[Note 16: Le tableau des deux armées est tracé dans ces rapports

avec des couleurs beaucoup plus vives que celles que j'emploie ici,

couleurs que la dignité de l'histoire ne permet pas de reproduire.]

[Note en marge: Le roi Joseph, en apprenant les échecs essuyés au

nord, ajourne les expéditions projetées au midi de la Péninsule.]

Le roi Joseph, apprenant toujours les nouvelles fort tard, ne sachant

l'évacuation du Portugal, l'évacuation de la Galice, la querelle

des deux maréchaux, qu'un mois après l'événement, en éprouva le

chagrin le plus profond, car il lui était facile de prévoir les

conséquences de ce triple malheur. Il ne songea plus dès lors à

pousser le maréchal Victor en Andalousie; il le retint au contraire

sur le Tage, entre Almaraz et Alcantara, pour faire face à Gregorio

de la Cuesta, si celui-ci voulait repasser le Tage, ou aux Anglais,

si ces derniers étaient tentés de le remonter de Lisbonne jusqu'en

Estrémadure. Les rêves brillants du mois d'avril, inspirés par

les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, étaient évanouis; il

fallait se borner à repousser victorieusement une attaque, si on en

essuyait une, et à chercher dans les conséquences de cette attaque

heureusement repoussée le moyen de rétablir les affaires gravement

compromises. La nouvelle de la bataille d'Essling qu'on recevait dans

le moment n'était pas de nature à embellir le tableau fort sombre

qu'on se faisait à Madrid de la situation. Toutefois, les trois corps

réunis des maréchaux Ney, Mortier et Soult, pouvant présenter plus

de 50 mille hommes dès qu'ils seraient reposés, étaient suffisants,

si on les conduisait bien, pour jeter à la mer tous les Anglais de

la Péninsule. Mais il fallait qu'ils fussent bien conduits, surtout

par une seule main, et dans l'état des choses il était impossible

d'espérer qu'il en fût ainsi.

[Note en marge: Dépêche inattendue de Napoléon, écrite avant la

connaissance des événements, laquelle confère au maréchal Soult le

commandement réuni des trois corps d'armée du maréchal Soult, du

maréchal Ney, du maréchal Mortier.]

Telle était la situation lorsque survint de Schoenbrunn une

dépêche tout à fait imprévue, émanant de Napoléon lui-même, et qui

fournissait une nouvelle preuve de ce que pouvait être la direction

des opérations militaires imprimée de si loin[17]. Tandis qu'on en

était en Espagne à l'évacuation du Portugal et de la Galice, Napoléon

à Schoenbrunn en était aux premiers actes de l'entrée du maréchal en

Portugal, et de la descente du maréchal Ney sur le littoral de la

Galice. De même que Joseph avait vu avec peine les communications des

deux maréchaux négligées, et le maréchal Mortier oisif à Logroño,

Napoléon, meilleur juge que Joseph, et juge tout-puissant de la

marche des choses, avait désapprouvé ce qui se passait, et avait

voulu y remédier sur-le-champ. Pour cela il n'avait rien trouvé

de mieux que de réunir les trois corps des maréchaux Soult, Ney,

Mortier dans une même main. Ne sachant pas encore la position que

les événements avaient faite à tous les trois, il avait décerné le

commandement en chef au maréchal Soult, par raison d'ancienneté.

Aussi écrivit-il la dépêche suivante au ministre de la guerre:

«Vous enverrez un officier d'état-major en Espagne avec l'ordre

que les corps du duc d'Elchingen, du duc de Trévise et du duc de

Dalmatie ne forment qu'une armée, sous le commandement du duc de

Dalmatie. Ces trois corps doivent ne manoeuvrer qu'ensemble, marcher

contre les Anglais, les poursuivre sans relâche, les battre et les

jeter dans la mer. Mettant de côté toute considération, je donne

le commandement au duc de Dalmatie comme au plus ancien. Ces trois

corps doivent former de 50 à 60 mille hommes, et, si cette réunion

a lieu promptement, les Anglais seront détruits, et les affaires

d'Espagne terminées. Mais il faut se réunir et ne pas marcher par

petits paquets; cela est de principe général pour tout pays, mais

surtout pour un pays où l'on ne peut pas avoir de communications.

