Après cette malheureuse tentative, le maréchal Soult ne vit d'autre

ressource que de remonter le Minho jusqu'aux montagnes, pour le

passer vers Orense, où il se flattait de ne pas rencontrer les mêmes

obstacles. Le 16, il se mit en marche de Tuy sur Orense, remontant

la rive droite du Minho. En suivant cette route il devait trouver

sur son chemin l'armée de La Romana, qui s'était établi à Orense,

comme on l'a vu précédemment, en se séparant des Anglais. L'armée de

La Romana n'était pas fort redoutable en elle-même, mais sa présence

avait enflammé l'esprit de toutes les populations, tant espagnoles

que portugaises, et on avait vu deux nations si longtemps ennemies

se tendre les mains d'un bord à l'autre du Minho, et se promettre

de résister ensemble et à outrance à l'invasion étrangère. Les

villages situés au bord du fleuve et sur les hauteurs avaient tous

été barricadés, et se trouvaient occupés par une populace fanatique.

Le maréchal Soult s'avança précédé par les dragons Lahoussaye le

long du fleuve, et par la division d'infanterie Heudelet sur les

hauteurs. Plusieurs fois les dragons furent obligés de mettre pied à

terre pour se frayer un passage et enlever des barricades le fusil à

la main. Le général Heudelet eut partout des positions formidables

à emporter et de terribles exécutions à faire. Marchant ainsi au

milieu d'obstacles de tout genre, on ne put atteindre Orense que le

21, après avoir beaucoup brûlé, beaucoup détruit, beaucoup tué, et en

essuyant soi-même des pertes considérables, qui faisaient craindre

de n'arriver à Lisbonne, si on y arrivait, qu'avec la moitié de ses

forces. On devait dans ce cas s'attendre à un sort aussi fâcheux que

celui du général Junot en 1808, car les Anglais ne pouvaient manquer,

en 1809 comme en 1808, de paraître bientôt sur le rivage de Lisbonne.

Si Napoléon eût inspiré à ses lieutenants une soumission moins

aveugle, c'était le cas pour le maréchal Soult de prévoir le désastre

auquel il allait s'exposer, et de demander de nouveaux ordres, avant

de s'engager dans une contrée sauvage, où l'on aurait à combattre

à chaque pas une population sanguinaire, et où l'on arriverait

affaibli, épuisé, devant l'une des plus belles armées régulières

de l'Europe, l'armée anglaise. On eût fort déplu sans doute à

Napoléon en contrariant ainsi ses projets, mais beaucoup moins

assurément qu'en lui ramenant, deux mois après, une armée vaincue et

désorganisée.

[Date en marge: Mars 1809.]

[Note en marge: Mouvement dérobé du général de La Romana vers la

Haute-Galice, sur les derrières des maréchaux Soult et Ney.]

Quoi qu'il en soit, le maréchal Soult, après avoir poussé devant

lui au delà d'Orense les bandes de La Romana, prit le parti de se

rabattre à droite pour passer le Minho, et d'entrer dans le Portugal

par la province de Tras-los-Montès. Son projet était de se diriger

vers Chaves, et de descendre ensuite de Chaves sur Braga, ce qui le

ramenait après un long détour sur la route directe de Tuy à Oporto,

qu'il n'avait pas pu prendre. (Voir la carte nº 43.) Quant au général

espagnol de La Romana, refoulé d'Orense sur Villafranca, il imagina

de s'en tirer par une marche dérobée, digne d'un chef de partisans.

La Haute-Galice, qui confine avec le royaume de Léon, était ouverte

en ce moment, car d'un côté le maréchal Soult venait de l'évacuer

pour envahir le Portugal, et de l'autre le maréchal Ney en était

descendu pour nettoyer le littoral. On pouvait donc s'y porter en

traversant la chaîne des avant-postes français, qui liaient les

troupes des deux maréchaux avec celles de la Vieille-Castille. Le

général de La Romana résolut de le faire, ne fût-ce que pour jeter un

grand trouble sur notre ligne de communication, sauf à se réfugier

plus tard dans les Asturies, si le maréchal Ney revenait en arrière

pour le poursuivre.

[Note en marge: Passage du Minho à Orense, et entrée du maréchal

Soult dans la province de Tras-los-Montès.]

