Sa détresse, en effet, était extrême. Les armées françaises

HISTOIRE

DU

CONSULAT

ET DE

L'EMPIRE

TOME XI

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie), le 16 septembre 1851.

PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.

[Illustration: MARIE LOUISE]

HISTOIRE

DU

CONSULAT

ET DE

L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME ONZIÈME

PARIS

PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR

60, RUE RICHELIEU

1851

HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.

LIVRE TRENTE-SIXIÈME.

TALAVERA ET WALCHEREN.

Opérations des Français en Espagne pendant l'année 1809. -- Plan

de campagne pour la conquête du midi de la Péninsule. -- Défaut

d'unité dans le commandement, et inconvénients qui en résultent.

-- La guerre d'Autriche réveille toutes les espérances et

toutes les passions des Espagnols. -- Zèle de l'Angleterre à

multiplier ses expéditions contre le littoral européen, et envoi

d'une nouvelle armée britannique en Portugal. -- Ouverture de

la campagne de 1809 par la marche du maréchal Soult sur Oporto.

-- Inutile effort pour passer le Minho à Tuy. -- Détour sur

Orense, et marche à travers la province de Tras-los-Montès. --

Suite de combats pour entrer à Chaves et à Braga. -- Bataille

d'Oporto. -- Difficile situation du maréchal Soult dans le

nord du Portugal. -- Dès que son entrée en Portugal est

connue, l'état-major de Madrid dirige le maréchal Victor sur

l'Estrémadure, et fait appuyer ce dernier par un mouvement du

général Sébastiani sur la Manche. -- Passage du Tage à Almaraz,

et arrivée du maréchal Victor et du général Sébastiani sur la

Guadiana. -- Victoires de Medellin et de Ciudad-Real. -- Ces

deux victoires font d'abord présager une heureuse campagne dans

le midi de la Péninsule, mais leur effet est bientôt annulé par

des événements fâcheux au nord. -- Le général de La Romana, que

le maréchal Soult avait laissé sur ses derrières en traversant

Orense, passe entre la Galice et le royaume de Léon, soulève

tout le nord de l'Espagne, et menace les communications des

maréchaux Soult et Ney. -- Vains efforts du maréchal Ney pour

comprimer les insurgés de la Galice et des Asturies. -- À défaut

du maréchal Mortier, que ses instructions retiennent à Burgos,

on envoie six ou huit mille hommes sous le général Kellermann

pour rétablir les communications avec les maréchaux Soult et

Ney. -- Événements à Oporto. -- Projet de convertir en royaume

le nord du Portugal. -- Divisions dans l'armée du maréchal

Soult, et affaiblissement de la discipline dans cette armée.

-- Secrètes communications avec les Anglais. -- Sir Arthur

Wellesley, débarqué aux environs de Lisbonne, amène une nouvelle

armée devant Oporto. -- Grâce aux intelligences pratiquées dans

la place, il surprend Oporto en plein jour. -- Le maréchal Soult

obligé de s'enfuir en sacrifiant son artillerie. -- Retraite

sur la Galice. -- Entrevue à Lugo des maréchaux Ney et Soult.

-- Plan concerté entre ces deux maréchaux, lequel reste sans

exécution par le mouvement du maréchal Soult sur Zamora. --

Funeste division entre ces deux maréchaux. -- Ordre expédié de

Schoenbrunn, avant la connaissance des événements d'Oporto,

pour réunir dans la main du maréchal Soult les trois corps des

maréchaux Ney, Mortier et Soult. -- Conséquences imprévues de

cet ordre. -- Le maréchal Soult à Salamanque forme un projet

de campagne basé sur la supposition de l'inaction des Anglais

jusqu'au mois de septembre. -- Cette supposition est bientôt

démentie par l'événement. -- Sir Arthur Wellesley, après avoir

expulsé les Français du Portugal, se replie sur Abrantès. -- Il

se concerte avec don Gregorio de la Cuesta et Vénégas pour agir

sur le Tage. -- Sa marche en juin et juillet vers Plasencia, et

son arrivée devant Talavera. -- Le roi Joseph, qui avait ramené

le maréchal Victor dans la vallée du Tage, se joint à lui avec

le corps du général Sébastiani et une réserve tirée de Madrid,

en ordonnant au maréchal Soult de déboucher par Plasencia sur

les derrières des Anglais. -- Joseph les attaque trop tôt,

et sans assez d'ensemble. -- Bataille indécise de Talavera

livrée le 28 juillet. -- Mouvement rétrograde sur Madrid. --

Apparition tardive du maréchal Soult sur les derrières de sir

Arthur Wellesley. -- Retraite précipitée de l'armée anglaise en

Andalousie, après avoir abandonné ses malades et ses blessés.

-- Caractère des événements d'Espagne pendant la campagne de

1809. -- Déplaisir de Napoléon de ce qu'on n'a pas tiré meilleur

parti des vastes moyens réunis dans la Péninsule, et importance

qu'il attache à ces événements, à cause des négociations

d'Altenbourg. -- Efforts des Anglais pour apporter aux

négociateurs autrichiens le secours d'une grande expédition sur

le continent. -- Projet de détruire sur les rades les armements

maritimes préparés par Napoléon. -- Expédition de Rochefort.

