La présence du maréchal Soult, ses déclarations rassurantes,

ne firent que confirmer les gens sages dans leurs inclinations

pacifiques. C'est surtout à Oporto, ville riche, commerçante, moins

exposée que celle de Lisbonne aux anciennes influences de cour,

et fort occupée de ses intérêts, que se manifestèrent avec plus

d'évidence les dispositions que nous venons de décrire, malgré

l'évêque patriote et fanatique qui dominait le bas peuple. La classe

moyenne répondit avec une sorte de satisfaction aux témoignages du

maréchal Soult, et parut résolue à demeurer tranquille, s'il tenait

parole, s'il maintenait une bonne discipline parmi ses soldats, s'il

réprimait la populace, et procurait à chacun la liberté de vaquer à

ses affaires. Parmi ces résignés que le charme du repos soumettait

aux Français, se montraient avec un empressement singulier, les

juifs, fort nombreux, fort actifs, fort riches partout, mais surtout

dans les pays peu civilisés, où on leur abandonne le commerce

qu'on ne sait pas faire. On en comptait plus de deux cent mille

en Portugal, vivant sous une dure oppression, et très-satisfaits

d'entrevoir, sous la domination des Français, une égalité civile

qui leur semblait la plus souhaitable des formes de gouvernement.

Après être entrés en relations avec l'administration française,

pour l'entretien de l'armée, pour la perception des revenus, ils en

vinrent bientôt à des ouvertures politiques sur la manière d'établir

en Portugal un gouvernement régulier. Beaucoup de négociants du

pays se joignirent à eux, et laissèrent voir que l'idée de fonder

un royaume à part, un royaume de la Lusitanie septentrionale,

ainsi qu'un traité de Napoléon l'avait réglé en octobre 1807, lors

du partage du Portugal entre l'Espagne et la France, que cette

idée conviendrait fort à la province d'Oporto. On déclara qu'une

telle résolution, annoncée publiquement, et accompagnée d'une

administration équitable et douce, ferait considérer les Français non

plus comme des envahisseurs, qui dévorent en courant les pays où ils

passent, mais comme des amis qui ménagent une contrée où ils veulent

rester, et former un établissement durable. C'était à Napoléon à

désigner le plus tôt possible le prince français qui porterait cette

nouvelle couronne, couronne d'Oporto aujourd'hui, peut-être d'Oporto

et de Lisbonne plus tard. Mais comme les circonstances pressaient, ne

pouvait-on pas aller aussi vite que ces circonstances elles-mêmes,

et puisque l'on vivait dans un temps où les rois se prenaient parmi

les généraux, n'était-il pas tout simple de faire du lieutenant de

Napoléon le roi de la Lusitanie septentrionale? Cette pensée fut-elle

suggérée par la petite cour militaire du maréchal aux officieux qui

lui servaient d'intermédiaires, ou bien le fut-elle par ces officieux

eux-mêmes aux amis du maréchal, voilà ce qu'on ne saurait dire,

et sur quoi les assertions varièrent beaucoup, lorsque le détail

entier de cette singulière aventure fut soumis depuis au jugement de

Napoléon. Quoi qu'il en soit, l'idée de faire du maréchal Soult un

roi du Portugal, fut bientôt répandue à Oporto et dans les villes

de la province d'Entre Douro et Minho, jugée assez ridicule par les

gens sages, accueillie avec d'insultantes railleries par l'armée,

mais acceptée par les commerçants qui voulaient un protecteur, par

les juifs qui voulaient un représentant de l'égalité civile, par ces

militaires intrigants qui flattent toujours les généraux en chef,

et sont leurs plus dangereux ennemis. Ces derniers affectaient de

considérer cette combinaison comme une idée d'une grande profondeur,

car elle servirait, disaient-ils, à s'attacher les Portugais, à les

détacher des Anglais et de la maison de Bragance. Une circonstance

les encourageait surtout à cette audacieuse entreprise, sinon de

faire, du moins de préparer un roi sans la volonté expresse de

l'Empereur, c'était l'éloignement de cet Empereur, transporté en ce

moment sur les bords du Danube, à une autre extrémité du continent,

et engagé dans des événements dont l'issue était inconnue. Toutes les

