Ces sages dispositions s'exécutèrent comme elles avaient été conçues.

Les Allemands de Leval se conduisant en dignes alliés des Français,

sous les yeux desquels ils combattaient, parvinrent au delà du

Tage en face de hauteurs difficiles à gravir, où la dextérité des

fantassins espagnols, leur bravoure si tenace quand elle était

protégée par des obstacles matériels, avaient les plus grands

avantages. Ils les en délogèrent néanmoins, les chassèrent de rochers

en rochers, jusqu'à la Mesa-de-Ibor, leur prirent sept bouches à feu,

et leur tuèrent ou blessèrent un millier d'hommes. Pendant ce temps,

la brave division Villatte, débouchant à la suite des Allemands par

le pont de l'Arzobispo, appuyait leur mouvement, en prenant position

à Fresnedoso et Deleytosa, après plusieurs combats vifs et heureux.

Cette marche combinée ayant dégagé la grande route d'Estrémadure, les

dragons de Latour-Maubourg purent se présenter avec le parc de siége

devant le pont d'Almaraz, qu'on achevait de rétablir dans le moment,

et qu'on s'efforçait de rendre praticable aux plus lourds fardeaux.

Ce soin était nécessaire, car, d'après l'ordre de Napoléon, on

avait adjoint au corps de Victor quelques pièces de 24, et quelques

obusiers, pour renverser les murs de Séville s'ils étaient défendus.

[Note en marge: Retraite de Gregorio de la Cuesta du Tage sur la

Guadiana.]

Le général Gregorio de la Cuesta, qui avait compté sur les obstacles

naturels qu'offre la rive gauche du Tage pour résister au mouvement

des Français, se replia sur Truxillo le 19 mars, et de Truxillo

sur Mérida, voulant essayer d'une nouvelle résistance derrière la

Guadiana. Le maréchal Victor le suivit avec sa cavalerie légère et

son infanterie, quoique ses dragons et sa grosse artillerie n'eussent

pas encore franchi entièrement le pont d'Almaraz. Le duc del Parque

faisait avec de la cavalerie l'arrière-garde de l'armée ennemie. Le

brave et intelligent Lasalle[3], poursuivant les Espagnols avec

vigueur, les chargea partout où il put, et leur enleva 200 chevaux

dans une rencontre. Par malheur le 10e de chasseurs se laissa

surprendre le lendemain, et perdit 62 cavaliers, que les Espagnols,

après les avoir égorgés, mutilèrent de la manière la plus atroce.

En trouvant sur leur chemin ces tristes preuves de la férocité

espagnole, nos soldats jurèrent de venger leurs compagnons d'armes,

et ils tinrent cruellement parole quelques jours après, comme on va

le voir.

[Note 3: On a vu dans le volume précédent le général Lasalle figurer

avec éclat et mourir noblement sur les bords du Danube. Pour

comprendre comment il put à des époques si rapprochées se trouver sur

deux théâtres si différents, il faut savoir qu'il quitta l'Espagne

quelques jours après le passage du Tage et la bataille de Medellin,

c'est-à-dire à la fin de mars. La nécessité de revenir en arrière

pour reprendre les événements d'Espagne qui s'étaient passés en même

temps que ceux d'Autriche, nous expose ainsi à remettre en scène un

officier dont nous avons déjà raconté la mort héroïque. Les dates

expliquent cette contradiction apparente. Tout se passe simultanément

dans la nature, tandis que dans les récits de l'histoire tout doit

être successif. C'est l'une des grandes difficultés de la composition

historique, dont nous rencontrons ici une preuve frappante, et que

nous signalons en passant.]

[Note en marge: Arrivée du maréchal Victor sur les bords de la

Guadiana.]

Tant que le passage du pont d'Almaraz n'était pas achevé, le maréchal

Victor ne pouvait pas s'avancer résolûment jusqu'à la Guadiana. Cette

opération étant terminée du 24 au 25 mars, et le maréchal ayant été

rejoint par les dragons de Latour-Maubourg, il se dirigea vers les

bords de la Guadiana, et la franchit à Medellin. (Voir la carte nº

43.) Parvenu sur ce point, il fut obligé de se dégarnir un peu en

infanterie et en cavalerie pour garder ses derrières, et contenir

les rassemblements formés autour de lui, dans les montagnes sauvages

qu'il avait traversées. Il laissa à Truxillo quelques Hollandais

détachés de la division Leval, et se priva de deux régiments de

dragons, l'un pour observer la route de Mérida, l'autre pour veiller

sur les montagnes de Guadalupe, qui étaient infestées de guerrillas.

