
qui était placé vis-à-vis de notre droite, l'armée combinée, arrachée
en quelque sorte de sa position, serait refoulée sur Talavera, et
probablement précipitée dans le Tage. Il résolut donc d'attaquer
sur-le-champ, et avec la dernière vigueur, en faisant dire au roi
Joseph de porter immédiatement sur le centre de l'ennemi les troupes
du général Sébastiani et de la réserve, afin que les Anglais ne se
jetassent point en masse sur lui, pendant qu'il serait occupé contre
l'extrémité de leur ligne.
Prenant encore spontanément cette audacieuse résolution, il voulut
fournir à la division Ruffin l'occasion de se dédommager de
l'insuccès de la veille, et lui ordonna de se précipiter sur le
mamelon avec ses trois régiments à la fois. Il plaça la division
Villatte en réserve en arrière, et chargea la division Lapisse avec
les dragons de Latour-Maubourg de feindre à gauche un mouvement sur
le centre des ennemis. Mais ce n'était pas assez d'une feinte si on
prétendait les empêcher de fondre en masse sur la division Ruffin.
[Note en marge: La division Ruffin, ayant attaqué sans être soutenue,
se replie après avoir fait une perte énorme.]
Cette brave division s'ébranla en effet dès le point du jour avec un
seul changement dans son ordre de marche. Le 9e, déjà décimé dans
la première tentative, dut attaquer à droite par le vallon; le 24e,
qui n'avait pas joint l'ennemi, dut attaquer au centre et de front;
le 96e, à gauche comme la veille. Ces trois régiments descendirent
dans le ravin, puis le traversèrent sous le feu de toute la division
Hill, avec une fermeté qui fit l'admiration de l'armée anglaise. Ils
franchirent les premières pentes, et arrivèrent sur un terrain qui
formait en quelque sorte le premier étage de ce mamelon, opposant à
la mousqueterie et à la mitraille un sang-froid incomparable. Mais
sir Arthur Wellesley, placé au milieu de son armée et se conduisant
en vrai général, discerna parfaitement que la division Lapisse,
rangée à gauche de la division Ruffin, n'était pas à portée d'agir,
et le reste de l'armée française encore moins. Allant alors au plus
pressé, il dirigea une partie de son centre, composé des troupes
du général Sherbrooke, sur la division Ruffin. Celle-ci, traitée
en ce moment comme l'avait été le 9e pendant la nuit, c'est-à-dire
prise en flanc, tandis qu'elle essuyait de front un feu terrible,
fut contrainte de rétrograder. Elle recula lentement, en ôtant aux
Anglais le courage de la poursuivre. Mais elle paya et son audacieuse
attaque, et sa belle retraite, d'une perte énorme. Environ cinq
cents hommes par régiment, ce qui faisait 1,500 pour la division,
jonchaient les degrés de ce fatal mamelon, contre lequel venaient
d'échouer deux attaques successives, exécutées avec un rare héroïsme.
[Note en marge: Joseph, accouru sur le terrain avec le maréchal
Jourdan, délibère pour savoir s'il faut livrer bataille.]
[Note en marge: Opinion du maréchal Jourdan.]
Le maréchal Victor, qui de sa personne ne s'était pas ménagé,
reconnut que contre des troupes pareilles on n'enlevait pas une
position en la brusquant. Ne se décourageant pas toutefois, et
toujours confiant dans la victoire, il remit l'attaque décisive au
moment où l'armée française pourrait agir tout entière. Il était
dix heures du matin. Joseph, accouru au premier corps pour y jouer
enfin son rôle de commandant en chef, tint conseil avec le maréchal
Jourdan, le maréchal Victor et le général Sébastiani, sur le parti à
prendre. Avant de décider comment on attaquerait, il fallait savoir
d'abord si on attaquerait, c'est-à-dire si on livrerait bataille.