-- Prodigieuse quantité de brûlots lancés à la fois contre

l'escadre de l'île d'Aix. -- Quatre vaisseaux et une frégate,

échoués sur les rochers des Palles, sont brûlés par l'ennemi. --

Après Rochefort les Anglais tournent leurs forces navales contre

l'établissement d'Anvers, dans l'espérance de le trouver dénué

de tout moyen de défense. -- Quarante vaisseaux, trente-huit

frégates, quatre cents transports, jettent quarante-cinq

mille hommes aux bouches de l'Escaut. -- Descente des Anglais

dans l'île de Walcheren et siége de Flessingue. -- L'escadre

française parvient à se retirer sur Anvers, et à s'y mettre à

l'abri de tout danger. -- Manière de considérer l'expédition

anglaise à Paris et à Schoenbrunn. -- Napoléon prévoyant que

la fièvre sera le plus redoutable adversaire des Anglais,

ordonne de se couvrir de retranchements, d'amener derrière

ces retranchements les troupes qu'on parviendra à réunir, et

de ne pas risquer de bataille. -- Il prescrit la levée des

gardes nationales, et désigne le maréchal Bernadotte comme

général en chef des troupes réunies sous Anvers. -- Reddition

de Flessingue. -- Les Anglais ayant perdu leur temps à prendre

Flessingue, sont informés qu'Anvers est en état de défense, et

n'osent plus avancer. -- La fièvre les attaque avec une violence

extraordinaire, et les oblige à se retirer après des pertes

énormes. -- Joie de Napoléon en apprenant ce résultat, surtout à

cause des négociations entamées à Altenbourg.

[Date en marge: Fév. 1809.]

[Note en marge: Suite des événements militaires en Espagne.]

Ce n'est pas seulement sur les bords de la Drave, de la Raab, du

Danube et de la Vistule, que les Français répandaient leur sang

pendant cette année 1809, c'était aussi sur les bords de l'Èbre, du

Tage, du Douro, sur les bords même de l'Escaut, et sur la plupart

des mers du globe. Partout, et presque simultanément, on les voyait

prodiguer leur vie dans cette terrible lutte, engagée entre le plus

ambitieux des hommes et la plus vindicative des nations. Tandis

qu'avec des soldats presque enfants Napoléon terminait en trois mois

la guerre d'Autriche, ses généraux, privés de direction, n'obtenant

de lui qu'une attention distraite, et malheureusement divisés entre

eux, ne pouvaient avec les premiers soldats du monde venir à bout de

quelques bandes indisciplinées, et d'une poignée d'Anglais sagement

conduits. La guerre d'Espagne s'éternisait ainsi au détriment de

notre puissance, quelquefois même de notre gloire, et à la confusion

de la dynastie impériale.

Napoléon qui avait fait exécuter à ses troupes d'Espagne une campagne

d'hiver, qui leur avait fait livrer en décembre et janvier les

batailles d'Espinosa, de Burgos, de Tudela, de Molins-del-Rey, de la

Corogne et d'Uclès, avait voulu qu'on leur accordât un ou deux mois

de repos, temps nécessaire à la santé des hommes et à la réparation

du matériel, et que partant ensuite des points qu'elles avaient

conquis on les dirigeât sur le midi de la Péninsule, pour en achever

la soumission depuis Lisbonne jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à

Valence. Le plan qu'il avait laissé en quittant Valladolid pour se

rendre en Autriche, et qui, tout bien conçu qu'il était, ne pouvait

remplacer un bon général en chef, a été précédemment exposé; mais il

faut le rappeler brièvement ici pour l'intelligence des opérations de

1809.

[Note en marge: Plan de campagne tracé par Napoléon pour les

opérations militaires de l'année 1809.]

[Note en marge: Conquête du Portugal confiée au maréchal Soult.]

Le maréchal Soult avec les divisions Merle, Mermet, Delaborde,

Heudelet, les dragons Lorge et Lahoussaye, la cavalerie légère de

Franceschi, comprenant dix-sept régiments d'infanterie, dix de

cavalerie, et un parc de 58 bouches à feu, devait, après s'être

reposé dans la Galice des fatigues endurées pendant la poursuite des

Anglais, se mettre de nouveau en mouvement, passer le Minho à Tuy

(voir la carte nº 43), s'avancer par Braga sur le Douro, prendre

Oporto, et d'Oporto marcher ensuite à la conquête de Lisbonne.

Napoléon avait espéré que ce corps, dont l'effectif nominal s'élevait

à 46 mille hommes, fournirait environ 36 mille combattants. Ce

n'était malheureusement pas exact; à cause des blessés, des malades,

des hommes fatigués, des nombreux détachements, il était impossible

d'en réunir plus de 23 à 24 mille. L'ordre était de partir en février

pour arriver en mars à Lisbonne, afin de profiter des douceurs du

printemps si précoce dans ces régions. Derrière le maréchal Soult, le

maréchal Ney, avec les braves divisions Marchand et Maurice Mathieu,

ne comptant plus que 16 mille combattants sur un effectif de 33 mille

hommes, avait pour instruction de rester dans la Galice, d'en achever

la soumission, et de couvrir ainsi les communications du corps

expéditionnaire de Portugal.