Ces détachements faits, il ne lui restait pas plus de 18 à 19 mille

hommes; mais c'étaient des troupes d'une telle valeur qu'il n'y avait

pas à s'inquiéter de leur petit nombre.

Don Gregorio de la Cuesta, qui affectait sur la junte et sur ses

compagnons d'armes une supériorité qui ne lui avait pas été reconnue

d'abord, mais qui lui était concédée dans le moment par suite des

malheurs arrivés aux autres généraux, ne pouvait pas reculer plus

longtemps sans être rangé au niveau de ceux qu'il avait la prétention

de mépriser. D'ailleurs un pas de plus, et il perdait, après la

ligne du Tage, celle de la Guadiana, et découvrait Séville, capitale

de l'insurrection, dernier asile de la fidélité espagnole. Informé

que le maréchal Victor s'était affaibli en route, renforcé lui-même

par la division d'Albuquerque qui venait d'être détachée de l'armée

du centre, comptant ainsi 36 mille hommes les mieux organisés de

l'Espagne, il se crut en état de livrer bataille, car il avait juste

le double de forces de son adversaire. En conséquence il se posta

derrière la Guadiana, au delà du petit torrent de l'Ortigosa, dans

une position assez avantageuse, pour y recevoir les Français. On ne

pouvait du reste rien faire qui leur fût plus favorable, qui convînt

mieux à leurs goûts et à leurs intérêts.

[Note en marge: Position de l'armée espagnole et de l'armée française

autour de Medellin.]

Le maréchal Victor, maître de Medellin où il était entré sans

difficulté, avait la possession assurée de la Guadiana, et pouvait

sans inconvénient se porter au delà. Ayant franchi ce fleuve le 28

mars au matin, il découvrit bientôt sur sa gauche l'armée espagnole

cachée en partie par la forme du terrain, et paraissant plutôt

disposée à avancer qu'à reculer. Il s'en réjouit fort, et il résolut

d'aller sur-le-champ à elle. Pour la joindre, il fallait franchir le

torrent de l'Ortigosa, qui vient se jeter dans la Guadiana un peu

au-dessus de Medellin. Le maréchal Victor n'hésita point, et passa

l'Ortigosa avec les deux tiers de son armée. Il laissa au pont de

l'Ortigosa, en deçà de ce torrent, la division Ruffin, pour faire

face à un fort détachement qui se montrait de ce côté, et se porta

en avant avec Lasalle, les Allemands, ce qui restait des dragons de

Latour-Maubourg, l'artillerie, la division Villatte, le tout formant

environ 12 mille hommes. L'Ortigosa franchi, on découvrait un plateau

fort étendu, qui, assez relevé à notre droite, s'abaissait vers notre

gauche, et allait finir en plaine près de Don Benito. On n'apercevait

que le bord même du plateau, et la partie de l'armée espagnole qui

le couronnait. Le reste était caché par la déclivité du terrain. Le

maréchal Victor fit promptement ses dispositions.

Il lança à droite, pour gravir le bord du plateau, Latour-Maubourg,

deux bataillons allemands et dix bouches à feu, en les faisant

appuyer par le 94e de ligne de la division Villatte. Ces troupes

devaient enlever le plateau, et culbuter la portion de l'armée

espagnole qu'on y apercevait. À gauche où le terrain s'abaissait

jusqu'à Don Benito, et où l'on apercevait aussi des masses espagnoles

fort épaisses, le maréchal se contenta de diriger Lasalle avec sa

cavalerie légère, et les deux bataillons allemands qui lui restaient.

Au centre il rangea en bataille les 63e et 95e de la division

Villatte en colonne serrée, plus le 27e léger un peu à droite pour

se lier à Ruffin. Il donna ensuite le signal à Latour-Maubourg,

attendant, pour adopter d'autres dispositions, l'effet de cette

première attaque.

[Note en marge: Bataille de Medellin.]

Les Allemands gravirent le plateau avec aplomb, suivis de leurs

dix bouches à feu, et des cinq escadrons de dragons du général

Latour-Maubourg. À peine ces troupes eurent-elles franchi la hauteur,

qu'elles découvrirent le terrain dans toute son étendue ainsi que

l'armée espagnole qui le couvrait au loin. À notre droite on voyait

une certaine portion d'infanterie et de cavalerie, mais à gauche on

apercevait dans la plaine le gros de l'armée espagnole marchant en

masse contre la faible troupe de Lasalle, avec l'intention évidente

de nous couper de la Guadiana.