Telle était la première question à résoudre. On se partagea sur
cette question essentielle. Le maréchal Jourdan avec sa grande
expérience se prononça contre l'idée de livrer bataille. Il en
donna d'excellentes raisons. Selon lui on avait manqué l'occasion
d'enlever la position de l'ennemi qu'il venait de reconnaître, et
dont il savait maintenant les côtés forts et faibles. Il aurait
fallu, lorsque les Anglais ignoraient encore le vrai point d'attaque,
porter pendant la nuit dans le vallon une partie considérable de
l'armée française, en gardant le reste en ligne pour masquer ce
mouvement, puis assaillir à l'improviste, avec vigueur et ensemble,
le mamelon principal avant que l'ennemi pût y reporter des moyens
de défense suffisants, et, le mamelon enlevé, refouler l'armée
combinée sur Talavera et le Tage, où on aurait pu lui faire subir
un véritable désastre. Mais il n'était plus temps d'opérer ainsi,
parce que sir Arthur Wellesley était averti par deux tentatives
successives du vrai point d'attaque, parce qu'il était jour, parce
que le moindre mouvement serait aperçu, et que le général ennemi
ne manquerait pas de reporter à sa gauche autant de troupes que
nous en reporterions à notre droite; que d'ailleurs en exécutant ce
changement de front, on n'aurait, pour se retirer en cas d'échec, que
les routes impraticables qui conduisent à Avila, et que la retraite,
si elle devenait nécessaire, ne pourrait se faire qu'en sacrifiant
l'artillerie et les équipages de l'armée. Dans cet état de choses,
l'attaque de front étant douteuse, l'attaque de flanc trop tardive
et de plus périlleuse pour la retraite, il fallait temporiser, se
replier derrière l'Alberche, y choisir une position défensive, et
attendre que le maréchal Soult avec ses trois corps réunis débouchât
sur les derrières de l'armée anglo-espagnole.
[Note en marge: Opinion du maréchal Victor.]
[Note en marge: Hésitations de Joseph terminées par une dépêche du
maréchal Soult, et résolution de livrer bataille.]
[Note en marge: Bataille de Talavera, livrée le 28 juillet, vers la
moitié du jour.]
[Note en marge: Plan d'attaque générale.]
Le maréchal Victor, rempli d'ardeur, ayant le désir de se dédommager
des deux tentatives infructueuses de la veille et du matin, confiant
dans l'énergie de ses troupes, soutint que c'était faute d'appui vers
le centre que ses attaques n'avaient pas réussi; que si le 4e corps,
celui du général Sébastiani, se portait suivi de la réserve contre le
centre de l'armée anglaise, il se faisait fort, avec son corps seul,
de s'emparer du mamelon qui était la clef de la position. Il répéta
plusieurs fois qu'il fallait renoncer à faire la guerre, si, avec des
troupes comme les siennes, il n'enlevait pas la position de l'ennemi.
Joseph, placé entre la froide prudence du maréchal Jourdan, et la
fougue entraînante du maréchal Victor, hésitait, ne sachant quel
parti prendre, lorsqu'arriva une lettre du maréchal Soult annonçant
que, malgré ce qu'il avait promis, il ne pourrait pas être avant le
3 août sur les derrières des Anglais. Pourtant le corps du maréchal
Mortier était le 26 à Salamanque, le corps du maréchal Soult était le
même jour moitié à Salamanque, moitié à Toro, et il semble que rien
n'aurait dû l'empêcher d'être le 29 ou le 30 à Plasencia, avec 38
ou 40,000 hommes. Quoi qu'il en soit, on était au 28, et il aurait
fallu attendre six jours l'apparition du maréchal Soult. Or, pendant
ces six jours, pourrait-on tenir tête à sir Arthur Wellesley et à
don Gregorio de la Cuesta d'un côté, à Vénégas de l'autre, celui-ci
menaçant déjà Tolède et Aranjuez? Ces considérations et l'ardeur à
combattre du maréchal Victor firent pencher la balance en faveur
du projet de livrer bataille, et il fut décidé qu'on attaquerait
immédiatement. Les dispositions furent arrêtées sur-le-champ. Il fut
convenu que cette fois l'attaque serait simultanée de notre droite à
notre gauche, afin que l'ennemi, obligé de se défendre partout, ne
pût porter de renforts sur aucun point. Le maréchal Victor devait
s'y prendre autrement qu'il n'avait fait la veille et le matin. Au
lieu de gravir directement le mamelon, il devait faire filer la
division Ruffin dans le vallon qui séparait la position de l'ennemi
des montagnes, la conduire par le fond de ce vallon où l'Anglais
Wilson commençait à se montrer, et ne lui faire escalader le mamelon
que lorsqu'elle l'aurait complétement débordé. Pendant ce temps,
la division Villatte aurait l'une de ses deux brigades au pied du
mamelon pour le menacer et y retenir les Anglais, l'autre dans le
vallon pour y soutenir Ruffin contre une masse de cavalerie qu'on
apercevait dans le lointain. Quant à la division Lapisse, formant la
gauche de Victor, elle devait, de concert avec le corps du général
Sébastiani, attaquer le centre d'une manière vigoureuse, et de façon
à y attirer les plus grandes forces de l'ennemi. C'est lorsque cette
attaque au centre aurait produit son effet, et que la division Ruffin
aurait gagné assez de terrain dans le vallon sur la gauche des
Anglais, que le général Villatte devait, avec ses deux brigades,
assaillir de front le mamelon, ainsi que l'avait déjà essayé la division
Ruffin. Il était permis de compter qu'en s'y prenant de la sorte
l'attaque réussirait. Les dragons de Latour-Maubourg devaient,
avec la cavalerie légère du général Merlin, se porter à droite, et
suivre la division Ruffin dans le vallon où se montrait, comme nous
venons de le dire, beaucoup de cavalerie anglaise et espagnole. Les
dragons de Milhaud étaient destinés à agir vers l'extrême gauche, et
à occuper les Espagnols du côté de Talavera. La réserve de Joseph,
placée en arrière au centre, avait mission de secourir ceux qui en
auraient besoin. Enfin l'artillerie du maréchal Victor, établie sur
le plateau vis-à-vis de la position des Anglais, devait les couvrir
de projectiles, en tirant par-dessus le ravin. Ces dispositions, bien
exécutées, faisaient espérer le succès de la bataille.