[Note en marge: Conquête de l'Andalousie confiée au maréchal Victor.]

Pendant que le maréchal Soult envahirait le Portugal, le maréchal

Victor, vainqueur à Espinosa et à Uclès, devait, avec les belles

divisions Villatte, Ruffin et Lapisse, composant le premier corps,

avec douze régiments de cavalerie, s'éloigner de Madrid, s'avancer

par un mouvement sur sa droite, de Talavera vers Mérida, du Tage

vers la Guadiana, afin d'exécuter dans l'Estrémadure et l'Andalousie

une marche correspondant à celle du maréchal Soult en Portugal. Il

devait, dès qu'il se serait assuré de l'entrée du maréchal Soult à

Lisbonne, se porter sur Séville, où il recevrait au besoin l'appui

d'une division du maréchal Soult. On lui préparait à Madrid un

équipage de siége, composé de pièces courtes de 24, pour qu'il pût

faire tomber les murs de Séville et de Cadix, si ces capitales

étaient défendues. Le maréchal Victor n'avait en ce moment sous

la main que deux de ses trois divisions, celle du général Lapisse

étant restée à Salamanque, depuis la concentration de troupes que

Napoléon avait opérée dans le nord pour accabler le général Moore.

Cette division, pendant que le maréchal Soult descendrait de Tuy

sur Lisbonne, avait ordre de descendre de Salamanque sur Alcantara,

de rejoindre son chef à Mérida, et de le suivre en Andalousie. On

croyait que ce corps, renforcé de l'excellente division allemande

Leval, et s'élevant à un effectif de 40 mille hommes, en donnerait 30

mille en réalité, et suffirait, avec les renforts qu'on pourrait lui

envoyer de Madrid, pour dominer le midi de la Péninsule.

[Note en marge: Force laissée à Madrid sous les ordres du roi Joseph

et du maréchal Jourdan, son chef d'état-major.]

[Note en marge: Destination ultérieure du corps d'armée du général

Suchet après la prise de Saragosse.]

[Note en marge: Le corps du maréchal Mortier tenu en réserve au pied

des Pyrénées.]

[Note en marge: Rôle assigné au général Saint-Cyr en Catalogne.]

Le roi Joseph, ayant pour chef d'état-major le maréchal Jourdan,

était autorisé à conserver immédiatement sous ses ordres les belles

divisions françaises Dessoles et Sébastiani, la division polonaise

Valence, les dragons de Milhaud, quelques brigades de cavalerie

légère, formant en tout onze régiments d'infanterie, sept de

cavalerie, et une force réelle de 36 mille hommes, pour un effectif

nominal de 50. Dans ce total étaient compris la garde personnelle

du roi Joseph, le parc général, et une infinité de dépôts. Le roi

devait avec cette force centrale contenir Madrid, se porter au besoin

à l'appui du maréchal Victor, pourvoir en un mot à tous les cas

imprévus. Le corps du général Junot, qui venait de terminer le siége

de Saragosse, et qui était actuellement sous les ordres du général

Suchet, n'ayant que 16 mille hommes de disponibles sur 30, devait

se reposer en Aragon, surveiller cette province, puis en partir,

si les événements prenaient une tournure favorable, pour s'avancer

par Cuenca sur Valence. Restait en arrière pour le soutenir, ou

pour garder l'Aragon, le corps du maréchal Mortier, qui s'était peu

fatigué pendant le siége de Saragosse, et qui, sur 23 mille hommes

d'effectif, présentait 18 mille combattants. N'ayant pu prévoir tout

d'abord ce que deviendrait la guerre d'Allemagne, Napoléon avait

défendu d'employer activement le corps du maréchal Mortier, et avait

ordonné de le conserver intact au pied des Pyrénées, entre Saragosse

et Tudela, soit pour le diriger sur le midi de l'Espagne, soit pour

le ramener sur le Rhin, selon les événements. Le général Saint-Cyr,

vainqueur des Espagnols à Cardedeu, à Molins-del-Rey, devait avec

48 mille hommes d'effectif, 40 de force réelle, achever la conquête

de la Catalogue par le siége de ses places fortes. Enfin le nord

de l'Espagne, constituant notre ligne d'opération, était confié à

une troupe de cavalerie, et à une multitude de corps séparés, qui

formaient les garnisons de Burgos, de Vittoria, de Pampelune, de

Saint-Sébastien, de Bilbao, de Saint-Ander, et qui pouvaient en cas

de nécessité fournir quelques colonnes mobiles. Depuis le départ du

maréchal Bessières, c'étaient le général Kellermann et le général

Bonnet qui commandaient ces corps, l'un dans la Castille, l'autre

dans la Biscaye. Ce mélange de soldats de toutes armes, emprunté à

tous les corps, chargé du service sur nos derrières, présentait 33

ou 34 mille hommes, dont 15 à 18 mille étaient capables de rendre

d'utiles services, et portait à 200 mille combattants sur 300 mille

hommes d'effectif, la masse énorme des forces consacrées à la

Péninsule. C'étaient en grande partie les meilleures troupes de la

France, celles qui avaient fait les campagnes de la Révolution et de

l'Empire, qui avaient vaincu l'Italie, l'Égypte, l'Allemagne et la

Russie! Voilà où nous avait conduits cette conquête de l'Espagne,

regardée d'abord comme l'affaire d'un simple coup de main. On y avait

perdu son renom de droiture, son prestige d'invincibilité, et on y

envoyait périr homme par homme des armées admirables, formées par

dix-huit ans de guerres et de victoires.

