méritaient, il ne le repoussa point, l'engagea à revenir, lui en
fournit les moyens, refusa de traiter avec l'armée française, et
surtout d'engager les habitants d'Oporto à proclamer le maréchal
Soult roi de Portugal, ce qui aurait, suivant Argenton, précipité la
crise. Il déclara que, pour tous ces objets si graves, il allait en
référer à son gouvernement. Mais voyant combien l'état de l'armée
française lui offrait d'avantages pour une surprise, il prit la
résolution de marcher sur Oporto, en ayant soin de remplir à l'avance
cette ville de ses espions, lesquels, sous le titre d'habitants
d'Oporto ou de Lisbonne, et sous le prétexte d'affaires de négoce,
obtenaient de la complaisance de l'autorité française la liberté
d'aller et de venir.
Argenton, revenu au camp sans qu'on fît attention à son absence,
attribuée à des motifs de libertinage, recommença plusieurs fois ses
criminelles excursions, vit de nouveau le général anglais, chercha à
le convertir à l'idée de favoriser la royauté du maréchal Soult pour
précipiter un mouvement dans l'armée, et de traiter ensuite avec les
auteurs de ce mouvement, ne parvint en insistant auprès de lui qu'à
l'éclairer davantage sur l'état moral des troupes françaises, et à le
confirmer dans son projet de surprendre Oporto.
Au retour de sa dernière excursion, Argenton, traversant la brigade
du général Lefebvre, qui fournissait les avant-postes français sur
la rive gauche du Douro, et trouvant cette brigade exposée aux
entreprises de l'armée anglaise qu'il avait laissée en marche, fut
saisi d'un double désir, celui de préserver le général Lefebvre
qu'il aimait parce qu'il avait servi sous ses ordres, et celui de
l'affilier à la prétendue conspiration, dont il était l'unique
artisan. Il dit au général Lefebvre que sa position lui faisait
courir les plus grands périls. Celui-ci voulant savoir quels étaient
ces périls, Argenton finit par les lui révéler. Il lui déclara que
l'armée anglaise approchait, lui avoua, pour se faire croire, qu'il
en venait, ajouta faussement qu'il y était allé pour le compte de la
plupart des généraux indignés d'être sacrifiés à l'ambition de la
famille Bonaparte, et le supplia de se joindre à ses camarades pour
contribuer à sauver l'armée et la France[11].
[Note 11: C'est à la déposition du général Lefebvre que ces détails
sont empruntés.]
[Note en marge: Révélation des intrigues nouées avec l'armée
anglaise, et arrestation du nommé Argenton.]
Le général Lefebvre, profondément agité de ces confidences,
quoiqu'il lui en coûtât de livrer Argenton, révéla au maréchal
Soult ce qu'il venait d'apprendre, en le priant de ne pas perdre
un malheureux qui, tout criminel qu'il était, avait cependant un
titre à sa reconnaissance, celui d'avoir voulu l'avertir et le
sauver. Le maréchal Soult fit sur-le-champ arrêter Argenton, et sut
ainsi tout ce qui se passait dans l'armée. Il avait pu s'apercevoir
des mécontentements excités dans son sein; mais refusant de les
attribuer à leur cause véritable, il eut la faiblesse de croire à
une conspiration, dont au reste il fit peu d'éclat, sentant que
la situation était difficile pour tout le monde, car il n'y avait
personne qui n'eût des reproches à se faire. Le bruit, de cette
arrestation se répandit comme s'était répandu le bruit d'un projet de
royauté, et alors on s'accusa à qui mieux mieux, les uns de conspirer
contre le salut de l'armée, les autres de méditer une usurpation. Le
désordre et la confusion n'en furent que plus grands.
[Date en marge: Mai 1809.]