Tandis que le général espagnol allait causer cette désagréable

surprise aux Français, le maréchal Soult fit ses dispositions pour

traverser la province de Tras-los-Montès. Il avait déjà plus de

800 malades ou blessés, par suite de ses premières opérations. Une

partie des chevaux de son artillerie étaient en fort mauvais état,

soit à cause de la difficulté des routes, soit à cause du défaut de

fourrage. Il résolut donc de se débarrasser de tout ce qui serait

trop difficile à transporter, et il envoya à Tuy, dont il était

maître, ses malades, ses blessés, sa grosse artillerie, se réservant,

quand il serait descendu sur Braga, de les faire venir par la route

directe et fort courte de Tuy à Braga. Il déposa ainsi 36 bouches

à feu, avec environ 2 mille hommes dans l'enceinte de Tuy, et se

contenta d'emmener 22 bouches à feu bien attelées, et pourvues

des munitions nécessaires. Le 4 mars il traversa la frontière du

Portugal, mandant à l'état-major de Madrid qu'il serait bientôt rendu

à Oporto.

La population de cette partie du Portugal était agglomérée autour de

Chaves, avec quelques milices et quelques détachements de troupes

régulières, sous les ordres des généraux Sylveira et Bernardin

Frère. Ces derniers, dont les instructions avaient été dictées par

l'état-major anglais, avaient ordre de ne pas livrer bataille, mais

de harceler sans cesse les Français, et de leur tuer dans chaque

défilé, au passage de chaque village, le plus de monde possible.

En conséquence de ces instructions, les deux généraux portugais,

après avoir disputé la route d'Orense à Chaves, n'auraient pas voulu

s'arrêter dans cette dernière ville et y compromettre inutilement

une partie de leurs forces pour la défendre. Mais ils furent obligés

de céder à la populace soulevée, et de laisser dans Chaves un

détachement de troupes, pour y tenir garnison de concert avec cette

populace. Ils se retirèrent ensuite sur Braga.

[Note en marge: Prise de Chaves.]

Le maréchal Soult, arrivé devant Chaves après plusieurs combats,

vit une multitude furieuse, composée de paysans, de prêtres, de

femmes, de soldats, proférant du haut des murs mille menaces et mille

malédictions. Cette tourbe fanatique pouvait bien être suffisante

pour surprendre un convoi ou égorger des blessés, mais elle ne

pouvait arrêter vingt-quatre mille soldats français conduits par

d'excellents officiers. Le maréchal Soult ayant menacé de passer par

les armes tout ce qui résisterait, on lui livra la ville de Chaves

à moitié dépeuplée. Il y trouva de l'artillerie sans affûts, et des

munitions en assez grande quantité. Une petite citadelle, bonne pour

se garantir de la populace, était jointe à la ville. Il en profita

pour y laisser sous la garde d'une faible garnison les malades et

les blessés déjà mis hors d'état de suivre par la marche d'Orense à

Chaves. Telle est la triste condition de toute opération offensive

au milieu de populations soulevées, quand ces populations sont

féroces et résolues à se défendre. Chaque malade ou blessé exige un

soldat valide pour le garder, et la guerre de poste étant celle qui

met le plus d'hommes hors de combat, on peut aisément se figurer ce

que deviennent bientôt les armées régulières, dans une invasion de

quelque étendue et de quelque durée.

[Note en marge: Marche de Chaves sur Braga.]

[Note en marge: Prise de Braga.]