[Note en marge: La force et l'excellence de l'armée d'Espagne

entièrement paralysées par l'anarchie du commandement.]

Napoléon supposait que ces trois cent mille hommes, qu'il ne croyait

pas aussi diminués qu'ils l'étaient réellement par la fatigue, les

maladies, les disséminations, seraient plus que suffisants, même

réduits à deux cent mille, pour soumettre l'Espagne, les Anglais

devant être fort dégoûtés de secourir les Espagnols après la campagne

de la Corogne. Ces deux cent mille hommes auraient été suffisants

sans doute avec une forte direction, quoique la passion de tout

un peuple soulevé contre l'étranger soit capable de produire bien

des miracles; mais l'autorité que Napoléon laissait à Madrid pour

interpréter ses instructions et les faire exécuter ne pouvait

remplacer ni son génie, ni sa volonté, ni son ascendant sur les

hommes, et les plus puissants moyens devaient échouer non contre la

résistance des Espagnols, mais contre l'anarchie militaire qui allait

naître de son absence.

[Note en marge: Causes du défaut d'autorité du roi Joseph et du

maréchal Jourdan.]

En effet, le roi Joseph, doux et sensé, assez contenu dans ses

moeurs, n'avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, aucune des qualités

du commandement, bien qu'il ambitionnât fort la gloire des armes,

comme un patrimoine de famille. Mais il n'avait ni activité, ni

vigueur, ni surtout aucune expérience de la guerre, et, à défaut

d'expérience, aucune de ces qualités supérieures d'esprit qui la

suppléent. Il avait, comme nous l'avons dit aussi, adopté pour mentor

le digne et sage maréchal Jourdan, au jugement duquel il soumettait

ses plans militaires, mais le plus souvent sans l'écouter, se

décidant, après avoir longtemps flotté entre lui et ses familiers,

comme il pouvait, et suivant les impressions du moment. Napoléon,

qui avait discerné ses prétentions pendant la dernière campagne,

s'en était moqué à Madrid, et s'en moquait encore à Schoenbrunn avec

ceux qui allaient en Espagne, ou qui en revenaient. Il n'aimait pas

le maréchal Jourdan, à cause de ses opinions passées et même de ses

opinions présentes, le soupçonnant à tort d'être l'inspirateur des

jugements assez sévères qu'on portait sur lui dans la nouvelle cour

d'Espagne. Il voyait dans la tristesse et la froideur de ce grave

personnage tout un blâme pour son règne; et tandis qu'il se raillait de

son frère, ne pouvant se railler du maréchal Jourdan qui ne prêtait

pas à la moquerie, il le dépréciait ouvertement. Ce maréchal était

parmi les officiers de son grade et de son ancienneté le seul

sur lequel Napoléon n'eût pas fait descendre l'une des opulentes

récompenses qu'il prodiguait à ses serviteurs. Des railleries pour le

roi, une aversion visible pour son major général, n'étaient pas un

moyen de relever l'un et l'autre aux yeux des généraux qui devaient

leur obéir. Comment en effet des maréchaux qui n'étaient habitués à

obéir qu'à Napoléon, chez lequel ils reconnaissaient un génie égal

à sa puissance, auraient-ils obéi à un frère qu'il disait lui-même

n'être pas militaire, et à un vieux maréchal disgracié, dont il niait

les talents?

Les dispositions adoptées pour assurer la hiérarchie du commandement

étaient elles-mêmes très-mal entendues[1]. Napoléon avait bien dit

dans ses instructions que le roi Joseph le remplacerait à la tête

des armées d'Espagne; mais chacun des chefs de corps, maréchaux

ou généraux, devait correspondre directement avec le ministre de

la guerre Clarke, et recevoir les ordres de celui-ci pour toutes

leurs opérations, de manière qu'ils considéraient l'autorité du roi

Joseph comme purement nominale, tandis qu'ils considéraient comme

seule réelle l'autorité siégeant à Paris. Napoléon, ordinairement

si arrêté en toutes choses, n'avait pas su se résoudre à confier le

commandement effectif à un frère qu'il n'en jugeait pas capable,

et en le lui laissant pour la forme, il l'avait retenu en réalité

pour lui-même. Et bien qu'un commandement inspiré par lui semblât

devoir être préférable à tout autre, il est vrai de dire que les

ordres de Joseph, quoique donnés sans connaissance de la guerre et

sans vigueur, partant cependant de plus près, mieux adaptés aux

circonstances actuelles de la guerre, auraient amené des résultats

meilleurs que les ordres de Napoléon, donnés à une distance de

six cents lieues, et ne répondant plus, quand ils arrivaient,

à l'état présent des choses. Le mieux eût été que l'Empereur,

arrêtant lui-même les plans généraux de campagne qu'il était seul

capable de concevoir, laissât à l'état-major de Joseph le soin

d'en ordonner souverainement les détails d'exécution. Mais doux,

indulgent, paternel, confiant avec le prince Eugène, qu'il trouvait

modeste, soumis et reconnaissant, il était sévère, railleur, défiant

avec ses frères, qui se montraient vains, indociles, et très-peu

reconnaissants. Il n'avait donc délégué à Joseph qu'une autorité

nominale, et avait préparé ainsi sans le vouloir une funeste anarchie

militaire dans la Péninsule.

