celles de Medellin et de Ciudad-Real auraient décidé d'une campagne,
et peut-être d'une guerre. Mais les Espagnols ne se décourageaient
pas pour si peu. La Junte décerna des récompenses à tous ceux qui
avaient bien ou mal combattu, ne disgracia point Gregorio de la
Cuesta, car le système de réparer des échecs par des disgrâces de
généraux commençait à être discrédité, lui envoya des renforts, et
adressa de nouveau à l'Espagne et à toutes les nations un manifeste
pour leur dénoncer ce qu'elle appelait la criminelle entreprise des
Français contre la royauté légitime. Le peuple, répondant à son
zèle, n'en fut pas moins hardi à se lever partout où il n'était pas
sous la main immédiate des Français, de manière qu'en réalité le
mouvement avancé du général Sébastiani et du maréchal Victor sur la
Guadiana était plutôt une aggravation de difficultés qu'un avantage.
Plusieurs postes en effet furent enlevés sur la route de Ciudad-Real.
La ville de Tolède, en voyant le maréchal Victor à vingt ou trente
lieues d'elle, faillit s'insurger. Les habitants des montagnes qui
s'étendent entre Salamanque et Talavera, inondèrent de guerrillas
les bords du Tietar et du Tage, jusqu'à menacer le pont d'Almaraz.
Il n'y avait que quelques jours d'écoulés depuis les deux victoires
de Medellin et de Ciudad-Real, que déjà il fallait envoyer de
Madrid l'adjudant commandant Mocquery avec 500 hommes pour contenir
Tolède, l'adjudant commandant Bagneris avec 600 hommes pour garder
le pont d'Almaraz. Il fallut enfin réparer les petits forts de
Consuegra et de Manzanarès pour échelonner la ligne de communication
du général Sébastiani avec Madrid[5]. Ainsi dans cet étrange pays,
les victoires, en étendant les points à garder, et en ne produisant
qu'un effet moral bientôt oublié, affaiblissaient plutôt qu'elles ne
renforçaient le vainqueur.
[Note 5: _Extrait des mémoires manuscrits du maréchal Jourdan._
«Dans d'autres parties de l'Europe, deux batailles comme celles
de Medellin et de Ciudad-Real auraient amené la soumission des
habitants de la contrée, et les armées victorieuses auraient pu
continuer leurs opérations. En Espagne, c'était tout le contraire:
plus les revers essuyés par les armées nationales étaient grands,
plus les populations se montraient disposées à se soulever et à
prendre les armes; plus les Français gagnaient du terrain, plus
leur position devenait dangereuse. Déjà les communications avec le
général Sébastiani étaient interceptées; déjà plusieurs officiers,
plusieurs courriers et quelques détachements avaient été massacrés.
Une insurrection fut même sur le point d'éclater à Tolède, où il
n'était resté qu'une faible garnison. L'adjudant commandant Mocquery
y arriva fort à propos, avec un renfort de cinq cents hommes, et,
par sa prudence autant que par sa fermeté, parvint à calmer les
esprits et à rétablir l'ordre. Le petit fort de Consuegra et celui de
Manzanarès furent réparés. On fortifia quelques autres postes sur la
route, et on y plaça des détachements pour escorter les courriers et
les officiers en mission.
«Sur la ligne de communication avec le 1er corps les choses n'étaient
pas dans un meilleur état. Des bandes qui se formaient sur le Tietar
menaçaient de se porter sur Almaraz pour détruire le pont. Si ce
projet eût été exécuté, le duc de Bellune se serait trouvé fortement
compromis. Heureusement le roi fut prévenu à temps que ce maréchal
n'avait pas jugé à propos de laisser d'autres troupes sur le point
important d'Almaraz que des pontonniers et quelques canonniers. Il
y envoya aussitôt six cents hommes d'infanterie et cent chevaux de
la garnison de Madrid, commandés par l'adjudant commandant Bagneris.
Ce détachement éloigna les bandes et mit les ponts en sûreté.
Indépendamment des ouvrages qu'on fit élever sur les deux rives du
Tage, pour les mettre à couvert, on répara le fort de Truxillo,
pour protéger les communications du 1er corps, et on mit en état de
défense ceux de Medellin et celui de Mérida, pour rester maître des
passages de la Guadiana, quand on se porterait sur Badajoz ou en
Andalousie.