Je ne puis désigner le lieu de réunion, parce que je ne connais

pas les événements qui se sont passés. Expédiez cet ordre au roi,

au duc de Dalmatie et aux deux autres maréchaux par quatre voies

différentes.» Quand cette dépêche parvint en Espagne, c'est-à-dire

dans les derniers jours de juin, elle y causa une extrême surprise,

non pas qu'on désapprouvât la réunion des trois corps en une seule

main, mais parce qu'on ne comprenait pas qu'il fût possible de faire

servir ensemble les maréchaux Ney, Mortier, Soult, et surtout les

deux premiers sous le dernier. Si Napoléon eût été sur les lieux,

il eût certainement réglé les choses autrement. Il aurait, comme

Joseph le lui écrivit avec beaucoup de sens, laissé le maréchal

Soult pour garder le nord de l'Espagne, et fait passer les maréchaux

Mortier et Ney sur le Tage, pour y renforcer le maréchal Victor, qui

allait avoir besoin de grands moyens contre les forces réunies de

l'Espagne et de l'Angleterre. Et si le maréchal Ney, que sa grande

situation et son caractère impétueux rendaient peu propre à servir

sous un autre chef que l'Empereur lui-même, n'avait pu être employé

sous le maréchal Victor, il l'aurait placé dans la Manche afin d'y

tenir tête à l'armée espagnole du centre, et il eût réuni sous le

maréchal Victor le général Sébastiani et le maréchal Mortier pour

combattre les Anglais. La modestie du maréchal Mortier permettait

de l'employer partout, n'importe dans quelle position, pourvu qu'il

eût des services à rendre. Les trois corps de Mortier, Sébastiani

et Victor auraient suffi sans nul doute pour accabler les Anglais.

Mais Napoléon était loin, et Joseph n'osait pas ordonner, de crainte

de n'être pas obéi. Du reste, grâce à un certain bon sens militaire

dont il était doué, et aux sages conseils de son chef d'état-major

Jourdan, il eut l'heureuse idée de tirer le maréchal Ney de la fausse

position où celui-ci se trouvait, et de l'appeler à Madrid pour lui

donner le commandement du corps du général Sébastiani, qui opérait,

comme on le sait, dans la province de la Manche. Le maréchal Ney,

toujours plus exaspéré, voulut rester à Benavente, ne pouvant se

décider à quitter ses soldats qu'il aimait et dont il était aimé, et

il y resta dans une attitude telle à l'égard du maréchal Soult, qu'il

y avait fort à douter de son obéissance à ce maréchal quand il en

recevrait des ordres.

[Note 17: Ces faits n'ont jamais été rapportés suivant leur

enchaînement naturel, et avec leur vrai sens, parce qu'ils ne l'ont

jamais été d'après la correspondance particulière de Napoléon, de

Joseph, du ministre Clarke, et des maréchaux. Aussi sont-ils restés

inexpliqués et inexplicables. C'est avec ces documents sous les

yeux que je donne les détails qui suivent, détails dont je garantis

l'authenticité, et dont j'ai seulement adouci la couleur, voulant

faire connaître les passions du temps, sans en empreindre mon récit.]

Toutefois, le maréchal Ney connaissait trop bien ses devoirs pour

refuser d'obéir au maréchal Soult, en attendant que Napoléon mieux

éclairé fît équitablement la part de chacun, et on pouvait de la

réunion des trois corps attendre encore des résultats satisfaisants.

Mais si leur séparation avait compromis la première moitié de la

campagne de 1809, leur réunion, tout aussi fatale à cause du moment

où elle était ordonnée, devait en rendre stérile la seconde moitié,

et faire que des torrents de sang couleraient inutilement en Espagne,

du mois de février au mois d'août de cette année. La suite de ce

récit en fournira bientôt la triste preuve.