Il y avait plus d'un mois que le maréchal Soult était à Oporto,
occupé du soin de se mettre en relation avec les habitants, mais
ne prenant aucun parti relativement aux opérations militaires, ni
celui d'avancer, ni celui de se retirer. Avancer était à peu près
impossible, car il aurait fallu, outre la population, vaincre l'armée
anglaise, et bien qu'avec 20,000 Français aguerris, et un général
habile, cela fût à la rigueur possible, il était souverainement
imprudent de le tenter. Rester était tout aussi impraticable, car
il s'agissait toujours de combattre et de vaincre l'armée anglaise,
en ayant à sa droite, à sa gauche, sur ses derrières, la population
insurgée à contenir. Se retirer par les routes qui aboutissaient à
la Vieille-Castille, c'est-à-dire par Amarante, Chaves, Bragance,
ou mieux par les routes qui ramenaient en Galice, c'est-à-dire par
Braga et Tuy, en revenant vers son point de départ, était, quoique
peu brillante, la seule conduite à suivre. Ne pas le faire, c'était
préférer un désastre à un désagrément.
[Note en marge: Le maréchal Soult, après une longue inaction,
reconnaît la nécessité d'abandonner le Portugal.]
Malheureusement le maréchal Soult n'y songeait guère. Occupé de
pacifier le nouveau royaume de la Lusitanie septentrionale, il avait
aboli certains impôts, créé des lampes perpétuelles pour certaines
madones, et recueilli le voeu des diverses villes qu'on avait
décidées à demander l'établissement d'une royauté française. Les
députations de Braga, Oporto, Barcelos, Viana, Villa de Condé, Feira
et Ovar se succédèrent, et vinrent en pompe le prier de donner un roi
au Portugal. Toutes ces cérémonies avaient l'aspect et la forme du
baise-main espagnol. L'armée, qui en était spectatrice, redoublait
de railleries, tenait des propos capables d'ébranler toute autorité
militaire, et n'en était que plus disposée à négliger ses devoirs. Au
milieu de ces vaines occupations, le maréchal Soult apprit que sir
Arthur Wellesley était débarqué depuis le 22 avril avec un renfort
de 12 mille hommes, que 30 mille soldats anglais environ, suivis de
toute l'insurrection portugaise, allaient marcher sur Oporto, et
reconnut enfin que le seul parti à prendre était d'abandonner la
capitale du nouveau royaume projeté. Mais cette triste nécessité,
qu'il aurait été bien utile de reconnaître plus tôt, une fois admise,
il fallait se décider et agir le plus promptement possible, pour
ne rien laisser après soi, ni son matériel, ni surtout ses blessés
et ses malades qu'on ne pouvait livrer à la discrétion d'un peuple
féroce. Il fallait choisir sa ligne de retraite ou par Amarante
sur Zamora, ou par Braga sur Tuy. Se retirer par Amarante avait
l'apparence d'une manoeuvre, qui sauvait l'amour-propre du général
en chef, car on semblait se porter sur la gauche des Anglais, sans
quitter tout à fait le Portugal; tandis que se retirer par Braga,
c'était tout simplement retourner comme on était venu et par le même
chemin. Mais la retraite par Amarante était difficile et demandait
beaucoup de temps; elle devait s'opérer sur une route dont on ne
possédait aucun point, en une longue colonne que les blessés et les
malades rendraient encore plus longue, dont il faudrait protéger la
tête et le milieu contre l'insurrection, la queue contre les Anglais.
En se retirant par Braga sur Tuy, la route était courte, tout
entière aux Français dans chacun de ses points, et en se concentrant
à l'arrière-garde avec ses meilleures troupes pour tenir tête aux
Anglais, on couvrait de sa masse même tout ce qu'on aurait envoyé
en avant. C'était donc la seule retraite sûre, facile, admissible,
quoiqu'elle fût la moins capable de faire illusion sur ce qui allait
se passer, c'est-à-dire sur l'abandon forcé du Portugal.
[Note en marge: Le 12 mai choisi par le maréchal Soult pour l'abandon
d'Oporto.]