[Note 1: Ici comme ailleurs je parle, non d'après des conjectures,

mais d'après des faits certains. J'ai possédé les volumineux et

véridiques Mémoires du maréchal Jourdan, encore manuscrits, sa

correspondance, celle du roi Joseph avec Napoléon, le récit des

nombreuses missions de M. Roederer auprès de Joseph, dont il était

l'ami, et je n'avance rien que sur preuves authentiques.]

[Note en marge: Conflits administratifs contribuant avec les conflits

militaires à affaiblir l'autorité du roi Joseph.]

À ces causes de conflit s'en joignaient d'autres tout aussi

fâcheuses. La guerre d'Espagne, outre qu'elle était ruineuse en

hommes, l'était encore en argent. Napoléon ayant reconnu qu'il ne

pouvait y suffire, avait décidé que l'armée vivrait sur le pays

occupé par elle. Or, Joseph, comme le roi Louis en Hollande, comme

le roi Murat à Naples, aurait bien voulu se populariser parmi ses

nouveaux sujets; et, pour gagner leur coeur, il les défendait contre

l'armée française, qui était cependant chargée de les lui conquérir.

Cette armée, qui se disait que des médiocres frères de son général

elle avait fait des rois, était étonnée, indignée même qu'on préférât

des sujets révoltés à des soldats auxquels on devait la couronne,

et dont on était non-seulement les obligés, mais les compatriotes.

Les généraux, les officiers, tous jusqu'aux soldats, tenaient les

plus étranges propos sur les royautés créées de leurs mains, et en

revanche dans la cour de Joseph on parlait de l'armée française,

de ses chefs, comme auraient pu le faire les Espagnols eux-mêmes.

Napoléon avait pour le représenter à Madrid, M. de Laforest,

ambassadeur de France, le général Belliard, gouverneur de Madrid, M.

de Fréville, agent du Trésor pour la gestion des biens confisqués

sur les familles proscrites. Ces autorités diverses vivaient dans un

état de conflit perpétuel avec les agents du roi Joseph. Napoléon,

par exemple, avait ordonné l'incarcération de tous les membres de

l'ancien conseil de Castille: Joseph les avait fait relâcher, disant

qu'on ne les poursuivait que pour avoir leurs biens. Napoléon s'était

approprié, à titre d'indemnité de guerre, les biens des dix plus

grandes familles d'Espagne, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs,

et de plus il avait saisi les laines appartenant aux plus grands

seigneurs des provinces conquises. Le total de ces confiscations

n'était pas loin de valoir deux cents millions. Quant aux dix grandes

familles, disait Joseph, je dois en abandonner les propriétés

à l'Empereur, qui se les est attribuées; mais quant aux autres

familles, en plus grand nombre, poursuivies pour fait de révolte,

leurs biens doivent m'être laissés, ou pour les leur rendre, si elles

se soumettent, ou pour récompenser, si elles ne se soumettent pas, le

dévouement de ceux qui se donneront à moi. Quant aux laines, Joseph

prétendait aussi en retenir une partie, à divers titres plus ou

moins contestables, alléguant du reste qu'il n'avait rien à donner à

personne, qu'il ne lui était pas même possible de payer les officiers

de sa maison, qu'il y avait dans Madrid six mille domestiques, soit

de l'ancienne grandesse, soit de l'ancienne cour, dont il pourrait

s'attacher une partie, et qui, faute de pouvoir vivre, excitaient

contre lui le peuple de la capitale.

[Note en marge: Détresse financière du roi Joseph.]

Sa détresse, en effet, était extrême. Les armées françaises dans les

provinces qu'elles occupaient, l'insurrection dans les provinces

dont elle était restée maîtresse, absorbaient tout le produit des

impôts. Ce que les armées françaises prenaient directement ne

suffisait cependant point à leur entretien; car si en prenant tout

dans les provinces conquises elles parvenaient à se nourrir et à

se vêtir, il restait les services généraux de l'artillerie et du

génie, tous fort coûteux, fort importants, auxquels on ne pouvait

suffire en s'emparant du bétail, ou en coupant les récoltes sur pied.