[Note en marge: Situation des armées belligérantes au moment où la

réunion des trois maréchaux fut ordonnée.]

Voici quelle était la situation des troupes belligérantes par suite

des derniers événements. L'évacuation de la Galice par les deux

maréchaux Soult et Ney avait livré tout le nord de l'Espagne aux

insurgés. Sauf les Asturies, où le brave général Bonnet avec quelques

mille hommes tenait tête aux montagnards de cette province, la

Galice tout entière, les provinces portugaises de Tras-los-Montès,

d'Entre Douro et Minho, la lisière de la Vieille-Castille jusqu'à

Ciudad-Rodrigo, une partie de l'Estrémadure depuis Ciudad-Rodrigo

jusqu'à Alcantara, étaient aux Espagnols, aux Portugais et aux

Anglais réunis, sans compter le sud de la Péninsule qui leur

appartenait exclusivement. (Voir la carte nº 43.) Les Espagnols

faisaient de grands efforts pour armer la place de Ciudad-Rodrigo.

Le détachement de Portugais envoyé devant Abrantès par sir Arthur

Wellesley s'était rendu à Alcantara, en avait été repoussé par le

maréchal Victor, et y était rentré ensuite, ce maréchal n'ayant pas

voulu laisser une garnison dans la place de peur de s'affaiblir.

Le maréchal Victor s'étant replié sur le Tage depuis la nouvelle

des échecs du maréchal Soult et l'arrivée connue d'une forte armée

anglaise en Portugal, le général espagnol Gregorio de la Cuesta

s'était reporté de la Guadiana sur le Tage, au col de Mirabete,

vis-à-vis d'Almaraz. Dans la Manche, le général Vénégas, qui avait

remplacé le général Cartojal à la tête de l'armée du centre, s'était

avancé sur le corps du général Sébastiani, faisant mine de vouloir

l'attaquer. Le roi Joseph était alors sorti de Madrid avec sa garde

et une portion de la division Dessoles pour se jeter sur Vénégas;

mais celui-ci s'était aussitôt replié sur la Sierra-Morena, après

quoi Joseph était rentré dans la capitale, laissant le corps de

Sébastiani entre Consuegra et Madridejos (voir la carte nº 43), et

le corps de Victor sur le Tage même, depuis Tolède jusqu'à Talavera.

Ces troupes, qui n'avaient point agi depuis les batailles de Medellin

et de Ciudad-Real, qui, en avril, mai, juin, n'avaient exécuté que

quelques marches de la Guadiana au Tage, étaient reposées, bien

nourries et superbes. Quant à la province d'Aragon, dont il n'a pas

été parlé depuis le siége de Saragosse, et à celle de Catalogne, dont

il n'a pas été question davantage depuis les batailles de Cardedeu

et de Molins-del-Rey, le général Suchet se battait dans la première

contre les insurgés de l'Èbre que le siége de Saragosse n'avait pas

découragés, le général Saint-Cyr avait commencé dans la seconde les

siéges dont il était chargé, obligé pour les couvrir de livrer chaque

jour de nouveaux combats.

Tel était le spectacle qu'offrait en ce moment la guerre d'Espagne.

Tout allait dépendre de ce que feraient les Anglais. Sir Arthur

Wellesley allait-il, comme le général Moore, se porter en

Vieille-Castille, pour y menacer la ligne de communication des

Français, et les obliger à évacuer le midi de la Péninsule afin de

secourir le nord? ou bien allait-il, après avoir dégagé le Portugal,

et rejeté le maréchal Soult au delà du Minho, se rabattre sur le

Tage (voir la carte nº 43), pour arrêter les entreprises que, depuis

la bataille de Medellin, on avait à craindre de la part du maréchal

Victor? La question, dans l'ignorance des instructions du général

anglais, était difficile à résoudre. Cependant, d'après certains

indices, le maréchal Victor à Talavera, le maréchal Jourdan à

Madrid, l'avaient résolue dans le sens le plus vrai, en admettant

comme très-probable le retour de sir Arthur Wellesley vers le

Tage. Ils avaient pensé avec raison que sir Arthur Wellesley ne

voudrait pas s'enfoncer en Galice, allonger ainsi démesurément

sa ligne d'opération, et ouvrir aux Français la route de Lisbonne

par Alcantara, que dès lors il aimerait bien mieux revenir sur le

Tage, pour marcher avec toutes les forces de l'Espagne sur Madrid.

