Beresford le temps d'atteindre l'armée française, coupaient les
ponts, et obstruaient les défilés. On sut notamment que le pont
de Puente-Novo avait été coupé par des paysans, et qu'ils étaient
embusqués dans les environs pour défendre le passage. Il fallait
à tout prix franchir cet obstacle, ou bien on était pris en flanc
par le général Beresford sous vingt-quatre heures, en queue par
sir Arthur Wellesley sous quarante-huit. Le major Dulong, du 31e
d'infanterie légère, se chargea de surmonter la difficulté. Il prit
avec lui cent hommes d'élite, marcha au pont dans l'obscurité,
le trouva coupé, et gardé par les paysans. Heureusement ceux-ci
avaient pour leur usage laissé deux poutrelles, et de plus, afin
de se mettre à l'abri du temps, qui était affreux, ils s'étaient
blottis dans une baraque où ils ne songeaient qu'à se chauffer. Le
major Dulong, profitant de la négligence portugaise, passa sur les
poutrelles avec les braves qui le suivaient, puis se jeta sur la
baraque dans laquelle s'étaient abrités les Portugais, les égorgea
tous, et, délivré d'eux, se hâta de rétablir le pont avec les bois
qui lui tombèrent sous la main. À la pointe du jour du 16, l'armée
trouva le pont réparé, et put défiler, sauvée des fautes de ses chefs
par la bravoure d'un officier et par un bienfait du hasard. Bientôt
elle rencontra un nouvel obstacle au pont de Misarella, près de
Villa-da-Ponte. Au fond d'une gorge étroite, où à peine deux hommes
pouvaient marcher de front, et des hauteurs de laquelle de nombreux
paysans tiraient sur nos soldats, s'offrait un pont couvert d'abatis,
dont les Portugais avaient commencé la destruction. En même temps
on entendait à la queue de l'armée le feu qui commençait entre notre
arrière-garde et l'avant-garde du général Beresford. Il n'y avait
pas besoin de tant de circonstances pour exciter la témérité de nos
soldats. Ils s'élancèrent bravement dans la gorge malgré le feu
des hauteurs, enlevèrent les abatis, tuèrent les Portugais qui les
défendaient, et franchirent le pont. Mais à l'arrière-garde il y
eut du désordre, et on perdit un reste de bagages porté sur le dos
de quelques mulets. On passa outre, fort consolé de cette perte,
et on gagna enfin la route d'Orense, où l'on arriva le 19 mai,
exténué de fatigue, sans chaussure, presque sans vêtements, ayant
marché souvent sans vivres, par des pluies de printemps, qui dans
cette contrée sont horribles. Le plus grand sujet de chagrin, outre
la perte du matériel, c'était d'avoir laissé à Oporto de nombreux
malades, que l'honneur anglais allait protéger sans doute, surtout
d'avoir abandonné sur les routes beaucoup de blessés et d'écloppés
que l'honneur portugais ne protégeait pas du tout, car les insurgés
les égorgeaient en nous suivant. Malgré ce qu'on en a dit depuis, la
capitulation de Cintra, après la bataille de Vimeiro, vaillamment
livrée quoique perdue, avait moins coûté à la gloire de l'armée et
à son effectif, que la surprise d'Oporto, la destruction de notre
artillerie à Peñiafiel, et cette marche précipitée à travers les
gorges de la province de Tras-los-Montès. L'état moral de nos troupes
répondait à leur état matériel. Les soldats, bien que leurs sacs
fussent pleins, étaient mécontents de leurs chefs et d'eux-mêmes,
et tout en persistant dans leur indiscipline, sévères, comme ils
le sont toujours, pour ceux qui les y avaient laissés tomber. Les
railleries sur la royauté évanouie d'Oporto ajoutaient à la tristesse
du spectacle.
[Note en marge: Le maréchal Soult se rend d'Orense à Lugo.]
[Note en marge: Expédition du maréchal Ney dans les Asturies.]