»L'Empereur ayant ordonné de ne point laisser pénétrer les troupes
en Andalousie, avant d'avoir appris l'arrivée du duc de Dalmatie à
Lisbonne, les opérations du maréchal Victor et du général Sébastiani
furent suspendues.»]
[Date en marge: Avril 1809.]
[Note en marge: Difficultés que le maréchal Ney rencontre en Galice.]
C'était surtout dans le nord que le mal commençait à se faire
gravement sentir. Le maréchal Ney, plein comme toujours d'activité
et d'énergie, avait conçu le désir et l'espérance de soumettre
la Galice, n'imaginant pas que ses deux belles divisions, qui
avaient vaincu les armées russes, pussent échouer contre des
montagnards fanatiques, qui ne savaient que fuir tant qu'ils ne
trouvaient pas quelque défilé ou quelque maison où il leur fût
possible de combattre à couvert. Il fut bientôt détrompé. Ayant
plus de cent lieues de côtes à garder, depuis le cap Ortegal
jusqu'à l'embouchure du Minho, ayant à défendre des points comme le
Ferrol et la Corogne, à interdire les communications des Anglais
avec les habitants, à contenir des centres de population tels que
Saint-Jacques-de-Compostel, Vigo, Tuy, Orense, il avait été obligé de
descendre avec son corps tout entier sur le littoral, d'abandonner
par conséquent ses communications avec la Vieille-Castille, et même
de demander du secours, loin de pouvoir, comme on l'avait espéré
d'abord, dominer à lui seul tout le nord de l'Espagne. On n'aurait
certes pas cru cela d'un corps aussi aguerri et aussi bien commandé
que le sien; et ce n'était pas qu'il eût manqué d'habileté ou
d'énergie, mais les difficultés s'étaient multipliées à l'infini
autour de lui. Le maréchal Soult, ayant heurté en passant le corps de
La Romana sans s'inquiéter de ce qu'il deviendrait, ce corps, comme
nous l'avons dit, avait traversé le pays entre la Galice et Léon,
surpris un bataillon français laissé à Villa-Franca, soulevé sur son
passage le pays étonné de sa présence et enthousiasmé par la nouvelle
de la guerre d'Autriche. Le marquis de La Romana s'était enfin jeté
dans les Asturies, que le général Bonnet ne pouvait contenir avec
deux régiments. C'était pour faire face à ces difficultés, que
le maréchal Ney avait été obligé de courir partout, de combattre
partout, ne trouvant nulle part des révoltés, si fanatiques qu'ils
fussent, qui résistassent à sa terrible impétuosité, mais les voyant
reparaître sur ses derrières dès qu'il était parvenu à les battre sur
son front. Ainsi, tandis qu'il avait porté le général Maurice Mathieu
vers Mondonedo pour tenir tête aux Asturiens, il avait été contraint
d'envoyer le général Marchand sur Saint-Jacques-de-Compostel pour y
détruire 1,500 insurgés qui venaient de s'y établir. Il avait fallu
ensuite courir sur les ports de Villa-Garcia et de Carcil, et les
brûler pour en écarter les Anglais. Puis, apprenant que les insurgés
portugais assiégeaient le dépôt d'artillerie laissé par le maréchal
Soult à Tuy, il y était accouru, et avait été obligé de livrer des
combats acharnés pour le débloquer, ce qui avait lieu au moment même
où le général Heudelet s'apprêtait à y marcher de son côté. Dans
ces diverses rencontres, le maréchal Ney avait tué plus de 6 mille
Espagnols, enlevé vingt-deux pièces de canon, une immense quantité
de matériel provenant des Anglais, sans produire un apaisement
sensible dans la population. Ce qui paraîtra plus extraordinaire
encore, c'est que le maréchal Ney, placé sur la route du maréchal
Soult, n'avait eu de ses nouvelles que par la colonne qu'il avait
envoyée à Tuy, laquelle s'y était rencontrée avec celle du général
Heudelet, et avait appris ainsi qu'on n'avait pu entrer que le
29 mars à Oporto, et la torche à la main. Quant au maréchal Ney
lui-même, on ne savait rien à Madrid des combats qu'il livrait, sinon
qu'il luttait énergiquement contre les insurgés, et qu'il ne pouvait
pas, tout en les battant partout, assurer ses communications avec la
Vieille-Castille.