Le maréchal Soult se dirigea de Chaves sur Braga en descendant vers

le littoral autant qu'il était remonté vers les montagnes dans sa

marche de Tuy à Orense. Pendant la route, la cavalerie de Franceschi

et l'infanterie de Mermet, qui formaient la tête de l'armée, eurent

de nombreux obstacles à vaincre. Dans plusieurs passages étroits,

où les colonnes étaient obligées de s'allonger pour défiler, où

l'artillerie avait la plus grande peine à cheminer, on fut assailli

par des nuées d'insurgés descendus des montagnes voisines, et exposé

à être coupé, détruit, avant que la queue des colonnes pût secourir

la tête. Partout les divisions marchaient séparées les unes des

autres par d'épaisses masses d'ennemis. Enfin, toujours tuant des

insurgés et se chargeant de nouveaux blessés, on arriva devant Braga

le 17 mars. Le général Frère y était en position avec 17 ou 18 mille

hommes, tant de troupes régulières que de paysans armés. Voulant

d'après ses instructions se retirer sur Oporto, sans hasarder une

bataille, il fut assailli par la populace et égorgé avec plusieurs de

ses officiers, _pour servir d'exemple aux traîtres_, comme disaient

ses soldats. Un officier hanovrien qui lui succéda, fit quelques

dispositions de bataille pour le lendemain 18. Mais la populace

qui égorge ne se défend guère contre de vieux soldats. Le maréchal

Soult attaqua la position de Braga, qui fut enlevée sans difficulté,

et avec une perte de 40 tués et de 160 blessés tout au plus. Nous

perdions plus de monde dans l'assaut des villages de la route. Nos

soldats ne firent pas beaucoup de prisonniers, grâce aux excellentes

jambes des Portugais; mais tout ce qui fut surpris avant d'avoir

pu s'enfuir fut tué sur place. Quelques milliers de morts ou de

mourants couvrirent les environs de Braga. La guerre prenait ainsi un

caractère atroce, car pour dégoûter cette population de la cruauté,

il fallait devenir presque aussi féroce qu'elle.

Le maréchal Soult, maître de Braga, n'avait gagné qu'une ville; mais

il avait acquis quelque chose de mieux, c'était la route directe de

Tuy, par laquelle il pouvait amener le matériel laissé en arrière.

Du reste toute la population était insurgée autour de lui, et plus

furieuse que jamais. Des Français tombés au pouvoir des insurgés

avaient été horriblement mutilés par des femmes barbares, et les

débris de leurs corps souillaient la route de Braga. En même temps,

on apprenait que le dépôt laissé à Tuy était bloqué, assailli de

toutes parts, et qu'il aurait besoin de prompts secours pour n'être

pas enlevé.

Après avoir profité des ressources de Braga, que la population

fugitive n'avait pu emporter ni détruire, le maréchal Soult se

dirigea enfin sur Oporto, laissant en arrière une de ses divisions,

celle du général Heudelet, pour occuper Braga, garder les blessés,

échelonner la route, et secourir le dépôt de Tuy.

[Note en marge: Marche sur Oporto.]

On trouva de la résistance au passage de la rivière de l'Ave, mais

on la surmonta, et on chassa les Portugais, qui là encore, pour

se venger d'un ennemi vainqueur, égorgèrent un de leurs généraux,

le brigadier Vallongo. Ils se replièrent ensuite sur Oporto, avec

la résolution de livrer une bataille générale sous les murs de

cette ville. Ils s'y réunirent au nombre de 60 mille, tant soldats

réguliers que paysans et gens du peuple. Leur général en chef, bien

digne d'une telle armée, était l'évêque d'Oporto, commandant en

costume épiscopal. La populace soulevée, beaucoup plus effrayante

pour les gens paisibles que pour l'ennemi, s'était tout à fait rendue

maîtresse d'Oporto qu'elle opprimait, n'obéissant qu'à l'évêque,

et lorsqu'il commandait dans le sens des passions populaires. Elle

avait jeté dans les prisons, où elle les martyrisait, une foule de

familles françaises, dont elle avait pillé les maisons, et qu'elle

menaçait de mort si le maréchal Soult essayait d'entrer à Oporto. Le

général Foy, qui par excès de témérité s'était laissé prendre dans

une reconnaissance, était au nombre de ces prisonniers exposés aux

plus grands dangers. Beaucoup plus occupée de commettre des cruautés

que d'élever des ouvrages défensifs, la populace portugaise avait

construit à la hâte quelques redoutes sur le pourtour extérieur

d'Oporto. Ces redoutes, embrassant la ville d'Oporto, formaient une

ligne demi-circulaire qui par ses deux extrémités venait aboutir au

Douro. Un pont liait la ville, située sur la rive droite par laquelle

nous arrivions, avec les faubourgs, placés sur la rive gauche. Les

ouvrages assez mal entendus des Portugais étaient armés toutefois de

deux cents bouches à feu de gros calibre, et présentaient un obstacle

qui aurait été difficile à vaincre, s'il eût été défendu par des

troupes qui n'eussent été que médiocres. Mais bien que comptant une

soixantaine de mille hommes, tant soldats que gens du peuple, bien

que couverte de retranchements et de deux cents pièces de canon,

l'armée portugaise, avec son évêque général, n'était pas capable

d'arrêter les 20 mille Français qui restaient au maréchal Soult.

[Note en marge: Bataille d'Oporto, et prise de cette ville le 29

mars.]

