Mais bientôt on apprit que les insurgés, pour donner au général

Beresford le temps d'atteindre l'armée française, coupaient les

ponts, et obstruaient les défilés. On sut notamment que le pont

de Puente-Novo avait été coupé par des paysans, et qu'ils étaient

embusqués dans les environs pour défendre le passage. Il fallait

à tout prix franchir cet obstacle, ou bien on était pris en flanc

par le général Beresford sous vingt-quatre heures, en queue par

sir Arthur Wellesley sous quarante-huit. Le major Dulong, du 31e

d'infanterie légère, se chargea de surmonter la difficulté. Il prit

avec lui cent hommes d'élite, marcha au pont dans l'obscurité,

le trouva coupé, et gardé par les paysans. Heureusement ceux-ci

avaient pour leur usage laissé deux poutrelles, et de plus, afin

de se mettre à l'abri du temps, qui était affreux, ils s'étaient

blottis dans une baraque où ils ne songeaient qu'à se chauffer. Le

major Dulong, profitant de la négligence portugaise, passa sur les

poutrelles avec les braves qui le suivaient, puis se jeta sur la

baraque dans laquelle s'étaient abrités les Portugais, les égorgea

tous, et, délivré d'eux, se hâta de rétablir le pont avec les bois

qui lui tombèrent sous la main. À la pointe du jour du 16, l'armée

trouva le pont réparé, et put défiler, sauvée des fautes de ses chefs

par la bravoure d'un officier et par un bienfait du hasard. Bientôt

elle rencontra un nouvel obstacle au pont de Misarella, près de

Villa-da-Ponte. Au fond d'une gorge étroite, où à peine deux hommes

pouvaient marcher de front, et des hauteurs de laquelle de nombreux

paysans tiraient sur nos soldats, s'offrait un pont couvert d'abatis,

dont les Portugais avaient commencé la destruction. En même temps

on entendait à la queue de l'armée le feu qui commençait entre notre

arrière-garde et l'avant-garde du général Beresford. Il n'y avait

pas besoin de tant de circonstances pour exciter la témérité de nos

soldats. Ils s'élancèrent bravement dans la gorge malgré le feu

des hauteurs, enlevèrent les abatis, tuèrent les Portugais qui les

défendaient, et franchirent le pont. Mais à l'arrière-garde il y

eut du désordre, et on perdit un reste de bagages porté sur le dos

de quelques mulets. On passa outre, fort consolé de cette perte,

et on gagna enfin la route d'Orense, où l'on arriva le 19 mai,

exténué de fatigue, sans chaussure, presque sans vêtements, ayant

marché souvent sans vivres, par des pluies de printemps, qui dans

cette contrée sont horribles. Le plus grand sujet de chagrin, outre

la perte du matériel, c'était d'avoir laissé à Oporto de nombreux

malades, que l'honneur anglais allait protéger sans doute, surtout

d'avoir abandonné sur les routes beaucoup de blessés et d'écloppés

que l'honneur portugais ne protégeait pas du tout, car les insurgés

les égorgeaient en nous suivant. Malgré ce qu'on en a dit depuis, la

capitulation de Cintra, après la bataille de Vimeiro, vaillamment

livrée quoique perdue, avait moins coûté à la gloire de l'armée et

à son effectif, que la surprise d'Oporto, la destruction de notre

artillerie à Peñiafiel, et cette marche précipitée à travers les

gorges de la province de Tras-los-Montès. L'état moral de nos troupes

répondait à leur état matériel. Les soldats, bien que leurs sacs

fussent pleins, étaient mécontents de leurs chefs et d'eux-mêmes,

et tout en persistant dans leur indiscipline, sévères, comme ils

le sont toujours, pour ceux qui les y avaient laissés tomber. Les

railleries sur la royauté évanouie d'Oporto ajoutaient à la tristesse

du spectacle.

[Note en marge: Le maréchal Soult se rend d'Orense à Lugo.]

[Note en marge: Expédition du maréchal Ney dans les Asturies.]

