Le maréchal Soult supposait que les Anglais, fatigués de leur

expédition sur le Douro et le Minho, allaient s'arrêter, et qu'ils

attendraient pour rentrer en action le moment où la moisson étant

finie, les Espagnols et les Portugais pourraient se joindre à eux,

ce qui plaçait en septembre la reprise des opérations militaires.

On avait donc, suivant lui, du temps pour s'y préparer, et comme

il était plus spécialement chargé, par la réunion dans ses mains

des trois corps d'armée du nord, de rejeter les Anglais hors de

la Péninsule, il entendait opérer par la ligne de Ciudad-Rodrigo

et d'Almeida sur Coïmbre. C'était, selon son opinion, la véritable

route pour pénétrer en Portugal. Dans ce but il fallait entreprendre

immédiatement le siége de Ciudad-Rodrigo, puis celui d'Almeida, et

employer à s'emparer de ces deux places l'intervalle de repos sur

lequel on avait lieu de compter. Il se chargeait de s'en rendre

maître avec les 50 ou 60 mille hommes qui allaient se trouver sous

ses ordres, et, après cette double conquête, il se proposait d'entrer

en Portugal. Mais afin de pouvoir opérer avec sécurité, il lui

fallait, disait-il, trois nouvelles concentrations de forces, une

formée avec des troupes d'Aragon et de Catalogne (où l'on sait que

les généraux Suchet et Saint-Cyr ne se soutenaient que difficilement)

pour lui fournir un corps d'observation au nord, une autre formée

avec une partie des troupes réunies dans la vallée du Tage

(lesquelles y étaient tout à fait indispensables) pour le flanquer

vers Alcantara; enfin une troisième formée avec la réserve de Madrid

(où il ne restait qu'une bien faible garnison lorsque Joseph en

sortait) pour lui servir d'arrière-garde, quand il serait enfoncé

en Portugal. Le maréchal Soult demandait, en outre, la réunion d'un

parc de siége, et une somme d'argent considérable pour préparer son

matériel. Il aurait donc fallu pour prendre une place qui servirait

peut-être un jour dans les opérations contre le Portugal, et pour

faire face aux Anglais en septembre, dans une province où l'on

n'était pas assuré de les rencontrer, leur livrer tout de suite le

Tage où ils marchaient, et laisser Madrid, l'Aragon, la Catalogne

sans troupes. Le roi Joseph et le maréchal Jourdan regardant un

pareil plan comme inadmissible, répondirent qu'on ne pouvait retirer

un homme de l'Aragon, ni de la Catalogne, sans perdre aussitôt ces

provinces; que les forces restées dans Madrid suffisaient à peine

pour renforcer de temps en temps les corps du général Sébastiani et

du maréchal Victor; que la seule présence de ces deux corps sur le

Tage flanquait assez le maréchal Soult vers Alcantara; que d'ailleurs

les Anglais, au lieu d'ajourner leurs opérations jusqu'au mois de

septembre, ne tarderaient pas à se rendre sur le Tage, que c'était là

qu'il fallait songer à agir, et non sur la ligne de Ciudad-Rodrigo

et d'Almeida; que de l'argent on n'en avait pas, que le roi vivait

d'argenterie fondue à la Monnaie, et qu'enfin puisque le maréchal

voulait débuter par le siége de Ciudad-Rodrigo, on allait faire de

son mieux pour lui procurer un parc de grosse artillerie.

[Note en marge: Malgré le roi Joseph, le corps du maréchal Mortier

est reporté de Villacastin sur Salamanque, pour concourir aux projets

du maréchal Soult.]

Ce qu'il y eut de plus fâcheux dans ces projets, ce fut l'ordre

donné au maréchal Mortier de quitter Villacastin pour Salamanque.

Joseph réclama contre cet ordre, jugeant avec raison que le maréchal

Mortier transporté à Salamanque (voir la carte nº 43) serait attiré

dans la sphère d'action d'une armée qui d'après les plans de son chef

demeurerait assez long-temps inutile, tandis qu'à Villacastin il

pouvait, en attendant que les forces du maréchal Soult fussent prêtes

à agir, rendre des services décisifs sur le Tage. Mais le maréchal

Soult insistant, il fallut se priver du maréchal Mortier, qui fut

ainsi arraché du lieu où sa présence aurait pu, ainsi qu'on le verra

bientôt, amener d'immenses résultats.