Celui-ci, arrivé le 27 mars de Braga devant Oporto, fut frappé, mais

non intimidé, par la vue des difficultés qu'il avait à vaincre. Il ne

doutait pas de les surmonter toutes avec les soldats et les officiers

qu'il commandait. Mais il prévoyait que la riche ville d'Oporto,

la plus importante, sous le rapport commercial, de toutes celles

du pays, serait saccagée, et il aurait voulu épargner ce malheur

au Portugal, à son armée, à l'humanité. En conséquence il somma

la place, au moyen d'une lettre qui s'adressait, à la raison des

chefs, et il attendit la réponse en recevant dans ses bivouacs, sans

s'émouvoir, les boulets lancés par la grosse artillerie de la place.

Ses ouvertures, comme on devait le prévoir, demeurèrent sans effet,

et il résolut de livrer l'assaut dans la journée du 29 mars. Il ne

fallait contre l'ennemi qui lui était opposé qu'une attaque brusque

et vigoureuse pour emporter les retranchements d'Oporto, quelque

formidables qu'ils pussent paraître. Le maréchal, après avoir formé

ses troupes hors de portée de l'artillerie, marcha rapidement en

trois colonnes, celle de droite sous le général Merle, celle du

centre sous les généraux Mermet et Lahoussaye, celle de gauche

sous les généraux Delaborde et Franceschi. Au signal donné, la

cavalerie partant au galop balaya les postes avancés de l'ennemi,

puis l'infanterie aborda les retranchements couverts d'une foule

furieuse, qui n'obéissait pas, et que le bruit du canon remplissait

de rage, mais non de bravoure. Les retranchements escaladés au pas

de course furent partout enlevés, et nos colonnes, se jetant à la

baïonnette sur la multitude des fuyards, la poussèrent dans les rues

d'Oporto, qui ne présentèrent bientôt plus qu'une affreuse confusion.

Le général Delaborde, ayant pénétré dans ces rues et les traversant

au pas de course, arriva au pont du Douro, qui liait le corps de la

ville avec les faubourgs. La cavalerie ennemie confondue avec la

population fugitive se pressait sur ce pont de bateaux, essuyant la

mitraille que les Portugais lançaient de l'autre rive pour arrêter

les Français. Bientôt le pont cédant sous le poids s'abîma avec tout

ce qu'il portait. Les Français suspendirent un moment leur marche

en présence de cet horrible spectacle, puis rétablirent le pont et

le franchirent au galop pour arrêter les fuyards. À droite, une

troupe de Portugais, acculée par le général Merle au Douro, voulut

s'y jeter, espérant se sauver à la nage, mais périt presque tout

entière dans les flots. Une autre bande ayant cherché à se défendre

dans l'évêché, y fut complétement détruite. Bientôt les Français,

animés par le combat, se laissèrent entraîner aux excès qui suivent

ordinairement une prise d'assaut, et se répandirent dans la ville

pour la piller. Ce qu'ils apprirent des tortures essuyées par leurs

compatriotes n'était pas de nature à les calmer. Ils se conduisirent

à Oporto comme à Cordoue: mais à Oporto, aussi bien qu'à Cordoue,

nos officiers, pleins d'humanité, s'efforcèrent autant qu'ils purent

d'arrêter la fureur du soldat, et s'employèrent eux-mêmes à sauver

les malheureux que le fleuve était près d'engloutir. Le maréchal

Soult fit de son mieux pour rétablir l'ordre, et pour donner à sa

conquête le caractère qui convient à un peuple civilisé. Cette

attaque importante lui avait coûté tout au plus 3 ou 400 hommes, et

en avait coûté 9 à 10 mille aux Portugais, tant en tués et blessés

qu'en noyés. Elle lui valut en outre deux cents bouches à feu.

[Note en marge: Grandes ressources trouvées dans Oporto.]

[Note en marge: Établissement du maréchal Soult à Oporto.]