À peine arrivé à Orense, le maréchal Soult fut obligé de se rendre à

Lugo pour dégager cette ville, que l'absence du maréchal Ney laissait

exposée aux entreprises des insurgés de la Galice. Le maréchal

Ney, comme nous l'avons dit, sentant la nécessité de purger les

Asturies de la présence du marquis de La Romana, avait résolu d'y

faire avec le général Kellermann une expédition commune, à laquelle

ils devaient concourir, l'un en se portant à Oviedo par Lugo, et

l'autre en s'y portant par Léon. Le premier, par conséquent, devait

suivre le littoral, le second traverser les montagnes qui séparent

la Vieille-Castille des Asturies. Ils avaient tenu parole en braves

gens. Le maréchal Ney, parti de Lugo avec 12 mille combattants le

13 mai, lendemain de la surprise d'Oporto, avait gagné les sources

de la Navia, et, laissant les Espagnols postés le long du littoral,

les avait débordés en se frayant un chemin à travers des montagnes

épouvantables, les avait séparés d'Oviedo, était entré dans cette

ville au milieu de leurs bandes dispersées, et n'avait pu la sauver

d'une espèce de saccagement, suite d'un combat de rues entre les

Espagnols et les Français. Le marquis de La Romana, après avoir

attiré tous les genres de calamités sur cette contrée malheureuse,

s'était enfui avec quelques officiers à bord des vaisseaux anglais,

pour aller recommencer ailleurs son triste système de guerre. On

avait trouvé à Gijon des richesses considérables. De son côté, le

général Kellermann était parti de Léon, avait traversé les montagnes

des Asturies, et, descendant sur Oviedo, y avait donné la main aux

troupes du maréchal Ney.

[Note en marge: Rencontre des deux corps du maréchal Ney et du

maréchal Soult.]

C'est pendant ces opérations combinées que les insurgés de la Galice,

profitant de l'absence du maréchal Ney, avaient assailli Lugo et

Saint-Jacques-de-Compostel. Le maréchal Soult, en s'y portant, les

dispersa, et fut rejoint par le maréchal Ney, qui, les Asturies

délivrées, était revenu en toute hâte pour débloquer les villes

menacées. Quand les deux corps furent rapprochés, les détails de

l'expédition d'Oporto se communiquèrent de l'un à l'autre, et

provoquèrent dans celui du maréchal Ney un jugement sévère. Les vieux

soldats du maréchal Ney, pauvres, sages, disciplinés, raillèrent

les soldats, plus jeunes, plus riches et fort indociles du maréchal

Soult, qui n'avaient pas dans leurs victoires une excuse de leur

manière d'être. Ces derniers se justifiaient en rejetant leurs

fautes sur leurs chefs, qu'ils accusaient de tous les malheurs de

l'armée[14]. Il était évident que la paix pouvait être troublée, si

les deux corps restaient long-temps ensemble. Toutefois le maréchal

Ney, impétueux, mais loyal, se comporta envers son collègue avec la

courtoisie d'un généreux compagnon d'armes. Il ouvrit ses magasins

pour fournir aux troupes du maréchal Soult une partie de ce qu'elles

avaient perdu, et s'occupa surtout de remplacer l'artillerie qu'elles

avaient été obligées d'abandonner.

[Note 14: Je raconte ici exactement ce que les aides de camp du

ministre de la guerre, envoyés sur les lieux pour s'informer de

l'état des choses, lui rapportèrent à leur retour.]

[Note en marge: Conduite qu'avaient à tenir les deux maréchaux Ney et

Soult, une fois réunis.]

Les deux maréchaux, satisfaits l'un de l'autre, avisèrent à la

conduite qu'ils avaient à tenir dans le plus grand intérêt des armes

de l'Empereur, comme on le disait alors, du reste avec vérité, car il

s'agissait bien plus de la grandeur de Napoléon que de celle de la

France, fort compromise par ces guerres lointaines. Le maréchal Ney,

après avoir guerroyé plusieurs mois dans la Galice et les Asturies,

conservait environ 12 mille combattants présents sous les armes, le

maréchal Soult 17 mille, bien que l'effectif de l'un et de l'autre

fût du double. Avec cette force, destinée bientôt à s'accroître par

les sorties d'hôpitaux, avec cette force employée franchement, sans

aucun sentiment de rivalité, ils pouvaient achever la soumission

de la Galice et des Asturies, exterminer les insurgés, et si les

Anglais s'obstinaient à rester sur les bords du Minho, ou même

osaient le passer, les accabler à leur tour, et les acculer à la

mer. Si au contraire, comme c'était probable, sir Arthur Wellesley

se reportait du nord vers le sud du Portugal, pour faire face aux

entreprises des Français sur le Tage, l'un des deux maréchaux, ou

tous les deux, pouvaient quitter la Galice, côtoyer le Portugal par

la Vieille-Castille, se porter de Lugo vers Zamora et Ciudad-Rodrigo

(voir la carte nº 43), tomber ensemble avec le maréchal Victor sur

l'armée britannique, et la dégoûter pour jamais de reparaître sur le

continent de la Péninsule.