À peine arrivé à Orense, le maréchal Soult fut obligé de se rendre à
Lugo pour dégager cette ville, que l'absence du maréchal Ney laissait
exposée aux entreprises des insurgés de la Galice. Le maréchal
Ney, comme nous l'avons dit, sentant la nécessité de purger les
Asturies de la présence du marquis de La Romana, avait résolu d'y
faire avec le général Kellermann une expédition commune, à laquelle
ils devaient concourir, l'un en se portant à Oviedo par Lugo, et
l'autre en s'y portant par Léon. Le premier, par conséquent, devait
suivre le littoral, le second traverser les montagnes qui séparent
la Vieille-Castille des Asturies. Ils avaient tenu parole en braves
gens. Le maréchal Ney, parti de Lugo avec 12 mille combattants le
13 mai, lendemain de la surprise d'Oporto, avait gagné les sources
de la Navia, et, laissant les Espagnols postés le long du littoral,
les avait débordés en se frayant un chemin à travers des montagnes
épouvantables, les avait séparés d'Oviedo, était entré dans cette
ville au milieu de leurs bandes dispersées, et n'avait pu la sauver
d'une espèce de saccagement, suite d'un combat de rues entre les
Espagnols et les Français. Le marquis de La Romana, après avoir
attiré tous les genres de calamités sur cette contrée malheureuse,
s'était enfui avec quelques officiers à bord des vaisseaux anglais,
pour aller recommencer ailleurs son triste système de guerre. On
avait trouvé à Gijon des richesses considérables. De son côté, le
général Kellermann était parti de Léon, avait traversé les montagnes
des Asturies, et, descendant sur Oviedo, y avait donné la main aux
troupes du maréchal Ney.
[Note en marge: Rencontre des deux corps du maréchal Ney et du
maréchal Soult.]
C'est pendant ces opérations combinées que les insurgés de la Galice,
profitant de l'absence du maréchal Ney, avaient assailli Lugo et
Saint-Jacques-de-Compostel. Le maréchal Soult, en s'y portant, les
dispersa, et fut rejoint par le maréchal Ney, qui, les Asturies
délivrées, était revenu en toute hâte pour débloquer les villes
menacées. Quand les deux corps furent rapprochés, les détails de
l'expédition d'Oporto se communiquèrent de l'un à l'autre, et
provoquèrent dans celui du maréchal Ney un jugement sévère. Les vieux
soldats du maréchal Ney, pauvres, sages, disciplinés, raillèrent
les soldats, plus jeunes, plus riches et fort indociles du maréchal
Soult, qui n'avaient pas dans leurs victoires une excuse de leur
manière d'être. Ces derniers se justifiaient en rejetant leurs
fautes sur leurs chefs, qu'ils accusaient de tous les malheurs de
l'armée[14]. Il était évident que la paix pouvait être troublée, si
les deux corps restaient long-temps ensemble. Toutefois le maréchal
Ney, impétueux, mais loyal, se comporta envers son collègue avec la
courtoisie d'un généreux compagnon d'armes. Il ouvrit ses magasins
pour fournir aux troupes du maréchal Soult une partie de ce qu'elles
avaient perdu, et s'occupa surtout de remplacer l'artillerie qu'elles
avaient été obligées d'abandonner.
[Note 14: Je raconte ici exactement ce que les aides de camp du
ministre de la guerre, envoyés sur les lieux pour s'informer de
l'état des choses, lui rapportèrent à leur retour.]
[Note en marge: Conduite qu'avaient à tenir les deux maréchaux Ney et
Soult, une fois réunis.]
Les deux maréchaux, satisfaits l'un de l'autre, avisèrent à la
conduite qu'ils avaient à tenir dans le plus grand intérêt des armes
de l'Empereur, comme on le disait alors, du reste avec vérité, car il
s'agissait bien plus de la grandeur de Napoléon que de celle de la
France, fort compromise par ces guerres lointaines. Le maréchal Ney,
après avoir guerroyé plusieurs mois dans la Galice et les Asturies,
conservait environ 12 mille combattants présents sous les armes, le
maréchal Soult 17 mille, bien que l'effectif de l'un et de l'autre
fût du double. Avec cette force, destinée bientôt à s'accroître par
les sorties d'hôpitaux, avec cette force employée franchement, sans
aucun sentiment de rivalité, ils pouvaient achever la soumission
de la Galice et des Asturies, exterminer les insurgés, et si les
Anglais s'obstinaient à rester sur les bords du Minho, ou même
osaient le passer, les accabler à leur tour, et les acculer à la
mer. Si au contraire, comme c'était probable, sir Arthur Wellesley
se reportait du nord vers le sud du Portugal, pour faire face aux
entreprises des Français sur le Tage, l'un des deux maréchaux, ou
tous les deux, pouvaient quitter la Galice, côtoyer le Portugal par
la Vieille-Castille, se porter de Lugo vers Zamora et Ciudad-Rodrigo
(voir la carte nº 43), tomber ensemble avec le maréchal Victor sur
l'armée britannique, et la dégoûter pour jamais de reparaître sur le
continent de la Péninsule.