Quoi qu'il en soit, quelque ligne qu'on préférât, il fallait se
résoudre sur-le-champ, envoyer vers Amarante, si on adoptait cette
dernière direction, une force considérable pour empêcher que les
Anglais ne franchissent le Douro sur notre gauche, et ne coupassent
la route qu'on aurait choisie. Il fallait surtout faire partir les
malades, les blessés, le gros matériel. Le maréchal Soult, averti
dès le 8 mai des mouvements de sir Arthur Wellesley, se borna à
concentrer ses divers postes de Braga, de Viana, de Guimaraens sur
Amarante, et à ordonner au général Loison de faire une percée au
delà du Tamega, pour s'assurer le passage de ce petit fleuve. Mais,
à Oporto même, il ne fit aucun préparatif de départ, ce qui était
extrêmement fâcheux, car, sans aller jusqu'à prévoir un désastre, il
était évident que la retraite serait d'autant plus difficile qu'on la
commencerait plus tard. Il s'était proposé d'abord de partir le 10
mai, après quarante jours d'établissement à Oporto; puis il adopta le
11, puis enfin il voulut encore attendre jusqu'au 12, pour ordonner
ses derniers préparatifs. Mais le 12 était destiné par la Providence
pour l'un des plus étranges événements de cette funeste guerre!
[Note en marge: Sir Arthur Wellesley commence son mouvement sur
Oporto.]
Sir Arthur Wellesley, après avoir envoyé, comme on l'a dit, une
brigade anglaise et une division portugaise sur Abrantès, afin
d'observer les mouvements des Français sur le Tage, résolut de
marcher en personne sur le Douro, et de se présenter à Oporto même,
parfaitement informé qu'il était de ce qui s'y passait, et de
l'incroyable désordre dans lequel y étaient tombées toutes choses.
Le général Beresford, chargé spécialement du commandement des
Portugais, fut dirigé par lui de Coïmbre sur Lamego par Viseu. (Voir
la carte nº 43.) L'intention du général anglais était tout à la fois
d'intercepter la route de Bragance, et de détourner l'attention de la
ville d'Oporto, où devait se faire la principale tentative. En même
temps il dirigea ses deux principales colonnes, l'une à gauche par la
route du littoral d'Aveiro à Ovar, l'autre à droite par la route de
l'intérieur d'Agueda à Bemposta. Celle de gauche, arrivée à Aveiro,
avait à franchir de longues lagunes parallèles à la côte de Portugal,
et sur lesquelles on pouvait naviguer. Sir Arthur Wellesley y
embarqua un fort détachement, qui, en allant descendre à Ovar, devait
se trouver sur les derrières de l'avant-garde française, formée
d'infanterie et de cavalerie, et commandée par le général Franceschi.
Sir Arthur Wellesley ordonna à la colonne de droite d'attaquer de
front Franceschi, dès que les troupes débarquées à Ovar seraient en
position de se jeter sur ses derrières.
[Note en marge: Première rencontre des Anglais avec l'avant-garde du
général Franceschi.]
C'est le 10 mai que s'opéra ce mouvement. Le brave général
Franceschi, surpris et assailli dans tous les sens, se conduisit
avec le plus rare sang-froid, chargea sous la mitraille tantôt
l'infanterie, tantôt la cavalerie anglaise, détruisit autant de
monde qu'il en perdit, et se tira de ce mauvais pas avec un extrême
bonheur. Cette surprise était la triste suite d'un état de choses où
nous laissions tout savoir aux Anglais, sans parvenir à rien savoir
d'eux. Le 11 nos détachements repliés sur Oporto, dans les faubourgs
de la rive gauche du Douro, repassèrent le fleuve, en amenant tous
les bateaux à la rive droite.
Il semble qu'averti le 10 et le 11 par la présence de l'armée
anglaise, le maréchal Soult aurait dû avoir tous ses malades et
ses blessés non pas dans les hospices d'Oporto, mais sur la route
d'Amarante, et s'être assuré d'une manière positive de la possession
de cette dernière ville. Mais le 11 aucun des blessés n'était parti,
et on comptait sur la possession d'Amarante sans en être certain.
Le maréchal attendit encore le 12 pour quitter définitivement cette
ville d'Oporto, de laquelle il avait tant de peine à se détacher.
La seule précaution prise avait été de noyer les poudres qu'on ne
pouvait emporter, de faire le partage entre la grosse artillerie
impossible à traîner, et l'artillerie de campagne qu'on avait les
moyens d'atteler, et de se procurer avec celle-ci un parc mobile de
22 pièces. C'est le 12 que devait avoir lieu le départ. Le gros de
l'armée était échelonné sur la route d'Amarante par Balthar, et la
division Mermet était répartie dans l'intérieur d'Oporto pour couvrir
le mouvement de retraite.