Pour ces services il aurait fallu de l'argent, et il n'arrivait au

Trésor que celui qu'on percevait à Madrid même. En mettant la main

sur toutes les ressources que la proscription ou la confiscation

pouvaient fournir, on ôtait à Joseph le moyen, disait-il, soit de

se ménager des créatures, soit de pourvoir aux services les plus

indispensables. Il demandait qu'on laissât au moins achever pour son

compte un emprunt commencé en Hollande, lequel aurait pu procurer

au Trésor espagnol quinze ou vingt millions. Sur ce dernier point

seulement Napoléon lui avait accordé satisfaction; mais sur tous

les autres il n'avait répondu que par des refus, lui reprochant

amèrement quelques actes de munificence envers des favoris qui

n'avaient rien mérité; supputant, avec un regret visible de l'avoir

entreprise, tout ce que lui avait déjà coûté la guerre d'Espagne,

tout ce qu'elle devait lui coûter encore; car bien que les soldats

français vécussent sur les lieux, il fallait néanmoins les y

faire arriver, vêtus, armés, organisés; les pourvoir en outre de

matériel, ce qui ne pouvait se faire qu'avec de grandes dépenses,

sans compter celles de la guerre d'Autriche, qui était la suite de

la guerre d'Espagne, et qui devait entraîner de bien autres charges

pour les finances de l'Empire. Napoléon se disait donc ruiné par

ses frères, réduit à faire ressource de tout. Du reste, distrait

par d'autres guerres à six cents lieues de Madrid, il abandonnait

le soin de vider ces querelles à ses agents, qui se comportaient

avec une insolence inouïe, se croyant en qualité de représentants de

l'empereur Napoléon fort supérieurs à de simples représentants du

roi Joseph. Les choses avaient été poussées à un tel point, qu'au

sujet des biens séquestrés, M. de Fréville s'étant emparé des clefs

des palais disputés, en avait refusé l'entrée aux agents du Trésor

espagnol, prêt, disait-il, pour se faire obéir, à recourir, s'il le

fallait, à l'armée française. Le roi Joseph avait répondu à cette

arrogance en disant qu'il allait faire mettre M. de Fréville dans une

chaise de poste et l'envoyer en France[2]. On comprend ce que de

pareils débats, connus de tout le monde à Madrid, devaient produire

de déconsidération pour la nouvelle royauté. Haïe des Espagnols,

méprisée des Français, il était bien difficile qu'elle parvînt à se

faire obéir par les uns et par les autres, et que les meilleurs plans

pussent réussir, exécutés sous la direction d'une autorité aussi

faible et aussi contestée.

[Note 2: Nous citerons les lettres suivantes en preuve de ces tristes

détails:

«_À l'Empereur._

»Madrid, le 17 février 1809.

»SIRE,

»Je vois avec peine, par la lettre de V. M., nº 2, qu'elle écoute

sur les affaires de Madrid des personnes intéressées à la tromper.

V. M. n'a pas dans moi une entière confiance, et cependant la place

n'est pas tenable sans cela. Je ne répéterai plus ce que j'ai écrit

plusieurs fois sur la situation des finances; je donne toutes mes

facultés aux affaires depuis huit heures du matin jusqu'à onze

heures du soir; je sors une fois par semaine; je n'ai pas un sou

à donner à personne; je suis à ma quatrième année de règne, et je

vois encore ma garde avec le premier frac que je lui avais donné il

y a trois ans; je suis le but de toutes les plaintes; j'ai toutes

les préventions à vaincre; mon pouvoir réel ne s'étend pas au delà

de Madrid, et à Madrid même je suis journellement contrarié par des

gens qui sont fâchés que leur système ne soit plus en vogue..... V.

M. avait ordonné le séquestre des biens de dix familles, il a été

étendu à plus du double; toutes les maisons logeables sont occupées

par des garde-scellés; six mille domestiques des séquestrés sont

dans les rues; tous demandent l'aumône; les plus hardis essaient de

voler ou d'assassiner. Mes officiers, tout ce qui a sacrifié avec

moi le royaume de Naples, est encore logé par billet de logement.

Sans capitaux, sans contributions, sans argent, que puis-je faire?

Ce tableau, quel qu'il soit, n'est pas exagéré, et tel qu'il est,

il n'épouvanterait pas mon courage, le ciel m'en a donné assez

pour cela; mais ce que le ciel m'a refusé, c'est une organisation

capable de supporter les insultes et les contrariétés de ceux qui

devraient me servir, et surtout de résister aux mécontentements

d'un homme que j'ai trop aimé pour pouvoir jamais le haïr.--Ainsi,

sire, si ma vie entière ne vous a pas donné dans moi la confiance

la plus aveugle, si je dois être insulté et humilié jusque dans ma

capitale, si je n'ai pas le droit de nommer les commandants et les

gouverneurs que j'ai toujours sous les yeux, si V. M. ne veut pas

me juger sur les résultats, et permet qu'on élève un procès sur

chaque pas que je fais, dans ce cas, sire, je n'ai pas deux partis

à prendre...............--Je ne suis roi d'Espagne que par la force

de vos armes, je pourrais le devenir par l'amour des Espagnols, mais

pour cela il faut que je puisse gouverner à ma manière....

»De V. M., sire, le dévoué serviteur et frère,

»JOSEPH.»

* * * * *

«Madrid, le 19 mars 1809.