ambitions excitées par son exemple, émancipées aussi par la distance,

se donnaient carrière, et il ne manquait pas d'esprits fatigués, qui

se disaient qu'il fallait enfin songer à soi, et puisqu'on était

condamné à prodiguer sa vie au bout du monde pour la grandeur d'une

famille insatiable, profiter de l'occasion qui s'offrait de s'établir

où l'on était, et de s'y bien établir. Napoléon peut-être le

trouverait mauvais, mais on apprenait tous les jours par expérience

combien sa puissance diminuait du Rhin aux Pyrénées, des Pyrénées au

Tage; et d'ailleurs il avait tellement besoin de ceux qu'il envoyait

si loin conquérir des royaumes, qu'on pouvait bien retenir quelque

chose de ce qu'on allait conquérir pour lui, sans compter la chance

assez vraisemblable de garder, lui mort ou vaincu sur le Danube, ce

qu'on aurait pris sur les bords du Douro ou du Tage.

Tous les esprits sans doute n'allaient pas aussi loin dans cette

voie, mais il y en avait de fort téméraires, et ces derniers

troublèrent à tel point le jugement du maréchal qu'il consentit à

répandre une circulaire étrange, destinée aux généraux commandant

les divisions, dans laquelle, racontant ce qui se passait, l'offre

adressée au maréchal de prendre un roi, ou dans la famille de

Napoléon, ou parmi les personnages de son choix, on ajoutait: que

la population d'Oporto, de Braga et de plusieurs villes voisines,

avait prié le maréchal Soult de se revêtir des attributs de la

souveraineté, et d'exercer l'autorité royale jusqu'à la réponse de

Napoléon; qu'en attendant elle jurait de lui être fidèle, et de le

défendre contre les ennemis de tout genre, Anglais, insurgés ou

autres, qui voudraient résister à l'acte spontané qu'elle sollicitait

de sa part. La circulaire invitait les généraux à provoquer un

voeu semblable de la part des populations placées sous leur

commandement[8].

[Note 8: Voici le texte même de la circulaire:

_Le général Ricard, chef d'état-major du 2e corps d'armée en Espagne,

à M. le général de division Quesnel._

«Oporto, le 19 avril 1809.

»Mon général,

»Son Excellence M. le maréchal duc de Dalmatie m'a chargé de vous

écrire pour vous faire connaître les dispositions que la grande

majorité des habitants de la province du Minho manifestent.

»La ville de Braga, qui une des premières s'était portée à

l'insurrection, a été aussi la première à se prononcer pour un

changement de système, qui assurât à l'avenir le repos et la

tranquillité des familles, et l'indépendance du Portugal. Le

corrégidor que Son Excellence avait nommé s'était retiré à Oporto

lors du départ des troupes françaises, dans la crainte que les

nombreux émissaires que Sylveira envoyait n'excitassent de nouveaux

troubles, et n'attentassent à sa vie. Les habitants ont alors

manifesté le voeu que ce digne magistrat leur fût renvoyé, et une

députation de douze membres a été à cet effet envoyée près Son

Excellence. Pendant ce temps les émissaires de Sylveira étaient

arrêtés et emprisonnés.

»À Oporto et à Barcelos, les habitants ont aussi manifesté les mêmes

sentiments, et tous sentent la nécessité d'avoir un appui auquel les

citoyens bien intentionnés puissent se rallier pour la défense et

le salut de la patrie, et pour la conservation des propriétés. À ce

sujet de nouvelles députations se sont présentées à Son Excellence,

pour la supplier d'approuver que le peuple de la province du Minho

manifestât authentiquement le voeu de déchéance du trône de la

maison de Bragance, et qu'en même temps S. M. l'Empereur et Roi

fût suppliée de désigner un prince de sa maison, ou de son choix,

pour régner en Portugal, mais qu'en attendant que l'Empereur ait pu

faire connaître à ce sujet ses intentions, Son Excellence le duc

de Dalmatie serait prié de prendre les rênes du gouvernement, de

représenter le souverain, et de se revêtir de toutes les attributions

de l'autorité suprême: le peuple promettant et jurant de lui être

fidèle, de le soutenir et de le défendre aux dépens de la vie et de

la fortune contre tout opposant, et envers même les insurgés des

autres provinces, jusqu'à l'entière soumission du royaume.