[Note en marge: Sir Arthur Wellesley surprend Oporto dans la nuit du
11 au 12 mai.]
Mais sir Arthur Wellesley, dans la nuit même du 11, avait conçu un
projet qui eût été d'une hardiesse extravagante si le général anglais
avait été moins bien informé de l'état vrai des choses, c'était de
passer le Douro devant l'armée française, et d'enlever Oporto sous
ses yeux. Dans la nuit du 11 il envoya deux bataillons à Avintas, à
deux ou trois lieues au-dessus d'Oporto, avec mission de franchir le
Douro à l'insu des Français, d'y ramasser toutes les barques qu'on
trouverait, et de les faire descendre avant le jour jusqu'à Oporto.
Il se plaça lui-même avec le gros de ses troupes dans les faubourgs
de la rive gauche, parfaitement caché par les maisons, et attendant
le moment d'exécuter son plan, dont il n'avait donné le secret qu'aux
deux lieutenants généraux chargés de diriger les colonnes d'attaque.
Le 12, en effet, de très-grand matin, les deux bataillons envoyés
sous John Murray à Avintas ayant recueilli un nombre suffisant de
bateaux, et les ayant expédiés sur Oporto, on s'en servit pour
débarquer avant le jour quelques bataillons commandés par le
lieutenant général Paget, lequel vint prendre terre à l'improviste,
et dans le plus grand secret, à l'extrémité supérieure d'Oporto. Il
cacha ses troupes dans un bâtiment dit de l'Évêché, qui dominait la
rive droite. Ce point de débarquement bien occupé, on transporta,
détachement par détachement, le reste de la brigade Hill, et il était
plein jour que l'état-major français ne savait rien de ce qui se
passait, et refusait de croire les avis qui lui en avaient été donnés
par plusieurs témoins oculaires. Le général en chef, au lieu d'aller
s'en assurer par ses propres yeux, s'en fia d'abord au rapport
négatif de ses lieutenants, qu'il accusa plus tard de l'avoir trompé,
qui eurent tort sans doute, mais moins que lui, car dans des cas
semblables la responsabilité grandit avec le grade. Cette première
incrédulité ayant permis aux Anglais de jeter quelques mille hommes
sur la rive droite du Douro, ils eurent le temps de s'établir dans la
ville d'Oporto, et bientôt même ils ne prirent plus la peine de se
cacher. Mais le général Foy s'étant enfin transporté de sa personne
sur les lieux, et s'étant convaincu du péril, courut aux casernes,
fit prendre les armes aux troupes, et dirigea le 17e léger sur le
bâtiment que les Anglais avaient occupé. Ceux-ci, malheureusement,
une fois en position n'étaient pas faciles à déposter, et on fit
inutilement le coup de fusil avec eux pour les expulser. Le général
Mermet, qui formait l'arrière-garde avec sa division, porta ses
troupes sur le point dont les Anglais s'étaient rendus maîtres,
résolu à les attaquer vigoureusement et à les précipiter dans le
fleuve. Mais en se dirigeant sur la partie supérieure d'Oporto
il en découvrit le centre, et le lieutenant général Sherbrooke,
profitant de l'abandon où était laissé ce côté de la ville, y
débarqua rapidement sa brigade, de manière qu'en un instant Oporto
fut rempli d'Anglais. Le brave général Delaborde, à la tête du 4e
d'infanterie légère et du 15e de ligne, les chargea à outrance, les
repoussa jusqu'au bord du fleuve, mais ne put jamais leur arracher
les bâtiments qui leur servaient d'appui. Il fut blessé ainsi que
le général Foy, sans réussir à venger l'honneur de l'armée de cette
surprise inouïe.