»SIRE,

»V. M. me prescrivait, par sa lettre du 11 février, de conserver à

M. de Fréville la direction des affaires relatives aux condamnés, en

m'annonçant qu'elle voulait conserver les biens de ces dix familles

pour m'ôter la tentation de les leur rendre.--Je suis bien indisposé

aujourd'hui contre M. de Fréville; j'ai respecté comme je l'ai dû

les biens de ces dix condamnés et leurs maisons, mais j'ai ordonné

à l'administration des domaines que je viens de créer, de prendre

possession de tous les autres biens (hors ceux des dix condamnés).

M. de Fréville s'est permis d'envoyer de nuit enlever les clefs des

maisons séquestrées par moi, il a donné l'ordre aux intendants des

émigrés de ne point obéir à mes agents; c'est aujourd'hui la fable

de la ville. Je viens de faire donner l'ordre à M. de Fréville, qui

me paraît fou, de remettre les clefs des maisons à l'administration

des domaines. S'il s'obstine à me désobéir je lui ferai donner

l'ordre de se rendre en France, et le remplacerai par M. Treillard,

auditeur.--M. de Fréville est malade, sans doute. Il ne reconnaît pas

mon autorité; il a des correspondances directes avec V. M., et, à

l'entendre, il est ici son représentant. V. M. observera que je n'ai

pas touché aux maisons et aux biens des dix condamnés.

»Je prie V. M. de faire rappeler M. de Fréville de Madrid; son séjour

ici, d'après la scène qui vient de se passer, me serait plus nuisible

que tous les efforts de l'Infantado et de Cuesta...

»J'ai des remercîments à faire à V. M. pour l'intention qu'elle

manifeste de lever le séquestre qui avait été mis sur les sept

millions de l'emprunt de Hollande. Jamais gouvernement n'en eut plus

besoin que le mien. Je ne veux pas m'appesantir sur des détails qui

ne pourraient qu'affliger V. M.; mais enfin il suffit que V. M. sache

qu'elle ne saurait assez tôt lever les obstacles qui m'empêchent

de toucher les 7 millions de Hollande, et les 2 ou 3 des laines de

Bayonne.

»De V. M., sire, le dévoué serviteur et frère,

»JOSEPH.»]

[Note en marge: Dispositions morales des Espagnols après la courte

campagne que Napoléon avait faite chez eux.]

[Note en marge: La nouvelle de la guerre d'Autriche réveille toutes

les espérances et toutes les fureurs des Espagnols.]

[Note en marge: Reconstitution de l'armée du centre sous le général

Vénégas, et de l'armée d'Estrémadure sous le général don Gregorio de

la Cuesta.]

[Note en marge: Position du général de La Romana au nord de

l'Espagne, entre la Galice et le Portugal.]

Quoique les forces françaises fussent immenses en quantité et en

qualité, la résistance devenait tous les jours plus sérieuse. Nulle

part les Espagnols n'avaient tenu en ligne. À Espinosa, à Tudela,

à Burgos, à Molins-del-Rey, à Uclès, ils s'étaient enfuis en jetant

leurs armes. Les Anglais eux-mêmes, troupe régulière et solide,

entraînés dans la commune défaite, avaient été obligés d'abandonner

en toute hâte le sol de l'Espagne et de chercher un refuge sur

leurs vaisseaux. Mais ni les uns ni les autres n'étaient abattus

par la suite des revers qu'ils avaient essuyés. Les Espagnols, dans

leur fol orgueil, étaient incapables d'apprécier ce que valait

l'armée française, et leur ignorance les sauvait du découragement.

S'enfuyant presque sans se battre, ils souffraient peu, car il n'y

a que les défaites fortement disputées qui soient profondément

senties; et ils étaient prêts à recommencer indéfiniment une guerre

qui ne coûtait de désastres qu'aux villes, qui plaisait à leur

activité dévorante, et répondait à tous leurs sentiments religieux et

patriotiques. S'ils avaient d'ailleurs été découragés un moment par

leurs nombreuses défaites, ils avaient repris courage en apprenant

le départ de Napoléon et la guerre d'Autriche. Retirée à Séville,

où elle était plongée plus profondément dans l'ignorance et le

fanatisme de la nation, la junte continuait de souffler au peuple

toutes ses fureurs. Composée d'un mélange de vieux hommes d'État

incapables de comprendre les circonstances nouvelles, et de jeunes

fanatiques incapables d'en comprendre aucune, contrariée par mille

résistances, elle dirigeait la guerre comme on peut le faire dans des

temps de désordre. Mais elle animait, excitait, poussait aux armes

les populations de Valence, de Murcie, d'Andalousie, d'Estrémadure,

correspondait avec les Anglais, et envoyait sans cesse de nouvelles

recrues aux armées de l'insurrection. L'Angleterre lui fournissant en

quantité des armes, des munitions, des subsides, elle avait reformé

l'armée du centre, confiée depuis la bataille de Tudela au duc de

l'Infantado, et depuis la bataille d'Uclès au général Cartojal.