[Date en marge: Juin 1809.]

C'était là, certainement, ce que Napoléon eût ordonné s'il avait été

sur les lieux (ses instructions en font foi), et c'est là ce qu'eût

prescrit l'état-major de Madrid s'il avait pu se faire obéir. Pour

le moment les deux maréchaux pouvaient exécuter spontanément la

première partie de ce plan, en purgeant en quelques jours le rivage

de la Galice des révoltés qui s'y étaient établis, et en coupant

les communications avec la marine anglaise, communications qui

fournissaient le principal aliment de la guerre. Le général Noruña,

avec une douzaine de mille hommes et quelques équipages anglais

débarqués, avait créé à Vigo un établissement formidable. Le marquis

de La Romana, transporté des Asturies en Galice avec ses officiers

et quelques troupes de choix, s'était établi à Orense, depuis le

mouvement du maréchal Soult sur Lugo, et y devenait menaçant. Il

était indispensable, si les deux maréchaux ne devaient pas demeurer

réunis, de chasser les chefs insurgés de leur double établissement,

sauf à se porter ensuite là où ils croiraient plus utile, plus

conforme à leurs instructions de se rendre. D'ailleurs les

instructions du maréchal Soult lui laissaient une grande latitude,

car il n'en avait eu d'autres que celles de conquérir le Portugal,

et de donner ensuite la main au maréchal Victor en Andalousie: or

au lieu d'être à Lisbonne ou Badajoz, il était à Lugo, revenu vers

son point de départ. Un tel résultat n'ayant pas été supposé par

Napoléon, rien ne lui avait été prescrit pour le cas tout à fait

imprévu de son retour en Galice. Il était donc entièrement libre

d'agir pour le mieux. Mais il avait un penchant visible à se porter

en Vieille-Castille, vers Zamora et Ciudad-Rodrigo, sur la frontière

orientale du Portugal, soit qu'en côtoyant ainsi le pays qu'il avait

dû conquérir il se sentît un peu moins éloigné de son but, soit

que rester confiné dans la Galice, à y remplir une tâche qui était

particulièrement celle du maréchal Ney, ne flattât pas beaucoup son

ambition, soit enfin que les propos fort animés, fort malveillants,

quelquefois scandaleux qu'amenait le contact entre les deux corps,

lui fussent désagréables. Il exprima donc au maréchal Ney l'intention

de se rendre à Zamora, pour opérer, disait-il, en Castille un

mouvement correspondant à celui que les Anglais semblaient projeter

vers le sud du Portugal, en se reportant du Minho sur le Douro,

du Douro sur le Tage. Cette résolution avait quelque que chose de

fondé, bien qu'on ne pût encore rien affirmer du mouvement supposé

des Anglais vers le sud du Portugal, et que le plus pressant fût

de battre l'ennemi qu'on avait devant soi, car autrement il allait

se créer sur la côte de Galice une situation des plus fortes. Les

Anglais, du pas dont ils marchaient, ne pouvaient être sur le Tage

avant un mois ou deux, comme le prouva depuis l'événement; on

avait bien, dans un pareil espace de temps, le moyen de détruire

leur établissement en Galice, et d'être ensuite tous rendus sur le

Tage par Zamora et Alcantara. On devait même avoir le loisir de se

refaire, et de se reposer quelques jours.

[Note en marge: Convention entre le maréchal Ney et le maréchal

Soult, par laquelle ils s'engagent à une expédition commune sur

Orense et Vigo.]

Le maréchal Soult toutefois, pour répondre aux désirs et aux bons

procédés de son compagnon d'armes, convint avec lui, par une

stipulation écrite, qu'ils feraient une expédition en Galice, pour

y détruire les deux rassemblements des insurgés, après quoi le

maréchal Soult se séparerait du maréchal Ney, pour se porter sur la

Vieille-Castille par Puebla de Sanabria et Zamora. Ils convinrent

que le maréchal Soult, qui était à Lugo, descendrait par la vallée

du Minho sur Montforte de Lemos, Orense et Ribadavia, jusqu'à ce

qu'il eût joint et détruit le marquis de La Romana; que le maréchal

Ney, protégé sur son flanc gauche par ce mouvement, ferait évacuer

Saint-Jacques-de-Compostel, et se porterait ensuite sur le littoral

pour y attaquer les redoutables ouvrages élevés à Vigo par les

Anglais et les Espagnols. Le maréchal Soult ayant par la destruction

du marquis de La Romana rendu praticable l'opération très-ardue que

le maréchal Ney devait essayer sur Vigo, pourrait alors remonter par

le val d'Ores sur Puebla de Sanabria et Zamora. Les deux maréchaux,

après avoir signé ces arrangements à Lugo le 29 mai, se séparèrent

pour commencer le plus tôt possible les opérations qu'ils avaient

résolues.