»Le maréchal a accueilli ces propositions, et il a autorisé les

corrégidors des comargues à faire assembler les chambres, à y appeler

des députés de tous les ordres, des corporations, et du peuple dans

les campagnes, pour dresser l'acte qui doit être fait, et y apposer

les signatures de l'universalité des citoyens. Il m'a ordonné de vous

faire part de ces dispositions, pour que dans l'arrondissement que

vous commandez, vous en favorisiez l'exécution, et qu'ensuite vous en

propagiez l'effet sur tous les points du royaume où vous pourrez en

faire parvenir la nouvelle.

»M. le maréchal ne s'est pas dissimulé qu'un événement d'aussi

grande importance étonnera beaucoup de monde, et doit produire des

impressions diverses; mais il n'a pas cru devoir s'arrêter à ces

considérations: son âme est trop pure pour qu'il puisse penser qu'on

lui attribue aucun projet ambitieux. Dans tout ce qu'il fait il ne

voit que la gloire des armes de Sa Majesté, le succès de l'expédition

qui lui est confiée, et le bien-être d'une nation intéressante, qui,

malgré ses égarements, est toujours digne de notre estime. Il se sent

fort de l'affection de l'armée, et il brûle du désir de la présenter

à l'Empereur, glorieuse et triomphante, ayant rempli l'engagement

que Sa Majesté a elle-même pris, de planter l'aigle impériale sur

les forts de Lisbonne, après une expédition aussi difficile que

périlleuse, où tous les jours nous avons été dans la nécessité de

vaincre.

»Son Excellence ne s'est pas dissimulé non plus que depuis Burgos

l'armée a eu des combats continuels à soutenir; elle a réfléchi

sur les moyens d'éviter à l'avenir les maux que cet état de guerre

occasionne, et elle n'en a pas trouvé de plus propre que celui qui

lui est offert par la grande majorité des habitants des principales

villes du Minho, d'autant plus qu'elle a l'espoir de voir propager

dans les autres provinces cet exemple, et qu'ainsi ce beau pays

sera préservé de nouvelles calamités. Les intentions de Sa Majesté

seront plus tôt et plus glorieusement remplies, et notre présence

en Portugal, qui d'abord avait été un sujet d'effroi pour les

habitants, y sera vue avec plaisir, en même temps qu'elle contribuera

à neutraliser les efforts des ennemis de l'Empereur sur cette partie

du continent.

»La tâche que M. le maréchal s'impose dans cette circonstance est

immense, mais il a le courage de l'embrasser, et il croit la remplir

même avec succès, si vous voulez bien l'aider dans son exécution. Il

désire que vous propagiez les idées que je viens de vous communiquer,

que vous fassiez protéger d'une manière particulière les autorités

ou citoyens quelconques qui embrasseront le nouveau système, en

mettant les uns et les autres dans le cas de se prononcer et d'agir

à l'avenir en conséquence. Vous veillerez plus soigneusement que

jamais à la conduite de votre troupe, l'empêcherez de commettre aucun

dégât ou insulte qui pourrait irriter les habitants, et vous aurez la

bonté, monsieur le général, d'instruire fréquemment Son Excellence de

l'esprit des habitants et du résultat que vous aurez obtenu.

»J'ai l'honneur de vous prier d'agréer l'hommage de mon respect et de

mon sincère attachement.

»_Le général chef de l'état-major général_,

»_Signé_: RICARD.

»Pour copie conforme à l'original, resté entre les mains du général

de division Quesnel.

»Paris, le 11 juillet 1809.

»_Le ministre de la guerre_,

»Comte D'HUNEBOURG.»]

[Note en marge: Effet produit dans l'armée par les projets attribués

au maréchal Soult.]

Quoique cette circulaire fût en quelque sorte confidentielle, elle

ne pouvait demeurer secrète. Elle donna à rire aux uns, elle blessa

les autres, elle alarma les meilleurs. On railla le maréchal, dont

la réserve jusque-là fort grande se démentait à l'aspect trompeur

d'une couronne, jusqu'à manifester les désirs les plus imprudents.