[Note en marge: Déroute de l'aile gauche des Espagnols.]

À cet aspect nos troupes de la droite se hâtèrent de brusquer

l'attaque. Les Allemands, après avoir replié les tirailleurs

espagnols, laissèrent s'avancer nos dix bouches à feu, qui, après

avoir gravi le plateau, devaient produire beaucoup d'effet sur le

terrain qui s'étendait en pente. L'infanterie espagnole en voyant

cette artillerie fit sur elle un feu précipité, mais confus et mal

dirigé. Nos braves artilleurs sans s'émouvoir s'avancèrent jusqu'à

trente ou quarante pas de l'infanterie espagnole, et la couvrirent

de mitraille, traitement auquel elle était peu habituée. Gregorio de

la Cuesta voulut alors lancer sa cavalerie sur nos canonniers, pour

essayer de les sabrer sur leurs pièces. Mais on ne faisait pas de

telles choses avec de la cavalerie espagnole contre de l'artillerie

française. Cette cavalerie déjà ébranlée par la mitraille, et surtout

intimidée par la vue des dragons de Latour-Maubourg, s'avança

mollement et avec le sentiment de sa prochaine défaite. En effet, à

peine avait-elle approché de nos pièces, que l'escadron de dragons la

prenant en flanc suffit pour lui faire tourner bride. Elle s'enfuit

sur son infanterie, qu'elle renversa en se retirant. Gregorio de la

Cuesta, qui était plus orgueilleux qu'habile, mais qui avait une

bravoure égale à son orgueil, se jeta au milieu de ses troupes, et

fit de vains efforts pour les retenir sur le champ de bataille. Les

cinq escadrons de Latour-Maubourg culbutant tout devant eux, mirent

en fuite l'infanterie comme la cavalerie, et, poussant la gauche des

Espagnols sur la déclivité du terrain, la menèrent battant jusqu'à

Don Benito. Le brave Latour-Maubourg sachant qu'on n'avait de

résultats avec les Espagnols qu'en les joignant à la pointe du sabre,

s'acharna à leur poursuite, soutenu par le 94e de ligne, qu'on lui

avait donné pour appui.

[Note en marge: Danger de Lasalle, exposé seul à la droite des

Espagnols.]

[Note en marge: Manoeuvre prompte et habile qui décide le gain de la

bataille.]