Dans cette vue, Joseph n'avait pas voulu laisser accumuler en

Vieille-Castille des forces qui étaient inutiles dans cette province,

et en attendant que le maréchal Soult, investi du commandement

général des trois corps, fût en mesure de les faire agir ensemble,

il avait, de sa propre autorité royale, amené le maréchal Mortier

de Valladolid sur Villacastin, au sommet du Guadarrama. Ce maréchal

pouvait ainsi être sur le Tage en deux ou trois marches, soit à

Tolède, soit à Talavera.

[Date en marge: Juillet 1809.]

[Note en marge: Mouvements de sir Arthur Wellesley après l'évacuation

du Portugal; il redescend du Douro sur le Tage.]

[Note en marge: Projet de sir Arthur Wellesley de remonter le Tage

par Abrantès jusqu'à Alcantara.]

L'état-major de Madrid, en opérant de la sorte, avait parfaitement

entrevu les intentions du général anglais. Celui-ci, d'après des

instructions qui avaient été rédigées sous l'impression des revers

du général Moore, avait ordre de ne point se hasarder en Espagne. Il

devait exclusivement s'attacher à la défense du Portugal, et borner à

cette défense les secours promis aux Espagnols. Il ne devait franchir

la frontière portugaise que le moins possible, en cas de nécessité

urgente, et de succès infiniment probable. Ses instructions étaient

même sous ce rapport tellement étroites, qu'il avait été obligé de

les faire modifier pour obtenir un peu plus de liberté de mouvement.

Par ce motif, il s'était arrêté sur les bords du Minho, et apprenant

que les Français devenaient fort menaçants du côté d'Alcantara, il

était descendu à marches forcées du Minho sur le Douro, du Douro

sur le Tage, en opposant aux vives réclamations de La Romana qui le

demandait à Orense, celles de Gregorio de la Cuesta qui l'appelait

à Mérida. Il se trouvait à la mi-juin à Abrantès, se préparant à

remonter le Tage, dès qu'il aurait reçu de quoi ravitailler et

recruter son armée, laquelle en avait grand besoin après la campagne

qu'elle venait d'exécuter sur le Douro. Il se plaignait vivement de

manquer d'argent, de matériel, de vêtements, car, malgré sa richesse

et ses moyens immenses de transport, le gouvernement anglais, lui

aussi, faisait quelquefois attendre à ses soldats ce dont ils avaient

besoin. Sir Arthur Wellesley se plaignait surtout de son armée, qu'il

accusait en termes fort vifs[18] de ne pas savoir supporter les

succès plus que les revers, et qui pillait indignement, disait-il,

le pays qu'elle était venue secourir. Elle pillait, ajoutait-il, non

pas pour vivre, mais pour amasser de l'argent, car elle revendait aux

populations le bétail qu'elle leur avait enlevé. Il l'avait réunie

à Abrantès, attendant de Gibraltar deux régiments d'infanterie,

un de cavalerie et la brigade Crawfurd tout entière. Il espérait

ainsi se procurer 26 ou 28 mille hommes, présents sous les armes,

pour remonter le Tage jusqu'à Alcantara, où il pensait arriver dans

les premiers jours de juillet, et donner la main à Gregorio de la

Cuesta, pendant que le général Beresford, chargé d'organiser l'armée

portugaise, garderait le nord du Portugal avec les nouvelles levées,

et le détachement anglais qu'il avait sous ses ordres.