[Note en marge: Accident survenu à la division allemande Leval,
pendant que l'armée se mettait en bataille.]
Les ordres de l'état-major général transmis et reçus promptement,
grâce au peu d'étendue du champ de bataille, ne commencèrent
cependant à s'exécuter que vers deux heures de l'après-midi, à
cause des nombreux mouvements de troupes qu'il fallait opérer.
La division Ruffin, descendant par une trouée dans le vallon, le
remonta en colonne serrée sur le flanc des Anglais, tandis que les
deux brigades du général Villatte, descendues dans le ravin qui nous
séparait de l'ennemi, et faisant face l'une au vallon, l'autre au
mamelon, étaient prêtes à se joindre à Ruffin, ou à se retourner pour
assaillir de front la position si opiniâtrement disputée depuis
la veille. Pendant ce temps, l'artillerie dirigée par le colonel
d'Aboville, tirant par-dessus le ravin, couvrait de feu les Anglais.
Enfin la division Lapisse s'apprêtait à fondre sur le centre de la
ligne, et le corps du général Sébastiani s'ébranlait pour enlever
la redoute vers laquelle se joignaient les deux armées combinées.
Mais tandis que ces mouvements s'accomplissaient avec ensemble, un
accident y apporta quelque trouble. La division allemande Leval,
reportée depuis quelques jours du corps du maréchal Victor à celui
du général Sébastiani, avait été placée à gauche de ce dernier, pour
le flanquer de concert avec les dragons de Milhaud, en cas que les
Espagnols voulussent déboucher de Talavera. Ayant ordre de se tenir à
la hauteur du général Sébastiani, et ne discernant pas bien son poste
à travers les bois d'oliviers et de chênes qui couvraient le terrain,
elle se trouva tout à coup sous le feu de la redoute du centre, et
assaillie à droite par les Anglais, à gauche par de la cavalerie
espagnole. Les Allemands, formés en carré, reçurent cette cavalerie
par un feu à bout portant et la dispersèrent. Ils marchèrent ensuite
en avant. Dans leur mouvement offensif, ils débordèrent un régiment
anglais qui les attaquait par la droite, et, l'ayant enveloppé,
ils allaient le faire prisonnier, lorsque le général de Porbeck,
commandant les troupes badoises, fut tué d'un coup de feu. Cet
accident laissant les Badois sans chef, les Anglais eurent le temps
de se reconnaître, de rétrograder et de se sauver. L'état-major
de Joseph, en voyant cette action prématurée, voulut arrêter les
Allemands de peur qu'engagés trop tôt ils ne fissent faute plus
tard sur le flanc de la division Sébastiani, et ordonna au général
Leval de se retirer. Mieux eût valu poursuivre vigoureusement cette
attaque, en usant de la réserve pour le cas d'une apparition subite
des Espagnols sur le flanc du général Sébastiani, que de rétrograder
devant l'ennemi. Quoi qu'il en soit, on reporta la division Leval en
arrière, mais au milieu des oliviers on eut de la peine à ramener
l'artillerie dont les chevaux avaient été tués par le feu de la
redoute, et on abandonna huit pièces dont l'ennemi se fit plus tard
un trophée.
[Note en marge: Vigoureuse attaque du général Lapisse sur le centre
des Anglais.]
[Note en marge: Attaque également vigoureuse du général Sébastiani
sur le même point.]
[Note en marge: Engagement de cavalerie dans le vallon, et
destruction du 13e de dragons anglais.]