[Note en marge: Les difficultés survenues au nord font différer la
marche du maréchal Victor vers le midi.]
Aussi malgré les victoires de Medellin et de Ciudad-Real, on fut
bientôt attristé à Madrid par l'apparition d'une multitude de bandes
dans le nord de l'Espagne, par l'enlèvement des courriers sur toutes
les routes, par l'impossibilité absolue d'avoir des nouvelles des
maréchaux Soult et Ney, par la certitude enfin que toutes les
communications avec eux étaient interrompues. Le mouvement du général
Lapisse, qui avait quitté Salamanque, traversé Alcantara, franchi
le Tage, et rejoint le maréchal Victor, toujours en combattant,
n'avait que favorisé davantage les insurgés de la Vieille-Castille,
lesquels n'avaient plus personne pour les contenir. Aussi le général
Kellermann, chargé du commandement de la Vieille-Castille, s'était-il
hâté de mander à Madrid que le nord tout entier allait échapper aux
Français, si on n'agissait avec vigueur contre les bandes qui s'y
montraient de toutes parts. Bien que le maréchal Victor eût été
renforcé par l'arrivée du général Lapisse, ce n'était pas le cas,
lorsqu'on était inquiet pour le nord de l'Espagne, lorsqu'on ne
savait pas ce que devenait le maréchal Soult, lorsqu'on ignorait s'il
pourrait ou ne pourrait pas percer jusqu'à Lisbonne, ce n'était pas
le cas de pousser les armées de l'Estrémadure et de la Manche vers le
midi, et d'ajouter à la difficulté des communications en augmentant
l'étendue des pays occupés. On résolut donc, avant de poursuivre
l'exécution du plan tracé par Napoléon, d'attendre l'apaisement des
provinces septentrionales, et les nouvelles du maréchal Soult.
[Note en marge: Translation du maréchal Mortier à Burgos.]
[Note en marge: Composition d'un corps de huit mille hommes sous le
général Kellermann, afin de rétablir les communications avec les
maréchaux Soult et Ney.]
L'idée vint fort à propos au roi Joseph et au maréchal Jourdan
d'envoyer le maréchal Mortier, des environs de Logroño où l'avaient
fixé les ordres de Napoléon, à Valladolid, pour y rétablir les
communications avec le maréchal Ney, et secourir au besoin le
maréchal Soult, si ce dernier se trouvait dans une situation
embarrassante, comme on commençait à le craindre. Rien n'était plus
juste qu'une telle combinaison, puisque Napoléon lui-même l'ordonnait
du fond de l'Allemagne, en recevant les dépêches d'Espagne. Mais en
attendant que l'on connût au delà des Pyrénées ses récentes volontés,
conçues et exprimées sur le Danube, le maréchal Mortier ayant pour
instruction de rester à Logroño, ne pouvait guère prendre sur lui
de désobéir, et il ne l'osa pas! Tel est l'inconvénient attaché
aux opérations dirigées de trop loin. Le roi Joseph ayant écrit au
maréchal Mortier pour lui prescrire de se rendre à Valladolid, ce
maréchal se trouva fort embarrassé entre les ordres de Paris et ceux
de Madrid. Toutefois, par transaction, il consentit à se rendre
à Burgos. Mais ce n'était pas assez pour réprimer les insurgés
du nord et rouvrir les communications avec les maréchaux Ney et
Soult. On détacha de l'armée d'Aragon, à titre d'emprunt momentané,
deux régiments dont on croyait qu'elle pouvait se passer depuis
la prise de Saragosse, et on les envoya au général Kellermann. On
tira de Ségovie et des postes environnants un bataillon polonais
et un bataillon allemand, qui furent remplacés par des troupes de
la garnison de Madrid. On prit dans la garnison de Burgos quelques
autres détachements, et avec le tout on composa au général Kellermann
un corps de 7 à 8 mille hommes, avec lequel il devait se diriger sur
la Galice, afin de rétablir les communications interrompues dans les
provinces du nord.