Mais si tout était fini à droite, au point de n'avoir plus un seul

ennemi devant soi, il n'en était pas ainsi au centre et à gauche: la

position même y devenait critique. Tandis que la gauche des Espagnols

s'enfuyait à toutes jambes, leur centre et leur droite, forts de 27 à

28 mille hommes au moins, s'avançaient en masse contre les trois ou

quatre mille hommes de Lasalle, qui consistaient, comme nous venons

de le dire, en quelques régiments de cavalerie légère, et en deux

bataillons d'infanterie allemande. Lasalle, se comportant avec autant

de sang-froid que d'intelligence, arrêtait par des charges exécutées

à propos les détachements de l'infanterie espagnole qui se montraient

plus hardis que les autres, et ralentissait ainsi le mouvement de la

masse. Mais les Espagnols, audacieux comme ils avaient coutume de

l'être lorsqu'ils se croyaient victorieux, marchaient résolûment,

poussant des cris, menaçant d'une destruction certaine la poignée

de Français qu'ils avaient devant eux, et tenant pour infaillible

la perte de notre armée s'ils parvenaient à se rendre maîtres de

la Guadiana. Bien qu'une telle espérance fût fort présomptueuse,

puisque nous avions toute la division Ruffin en arrière pour garder

la ligne de l'Ortigosa et la ville de Medellin, néanmoins on pouvait

perdre la bataille, si on ne se hâtait de prendre une résolution

décisive. C'était trop assurément que d'avoir laissé toute la

division Ruffin en deçà de l'Ortigosa, pour faire face à quelques

coureurs peu redoutables; mais avec les trois régiments restants de

la division Villatte, avec les troupes que Latour-Maubourg n'avait

pas entraînées dans sa poursuite aventureuse, on avait encore le

moyen de faire essuyer un désastre aux Espagnols. Le maréchal Victor

prit avec beaucoup d'à-propos toutes les dispositions qui pouvaient

amener un tel résultat. Il ordonna aux 63e et 95e de ligne de la

division Villatte de se porter à gauche, et de s'y déployer, afin

d'arrêter la masse des Espagnols. Il ordonna aux Allemands de faire

la même manoeuvre, et à Lasalle de charger les Espagnols à outrance,

lorsqu'on les aurait contenus par ce déploiement d'infanterie. Deux

bataillons allemands et dix bouches à feu qui n'avaient pas suivi

le général Latour-Maubourg, étaient restés à notre droite sur le

plateau. Il leur ordonna de se jeter, par une soudaine conversion

de droite à gauche, dans le flanc des Espagnols, de les cribler

d'un double feu de mitraille et de mousqueterie; enfin il enjoignit

à Latour-Maubourg et au 94e de ligne de suspendre leur poursuite,

et de profiter du mouvement trop précipité qui les plaçait sur les

derrières de l'ennemi pour le prendre en queue, l'envelopper et

l'accabler.

Ordonnées à propos, exécutées vigoureusement, ces dispositions

obtinrent un succès complet. Les Espagnols, qui s'avançaient avec

une aveugle confiance, s'animant par leurs cris et par le spectacle

de leur masse imposante, furent surpris en voyant le déploiement des

deux régiments de Villatte. Ce déploiement, exécuté avec aplomb,

quoique devant des troupes bien supérieures en nombre, et suivi de

feux soutenus, arrêta les Espagnols, qui, ne sachant pas discerner

s'ils avaient devant eux toute l'armée française ou deux régiments

seulement, commencèrent à marcher moins vite, à tirer maladroitement,

confusément et sans effet. Profitant de cette hésitation, Lasalle

les chargea à fond, et culbuta plusieurs bataillons les uns sur les

autres. À l'aile opposée s'ouvrait au même instant le feu des dix

pièces de canon de notre droite, lesquelles tirant de haut en bas

sur une masse épaisse, y produisirent des effets meurtriers. Il n'en

fallait pas tant pour mettre en déroute ces troupes non aguerries,

dont la solidité n'égalait pas l'ardeur. Elles ne tardèrent pas

à lâcher pied, et bientôt surprises sur leurs derrières par

l'apparition de Latour-Maubourg, dont la faute devenait une bonne

fortune, elles furent saisies d'une terreur impossible à décrire.

En un instant elles se débandèrent, et s'enfuirent dans un désordre

inouï. Mais Lasalle et Latour-Maubourg étaient placés de manière à

obtenir les résultats qu'on n'obtenait sur les Espagnols qu'en les

empêchant de fuir. Fondant avec trois mille chevaux, et en sens

opposé, sur cette masse épaisse, ils la sabrèrent impitoyablement,

et, pleins du souvenir des soixante-deux chasseurs égorgés quelques

jours auparavant, ils ne firent aucun quartier. La cavalerie ne fut

pas seule en position de joindre les Espagnols. Le 94e placé fort

au loin sur leurs derrières en put atteindre un bon nombre avec ses

baïonnettes, et ne les ménagea pas. En moins d'une heure 9 à 10

mille morts ou blessés couvrirent la terre. Quatre mille prisonniers

demeurèrent en notre pouvoir, avec seize bouches à feu composant

toute l'artillerie espagnole, et une grande quantité de drapeaux.

[Note en marge: Brillants résultats de la bataille de Medellin.]

Cette bataille, dite depuis bataille de Medellin, faisait autant

d'honneur à nos soldats qu'à leur général. Elle avait été en réalité

livrée par 12 mille hommes contre 36 mille, et elle resta l'un des

plus sanglants souvenirs de cette époque, car jamais on n'avait

obtenu de résultats plus décisifs. Le malheureux Gregorio de la

Cuesta n'aurait pas pu réunir le soir un seul bataillon. Ce beau

fait d'armes remplit de confiance le commandant du premier corps;

et tandis que quinze jours auparavant il hésitait à s'avancer du

Tage sur la Guadiana, il écrivit immédiatement au roi Joseph qu'il

était prêt à marcher de la Guadiana sur le Guadalquivir, de Mérida

sur Séville, pourvu qu'on hâtât vers lui le mouvement de la division

Lapisse. Il envoya ses prisonniers à Madrid, mais 2 mille au plus sur

4 mille arrivèrent à leur destination. Il fit camper son infanterie

sur les bords de la Guadiana, de Medellin jusqu'à Mérida, pour

qu'elle vécût plus à l'aise, et répandit au loin sa cavalerie pour

disperser les guerrillas et soumettre la contrée. La saison était

superbe en ce moment (28 mars). Le pays n'était point encore épuisé,

et nos soldats purent goûter tout à leur aise les fruits de leur

victoire.