[Date en marge: Juin 1809.]
C'était là, certainement, ce que Napoléon eût ordonné s'il avait été
sur les lieux (ses instructions en font foi), et c'est là ce qu'eût
prescrit l'état-major de Madrid s'il avait pu se faire obéir. Pour
le moment les deux maréchaux pouvaient exécuter spontanément la
première partie de ce plan, en purgeant en quelques jours le rivage
de la Galice des révoltés qui s'y étaient établis, et en coupant
les communications avec la marine anglaise, communications qui
fournissaient le principal aliment de la guerre. Le général Noruña,
avec une douzaine de mille hommes et quelques équipages anglais
débarqués, avait créé à Vigo un établissement formidable. Le marquis
de La Romana, transporté des Asturies en Galice avec ses officiers
et quelques troupes de choix, s'était établi à Orense, depuis le
mouvement du maréchal Soult sur Lugo, et y devenait menaçant. Il
était indispensable, si les deux maréchaux ne devaient pas demeurer
réunis, de chasser les chefs insurgés de leur double établissement,
sauf à se porter ensuite là où ils croiraient plus utile, plus
conforme à leurs instructions de se rendre. D'ailleurs les
instructions du maréchal Soult lui laissaient une grande latitude,
car il n'en avait eu d'autres que celles de conquérir le Portugal,
et de donner ensuite la main au maréchal Victor en Andalousie: or
au lieu d'être à Lisbonne ou Badajoz, il était à Lugo, revenu vers
son point de départ. Un tel résultat n'ayant pas été supposé par
Napoléon, rien ne lui avait été prescrit pour le cas tout à fait
imprévu de son retour en Galice. Il était donc entièrement libre
d'agir pour le mieux. Mais il avait un penchant visible à se porter
en Vieille-Castille, vers Zamora et Ciudad-Rodrigo, sur la frontière
orientale du Portugal, soit qu'en côtoyant ainsi le pays qu'il avait
dû conquérir il se sentît un peu moins éloigné de son but, soit
que rester confiné dans la Galice, à y remplir une tâche qui était
particulièrement celle du maréchal Ney, ne flattât pas beaucoup son
ambition, soit enfin que les propos fort animés, fort malveillants,
quelquefois scandaleux qu'amenait le contact entre les deux corps,
lui fussent désagréables. Il exprima donc au maréchal Ney l'intention
de se rendre à Zamora, pour opérer, disait-il, en Castille un
mouvement correspondant à celui que les Anglais semblaient projeter
vers le sud du Portugal, en se reportant du Minho sur le Douro,
du Douro sur le Tage. Cette résolution avait quelque que chose de
fondé, bien qu'on ne pût encore rien affirmer du mouvement supposé
des Anglais vers le sud du Portugal, et que le plus pressant fût
de battre l'ennemi qu'on avait devant soi, car autrement il allait
se créer sur la côte de Galice une situation des plus fortes. Les
Anglais, du pas dont ils marchaient, ne pouvaient être sur le Tage
avant un mois ou deux, comme le prouva depuis l'événement; on
avait bien, dans un pareil espace de temps, le moyen de détruire
leur établissement en Galice, et d'être ensuite tous rendus sur le
Tage par Zamora et Alcantara. On devait même avoir le loisir de se
refaire, et de se reposer quelques jours.
[Note en marge: Convention entre le maréchal Ney et le maréchal
Soult, par laquelle ils s'engagent à une expédition commune sur
Orense et Vigo.]
Le maréchal Soult toutefois, pour répondre aux désirs et aux bons
procédés de son compagnon d'armes, convint avec lui, par une
stipulation écrite, qu'ils feraient une expédition en Galice, pour
y détruire les deux rassemblements des insurgés, après quoi le
maréchal Soult se séparerait du maréchal Ney, pour se porter sur la
Vieille-Castille par Puebla de Sanabria et Zamora. Ils convinrent
que le maréchal Soult, qui était à Lugo, descendrait par la vallée
du Minho sur Montforte de Lemos, Orense et Ribadavia, jusqu'à ce
qu'il eût joint et détruit le marquis de La Romana; que le maréchal
Ney, protégé sur son flanc gauche par ce mouvement, ferait évacuer
Saint-Jacques-de-Compostel, et se porterait ensuite sur le littoral
pour y attaquer les redoutables ouvrages élevés à Vigo par les
Anglais et les Espagnols. Le maréchal Soult ayant par la destruction
du marquis de La Romana rendu praticable l'opération très-ardue que
le maréchal Ney devait essayer sur Vigo, pourrait alors remonter par
le val d'Ores sur Puebla de Sanabria et Zamora. Les deux maréchaux,
après avoir signé ces arrangements à Lugo le 29 mai, se séparèrent
pour commencer le plus tôt possible les opérations qu'ils avaient
résolues.