[Note en marge: Projet d'une expédition combinée dans les Asturies.]
Ces diverses réunions ne furent achevées que le 27 avril, et le
général Kellermann n'arriva que le 2 mai à Lugo, après avoir
tiraillé sur toute la route avec les paysans de la contrée. Il
trouva le général Maurice Mathieu à Lugo, où celui-ci s'était rendu
par ordre du maréchal Ney pour rouvrir ses communications avec la
Vieille-Castille. Il fut reconnu entre ces généraux que le mal venait
surtout de ce qu'on s'était enfoncé, les uns en Portugal, les autres
sur le versant maritime de la Galice, sans avoir préalablement
détruit le marquis de La Romana: il fut donc convenu qu'on le
poursuivrait dans les Asturies, et qu'on tâcherait de l'y détruire,
ce qui procurerait le double résultat de pacifier cette contrée,
et de faire disparaître l'auteur de toutes les agitations du nord
de l'Espagne. Cette pensée adoptée, on convint que le maréchal Ney
marcherait sur les Asturies par la route de Lugo à Oviedo, que
le général Kellermann y marcherait par la route de Léon, ce qui
faisait espérer qu'en prenant ainsi le marquis de La Romana en deux
sens différents, on parviendrait à l'envelopper. Les deux corps se
séparèrent ensuite avec la résolution sincère de concourir de leur
mieux au succès l'un de l'autre.
Tout le mois d'avril s'était passé en tristes tâtonnements, par suite
de l'incertitude où l'on était à Madrid sur le sort du maréchal
Soult, et par suite aussi de l'impuissance où l'on était de diriger
à volonté, et selon le besoin du moment, les généraux français
opérant en Espagne. Ignorant ce que devenait le maréchal Soult,
on n'osait pas envoyer le corps du maréchal Victor sur Badajoz et
Séville. Ne disposant pas complétement des généraux, on ne pouvait
pas diriger le maréchal Mortier sur les derrières des maréchaux Soult
et Ney. C'était donc le plus important mois de l'année perdu, celui
où l'on aurait pu obtenir sur les Espagnols et sur les Anglais les
résultats les plus décisifs. La seule opération exécutée pendant ce
temps précieux du côté de l'Estrémadure, fut de ramener le corps du
maréchal Victor de Medellin sur Alcantara, pour chasser les insurgés
espagnols et portugais de cette dernière ville, dont ils s'étaient
emparés. Le roi Joseph et le maréchal Jourdan voulaient d'abord
s'opposer à ce mouvement rétrograde du maréchal Victor, craignant le
mauvais effet qu'il produirait en Andalousie. Mais ils se décidèrent
à le laisser exécuter sur le rapport d'un espion parti d'Oporto,
lequel annonçait que la situation du maréchal Soult y était des
plus critiques, et que les Anglais avaient de nouveau débarqué à
Lisbonne. La possibilité d'événements sinistres de ce côté rendait
indispensable la possession d'Alcantara, car c'était par le Tage
et Alcantara qu'on pouvait venir le plus directement au secours de
l'armée de Portugal. Alcantara fut donc repris, les insurgés furent
passés au fil de l'épée, et, immédiatement après, le maréchal Victor
retourna par Almaraz sur Truxillo, afin d'empêcher Gregorio de la
Cuesta de réoccuper les positions dont on l'avait chassé en marchant
sur Medellin.
[Note en marge: Difficile situation du maréchal Soult à Oporto.]