On s'emporta dans une partie de l'armée, surtout parmi les vieux

officiers qui avaient gardé au fond du coeur les sentiments

d'indépendance particuliers à l'armée du Rhin, qui se battaient par

dévouement à leurs devoirs, mais qui étaient secrètement indignés de

voir leur sang couler à toutes les extrémités du monde, pour faire

des rois ou faibles, ou incapables, ou dissolus, et généralement

peu fidèles à la France. Il y avait dans l'armée de Portugal plus

d'un officier pensant de la sorte, et parmi eux un surtout, le

général Delaborde, celui qui avait si bien trouvé l'art de battre

les Anglais, et qui l'avait fait d'une manière si brillante au

combat de Rolica. Il était fier, intelligent et brave, et il tint un

langage que chacun répéta bientôt autour de lui. Enfin des militaires

de caractère plus réservé, uniquement préoccupés du maintien de

la discipline, furent désolés de l'effet moral qu'allait produire

l'exemple du général en chef parmi des officiers et des soldats déjà

trop enclins à s'affranchir de toute règle, et toujours prêts à se

dédommager par la licence des souffrances qu'ils enduraient dans des

pays lointains. C'était leur donner soi-même le signal du désordre,

c'était surtout diviser l'armée, qui, dans la position périlleuse

où elle se trouvait, avait besoin plus que jamais d'union, de force

et de bonne conduite. Ces sages militaires se préoccupaient aussi

du jugement que porterait l'Empereur de tous ceux qui, plus ou

moins, se prêteraient à des actes si étranges, contenant une censure

involontaire, mais si frappante, de la politique impériale.

Le général Quesnel, commandant d'Oporto, adressa quelques

observations au maréchal Soult[9], qui les accueillit mal, et lui

répondit avec hauteur, que l'approbation à obtenir de l'Empereur le

regardait seul, et ne devait point occuper les officiers servant

sous ses ordres.--Le sort infligé aux lieutenants du général Dupont

prouve, lui répliqua le général Quesnel, que l'Empereur sait au

besoin faire descendre la responsabilité du général en chef jusqu'à

ceux qui ont partagé ses fautes.--

[Note 9: Ce détail est rapporté par le ministre de la guerre à

l'Empereur dans l'une de ses lettres confidentielles.]

[Note en marge: Graves divisions dans l'armée de Portugal.]

Trois partis se produisirent aussitôt dans l'armée: celui des

officiers qui, sans autre motif que le respect de leurs devoirs et

leur fidélité à l'Empereur, ne voulaient pas se prêter à une prise

de possession du pouvoir royal qu'il n'avait point approuvée; celui

des officiers, autrefois républicains, que les excès de la politique

impériale ramenaient à leurs opinions primitives; celui enfin de

quelques mécontents plus audacieux, qui ne s'inquiétaient guère

d'une désobéissance à l'Empereur, et n'avaient pas non plus grand

regret de la République, mais qui étaient tout simplement, sans se

l'avouer peut-être, de vrais royalistes, jugeant la République,

le Consulat, l'Empire lui-même, tout ce qui s'était passé depuis

vingt ans en France, comme une suite d'affreuses convulsions, devant

toutes aboutir à mauvaise fin. Les propos des anciens royalistes se

trouvaient déjà dans la bouche de quelques officiers. On en citait un

notamment qui les tenait quelquefois, c'était le colonel du 47e de

ligne, fort connu depuis sous le nom de général Donnadieu. Ce qu'il

y a de plus singulier, c'est que ce parti peu nombreux, mais qui

commençait à se faire entendre sourdement dans l'armée, surtout en

Espagne, où les souffrances étaient horribles, et le but pour lequel

on les endurait d'une clarté plus sensible, ce parti se composait

non d'anciens royalistes (presque aucun de ces militaires n'avait eu

le temps de l'être), mais d'anciens républicains de l'armée du Rhin,

dégoûtés de travaux qui, au lieu de la grandeur du pays, n'avaient

plus pour objet que celle d'une famille. La gloire avait caché un

moment le vide ou l'égoïsme de cette politique. Les premiers revers

amenaient la réflexion, et la réflexion amenait le dégoût.

À peine ces divisions avaient-elles éclaté, que le langage de

l'armée, devenu aussi imprudent que les actes qui l'avaient provoqué,

fut d'une audace incroyable. On ne parlait de rien moins que

d'arrêter le général en chef, s'il donnait suite à sa circulaire, de

le déposer, et de le remplacer par le plus ancien des lieutenants

généraux. On comprend tout ce qu'avait de dangereux, au milieu

d'un pays ennemi, en présence d'une armée anglaise conduite par

un capitaine habile, un tel ébranlement de la discipline. Bientôt

tout s'en ressentit. Le service se fit avec une mollesse, une

négligence, qui eurent des conséquences déplorables. Ces soldats,

obligés d'entrer de vive force dans chaque lieu habité, autorisés à

y exercer le droit qu'on a sur toute ville prise d'assaut, avaient

contracté le goût du pillage, et malheureusement, depuis le sac

d'Oporto, beaucoup d'entre eux étaient chargés d'or. Leur faire

abandonner de telles moeurs était urgent, et on ne le pouvait guère

dans l'état d'indiscipline où l'armée tout entière était tombée.