[Note en marge: Marche du maréchal Soult sur Montforte.]

Le maréchal Soult quitta Lugo le 2 juin, après avoir fait tous ses

préparatifs pour une marche vers Zamora, et s'avança sur Montforte,

d'où le marquis de La Romana s'enfuit en descendant sur Orense.

Arrivé le 5 à Montforte, le maréchal Soult s'arrêta, et au lieu de

continuer à descendre la vallée du Minho jusqu'à Orense, comme il en

était convenu avec le maréchal Ney, il dirigea ses reconnaissances

sur le cours supérieur du Sil, l'un des affluents du Minho, vers

Puebla de Sanabria et Zamora. Ce n'était point là le chemin d'Orense.

Toutefois il séjourna à Montforte, dans une sorte d'immobilité.

[Note en marge: Marche du maréchal Ney sur Vigo.]

[Note en marge: Formidable position de Vigo, devant laquelle s'arrête

le maréchal Ney.]

Le maréchal Ney, parti de son côté des environs de la Corogne avec 18

bataillons, se porta sur Saint-Jacques-de-Compostel, que les insurgés

évacuèrent à son approche. Le 7 juin, il se rendit à Pontevedra sur

le bord de la mer. (Voir la carte nº 43.) Pour arriver à Vigo, il

fallait côtoyer une foule de petits golfes, couverts de canonnières

anglaises, et défiler sous leur feu. Il n'y avait pas là de quoi

arrêter l'intrépide maréchal. Mais arrivé près de Vigo il rencontra

une position que la nature et l'art avaient rendue formidable. Il

fallait traverser une petite rivière, sans pont et à portée de la

mer, escalader ensuite des retranchements qui étaient armés de 60

bouches à feu de gros calibre, et derrière lesquels se trouvaient

plusieurs milliers de marins anglais avec douze mille Espagnols. Une

pareille position pouvait être emportée par l'impétuosité du maréchal

et de ses soldats. Mais on devait y perdre beaucoup de monde; on

courait en outre le danger de ne pas réussir; et encore fallait-il

être assuré que, pendant cette audacieuse tentative, on n'aurait pas

sur les flancs ou sur les derrières une brusque attaque de La Romana,

lequel, peu à craindre dans une situation ordinaire, le deviendrait

fort quand on serait occupé à enlever les redoutes anglaises. Aussi

le maréchal Ney qui savait le maréchal Soult à Montforte, et le

général La Romana à Orense, attendait-il un mouvement du premier

contre le second, avant de commencer sa périlleuse entreprise. Il

attendit ainsi jusqu'au 10 l'accomplissement de la parole donnée,

voulant avec raison que le rassemblement de La Romana fût dispersé

avant d'attaquer Vigo.

[Note en marge: Instances du maréchal Ney auprès du maréchal Soult

pour obtenir l'exécution de la convention de Lugo.]

Mais sur ces entrefaites, il reçut du général Fournier, qu'il avait

laissé à Lugo pour certains détails, un avis qui le remplit de

défiance à l'égard de son collègue, et de circonspection à l'égard

de l'ennemi, deux sentiments qui n'étaient pas ordinaires à son

caractère confiant et téméraire. Le général Fournier était parvenu à

lire dans les mains du général Rouyer, resté à Lugo pour y soigner

les blessés et les malades de l'armée du Portugal, des instructions

très-secrètes, dans lesquelles le maréchal Soult lui enjoignait dès

que les blessés et les malades dont il avait la garde seraient en

état de marcher, de les acheminer directement sur Zamora, et lui

recommandait de tenir ces ordres cachés pour tout le monde, surtout

pour le maréchal Ney[15]. En recevant avis de cette disposition, qui

aurait été assez naturelle si elle avait été avouée, puisque Zamora

était le but définitif du maréchal Soult, le maréchal Ney se crut

trahi. Voyant de plus le maréchal Soult, au lieu de descendre sur

Orense pour en chasser La Romana, s'arrêter à Montforte, il n'hésita

plus à penser que son collègue lui manquait volontairement de parole.