[Note en marge: Les Anglais, démentant les prévisions du maréchal

Soult, s'apprêtent à marcher immédiatement par la vallée du Tage.]

En effet, contrairement aux prévisions du maréchal Soult, ce n'était

pas en septembre que les Anglais et les Espagnols devaient reparaître

sur le théâtre de la guerre, mais c'était immédiatement, c'est-à-dire

dans les premiers jours de juillet, dès que les ressources de

tout genre qu'ils attendaient seraient réunies. Sir Arthur

Wellesley, comme il fallait s'y attendre, était en contestation

avec l'état-major espagnol quant à la manière d'opérer sur le Tage.

Gregorio de la Cuesta, ayant toujours la crainte de se trouver seul

en présence des Français, voulait absolument que l'armée anglaise

vînt le joindre sur la Guadiana, et qu'elle fît ainsi un très-long

détour qui l'obligerait à descendre jusqu'à Badajoz pour remonter

ensuite jusqu'à Mérida. Sir Arthur Wellesley, croyant encore le

maréchal Victor entre le Tage et la Guadiana, voulait suivre un

plan beaucoup plus naturel et plus fécond en résultats, c'était de

remonter la vallée du Tage par Abrantès, Castello-Branco, Alcantara

(voir la carte nº 43), de tourner ainsi le maréchal en occupant cette

vallée sur ses derrières, et d'arriver peut-être à Madrid avant

lui. Pour réussir il suffisait que Gregorio de la Cuesta retînt le

maréchal Victor sur la Guadiana par quelque entreprise simulée, et ne

craignît pas de s'exposer seul à la rencontre des Français pendant

quelques jours. Mais le retour du maréchal Victor de la Guadiana sur

le Tage coupa court à toutes ces contestations. Il fut convenu que

le général anglais se rendant d'Abrantès à Alcantara par l'ancienne

route qu'avait suivie Junot, que le général espagnol se portant de

la Guadiana au Tage par Truxillo et Almaraz, feraient leur jonction

au bord du Tage entre Alcantara et Talavera, et que cette jonction

opérée ils se concerteraient pour donner à leur réunion des suites

décisives.

[Note en marge: Départ de sir Arthur Wellesley pour l'Estrémadure, et

son arrivée à Plasencia le 8 juillet.]

[Note en marge: Entrevue de sir Arthur Wellesley avec don Gregorio de

la Cuesta, pour concerter un plan commun d'opération.]

[Note en marge: Forces des Anglais et des Espagnols.]

Conséquemment à cette résolution, sir Arthur Wellesley ayant reçu

de Gibraltar quelques troupes qu'il attendait encore, et les

ressources en argent et en matériel dont il avait un urgent besoin,

partit le 27 juin d'Abrantès, et s'avança par Castello-Branco,

Rosmaniñal, Zarza-Major, en Estrémadure. Il était le 3 juillet

à Zarza-Major, le 6 à Coria, le 8 à Plasencia. Arrivé en cet

endroit, il voulut se concerter avec Gregorio de la Cuesta, et se

rendit à son quartier général sur le Tage, au Puerto de Mirabete.