Voulait-on les ramener à l'ordre, ils se plaignaient d'être sacrifiés

à une population dont on cherchait à s'attirer les suffrages. Les

officiers, qui eux-mêmes leur avaient donné l'exemple de ces propos,

n'avaient plus assez de force pour les réprimer, et en peu de temps

le désordre fit de rapides et funestes progrès. On ne tarda pas à en

avoir la triste preuve dans un étrange incident, qui, quelques mois

après, conduisit un officier à une mort infamante.

[Note en marge: Coupables communications avec l'armée anglaise.]

Dans une pareille situation, l'assiduité à remplir ses devoirs

n'étant point facile à demander et à obtenir, les officiers

quittaient souvent leur poste sans qu'on s'enquît de ce qu'ils

étaient devenus. Un officier de cavalerie, capitaine au 18e de

dragons, très-intelligent, très-brave, et surtout très-remuant,

ayant acquis la faveur de ses chefs par de bons et mauvais motifs,

par la bravoure et par la complaisance, était de ceux qui disaient

tout haut que le Consulat, si glorieux d'abord, converti depuis en

Empire, n'était plus que le sacrifice de tous les intérêts de la

France à une ambition démesurée. Né dans le Midi, pays royaliste,

il était prématurément amené aux sentiments qui éclatèrent en 1815,

quand la France, fatiguée de trente ans de révolution, se jeta dans

les bras des Bourbons. Cet officier avait fréquenté les colonels et

les généraux qui se plaignaient le plus ouvertement du commandant en

chef, et s'exagérant leurs pensées d'après leurs paroles, il crut

voir dans leur mécontentement une conspiration, dont on pouvait se

servir sur-le-champ pour amener (le croirait-on!) le renversement en

1809 de Napoléon et de son empire. Comme tous ces êtres inquiets qui

se précipitent dans les conspirations, il avait des besoins autant

que des opinions, et par goût de l'argent autant que par activité

désordonnée, il eut l'idée d'aller traiter avec sir Arthur Wellesley,

qui était en ce moment à Coïmbre.

[Note en marge: Mission que se donne un officier français auprès de

sir Arthur Wellesley.]

Ce célèbre général, vainqueur de Vimeiro, rappelé, comme on l'a vu,

au commandement de l'armée britannique depuis la mort du général

Moore, avait été expédié d'Angleterre avec un renfort de 12 mille

hommes, ce qui portait à 30 mille environ les forces anglaises dans

cette contrée. Son prédécesseur, intérimaire, le général Cradock,

n'avait pas osé s'opposer au mouvement du maréchal Soult sur Oporto,

préoccupé qu'il avait été de l'apparition du maréchal Victor vers

Mérida, et du général Lapisse vers Alcantara, et il était resté aux

environs de Leiria sur la route de Lisbonne. Sir Arthur Wellesley

n'était pas homme à demeurer inactif, et il était résolu, dans la

limite de ses instructions, qui lui enjoignaient de se borner à la

défense du Portugal, d'ébranler le plus qu'il pourrait la domination

des Français dans la Péninsule. Il voulut d'abord faire évacuer

Oporto par le maréchal Soult, et, le nord du Portugal délivré, se

porter ensuite au midi, pour voir comment il pourrait s'y prendre

pour déjouer les projets du roi Joseph sur le sud de l'Espagne. Il

avait établi son quartier général à Coïmbre, où il se trouvait à

la tête de vingt et quelques mille hommes, et il avait dirigé sur

Abrantès une division anglaise avec une division portugaise, pour

observer ce que feraient les Français de ce côté.