Avant d'en arriver à un éclat, il lui écrivit le 10 une lettre, dans

laquelle il l'informait de sa situation fort périlleuse, lui disait

qu'il comptait encore sur l'exécution du plan convenu, mais ajoutait

que si, contre toute probabilité, ce plan était abandonné, il le

priait de l'en prévenir, car un plus long séjour en face de Vigo,

avec le débouché d'Orense ouvert sur ses flancs, serait infiniment

dangereux.

[Note 15: Je rapporte ici le contenu d'un rapport du général Clarke,

ministre de la guerre, à Napoléon.]

[Note en marge: Silence du maréchal Soult, et sa marche sur Zamora.]

[Note en marge: Irritation du maréchal Ney en apprenant la marche du

maréchal Soult sur Zamora.]

Après cette lettre, le maréchal Ney attendit quelques jours sans

recevoir de réponse. Frappé de ce silence, voyant la position des

Anglais devenir tous les jours plus forte à Vigo, craignant, s'il

s'affaiblissait pour l'enlever, que les insurgés ne lui tombassent

sur le corps tous à la fois, et que le retour vers la Corogne ne

lui devînt difficile, il rétrograda sur Saint-Jacques-de-Compostel,

le coeur plein d'une irritation qu'il avait peine à contenir. Là il

apprit que le maréchal Soult, loin de descendre le Minho, en avait au

contraire remonté les affluents pour se rendre par Puebla de Sanabria

sur Zamora. Ce maréchal, en effet, impatient de quitter la Galice

pour la Vieille-Castille, après être demeuré jusqu'au 11 à Montforte,

s'était mis en route pour franchir les chaînes qui séparent ces

provinces. Le général de La Romana voulant l'arrêter dans sa marche,

il le repoussa, et crut ainsi avoir rempli ses engagements, ce

qui n'était pas, car battre le général espagnol sur les affluents

supérieurs du Minho, c'était le rejeter sur le cours inférieur de

ce fleuve, c'est-à-dire le ramener à Orense, où justement il était

convenu qu'on ne le laisserait point. Se croyant quitte envers son

collègue, il prit la route de Zamora, sans faire aucune réponse à

la lettre qu'il en avait reçue. Le maréchal Ney, considérant le

silence observé à son égard, la marche du maréchal sur Zamora, et le

secret recommandé au général Rouyer, comme les preuves d'une conduite

déloyale envers lui, s'abandonna aux plus violents emportements. Il

était du reste dans une position des plus difficiles, car à peine le

maréchal Soult avait-il pris sur lui de rentrer en Castille, que La

Romana étant revenu sur Orense, et pouvant se joindre à Noruña, le

séjour devant Vigo devenait des plus dangereux. Ayant vu plusieurs

fois ses communications interrompues avec le royaume de Léon et

la Vieille-Castille, pendant qu'il était enfoncé sur le littoral,

le maréchal Ney devait s'attendre à les voir bien plus gravement

compromises, maintenant que les insurgés excités par l'approche des

Anglais, par la retraite du maréchal Soult, allaient dominer tout le

pays, et, probablement, remonter d'Orense jusqu'à Lugo, pour occuper

en force cette position décisive, qui barre complétement la route de

la Corogne à Benavente. Si lorsqu'il n'y avait que quelques insurgés

épars, il avait fallu toute la division Maurice Mathieu, donnant la

main au général Kellermann, pour rouvrir les communications avec Léon

et la Vieille-Castille, qu'arriverait-il quand les généraux Noruña

et La Romana réunis viendraient s'établir en force à Lugo? Un autre

danger pouvait surgir, et celui-là était de nature à faire craindre

un nouveau Baylen. Les Anglais, venus jusqu'au Minho, avaient à

choisir entre deux partis; ils pouvaient recommencer la campagne du

général Moore, et se porter en Vieille-Castille, ou bien retourner

au midi du Portugal sur le Tage. S'ils prenaient le premier parti

et se portaient en Castille, le maréchal Ney avec 10 ou 12 mille

Français contre 20 mille Anglais et 40 ou 50 mille Espagnols, était

perdu. Or, l'idée de capituler comme le général Dupont, ou de se

sauver en sacrifiant son artillerie comme le maréchal Soult, lui

était également insupportable, et il résolut d'évacuer la Galice.