Il avait ordre de n'entretenir avec les généraux espagnols que le

moins de rapports possible, à cause de leur extrême jactance, de ne

communiquer avec les ministres de la junte que par l'ambassadeur

d'Angleterre qui était à Séville, en un mot, de ne pas multiplier

sans une impérieuse nécessité des relations qui étaient toujours

désagréables, et amenaient le plus souvent la désunion. En voyant

l'orgueilleux et intraitable Gregorio de la Cuesta il put apprécier

la sagesse des instructions de son gouvernement. Don Gregorio de la

Cuesta, dominant pour quelques heures la mobilité de la révolution

espagnole, se conduisait en ce moment comme un maître, et traitait

avec une singulière arrogance la junte insurrectionnelle, que tout

le monde du reste voulait alors remplacer par les cortès. On disait

même qu'il allait devancer le voeu public en renvoyant la junte, et

en créant un gouvernement de sa façon. Sa morgue envers ses alliés

était proportionnée à ce rôle supposé. Il fallut bien des débats

pour arrêter avec un tel personnage un plan d'opération tant soit

peu raisonnable. Celui qui se présentait au premier aperçu, et sur

lequel il était impossible de ne pas se trouver d'accord, c'était

de réunir entre Almaraz et Talavera, ou entre Talavera et Tolède,

les trois généraux, Wellesley, la Cuesta et Vénégas, pour marcher

tous ensemble sur Madrid. On évaluait les forces de Vénégas dans la

Manche à 18 mille hommes, celles de la Cuesta à 36, celles de sir

Arthur Wellesley à 26 mille, en écartant toute exagération. C'était

une force imposante, et qui eût été accablante pour les Français,

si elle n'avait été composée pour plus des deux tiers de troupes

espagnoles. D'accord sur la jonction, il s'agissait de savoir comment

on l'exécuterait. D'après l'avis fort bien motivé de sir Arthur

Wellesley, on convint que vers le 20 ou le 22 juillet, Vénégas ferait

une forte démonstration sur Madrid, en essayant de passer le Tage aux

environs d'Aranjuez (voir la carte nº 43); que les Français attirés

alors sur le cours supérieur du Tage, on en profiterait pour réunir

l'armée anglaise à la principale armée espagnole, celle de Gregorio

de la Cuesta; que cette première jonction opérée on remonterait le

Tage en marchant sur ses deux rives, et qu'on irait ensuite donner la

main à Vénégas aux environs de Tolède. Un point devint le sujet de

grandes difficultés. Il fallait, pendant qu'on agirait sur le Tage,

se garder du côté de la Vieille-Castille, d'où pouvait déboucher le

maréchal Soult. Le brave général Franceschi, enlevé par un guerrillas

fameux, le Capuchino, et horriblement maltraité par ce bandit,

avait fourni au général anglais la preuve certaine de l'arrivée

du maréchal Soult à Zamora. Mais sir Arthur Wellesley croyait le

maréchal Soult occupé pour long-temps à se refaire, et il ignorait la

réunion de forces opérée en ses mains. Il pensait donc qu'en gardant

les deux cols par lesquels on débouche de la Vieille-Castille dans

l'Estrémadure, ceux de Peralès et de Baños, on serait à l'abri de

tout danger de ce côté. Il se chargeait bien de faire garder le col

de Peralès, placé le plus près du Portugal, par des détachements

de Beresford; mais celui de Baños, placé plus près de la Cuesta,

lui semblait devoir être défendu par les troupes espagnoles. Il

avait, pour en agir ainsi, une excellente raison, c'était de ne pas

disperser les troupes anglaises, les seules sur lesquelles on pût

compter un jour de bataille, et de consacrer aux usages accessoires

les Espagnols, dont le nombre importait peu dans une rencontre

décisive, où ils étaient plus embarrassants qu'utiles. Après de vives

contestations on se mit d'accord, en envoyant sous le général Wilson

quelques mille Espagnols, quelques mille Portugais, avec un millier

d'Anglais, le long des montagnes qui séparent l'Estrémadure de la

Castille, afin de flanquer les armées combinées. On disputa ensuite

sur les vivres et les transports que les Espagnols avaient promis

de fournir aux Anglais, moyennant qu'on les leur payât, et qu'ils

ne leur fournissaient même pas contre argent. Les choses furent

poussées à ce point que sir Arthur Wellesley voyant les Espagnols

bien pourvus, et ses soldats condamnés à toutes les privations,

menaça de se retirer si on n'était pas plus exact à lui procurer ce

dont il manquait, à quoi les Espagnols répondirent que les Anglais

n'en avaient jamais assez, qu'ils ne savaient que se plaindre, que là

où ils se trouvaient dans la misère, eux, Espagnols, se regardaient

comme dans l'abondance: contradiction qui s'expliquait facilement

par la différence de leurs moeurs et de leur manière de Vivre.

[Note en marge: Jonction des Anglais et des Espagnols aux environs de

Talavera.]

Ces arrangements conclus tant bien que mal, sir Arthur Wellesley

retourna le 13 juillet à Plasencia. Après avoir donné à la réunion

de quelques détachements qui étaient encore en arrière le temps

nécessaire, il marcha sur le Tietar, qu'il franchit sans difficulté

le 18 juillet. Il se porta sur Oropesa, se réunit par les ponts

d'Almaraz et de l'Arzobispo avec Gregorio de la Cuesta, et rejeta

les arrière-gardes du corps de Victor sur Talavera, où il entra le

22 juillet. Sir Arthur Wellesley aurait voulu attaquer les Français

tout de suite, sachant qu'ils n'étaient pas encore concentrés, et

se flattant d'accabler, avec l'armée combinée qui était de plus de

soixante mille hommes (26 mille Anglais et 36 mille Espagnols), les

22 mille Français du maréchal Victor. Mais Gregorio de la Cuesta

déclara qu'il n'était pas prêt, et on laissa le corps de Victor se

retirer tranquillement derrière l'Alberche, petit cours d'eau qui

descend des montagnes, et se jette d'ans le Tage un peu au delà de

Talavera.