Le capitaine Argenton, c'était le nom de l'officier dont nous

racontons les criminelles intrigues, par suite de l'incroyable

relâchement qui s'était introduit dans l'armée, put se dérober à

ses devoirs, se rendre déguisé d'Oporto à Coïmbre, et se présenter

clandestinement à sir Arthur Wellesley. Les complaisances de

l'autorité française pour les habitants d'Oporto qui avaient des

affaires à Lisbonne, et auxquels on permettait d'aller et de venir,

malgré l'état de guerre, ne contribuaient pas peu à faciliter les

communications de ce genre. Argenton vit le général anglais[10],

lui parla des divisions de l'armée française, des partis qui s'y

étaient formés, exagéra, suivant la coutume des gens de son

espèce, la réalité qui n'était déjà que trop triste, fit de simples

mécontents des conspirateurs, de gens qui murmuraient des gens qui

voulaient agir, d'hommes qui cédaient à des impulsions différentes

parce qu'elles étaient sincères, des hommes qui voulaient tous

une même chose, c'est-à-dire renverser un régime ruineux pour la

France, et s'insurger contre l'autorité de l'Empereur. Semblable

en tout aux brouillons qui prennent de tels rôles, Argenton

s'attribua une mission qu'il n'avait pas reçue, et prétendit, en

nommant calomnieusement une foule de généraux et de colonels,

qu'il était chargé par eux de se présenter au général en chef de

l'armée britannique, et de traiter avec lui. C'était un mensonge,

malheureusement fort commun en pareille circonstance, et trop souvent

cru quoique souvent démasqué. Le plan que cet intrigant proposait

était le suivant. Si la population d'Oporto s'y prêtait, le maréchal

Soult, disait-il, ne manquerait pas de se proclamer roi, ou du

moins, comme l'annonçait la circulaire, de prendre provisoirement

tous les attributs de la souveraineté royale. Il suffisait d'une

telle démarche pour qu'une révolte éclatât dans l'armée. Alors on

déposerait le maréchal, et après ce premier éclat, les généraux

iraient plus loin. Ils proclameraient la déchéance de Napoléon

lui-même, et puis si l'armée anglaise voulait traiter avec eux, et

ne pas les poursuivre, ils se retireraient par journées d'étape

jusqu'aux Pyrénées. Cet exemple serait en un clin d'oeil imité par

les trois cent mille hommes qui servaient en Espagne, et on verrait

la vieille armée de la République et de l'Empire, se souvenant de

ce qu'elle avait été, indignée d'être sacrifiée aux projets d'un

ambitieux, abandonner la Péninsule, se retirer sur les Pyrénées, et

de là proclamer la délivrance de la France et de l'Europe, pourvu

toutefois que les Anglais acceptassent ce qu'on leur proposait,

c'est-à-dire de suivre, sans les combattre, ceux qui allaient par ce

mouvement spontané rétablir la paix du monde.

[Note 10: On peut lire à ce sujet la correspondance du duc de

Wellington, imprimée à Londres, laquelle confirme entièrement les

renseignements manuscrits qui existent aux archives de France.]

C'était là de folles exagérations. Ce qu'il y avait de vrai, c'est

que l'armée, qui sait aussi bien que la nation juger ce qui se passe

sous ses yeux, tout en restant fidèle à ses devoirs, avait apprécié

la politique de Napoléon, la blâmait secrètement quoiqu'en la servant

avec héroïsme; qu'elle pensait ainsi surtout en Espagne, et qu'il

eût suffi de quelques jours d'indiscipline pour que le chaos de

sentiments qui venait de se produire à Oporto se produisît dans les

sept ou huit corps chargés de conquérir la Péninsule. Mais de cet

état de choses au projet dont on parlait, il y avait aussi loin qu'il

y a loin ordinairement de la réalité aux inventions des conspirateurs.

[Note en marge: Accueil fait par sir Arthur Wellesley aux coupables

intrigues qui s'adressent à lui.]

Le général anglais usa ici de sa principale qualité, le bon sens et

il apprécia ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les assertions

du nommé Argenton. Il vit clairement que la politique conquérante

de Napoléon était jugée même dans l'armée française, que cette

armée était divisée, que les liens de la discipline y étaient fort

relâchés, que les devoirs militaires, si grande que fût la bravoure

dans ses rangs, devaient y être mal remplis, et, sans croire à une

révolte qui, commençant par la déposition du maréchal Soult, pourrait

finir par celle de Napoléon lui-même, il espéra quelque chose de plus

vraisemblable, et malheureusement de plus praticable, c'était de

surprendre les Français en pleine ville d'Oporto, et de leur faire

essuyer un revers humiliant.

[Note en marge: Sir Arthur Wellesley conçoit, d'après l'état de

l'armée française, l'espérance de surprendre Oporto.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 5 / 34 段