Quoique cette détermination fût grave, et dût entraîner de grandes

conséquences, elle était motivée, et fondée au surplus sur des

instructions souvent renouvelées, car Joseph et Napoléon, blâmant son

ardeur à se porter sur les côtes quand ses derrières n'étaient pas

suffisamment garantis, lui avaient écrit, qu'avant de se consacrer

exclusivement à la soumission du littoral, il devait songer à assurer

ses communications avec la Vieille-Castille. Lorsque le maréchal

Soult était en Portugal, c'était un devoir de bon camarade de garder

Orense et Tuy; mais aujourd'hui que ce maréchal avait évacué le

Portugal, il n'y avait plus aucune raison de rester en Galice,

exposé à tous les dangers, notamment à celui de se voir enveloppé par

les Anglais et les Espagnols réunis.

[Note en marge: Le maréchal Ney ne se croyant plus assez fort pour

rester en Galice, évacue cette province.]

Le maréchal Ney, en prenant la résolution d'évacuer la Galice,

n'avait de regret que pour la Corogne et le Ferrol. Mais les

Espagnols, jaloux de leurs établissements maritimes, n'étaient pas

gens à les livrer aux Anglais, et d'ailleurs, pour plus de sûreté,

il laissa dans les forts du Ferrol une garnison française bien

approvisionnée; puis, faisant marcher devant lui tout son matériel,

n'abandonnant ni un blessé ni un malade, il remonta lentement vers

Lugo, enlevant, égorgeant jusqu'au dernier tous les postes d'insurgés

qui osèrent l'approcher. Parvenu à Lugo, il recueillit les malades

du maréchal Soult, et les conduisit avec les siens à Astorga, où il

arriva dans les premiers jours de juillet, n'ayant perdu ni un homme

ni un canon. Là il s'occupa de réorganiser et de refaire son corps.

Au moment où il atteignait Astorga, le maréchal Soult entrait à

Zamora.

[Note en marge: Profondes irritations existant entre le corps du

maréchal Ney et celui du maréchal Soult.]

L'irritation du maréchal Ney avait passé dans ses soldats, au point

que les aides de camp du ministre de la guerre, envoyés sur les

lieux, déclarèrent à celui-ci qu'il y aurait péril à laisser les

deux corps l'un auprès de l'autre. Les propos les plus outrageants

étaient répandus à Astorga contre le maréchal Soult et son armée,

qu'on accusait de tous les malheurs de la campagne, car en partant,

disait-on, il avait passé à Orense sans détruire La Romana, qu'il

avait jeté ainsi sur les derrières du maréchal Ney; et en revenant,

tandis qu'on lui tendait la main pour détruire La Romana en commun,

il se retirait clandestinement en Castille, laissant encore le

maréchal Ney en Galice exposé à tous les dangers. Le maréchal Ney

écrivit tant au roi Joseph qu'au maréchal Soult, les lettres les

plus blessantes pour ce dernier. Si j'avais voulu, disait-il, me

résoudre à sortir de la Galice sans artillerie, j'aurais pu y rester

plus longtemps, au risque de m'y voir enfermé; mais je n'ai pas

voulu m'exposer à en partir de la sorte, et j'ai fait ma retraite

en emmenant mes blessés, mes malades, même ceux de M. le maréchal

Soult, restés à ma charge. Il ajoutait à l'égard de ce maréchal, que

quels que fussent les ordres de l'Empereur, il était décidé à ne plus

servir avec lui.

Ces tristes détails sont indispensables pour faire apprécier comment

était conduite la guerre en Espagne, et comment Napoléon, en étendant

ses opérations par delà les limites auxquelles sa surveillance

pouvait atteindre, les livrait au hasard des événements et des

passions, et exposait à périr inutilement des soldats héroïques, qui

devaient bientôt manquer à la défense de notre malheureuse patrie.

Pendant que le maréchal Ney se trouvait à Astorga, exprimant avec la

véhémence de son naturel l'irritation dont il était rempli, exemple

que ses soldats ne suivaient que trop, le maréchal Soult, à quelque

distance de là, c'est-à-dire à Zamora, paraissait dévoré de chagrin,

profondément abattu, et constamment préoccupé. C'est ainsi du moins

que les officiers chargés de rendre compte au ministre de la guerre

dépeignaient l'état d'esprit des deux maréchaux[16].

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 34 段