[Note en marge: Les Français, avertis des mouvements de sir Arthur

Wellesley, se concentrent pour combattre les Anglais et les Espagnols

réunis.]

C'est à ce moment que les Français apprirent enfin d'une manière

précise la marche des généraux coalisés, et la réunion, par les

débouchés d'Almaraz et de l'Arzobispo, des armées anglaises et

espagnoles. Depuis une quinzaine de jours ils avaient eu avis du

mouvement de sir Arthur Wellesley vers Abrantès et Alcantara, mais il

leur restait des doutes sur sa direction ultérieure, sur sa jonction

future avec les Espagnols, sur son plan de campagne. Ce plan était

aujourd'hui évident, et dès le 20 et le 21 juillet, le maréchal

Victor le fit connaître à Madrid. Ne sachant pas s'il serait appuyé,

il avait repassé l'Alberche, et il était résolu à rétrograder plus

loin encore, jusqu'à un autre petit cours d'eau qui se précipite dans

le Tage des hauteurs du Guadarrama, dont il porte le nom.

[Note en marge: Forces dont pouvaient disposer les Français pour

marcher sur Talavera.]

[Note en marge: Mouvement ordonné par Joseph au maréchal Soult.]

[Note en marge: Joseph marche sur Talavera avec Sébastiani, Victor,

et une partie de la réserve de Madrid.]

Joseph, averti le 22 et éclairé par les conseils du maréchal Jourdan,

prit sur-le-champ son parti, et se décida à porter toutes ses forces

au-devant de l'armée combinée. Il ne pouvait mieux faire assurément.

Il avait à sa disposition le corps du général Sébastiani (4e corps),

qui, en détachant 3 mille hommes pour la garde de Tolède, conservait

encore 17 ou 18 mille soldats excellents. Il avait celui du maréchal

Victor, qui, toute défalcation faite, en comptait 22 mille tout

aussi bons. Il pouvait tirer de Madrid une brigade de la division

Dessoles, sa garde, un peu de cavalerie légère, formant une réserve

de 5 mille hommes et de 14 bouches à feu, ce qui présentait un

total de 45 mille hommes de la meilleure qualité. Dans la main d'un

général habile, une pareille force aurait été plus que suffisante

pour accabler l'armée combinée, qui était de 66 à 68 mille hommes,

en y comprenant le détachement du général Wilson placé dans les

montagnes, mais dont 26 mille seulement étaient de vrais soldats.

Il n'y aurait même eu aucun doute sur le résultat, quel que fût le

général qui commandât nos troupes, si le maréchal Mortier, laissé à

Villacastin, avait pu être porté en deux marches à Tolède. Un renfort

de 18 à 20 mille vieux soldats aurait donné à l'armée française une

telle supériorité que l'armée anglo-espagnole n'aurait pu résister.

Ce précieux avantage avait malheureusement été sacrifié à l'idée de

fondre les trois corps du nord en un seul, idée conçue par Napoléon,

à six cents lieues du théâtre de la guerre, et à trois mois du moment

où les événements devaient s'accomplir. Néanmoins il était encore

possible de réparer l'inconvénient de cette réunion intempestive, en

ordonnant au maréchal Soult de marcher de Salamanque sur Avila, pour

descendre entre Madrid et Talavera (voir la carte nº 43), et s'il n'y

avait pas moyen de réunir ces trois corps immédiatement, d'acheminer

celui des trois qui serait prêt le premier, sauf à faire rejoindre

plus tard le second, puis le troisième. N'arrivât-il que celui du

maréchal Mortier, qui était prêt depuis long-temps, il suffisait pour

assurer à Joseph une supériorité décisive. Joseph et le maréchal

Jourdan conçurent en effet cette idée, mais estimant qu'amener les

forces du maréchal Soult vers Madrid entraînerait une perte de temps

considérable, qu'en le faisant déboucher directement de Salamanque

sur Plasencia il pourrait être le 30 ou le 31 juillet sur les

derrières des Anglais, ils aimèrent mieux lui donner ce dernier ordre

que celui de déboucher par Avila entre Talavera et Madrid. Il y avait

à cela l'inconvénient de se présenter à l'ennemi en deux masses,

l'une descendant le Tage de Tolède à Talavera, l'autre le remontant

d'Almaraz à Talavera, et d'offrir à sir Arthur Wellesley qui serait

placé entre elles la possibilité de les battre l'une après l'autre,

comme avait fait tant de fois le général Bonaparte autour de Vérone.