Au point où en étaient les choses, résigné qu'on était à quitter
Oporto, il devenait presque inutile de disputer au prix d'une
immense effusion de sang une ville qu'on aurait été obligé de
reconquérir, rue à rue, sur des troupes qu'on ne chassait pas comme
les Portugais des positions dont elles s'étaient emparées. Il est
vrai qu'il restait un millier de blessés et de malades dans Oporto,
dépôt sacré, qu'il importait de sauver. Mais il aurait fallu posséder
la ville pendant plusieurs jours encore pour avoir le temps de
les évacuer, et il était impossible de l'espérer. C'est ce motif
qui décida la retraite des Français, après une lutte énergique du
général Delaborde, et une perte de quelques centaines d'hommes que
le maréchal Soult et sir Arthur Wellesley évaluèrent depuis à un
chiffre exagéré. Le plus fâcheux c'était de laisser nos blessés et
nos malades au pouvoir de l'ennemi, d'y laisser surtout l'honneur de
l'armée, car une pareille surprise n'avait pas d'exemple dans les
annales de la guerre. Heureusement on était remplacé à Oporto par le
général d'une nation civilisée; et nos malades, qui eussent couru le
danger d'être égorgés s'ils étaient restés au pouvoir des insurgés,
ne couraient cette fois que le danger d'être négligés[12].
[Note 12: Le duc de Wellington se comporta dignement en cette
circonstance. Il fit demander à l'armée française ses propres
chirurgiens pour soigner ses malades, en accordant à ces chirurgiens
des sauf-conduits pour leur venue et leur retour.]
[Note en marge: Retraite de l'armée française sur Balthar.]
On se retira donc le soir du 12 à Balthar, fort irrités les uns
contre les autres, les généraux accusant le commandant en chef
d'avoir tout laissé tomber dans l'état d'incurie qui avait rendu
possible la surprise d'Oporto, le commandant en chef accusant ses
lieutenants de lui avoir laissé ignorer le passage commencé du Douro.
On avait emmené avec soi le coupable auteur des communications
avec l'armée anglaise, le nommé Argenton, que le maréchal avait
fait arrêter pour le traduire en jugement. Il voulait le donner en
garde au général Delaborde, mais les choses en étaient venues à
ce point, que le général Delaborde refusa de s'en charger, disant
qu'on n'avait qu'un désir, celui de faire évader cet intrigant pour
couvrir d'un voile ce qui s'était passé, et que lui, désirant la
lumière, n'entendait pas être responsable d'une telle évasion. En
effet Argenton, qui était plein de dextérité, parvint à s'échapper,
et s'enfuit chez les Anglais sans qu'on pût raisonnablement accuser
personne de connivence, bien que dans l'armée on en accusât tout le
monde[13].
[Note 13: Il fut repris quelques mois après, jugé et fusillé.]
[Note en marge: Nouveau malheur qui prive l'armée française de la
route de Bragance.]
Parvenu le soir à Balthar, le maréchal Soult apprit un nouvel
accident, plus funeste encore que celui qui était arrivé le matin à
Oporto. Le général Loison n'ayant pas les forces suffisantes pour
s'ouvrir le passage du Tamega, et craignant d'être coupé d'Oporto
par le grand nombre d'ennemis qui s'étaient présentés à lui, avait
évacué Amarante. La route de Bragance se trouvait ainsi livrée aux
Anglais. Cette dernière contrariété devenait un désastre, car pour
rejoindre la route directe d'Oporto à Tuy par Braga, qu'il eût mieux
valu cent fois adopter dès le début, il fallait revenir jusque
fort près d'Oporto, et on devait naturellement supposer qu'on y
rencontrerait l'armée anglaise prête à nous barrer le passage. Or
comment se faire jour pour gagner la route directe de Braga? Il y
avait beaucoup de raisons d'en désespérer, dans l'état où se trouvait
l'armée, et on ne savait à quel parti s'arrêter. Cependant avec un
peu plus de sang-froid le maréchal Soult aurait pu faire un calcul
qui se présentait assez naturellement à l'esprit. Malgré la surprise
du matin, il n'était pas à croire que le général anglais eût déjà
transporté toute son armée d'une rive à l'autre du Douro. De telles
opérations, quand on n'en a pas préparé les moyens long-temps à
l'avance, ne s'exécutent que lentement. L'eût-il fait, il n'était
pas probable qu'il eût déjà concentré toutes ses troupes sur les
derrières des Français, de manière à interdire à ceux-ci le passage
de la route d'Amarante à celle de Braga. Une avant-garde pouvait
tout au plus se trouver au point d'intersection des deux routes, et
dès lors on avait chance de lui passer sur le corps. Il est vrai
que dans ces sortes de situations ce ne sont pas les chances les
meilleures qu'on est porté à supposer, mais les plus mauvaises, et
qu'après avoir trop accordé à la fortune, on lui accorde trop peu.