Les nouvelles indirectes qu'on avait reçues d'Oporto n'étaient
malheureusement que trop fondées. La position du maréchal Soult
à Oporto était, en effet, devenue des plus difficiles durant le
mois d'avril, par la faute des événements, et aussi par celle des
hommes[6]. À peine entré dans cette ville, le maréchal avait songé
à s'y établir solidement, croyant avoir assez fait d'être arrivé
jusqu'au Douro, et laissant aux circonstances le soin de décider
s'il rétrograderait, ou si au contraire il pousserait plus loin
ses conquêtes. De tous les partis à prendre celui-ci était le plus
dangereux, car rester à Oporto, sans projet arrêté, ne pouvait
évidemment amener que des désastres. C'était déjà un grand danger
que d'être avec vingt et quelques mille hommes au milieu d'un pays
insurgé, dans lequel la passion populaire contre les Français était
parvenue au dernier degré de violence. Toutefois avec la brave armée
et les excellents officiers qu'on avait, il était possible de se
maintenir dans le nord du Portugal. Mais il existait environ 17 ou
18 mille Anglais à Lisbonne, et tout annonçait qu'il en surviendrait
bientôt le double, par les convois partis d'Angleterre. Dès lors
se défendre derrière la ligne du Douro, contre une armée régulière
placée au delà de cette ligne, et contre une armée d'insurgés placée
en deçà, devenait presque impraticable. On pouvait en juger par deux
événements récents. La petite garnison laissée à Chaves pour garder
nos malades avait été enlevée par les Portugais. Le dépôt laissé à
Tuy aurait été pris également, si la division Heudelet, expédiée de
Braga, et le maréchal Ney, venu de Galice, ne l'avaient débloquée.
Et encore une partie de ce dépôt, envoyée à Vigo, avait été enlevée.
Il faut ajouter que ce n'étaient pas de faibles postes auxquels
étaient arrivés de pareils accidents, car le dépôt de Tuy, renforcé
successivement par des troupes en route, avait été porté à 4,500
hommes, et celui qui avait été pris à Vigo était de 1,300. On avait
donc à redouter à la fois, et l'armée anglaise qui ne pouvait manquer
de se rendre bientôt du Tage sur le Douro, et les milliers d'insurgés
fanatiques qu'on avait derrière soi du Douro au Minho. Des secours
il n'en fallait guère attendre, car le corps du maréchal Ney était
occupé tout entier en Galice, et quant aux armées qui auraient pu
venir du centre, c'est-à-dire de Madrid, par Alcantara ou Badajoz,
les instructions de Napoléon prévoyaient bien le cas où le maréchal
Soult, maître de Lisbonne, serait appelé à seconder le maréchal
Victor à Séville, mais ne prévoyaient pas l'hypothèse, impossible du
reste à réaliser, où le maréchal Victor, maître de Séville, devrait
aller au secours de Lisbonne. Il y avait par conséquent le plus grand
danger à rester à Oporto, au milieu de milliers d'insurgés courant
dans tous les sens, en présence d'une armée anglaise prête à prendre
l'offensive, n'ayant contre tant d'ennemis aucun espoir de secours,
et il fallait sur-le-champ ou rétrograder franchement jusqu'au Minho,
ou remonter par Bragance vers la Vieille-Castille, afin de venir
s'appuyer à la masse principale des armées françaises opérant dans
le centre de l'Espagne, de mettre ainsi entre soi et les Anglais
des espaces difficiles à franchir, et de se réserver ultérieurement
l'alternative, ou d'être utile en Espagne, ou de reparaître en
Portugal avec des forces suffisantes pour s'y maintenir. Surtout avec
les Anglais, il fallait se conduire de manière à n'avoir désormais
ni un échec, ni même une action douteuse[7]. Mais pour rétrograder à
propos, il faut autant de résolution que pour s'avancer hardiment, et
ce n'est, à la guerre comme ailleurs, que le privilége des esprits
fermes et clairvoyants.