[Note en marge: Marche du maréchal Soult sur Montforte.]
Le maréchal Soult quitta Lugo le 2 juin, après avoir fait tous ses
préparatifs pour une marche vers Zamora, et s'avança sur Montforte,
d'où le marquis de La Romana s'enfuit en descendant sur Orense.
Arrivé le 5 à Montforte, le maréchal Soult s'arrêta, et au lieu de
continuer à descendre la vallée du Minho jusqu'à Orense, comme il en
était convenu avec le maréchal Ney, il dirigea ses reconnaissances
sur le cours supérieur du Sil, l'un des affluents du Minho, vers
Puebla de Sanabria et Zamora. Ce n'était point là le chemin d'Orense.
Toutefois il séjourna à Montforte, dans une sorte d'immobilité.
[Note en marge: Marche du maréchal Ney sur Vigo.]
[Note en marge: Formidable position de Vigo, devant laquelle s'arrête
le maréchal Ney.]
Le maréchal Ney, parti de son côté des environs de la Corogne avec 18
bataillons, se porta sur Saint-Jacques-de-Compostel, que les insurgés
évacuèrent à son approche. Le 7 juin, il se rendit à Pontevedra sur
le bord de la mer. (Voir la carte nº 43.) Pour arriver à Vigo, il
fallait côtoyer une foule de petits golfes, couverts de canonnières
anglaises, et défiler sous leur feu. Il n'y avait pas là de quoi
arrêter l'intrépide maréchal. Mais arrivé près de Vigo il rencontra
une position que la nature et l'art avaient rendue formidable. Il
fallait traverser une petite rivière, sans pont et à portée de la
mer, escalader ensuite des retranchements qui étaient armés de 60
bouches à feu de gros calibre, et derrière lesquels se trouvaient
plusieurs milliers de marins anglais avec douze mille Espagnols. Une
pareille position pouvait être emportée par l'impétuosité du maréchal
et de ses soldats. Mais on devait y perdre beaucoup de monde; on
courait en outre le danger de ne pas réussir; et encore fallait-il
être assuré que, pendant cette audacieuse tentative, on n'aurait pas
sur les flancs ou sur les derrières une brusque attaque de La Romana,
lequel, peu à craindre dans une situation ordinaire, le deviendrait
fort quand on serait occupé à enlever les redoutes anglaises. Aussi
le maréchal Ney qui savait le maréchal Soult à Montforte, et le
général La Romana à Orense, attendait-il un mouvement du premier
contre le second, avant de commencer sa périlleuse entreprise. Il
attendit ainsi jusqu'au 10 l'accomplissement de la parole donnée,
voulant avec raison que le rassemblement de La Romana fût dispersé
avant d'attaquer Vigo.
[Note en marge: Instances du maréchal Ney auprès du maréchal Soult
pour obtenir l'exécution de la convention de Lugo.]
Mais sur ces entrefaites, il reçut du général Fournier, qu'il avait
laissé à Lugo pour certains détails, un avis qui le remplit de
défiance à l'égard de son collègue, et de circonspection à l'égard
de l'ennemi, deux sentiments qui n'étaient pas ordinaires à son
caractère confiant et téméraire. Le général Fournier était parvenu à
lire dans les mains du général Rouyer, resté à Lugo pour y soigner
les blessés et les malades de l'armée du Portugal, des instructions
très-secrètes, dans lesquelles le maréchal Soult lui enjoignait dès
que les blessés et les malades dont il avait la garde seraient en
état de marcher, de les acheminer directement sur Zamora, et lui
recommandait de tenir ces ordres cachés pour tout le monde, surtout
pour le maréchal Ney[15]. En recevant avis de cette disposition, qui
aurait été assez naturelle si elle avait été avouée, puisque Zamora
était le but définitif du maréchal Soult, le maréchal Ney se crut
trahi. Voyant de plus le maréchal Soult, au lieu de descendre sur
Orense pour en chasser La Romana, s'arrêter à Montforte, il n'hésita
plus à penser que son collègue lui manquait volontairement de parole.