Les ressources de la ville d'Oporto étaient considérables sous tous

les rapports, et d'un grand prix pour l'armée. On y trouva beaucoup

de vivres, beaucoup de munitions, un vaste matériel de guerre apporté

par les Anglais, et une innombrable quantité de bâtiments chargés

de vins précieux. Le maréchal Soult se hâta de mettre de l'ordre

dans l'emploi de ce butin, pour que l'armée ne manquât de rien, et

aussi pour que la population rassurée peu à peu s'accoutumât à ses

vainqueurs. Mais la fureur contre nous était au comble. Au delà du

Douro toute la population des campagnes s'était unie aux vaincus

d'Oporto, et aux Anglais, qui occupaient en ce moment la route de

Lisbonne. Notre armée, réduite à 20 mille hommes tout au plus, avait

déjà une de ses divisions détachée à Braga: il lui fallut en détacher

une autre à Amarante, au-dessus d'Oporto, afin de garder le cours

supérieur du Douro. Elle était donc obligée de se diviser, tandis

qu'elle aurait eu besoin de demeurer réunie pour tenir tête aux

Anglais. La position allait bientôt exiger une grande habileté de la

part du général en chef, soit pour se maintenir en Portugal, si on

pouvait y rester, soit pour s'en tirer sans désastre, s'il fallait

battre en retraite devant un ennemi trop supérieur. Le maréchal

Soult se déclara gouverneur général du Portugal, fit ce qu'il put

pour apaiser la population, donna des ordres sur ses derrières pour

qu'on allât de Braga débloquer le dépôt de Tuy, et envoya plusieurs

officiers à Madrid par la route qu'il avait suivie, afin de faire

savoir la situation fort critique où il ne manquerait certainement

pas de se trouver sous peu. Il était probable, et c'était précisément

l'un des dangers de cette situation, qu'aucun des officiers expédiés

ne pourrait arriver à sa destination. C'était le général La Romana

qui était cause de cette interruption des communications. Négligé

par le maréchal Soult, qui n'avait pas songé à le détruire avant de

s'enfoncer en Portugal, secondé par l'absence du maréchal Ney, qui

avait été contraint de descendre sur le littoral pour interdire les

communications avec les Anglais du Ferrol à Vigo, ce général espagnol

avait envahi la région montagneuse qui forme la Haute-Galice, et la

frontière du royaume de Léon. Il avait par son influence, par la

propagation des nouvelles d'Autriche, soulevé la population du nord,

que la campagne de novembre et décembre avait terrifiée pour un

moment. Le départ de la garde impériale, qui, à cette époque (mars

1809), s'était mise en marche, ainsi que nous l'avons dit ailleurs,

pour se rendre sur le Danube, avait secondé cette recrudescence de

l'esprit insurrectionnel. Aussi le maréchal Ney sur le littoral,

le maréchal Soult à Oporto, étaient-ils comme séparés du reste de

l'Espagne par une vaste insurrection, qui n'allait pas jusqu'à

produire une armée, mais qui suffisait pour égorger les malades, les

courriers, et arrêter souvent les convois les mieux escortés.

[Note en marge: Ignorance où l'on est à Madrid des mouvements du

maréchal Soult.]

Depuis le 24 février on ignorait à Madrid ce qu'était devenu le

maréchal Soult; mais confiant dans la force de son corps d'armée et

dans son expérience de la guerre, on ne doutait pas de ses succès,

et on se bornait à compter les jours pour supposer les lieux où il

devait être. Ayant reçu de lui l'assurance qu'il arriverait dans

les premiers jours de mars à Oporto, tandis qu'il n'avait pu y

arriver que le 29 de ce mois, on avait imaginé qu'il serait bientôt

rendu à Lisbonne, que naturellement il y serait entouré de beaucoup

de difficultés, et on se disait qu'il fallait faire enfin partir

le maréchal Victor pour le midi de la Péninsule, afin que par sa

présence il pût attirer à lui une partie des ennemis, qui sans

cette précaution se jetteraient en masse sur l'armée de Portugal.

Assurément rien n'était plus raisonnable dans tous les cas, car

les Anglais et les Portugais eux-mêmes (l'événement le prouva) ne

pouvaient pas être insensibles à la marche d'une armée française sur

Mérida et Badajoz.

[Note en marge: Ordre au maréchal Victor de commencer son mouvement

sur l'Andalousie.]

L'état-major de Joseph avait donc réitéré au maréchal Victor l'ordre

d'exécuter la partie des instructions impériales qui le concernait.