[Note en marge: Mouvement du général Sébastiani à travers la Manche.]

Tandis que le maréchal Victor gagnait cette importante bataille sur

la route du midi, le général Sébastiani, opérant de son côté, et à

travers la Manche, un mouvement semblable, remportait des avantages

pareils, proportionnés toutefois à la force de son corps. Avec sa

belle division française, avec les Polonais du général Valence,

avec les dragons de Milhaud, il comptait environ 12 à 13 mille

hommes contre l'Espagnol Cartojal, qui en comptait 16 ou 17 mille,

représentant l'ancienne armée du centre, vaincue sous Castaños à

Tudela, et sous le duc de l'Infantado à Uclès. Il s'était avancé

au delà du Tage par Ocaña et Consuegra sur Ciudad-Real (voir la

carte nº 43), en même temps que Victor avait marché d'Almaraz sur

Truxillo et Medellin. Arrivé le 26 mars sur la Guadiana, il lança

au delà de cette rivière le général Milhaud, qui devançait beaucoup

l'infanterie. Celui-ci, s'étant rendu maître du pont, le franchit, et

poussa l'armée espagnole quelques lieues plus loin, jusque sous les

murs de Ciudad-Real. Les Espagnols, s'apercevant que Milhaud n'était

point soutenu, et qu'il n'avait avec lui que ses dragons, reprirent

courage, et revinrent sur leurs pas. Le général Milhaud se replia

avec habileté et sang-froid sur la Guadiana, chargeant vigoureusement

ceux qui le serraient de trop près. Ayant regagné sans perte le pont

qu'il avait témérairement franchi, il l'obstrua, et y mit quelques

dragons à pied pour en assurer la défense.

[Note en marge: Bataille et victoire de Ciudad-Real.]

Le lendemain 27, le général Sébastiani étant arrivé n'hésita pas à

reprendre l'offensive. Il porta les dragons et les lanciers polonais

au delà du pont, pour s'ouvrir ce débouché en obligeant l'armée

espagnole à lui céder du terrain. Puis il défila avec toute son

infanterie, et, la formant en colonne d'attaque au moment où elle

passait le pont, il assaillit l'armée espagnole, à peine remise des

charges de la cavalerie française. En un clin d'oeil cette armée fut

culbutée par les magnifiques régiments de la division Sébastiani,

qui avaient fait les campagnes d'Autriche, de Prusse et de Pologne,

et qu'aucune troupe n'était capable d'arrêter. Les Espagnols

s'enfuirent en désordre sur Ciudad-Real, en abandonnant leur

artillerie, 2 mille morts ou blessés, et près de 4 mille prisonniers.

Le général Milhaud dépassa Ciudad-Real, et les poursuivit jusqu'à

Almagro. Le lendemain on poussa jusqu'à la Sierra-Morena, à l'entrée

de ces mêmes défilés témoins du désastre du général Dupont, et on

ramassa encore un millier de prisonniers et 800 blessés. Ainsi, dans

ces journées du 27 et du 28 mars, qui étaient celles de l'arrivée

du maréchal Soult devant Oporto, on enlevait 7 à 8 mille hommes à

l'armée du centre, 13 ou 14 mille à l'armée de l'Estrémadure, et on

leur aurait ôté toute confiance, si les Espagnols n'avaient pas eu

cette singulière présomption qui fait perdre des batailles, mais qui

empêche aussi de sentir qu'on les a perdues.

[Note en marge: Satisfaction du roi Joseph, et espérances qu'il

conçoit à la suite des victoires de Medellin et de Ciudad-Real.]