Avant d'en arriver à un éclat, il lui écrivit le 10 une lettre, dans
laquelle il l'informait de sa situation fort périlleuse, lui disait
qu'il comptait encore sur l'exécution du plan convenu, mais ajoutait
que si, contre toute probabilité, ce plan était abandonné, il le
priait de l'en prévenir, car un plus long séjour en face de Vigo,
avec le débouché d'Orense ouvert sur ses flancs, serait infiniment
dangereux.
[Note 15: Je rapporte ici le contenu d'un rapport du général Clarke,
ministre de la guerre, à Napoléon.]
[Note en marge: Silence du maréchal Soult, et sa marche sur Zamora.]
[Note en marge: Irritation du maréchal Ney en apprenant la marche du
maréchal Soult sur Zamora.]
Après cette lettre, le maréchal Ney attendit quelques jours sans
recevoir de réponse. Frappé de ce silence, voyant la position des
Anglais devenir tous les jours plus forte à Vigo, craignant, s'il
s'affaiblissait pour l'enlever, que les insurgés ne lui tombassent
sur le corps tous à la fois, et que le retour vers la Corogne ne
lui devînt difficile, il rétrograda sur Saint-Jacques-de-Compostel,
le coeur plein d'une irritation qu'il avait peine à contenir. Là il
apprit que le maréchal Soult, loin de descendre le Minho, en avait au
contraire remonté les affluents pour se rendre par Puebla de Sanabria
sur Zamora. Ce maréchal, en effet, impatient de quitter la Galice
pour la Vieille-Castille, après être demeuré jusqu'au 11 à Montforte,
s'était mis en route pour franchir les chaînes qui séparent ces
provinces. Le général de La Romana voulant l'arrêter dans sa marche,
il le repoussa, et crut ainsi avoir rempli ses engagements, ce
qui n'était pas, car battre le général espagnol sur les affluents
supérieurs du Minho, c'était le rejeter sur le cours inférieur de
ce fleuve, c'est-à-dire le ramener à Orense, où justement il était
convenu qu'on ne le laisserait point. Se croyant quitte envers son
collègue, il prit la route de Zamora, sans faire aucune réponse à
la lettre qu'il en avait reçue. Le maréchal Ney, considérant le
silence observé à son égard, la marche du maréchal sur Zamora, et le
secret recommandé au général Rouyer, comme les preuves d'une conduite
déloyale envers lui, s'abandonna aux plus violents emportements. Il
était du reste dans une position des plus difficiles, car à peine le
maréchal Soult avait-il pris sur lui de rentrer en Castille, que La
Romana étant revenu sur Orense, et pouvant se joindre à Noruña, le
séjour devant Vigo devenait des plus dangereux. Ayant vu plusieurs
fois ses communications interrompues avec le royaume de Léon et
la Vieille-Castille, pendant qu'il était enfoncé sur le littoral,
le maréchal Ney devait s'attendre à les voir bien plus gravement
compromises, maintenant que les insurgés excités par l'approche des
Anglais, par la retraite du maréchal Soult, allaient dominer tout le
pays, et, probablement, remonter d'Orense jusqu'à Lugo, pour occuper
en force cette position décisive, qui barre complétement la route de
la Corogne à Benavente. Si lorsqu'il n'y avait que quelques insurgés
épars, il avait fallu toute la division Maurice Mathieu, donnant la
main au général Kellermann, pour rouvrir les communications avec Léon
et la Vieille-Castille, qu'arriverait-il quand les généraux Noruña
et La Romana réunis viendraient s'établir en force à Lugo? Un autre
danger pouvait surgir, et celui-là était de nature à faire craindre
un nouveau Baylen. Les Anglais, venus jusqu'au Minho, avaient à
choisir entre deux partis; ils pouvaient recommencer la campagne du
général Moore, et se porter en Vieille-Castille, ou bien retourner
au midi du Portugal sur le Tage. S'ils prenaient le premier parti
et se portaient en Castille, le maréchal Ney avec 10 ou 12 mille
Français contre 20 mille Anglais et 40 ou 50 mille Espagnols, était
perdu. Or, l'idée de capituler comme le général Dupont, ou de se
sauver en sacrifiant son artillerie comme le maréchal Soult, lui
était également insupportable, et il résolut d'évacuer la Galice.