[Note 18: Je cite les propres paroles du duc de Wellington dans

leur langue originale. C'est le seul moyen de dire la vérité sans

offenser une noble nation, qui nous a souvent accusés d'avoir dévasté

l'Espagne, et qui nous permettra de lui faire remarquer que nous

n'avons pas été les seuls à ravager ce pays.

_To the Right Hon. J. Villiers._

«Coïmbra, 31st May, 1809.

»My dear Villiers,

»I have long been of opinion that a British army could bear neither

success nor failure, and I have had manifest proofs of the truth

of this opinion in the first of its branches in the recent conduct

of the soldiers of this army. They have plundered the country most

terribly, which has given me the greatest concern...

»They have plundered the people of bullocks, among other property,

for what reason I am sure I do not know, except it be, as I

understand is their practice, to sell them to the people again. I

shall be very much obliged to you if you will mention this practice

to the Ministers of the Regency, and beg them to issue a proclamation

forbidding the people, in the most positive terms, to purchase any

thing from the soldiers of the British army.

»We are terribly distressed for money. I am convinced that 300,000

l. would not pay our debts; and two month's pay is due to the army.

I suspect the Ministers in England are very indifferent to our

operations in this country...

»Believe me, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»

* * * * *

_To Viscount Castlereagh, Secretary of State._

«Coïmbra, 31st May, 1809.

»My dear Lord,

»The army behave terribly ill. They are a rabble who cannot bear

success any more than Sir John Moore's army could bear failure. I am

endeavouring to tame them; but if I should not succeed, I must make

an official complaint of them, and send one or two corps home in

disgrace. They plunder in all directions...

»Believe me, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»

* * * * *

_To Viscount Castlereagh, Secretary of State._

«Abrantès, 17th June, 1809.

»My dear Lord,

»I cannot, with propriety, omit to draw your attention again to

the state of discipline of the army, which is a subject of serious

concern to me, and well deserves the consideration of His Majesty's

Ministers.

»It is impossible to describe to you the irregularities and outrages

committed by the troops. They are never out of the sight of their

Officers, I may almost say never out of the sight of the Commanding

Officers of their regiments, and the General Officers of the army,

that outrages are not committed; and notwithstanding the pains

which I take, of which there will be ample evidence in my orderly

books, not a post or a courier comes in, not an Officer arrives from

the rear of the army, that does not bring me accounts of outrages

committed by the soldiers who have been left behind on the march,

having been sick, or having straggled from their regiments, or who

have been left in hospitals.

»We have a provost marshal, and no less than four assistants. I

never allow a man to march with the baggage. I never leave an

hospital without a number of Officers and non-commanding Officers

proportionable to the number of soldiers; and never allow a

detachment to march, unless under the command of an Officer; and

yet there is not an outrage of any description, which has not been

committed on a people who have uniformly received us as friends, by

soldiers who never yet, for one moment, suffered the slightest want,

or the smallest privation...

»Believe me, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»

Voici la traduction de ces lettres pour l'usage des lecteurs qui ne

sauraient pas l'anglais.

_À l'honorable J. Villiers._

«Coïmbre, le 31 mai 1809.

»Mon cher Villiers,

»Je pensais depuis long-temps qu'une armée anglaise ne saurait

supporter ni les succès ni les revers, et la conduite récente des

soldats de cette armée me fournit des preuves manifestes de la vérité

de cette opinion quant au succès. Ils ont pillé le pays de la manière

la plus terrible, ce qui m'a causé la plus vive peine...

»Entre autres choses ils ont enlevé tous les boeufs, sans autre

motif que l'intention de les revendre à la population qu'ils ont

dépouillée: c'est leur habitude. Je vous serai très-obligé de vouloir

bien faire connaître ce fait aux ministres de la régence, et de les

prier de défendre très-expressément à la population de rien acheter

absolument des soldats de l'armée anglaise.