Dans ce cas-ci notamment, le maréchal Soult eût réussi en étant plus
confiant, car sir Arthur Wellesley ne fit occuper Valongo, premier
point au delà d'Oporto, que le lendemain 13 au matin, avec une simple
avant-garde, et il ne s'y présenta lui-même que le 14 à la tête de
son armée. Mais ne pouvant deviner cette circonstance, ne sachant pas
la prévoir, le maréchal Soult prit un parti désespéré.
Il avait devant lui une chaîne escarpée, au delà de laquelle se
déroulait la route de Braga, et mieux encore que la route de Braga,
celle de Braga à Chaves, sur laquelle il pouvait se jeter directement
sans descendre jusqu'à Braga, ce qui lui permettait d'atteindre
Chaves avant les troupes du général Beresford. N'ayant pas d'avance
ordonné à Tuy des préparatifs pour le passage du Minho, il lui
fallait, comme la première fois, remonter jusqu'à Chaves, pour
traverser ce fleuve dans les montagnes vers Orense.
[Note en marge: L'armée française, réduite à franchir la Sierra
de Santa-Catalina, est obligée pour se sauver d'abandonner son
artillerie.]
Mais pour franchir cette chaîne, qu'on appelle Sierra de
Santa-Catalina, on était réduit à suivre des sentiers de chèvre,
où les cavaliers ne pouvaient passer qu'en mettant pied à terre,
et les artilleurs qu'en abandonnant leurs canons. Il fallait donc
se résoudre au sacrifice de toute l'artillerie. Or, après celui de
déposer les armes, il n'y en a pas de plus humiliant, parce qu'il n'y
en a pas de plus funeste pour une armée. Mais cette résolution une
fois prise, le maréchal Soult eut le mérite de l'exécuter sans perte
de temps. Il fit réunir sur-le-champ son artillerie et ses caissons,
pour les faire sauter. On eut soin auparavant de mettre sur le dos
des soldats tout ce qu'ils pouvaient porter de cartouches; on voulut
même livrer une portion du trésor de l'armée à leur avidité, mais ce
fut en vain, car la plupart avaient déjà leurs sacs remplis. La plus
grande partie de la caisse fut abandonnée à l'explosion qui détruisit
l'artillerie.
Ce cruel sacrifice accompli, on se dirigea sur les flancs escarpés de
la Sierra de Santa-Catalina, vers laquelle on avait déjà acheminé une
tête de colonne, et on employa toute la journée du 13 à la franchir.
Les soldats eurent beaucoup à souffrir pendant cette route, parce
qu'ils étaient très-chargés, et avaient à gravir des sentiers fort
difficiles. Enfin le soir on arriva à Guimaraens, où l'on trouva
le corps du général Loison qui s'était replié sur cette ville en
quittant Amarante, et en outre les divers détachements qui sous le
général Lorge avaient évacué le littoral. L'armée était ainsi réunie
tout entière, et, grâce au sacrifice qu'elle avait fait de son
artillerie, capable de passer partout.
C'était un avantage trop chèrement acheté pour ne pas en profiter,
surtout afin de se préserver de la poursuite du général Beresford,
qui, après l'occupation d'Amarante, pouvait se porter directement
sur la route de Chaves, et intercepter de nouveau notre ligne de
communication. On marcha sans s'arrêter sur Salamonde et Ruivaens.
On renonça même, pour plus de sûreté, à passer par Chaves, où
l'on était certain de trouver les Portugais qui avaient enlevé la
garnison française laissée dans cette ville, et on se dirigea sur
Monte-Alegre, d'où une route plus courte conduisait à Orense.
[Note en marge: Danger de l'armée française à Puente-Novo, surmonté
par le courage du major Dulong.]
[Note en marge: L'armée française arrive le 19 mai à Orense dans un
état déplorable.]