Quoique cette détermination fût grave, et dût entraîner de grandes
conséquences, elle était motivée, et fondée au surplus sur des
instructions souvent renouvelées, car Joseph et Napoléon, blâmant son
ardeur à se porter sur les côtes quand ses derrières n'étaient pas
suffisamment garantis, lui avaient écrit, qu'avant de se consacrer
exclusivement à la soumission du littoral, il devait songer à assurer
ses communications avec la Vieille-Castille. Lorsque le maréchal
Soult était en Portugal, c'était un devoir de bon camarade de garder
Orense et Tuy; mais aujourd'hui que ce maréchal avait évacué le
Portugal, il n'y avait plus aucune raison de rester en Galice,
exposé à tous les dangers, notamment à celui de se voir enveloppé par
les Anglais et les Espagnols réunis.
[Note en marge: Le maréchal Ney ne se croyant plus assez fort pour
rester en Galice, évacue cette province.]
Le maréchal Ney, en prenant la résolution d'évacuer la Galice,
n'avait de regret que pour la Corogne et le Ferrol. Mais les
Espagnols, jaloux de leurs établissements maritimes, n'étaient pas
gens à les livrer aux Anglais, et d'ailleurs, pour plus de sûreté,
il laissa dans les forts du Ferrol une garnison française bien
approvisionnée; puis, faisant marcher devant lui tout son matériel,
n'abandonnant ni un blessé ni un malade, il remonta lentement vers
Lugo, enlevant, égorgeant jusqu'au dernier tous les postes d'insurgés
qui osèrent l'approcher. Parvenu à Lugo, il recueillit les malades
du maréchal Soult, et les conduisit avec les siens à Astorga, où il
arriva dans les premiers jours de juillet, n'ayant perdu ni un homme
ni un canon. Là il s'occupa de réorganiser et de refaire son corps.
Au moment où il atteignait Astorga, le maréchal Soult entrait à
Zamora.
[Note en marge: Profondes irritations existant entre le corps du
maréchal Ney et celui du maréchal Soult.]
L'irritation du maréchal Ney avait passé dans ses soldats, au point
que les aides de camp du ministre de la guerre, envoyés sur les
lieux, déclarèrent à celui-ci qu'il y aurait péril à laisser les
deux corps l'un auprès de l'autre. Les propos les plus outrageants
étaient répandus à Astorga contre le maréchal Soult et son armée,
qu'on accusait de tous les malheurs de la campagne, car en partant,
disait-on, il avait passé à Orense sans détruire La Romana, qu'il
avait jeté ainsi sur les derrières du maréchal Ney; et en revenant,
tandis qu'on lui tendait la main pour détruire La Romana en commun,
il se retirait clandestinement en Castille, laissant encore le
maréchal Ney en Galice exposé à tous les dangers. Le maréchal Ney
écrivit tant au roi Joseph qu'au maréchal Soult, les lettres les
plus blessantes pour ce dernier. Si j'avais voulu, disait-il, me
résoudre à sortir de la Galice sans artillerie, j'aurais pu y rester
plus longtemps, au risque de m'y voir enfermé; mais je n'ai pas
voulu m'exposer à en partir de la sorte, et j'ai fait ma retraite
en emmenant mes blessés, mes malades, même ceux de M. le maréchal
Soult, restés à ma charge. Il ajoutait à l'égard de ce maréchal, que
quels que fussent les ordres de l'Empereur, il était décidé à ne plus
servir avec lui.
Ces tristes détails sont indispensables pour faire apprécier comment
était conduite la guerre en Espagne, et comment Napoléon, en étendant
ses opérations par delà les limites auxquelles sa surveillance
pouvait atteindre, les livrait au hasard des événements et des
passions, et exposait à périr inutilement des soldats héroïques, qui
devaient bientôt manquer à la défense de notre malheureuse patrie.
Pendant que le maréchal Ney se trouvait à Astorga, exprimant avec la
véhémence de son naturel l'irritation dont il était rempli, exemple
que ses soldats ne suivaient que trop, le maréchal Soult, à quelque
distance de là, c'est-à-dire à Zamora, paraissait dévoré de chagrin,
profondément abattu, et constamment préoccupé. C'est ainsi du moins
que les officiers chargés de rendre compte au ministre de la guerre
dépeignaient l'état d'esprit des deux maréchaux[16].