Les deux brillantes victoires que nous venons de raconter comblèrent

de joie la cour de Madrid, et éclaircirent un peu le tableau rembruni

qu'elle se faisait de la situation. Joseph espéra devenir bientôt

le maître du midi de l'Espagne par la marche du maréchal Victor sur

Séville, et par celle qu'il ne cessait de demander instamment du

général Suchet sur Valence. Il réitéra au général Lapisse l'ordre

de descendre de Salamanque sur Mérida, car la réunion de cette

division était pour le maréchal Victor la condition indispensable

de tout succès ultérieur. Joseph croyait même qu'il suffirait de

l'apparition du maréchal Victor, pour que tout se soumît dans les

provinces méridionales. Il avait auprès de lui le fameux M. de Morla,

si arrogant pour les Français à l'époque de Baylen, si humble à

l'époque de la prise de Madrid, accusé à tort de trahison par ses

compatriotes, coupable seulement d'une versatilité intéressée, et

cherchant aujourd'hui auprès de la royauté nouvelle un refuge contre

l'injustice des partisans de l'ancienne royauté. M. de Morla avait

en Andalousie des relations nombreuses, qui faisaient espérer au

roi Joseph une prompte soumission de cette province, dégoûtée du

gouvernement de la Junte, fatiguée de la domination des généraux, de

la tyrannie de la populace, et des charges écrasantes que la guerre

faisait peser sur elle. Aussi Joseph, rempli un moment d'illusions,

écrivit-il à Napoléon qu'il ne désespérait pas de pouvoir bientôt lui

rendre 50 mille hommes de ses belles troupes, pour les employer en

Autriche[4].

[Note 4: _Le roi Joseph à l'Empereur._

«Madrid, le 28 mars 1809.

»Sire,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»Le pont près d'Almaraz est aujourd'hui bien consolidé; l'équipage de

siége pourra y passer; le général Senarmont en arrive.

»Le maréchal Victor doit être à Mérida, l'armée ennemie était en

pleine retraite.

»Le général Sébastiani était à Madridejos; je le crois aujourd'hui à

Villa-Real.

»Je n'ai pas de nouvelles du maréchal Soult. Mais tout me fait

présager une heureuse issue à toutes les opérations militaires; je le

désire plus que jamais, pour pouvoir renvoyer à V. M. cinquante mille

hommes, ce qui me sera possible après la soumission de Séville et de

Cadix.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»Les postes de la Biscaye abandonnés par les troupes qui ont dû

rejoindre leur corps donnent quelques inquiétudes aux voyageurs: j'ai

ordonné des colonnes mobiles.

»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et frère,

»JOSEPH.»

* * * * *

_Le roi Joseph à l'Empereur._

«Madrid, le 2 avril 1809.

»SIRE,

»Le corps du maréchal Victor vient de remporter une victoire complète

sur le corps du général Cuesta le 28, le même jour que le général

Sébastiani battait l'ennemi à Santa-Cruz. J'envoie à V. M. les

rapports du maréchal Victor.

»La division Lapisse a trouvé Civita-Rodrigo en état de défense, je

lui ai donné l'ordre de rejoindre à Badajoz le maréchal Victor, qui,

avec ce renfort, est en état d'entrer à Séville.

»J'envoie des gens bien intentionnés et bien vus par la junte de

Séville, afin de terminer la guerre par la soumission volontaire de

l'Andalousie, et de s'emparer de Cadix et des escadres avant que le

désespoir les ait jetés entre les mains des Anglais. J'ai beaucoup à

me louer de M. Morla.

»Point de nouvelles du maréchal Soult depuis le 10 mars.

»Le maréchal Ney doit être en mouvement contre les débris de La

Romana et les Asturies, je n'en ai pas de nouvelles directes et

positives.

»Je presse le duc d'Abrantès[4-A] pour qu'il marche sur Valence, dans

l'espoir de terminer les affaires du midi de l'Espagne avant les

chaleurs.

»Je prie V. M. de ne pas oublier les avancements demandés par le

maréchal Victor et le général Sébastiani, et de se rappeler aussi

des avancements demandés pour les officiers qui se sont distingués à

Uclès, que V. M. m'annonça vouloir accorder, grâces dont je prévins

le maréchal Victor.

»Depuis les mouvements de l'Autriche j'ai un désir bien plus vif

encore de terminer ici, afin de pouvoir envoyer à V. M. 50,000

hommes. Je me rappelle que V. M. ne voulut pas m'affaiblir à Naples

lors de la dernière guerre, je me rappelle aussi qu'il y a eu des

circonstances où dix mille braves de plus eussent décidé plus tôt de

grands événements.

»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et affectionné frère,

»JOSEPH.»]

[Note 4-A: Le duc d'Abrantès avait repris le commandement du

troisième corps dans les derniers jours de mars.]

[Note en marge: Singulier résultat des victoires de Medellin et de

Ciudad-Real.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 3 / 34 段