[Note 6: Il n'y a pas dans la longue histoire de nos guerres
d'événements plus tristes, plus obscurs, plus fâcheux pour nos armes
que ceux que nous allons raconter. Comme ils exigent de l'historien
sincère le courage de dire des vérités pénibles, je me suis entouré
des renseignements les plus authentiques, et j'ai laissé dans l'ombre
tout ce qui n'était pas complétement prouvé. Outre les mémoires
véridiques et impartiaux du maréchal Jourdan, encore manuscrits, j'ai
longuement consulté la correspondance intime du ministre de la guerre
avec Napoléon. Ce ministre vit, interrogea, envoya même à Schoenbrunn
un grand nombre d'officiers qui avaient assisté aux événements
d'Espagne, et dans sa correspondance presque quotidienne ne cessa de
raconter à l'Empereur tout ce qu'il apprenait chaque jour. J'ai mis
de côté les allégations qui m'ont paru ou hasardées ou injurieuses,
pour n'adopter que les récits qui m'ont paru les plus exacts. La
justice qui fut saisie d'une partie des faits, m'a fourni aussi sa
part de lumière. La correspondance du duc de Wellington, publiée
depuis, m'a procuré de son côté des détails fort importants. J'ai eu
enfin les papiers des maréchaux qui se trouvèrent en contestation
dans cette campagne, et je n'en ai fait que l'usage le plus réservé,
ne voulant pas les juger d'après ce qu'ils ont dit les uns des
autres. C'est à l'aide de tous ces matériaux que j'ai composé le
récit qu'on va lire, récit que je crois équitable, que j'aurais pu
rendre beaucoup plus sévère, si je n'avais voulu rester fidèle à mon
système de justice historique, calme, égale pour tous, ordinairement
indulgente, et sévère seulement quand la plus évidente nécessité en
fait un devoir à l'historien.]
[Note 7: Ce jugement n'est point le mien, mais celui du maréchal
Jourdan et de Napoléon à Schoenbrunn, exprimé dans une correspondance
fort détaillée.]
[Note en marge: Mesures militaires pour l'occupation du nord du
Portugal.]
Une fois à Oporto, le maréchal Soult, n'osant ni marcher sur
Lisbonne, que les Anglais gardaient avec 18 mille hommes, ni
manquer aux volontés de Napoléon, qui avait prescrit la conquête
du Portugal, se contenta de rester où il était, en abandonnant à
la fortune le règlement de sa conduite ultérieure. De fâcheuses
illusions qui naquirent dans son esprit de circonstances toutes
locales, contribuèrent aussi à l'abuser, et à lui faire perdre un
temps précieux. Il avait, comme on l'a vu, envoyé le général Heudelet
à Tuy pour débloquer son dépôt, laissé un détachement à Braga pour
garder cette ville importante, distribué sur sa gauche des postes
considérables soit à Peñafiel, soit à Amarante pour s'assurer des
routes de Chaves et de Bragance, et obtenir ainsi le double résultat
de contenir le pays, et d'en occuper les communications. À Amarante,
qui était sur le Tamega, il avait placé quelques mille hommes sous
les ordres du général Loison. Ces mesures étaient bien entendues
quoique insuffisantes, et elles produisirent sur le pays, saisi par
tous les côtés à la fois, un court intervalle non pas de soumission,
mais d'immobilité.
[Note en marge: Disposition d'esprit qui se manifeste dans la classe
aisée pendant l'occupation des Français.]
Quand les Français furent établis à Oporto, il se manifesta dans une
partie de la population une disposition qui s'était révélée déjà plus
d'une fois, et qu'un moment de calme rendit encore plus sensible.
La classe, nous ne dirons pas éclairée, mais aisée, amie de la paix
et du repos, avait horreur de la populace violente qu'on avait
déchaînée, et qui rendait l'existence insupportable à tout ce qui
avait quelque humanité, quelque douceur de moeurs. Cette classe ne se
faisait pas illusion sur le zèle que les Anglais affichaient pour le
Portugal. Elle voyait bien que dominant son commerce pendant la paix,
voulant pendant la guerre en faire leur champ de bataille, ils ne
songeaient qu'à s'en servir pour eux-mêmes, ce qu'ils prouvaient du
reste très-clairement en déchaînant pour leur service une multitude
féroce, devenue l'effroi de tous les honnêtes gens. Aussi, sans aimer
les Français, qui à ses yeux ne cessaient pas d'être des étrangers,
elle était prête, dans la nécessité d'opter entre eux et les Anglais,
à les préférer comme un moindre mal, comme une fin de la guerre,
comme l'espérance d'un régime plus libéral que celui sous lequel
le Portugal avait vécu depuis des siècles. Quant à la maison de
Bragance, la classe dont nous parlons tendait à la considérer, depuis
la fuite du régent au Brésil, comme un vain nom, dont les Anglais se
servaient pour bouleverser le pays de fond en comble.
[Note en marge: Idée d'ériger en royaume le nord du Portugal, et d'en
conférer provisoirement la couronne au maréchal Soult.]