»Nous sommes dans une extrême détresse d'argent. 300,000 livres

ne suffiraient pas à payer nos dettes, et il est dû deux mois de

solde à l'armée. Je soupçonne nos ministres en Angleterre d'être

très-indifférents à nos opérations dans ce pays...

»Croyez-moi, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»

* * * * *

_Au vicomte Castlereagh, secrétaire d'État._

«Coïmbre, le 31 mai 1809.

»Mon cher lord,

»L'armée se comporte horriblement mal. C'est une canaille qui ne

supporte pas mieux le succès que l'armée de sir John Moore ne

supportait les revers. Je m'efforce de les dompter; mais si je n'y

réussis pas, il faudra que je m'en plaigne officiellement, et que

je renvoie en disgrâce un ou deux corps en Angleterre. Ils pillent

partout.

»Croyez-moi, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»

* * * * *

_Au vicomte Castlereagh, secrétaire d'État._

«Abrantès, le 17 juin 1809.

»Mon cher lord,

»Je ne puis me dispenser d'appeler de nouveau votre attention sur

l'état de la discipline de l'armée, ce qui est pour moi le sujet

de la plus vive préoccupation, et mérite de fixer les regards des

ministres de Sa Majesté.

»Il m'est impossible de vous décrire tous les désordres et toutes les

violences que commettent nos troupes. Elles ne sont pas plutôt hors

de la vue de leurs officiers, je devrais même dire hors de la vue

des chefs de corps et des officiers généraux de l'armée, qu'elles se

livrent à des excès; et malgré toutes les peines que je me donne, je

ne reçois pas une dépêche, pas un courrier qui ne m'apporte le récit

d'outrages commis par les soldats laissés en arrière, soit qu'ils

fussent malades et restés dans les hôpitaux, soit qu'ils se fussent

écartés de leurs régiments.

»Nous avons un grand prévôt, et pas moins de quatre assesseurs.

Jamais je ne souffre qu'il marche un seul homme avec les bagages;

jamais je ne laisse un hôpital sans un nombre d'officiers

proportionné au nombre de soldats qu'il renferme; jamais je ne laisse

marcher un détachement qu'il ne soit commandé par un officier; et

cependant il n'y a pas un outrage, de quelque genre que ce soit, que

n'aient commis envers une population qui nous a unanimement reçus

comme des amis, nos soldats, qui, jusqu'à ce moment, n'ont jamais

souffert de la moindre privation...

»Croyez-moi, etc.

»ARTHUR WELLESLEY.»]

[Note en marge: Plan du maréchal Soult depuis qu'il est investi du

commandement des trois corps d'armée.]

La concentration des forces françaises au milieu de la vallée du

Tage, sur le soupçon de l'approche des Anglais dans cette direction,

était donc une résolution fort sage de la part de l'état-major de

Madrid. Malheureusement la réunion des trois corps dans la main du

maréchal Soult allait devenir un obstacle fatal à cette résolution,

et tandis qu'on avait eu à regretter qu'ils ne fussent pas réunis

trois mois auparavant, on allait regretter amèrement qu'ils le

fussent dans le moment actuel. Bien que le commandement déféré

au maréchal Soult l'eût été avant la connaissance des événements

d'Oporto, et que ce maréchal eût encore à craindre l'effet que les

informations envoyées à Schoenbrunn pourraient produire sur l'esprit

de Napoléon, il était déjà fort satisfait d'avoir ses rivaux sous ses

ordres; et tout enorgueilli du rôle qui lui était assigné, il imagina

un vaste plan, peu assorti aux circonstances, dont il fit part au

roi Joseph, en lui demandant de donner des ordres pour son exécution

immédiate. Ce plan n'ayant pas été exécuté, ne mériterait pas d'être

rapporté ici, s'il n'avait été la cause qui empêcha plus tard la

réunion des forces françaises sur le champ de bataille où se décida

le sort de la campagne. Le voici en peu de mots.

[Note en marge: Objections du roi Joseph au plan du maréchal Soult.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 34 段