Mais sir Arthur Wellesley, quoique un excellent capitaine, n'était

pas le général Bonaparte, et ses soldats surtout ne marchaient pas

comme les soldats français. Il n'avait que 26 mille Anglais, et il

ne pouvait pas avec un pareil nombre battre tour à tour les 45 mille

hommes de Joseph, et les 50 mille que devait amener le maréchal

Soult. Si ce dernier recevant le 24 juillet l'ordre envoyé le 22, se

mettait en route le 26, ce qui était possible, il pouvait être le

30 juillet à Plasencia, et l'armée anglaise prise en queue, tandis

qu'on la pousserait en tête, devait succomber. Le maréchal Soult ne

pût-il pas réunir le corps du maréchal Ney, placé près de Benavente,

il suffisait qu'il marchât avec son corps, lequel devait être

aujourd'hui de 20 mille hommes, avec celui du maréchal Mortier qui

était de 18, pour accabler sir Arthur Wellesley qui n'en avait que 26

mille, et qui probablement serait ou déjà vaincu, ou du moins forcé

à battre en retraite et séparé des Espagnols, lorsque la rencontre

aurait lieu. Le roi Joseph envoya au maréchal Soult le général Foy

avec les instructions que nous venons de rapporter, et la prière la

plus instante de se mettre sur-le-champ en route. Du reste le général

Foy, qui arrivait du camp du maréchal Soult, affirma itérativement

que ce dernier pourrait être où on le désirait, et à l'époque

indiquée[19]. Joseph ordonna ensuite au général Sébastiani de se

porter par Tolède sur Talavera, au secours du maréchal Victor (voir

la carte nº 43), et partit, dans la nuit du 22 au 23, avec sa réserve

de 5 mille hommes pour le même point de ralliement. Il laissa le

général Belliard dans Madrid avec la seconde brigade de Dessoles, une

foule de malades et de convalescents, qui pouvaient tous au besoin se

jeter dans le Retiro, et s'y défendre plusieurs semaines. Un régiment

de dragons dut parcourir les bords du Tage au-dessus et au-dessous

d'Aranjuez, pour donner avis de la première apparition de Vénégas.

Les trois mille hommes détachés du corps de Sébastiani furent chargés

de garder Tolède, de manière que depuis les sources du Tage jusqu'à

Talavera, les précautions étaient prises sur la gauche de l'armée

française pour ralentir la marche de Vénégas, pendant qu'on ferait

face à don Gregorio de la Cuesta et à sir Arthur Wellesley. Ces

dispositions, qui révélaient les conseils d'un militaire expérimenté

(c'était le maréchal Jourdan), et faisaient honneur au jugement du

roi Joseph qui les avait adoptées, devaient, si elles étaient bien

exécutées, amener la destruction totale des Anglais, car ils allaient

être assaillis par 45 mille hommes en tête et par 38 mille en queue,

dans la supposition la moins favorable: que pouvaient faire 66

mille hommes, parmi lesquels il n'y avait qu'un tiers de véritables

soldats, contre une telle masse de forces?

[Note 19: J'écris ici d'après les mémoires du maréchal Jourdan, et

d'après la correspondance des maréchaux eux-mêmes.]