Ce maréchal avait opposé à cet ordre quelques objections fondées sur

la dispersion actuelle de son corps. En effet, il n'avait sous la

main que les divisions Villatte et Ruffin. La division Lapisse était

encore à Salamanque, et il disait qu'avant d'avoir pu le rejoindre,

en descendant toute l'Estrémadure, elle serait peut-être retenue pour

le service de la Castille ou du Portugal; qu'il aurait alors, même

en comptant la division allemande Leval qu'on lui avait adjointe,

tout au plus 23 mille hommes, et que ce serait trop peu pour envahir

l'Andalousie, où le général Dupont avait succombé avec un nombre au

moins égal de soldats. On lui avait répondu que l'ordre formel était

expédié à la division Lapisse de le suivre, qu'avec ce qu'on lui

avait donné de cavalerie, avec les Allemands de la division Leval,

il aurait 24 mille hommes, que cette force suffisait pour commencer

son mouvement offensif, la certitude d'ailleurs lui étant donnée

d'avoir bientôt avec lui la division Lapisse, et d'être secondé

par un corps d'armée qui allait partir de Madrid pour traverser la

Manche, et se porter sur la Sierra-Morena. On avait raison d'insister

auprès du maréchal Victor, car, outre la nécessité d'opérer vers le

midi un mouvement parallèle à celui du maréchal Soult, on avait,

pour agir dans cette direction, un motif non moins urgent, celui

d'empêcher le général espagnol Gregorio de la Cuesta de s'établir sur

la gauche du Tage, vis-à-vis du pont d'Almaraz. Trop peu inquiété

depuis un mois de ce côté, Gregorio de la Cuesta avait occupé la

gauche du Tage, détruit la grande arche du pont d'Almaraz, et pris

sur les hauteurs escarpées qui bordent le fleuve une forte assiette,

de laquelle il ne serait bientôt plus possible de le déloger, si on

ne s'y prenait pas à temps.

[Note en marge: Le corps du général Sébastiani chargé de flanquer le

maréchal Victor, pendant la marche de celui-ci en Andalousie.]

Pressé par ces raisons, et par les ordres réitérés qu'il avait reçus,

le maréchal Victor se mit en marche dans le milieu de mars. L'ancien

quatrième corps, placé l'année précédente sous les ordres du maréchal

Lefebvre, fut reconstitué en partie sous le général Sébastiani, et

acheminé vers Ciudad-Real, pour opérer dans la Manche un mouvement

correspondant à celui du maréchal Victor dans l'Estrémadure, et

attirer de son côté l'armée de Cartojal, pendant que le maréchal

lui-même aurait affaire à l'armée de Gregorio de la Cuesta. Le

quatrième corps, composé antérieurement de la division Sébastiani,

des Allemands de Leval, et des Polonais de Valence, fut formé des

mêmes divisions, sauf les Allemands donnés au maréchal Victor.

Complété avec les dragons de Milhaud, il s'avança dans la Manche,

fort de 12 ou 13 mille hommes.

[Note en marge: Efforts du maréchal Victor pour franchir le Tage à

Almaraz.]

[Note en marge: Passage du Tage par le maréchal Victor.]

Le premier soin du maréchal Victor devait être de franchir le Tage.

Les ponts de Talavera, de l'Arzobispo ne pouvaient suffire, vu

qu'ils n'aboutissaient point à la grande route d'Estrémadure, celle

de Truxillo et de Mérida. Le véritable point sur lequel il fallait

passer le Tage pour se trouver sur la grande route de l'Estrémadure,

était celui d'Almaraz, et là le vieux pont, vaste et magnifique

ouvrage des temps anciens, avait été coupé dans son arche principale,

large et haute de plus de cent pieds. Le matériel manquant partout

en Espagne à cause du défaut de commerce intérieur, on ne savait

comment s'y prendre pour établir un pont, et le maréchal Victor était

au milieu de mars aussi peu avancé dans cette portion de sa tâche

qu'aux premiers jours de février. On lui envoya de Madrid quelques

ressources, et surtout les généraux Lery et Senarmont, qui, après de

grands efforts, parvinrent à construire un pont de bateaux propre au

passage de la grosse artillerie. Le 15 mars le maréchal Victor se mit

en route de Talavera avec son corps, qui, en attendant l'arrivée de

la division Lapisse, comprenait les divisions françaises Villatte et

Ruffin, la division allemande Leval, la cavalerie légère Lasalle,

les dragons de Latour-Maubourg, formant un total de 23 à 24 mille

hommes, dont 15 à 16 mille d'infanterie, 6 mille de cavalerie, 2

mille d'artillerie. Le maréchal Victor, pour faciliter son débouché,

franchit le Tage en trois colonnes. Lasalle et Leval le traversèrent

sur le pont de Talavera, Villatte et Ruffin sur celui de l'Arzobispo,

tandis que Latour-Maubourg, avec la grosse artillerie, descendait la

gauche du fleuve jusqu'à Almaraz, où devait passer le matériel le

plus encombrant. Les deux premières colonnes, composées de cavalerie

légère et d'infanterie, devaient déloger Gregorio de la Cuesta de

ses positions escarpées, et, cela fait, donner la main, en avant

d'Almaraz, à la cavalerie de ligne et au parc de siége.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 34 段