Joseph, parti de Madrid dans la nuit du 22 au 23 juillet, marcha

sur Illescas, et le 25 parvint à Vargas, un peu en arrière du petit

cours d'eau du Guadarrama, sur lequel le maréchal Victor s'était

replié pour opérer sa jonction avec le général Sébastiani. Ce même

jour 25, les trois masses, celles de Victor, de Sébastiani, de Joseph

(Victor, 22,542; Sébastiani, 17,690; Joseph, 5,077), furent réunies

à Vargas, un peu au delà de Tolède. Si on n'avait pas autant compté

sur la prompte arrivée du maréchal Soult à Plasencia, il eût été plus

prudent de ne pas trop s'avancer, de se tenir à portée de couvrir

Madrid contre une tentative de Vénégas, et de choisir en même temps

une bonne position défensive pour amener les Anglais au genre de

guerre qu'ils savaient le moins faire, à la guerre offensive. On

aurait donné ainsi au maréchal Soult le temps de se préparer, et de

paraître sur le théâtre des événements. Mais espérant trop facilement

la prochaine apparition de celui-ci à Plasencia, ne tenant pas assez

compte des retards imprévus qui souvent à la guerre déjouent les

calculs les plus justes, on n'hésita pas à éloigner les coalisés

de Madrid, en marchant droit à eux, et en les poussant sur Oropesa

et Plasencia, où l'on croyait qu'ils trouveraient leur perte. On

résolut donc de se porter le lendemain en avant, et de reprendre

une offensive énergique. Les nouvelles du maréchal Soult étaient

excellentes. Désabusé enfin sur l'époque de l'entrée en action des

Anglais, et renonçant à ses premiers plans, il avait écrit à la date

du 24 que le corps du maréchal Mortier et le sien pourraient partir

de Salamanque le 26, ce qui devait, même en laissant en arrière

le maréchal Ney, amener une masse de forces suffisantes sur les

derrières des Anglais du 30 au 31. D'après une telle nouvelle, on

hésita encore moins à marcher en avant, et à pousser les coalisés sur

l'abîme supposé de Plasencia.

[Note en marge: Première rencontre entre Torrijos et Alcabon, et

déroute des Espagnols.]

Don Gregorio de la Cuesta, qui le 23 n'avait pas été prêt pour

attaquer le maréchal Victor alors isolé, s'était fort animé en voyant

les Français battre en retraite, et avait passé l'Alberche derrière

eux, les poursuivant vivement, et écrivant à son allié Wellesley

qu'on ne pouvait joindre ces misérables Français, tant ils fuyaient

vite. Ayant marché le 24 et le 25 sur Alcabon et Cebolla, il les

trouva le 26 à Torrijos, résolus cette fois à se laisser joindre

comme il en avait exprimé le désir, et comme ne le souhaitait pas sir

Arthur Wellesley, qui ne cessait de lui répéter qu'en marchant ainsi

il allait se faire battre. On va voir combien était grand le bon sens

du général anglais.

La cavalerie légère de Merlin, appartenant au corps du général

Sébastiani, marchait avec les dragons de Latour-Maubourg à

l'avant-garde. Don Gregorio de la Cuesta, qui regrettait si fort

la fuite précipitée des Français, s'arrêta court en les voyant

prêts à résister, et se hâta de rétrograder pour chercher appui

auprès des Anglais. Entre Torrijos et Alcabon il avait à passer

un défilé, et, pour se couvrir pendant le passage, il présenta

en bataille 4 mille hommes d'infanterie, et 2 mille chevaux sous

le général Zayas. Le général Latour-Maubourg, qui commandait en

chef les troupes de l'avant-garde, après avoir débouché d'un champ

d'oliviers, déploya ses escadrons en ligne parallèle à l'ennemi. Les

Espagnols tinrent d'abord en ne voyant devant eux que des troupes

à cheval; mais dès qu'ils aperçurent la tête de l'infanterie,

ils commencèrent à se replier en toute hâte, et se jetèrent dans

Alcabon. Le général Beaumont s'élança alors sur eux avec le 2e de

hussards et un escadron du 5e de chasseurs. Le général Zayas essaya

de lui opposer les dragons de Villaviciosa; mais nos hussards et nos

chasseurs chargèrent ces dragons en tout sens, les enveloppèrent

et les sabrèrent. À peine s'en sauva-t-il quelques-uns. Après cet

acte de vigueur, on se précipita sur l'arrière-garde, qui s'enfuit

pêle-mêle avec le corps de bataille. Si, dans le moment, le 1er corps

(celui du maréchal Victor) avait été en mesure de donner, l'armée

espagnole tout entière aurait été mise en déroute. Mais les troupes

étaient fatiguées par la chaleur, le terrain présentait de nombreux

obstacles, et le maréchal Victor ne voulut pas risquer une nouvelle

action, bien que l'état-major de Joseph l'en pressât vivement[20].

[Note 20: Assertion du maréchal Jourdan.]

[Note en marge: Marche de l'armée française sur Talavera.]

[Note en marge: Le maréchal Victor se hâte de passer l'Alberche, pour

se jeter sur l'armée espagnole, avant qu'elle ait pu atteindre le

camp retranché de Talavera.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 9 / 34 段