L'armée d'Estrémadure battue à Burgos, à Somo-Sierra, à Madrid, s'en

étant vengée par le meurtre de l'infortuné don Juan Benito, avait

été recrutée et confiée au vieux Gregorio de la Cuesta, qui semblait

avoir repris entre les généraux espagnols un certain ascendant,

uniquement parce que n'ayant pas livré de bataille, il n'en avait

pas perdu. Ces deux armées échelonnées, l'une sur les routes de la

Manche, depuis Ocaña jusqu'au val de Peñas (voir la carte nº 43),

l'autre sur les routes de l'Estrémadure, depuis le pont d'Almaraz

jusqu'à Mérida, devaient inquiéter Madrid, et disputer le terrain

aux troupes françaises qui tenteraient de descendre vers le midi.

Dans le nord de l'Espagne, le général de La Romana, qui avait suivi

la retraite des Anglais, mais qui, pour leur laisser libre la route

de Vigo, avait pris celle d'Orense, était resté sur la frontière

du Portugal, le long du Minho, entre les Portugais exaltés par

leur récente délivrance, et les Espagnols de la Galice, les plus

opiniâtres de tous les insurgés de la Péninsule. Il maintenait ainsi

au nord un dangereux foyer d'excitation. Enfin partout où les armées

françaises n'étaient pas, la junte levait publiquement des soldats;

et là où elles étaient, des bandes de coureurs, se cachant dans

les montagnes et les défilés, attendaient nos convois de blessés,

de malades ou de munitions, pour égorger les uns et enlever les

autres. Dans les Asturies le général Ballesteros osait se montrer à

quelques lieues du général Bonnet. Dans l'Aragon le terrible exemple

de Saragosse n'avait agi que sur la malheureuse ville, témoin et

victime du siége. Dans la Catalogne les batailles de Cardedeu, de

Molins-del-Rey, n'avaient agi que sur l'armée du général Vivès, et

les miquelets arrêtaient nos troupes à tous les passages, ou les

troublaient dans les siéges d'Hostalrich, de Girone, de Tarragone,

qu'elles devaient exécuter l'un après l'autre. Bien qu'il n'y eût que

deux mois d'écoulés depuis que les généraux de Napoléon, conduits

par lui, avaient recouvré dans une dizaine de batailles la moitié de

l'Espagne, et tout conquis des Pyrénées au Tage, la nouvelle de la

guerre d'Autriche, propagée, commentée en cent façons, avait ranimé

toutes les espérances, réveillé toutes les fureurs, et fait succéder

à une terreur momentanée une excitation presque aussi grande qu'après

Baylen. On croyait que Napoléon, obligé de quitter l'Espagne de sa

personne, serait bientôt obligé d'en retirer ses meilleures troupes,

et qu'on viendrait facilement à bout des autres.

[Note en marge: Zèle des Anglais à continuer la guerre, d'après la

dernière rupture de l'Autriche avec la France.]

Les Anglais de leur côté, battus en compagnie des Espagnols,

avaient également repris confiance, se flattant eux aussi que la

guerre d'Autriche, exigeant le rappel de nos vieilles bandes, leur

permettrait de recouvrer le terrain perdu pendant les deux mois de la

présence de Napoléon au delà des Pyrénées.

[Note en marge: Expéditions maritimes préparées contre la Péninsule,

les côtes de France, de Belgique et de Hollande.]

[Note en marge: Nouvelle armée confiée à sir Arthur Wellesley pour la

délivrance du Portugal.]

L'armée du général Moore qui aurait dû périr dans sa retraite à

travers la Galice, mais qui avait, bien que faiblement poursuivie,

perdu ses chevaux, une partie de son matériel et un quart de son

effectif, avait été ramenée sur les côtes de l'Angleterre. Là

on la recrutait avec des engagés sortis des fameuses milices

qui devaient jadis résister à l'expédition de Boulogne, et qui,

depuis que l'expédition de Boulogne n'occupait plus personne en

Angleterre, fournissaient avec leurs débris une ample matière à

recrutement. Ainsi en agitant le monde entier, Napoléon avait

partout suscité des soldats. L'Angleterre, pensant avec raison

que la guerre d'Autriche était une dernière occasion, offerte par

la fortune, qu'il ne fallait pas laisser échapper, avait résolu

dans cette campagne de faire les plus grands efforts pour attaquer

Napoléon sur tous les points, et lui préparer partout des obstacles

et des périls. Elle avait le projet non-seulement de recommencer

une expédition dans la Péninsule malgré le mauvais succès de celle

du général Moore, mais d'en organiser une formidable contre les

côtes de France, de Hollande et du Hanovre. Le dénûment dans lequel

Napoléon était forcé de laisser les côtes du continent, depuis

Bayonne jusqu'à Hambourg, offrait bien des chances de détruire

les grandes flottes construites à Rochefort, à Lorient, à Brest,

à Cherbourg, à Anvers. L'idée d'assaillir l'Escaut et d'y livrer

aux flammes les magnifiques chantiers élevés sur les bords de

ce fleuve, occupait en particulier le cabinet britannique, et

provoquait chez lui un singulier redoublement de zèle. Le moins en

effet qu'il pût faire pour l'Autriche et pour lui-même, c'était de

mettre le littoral européen à feu et à sang, afin de détourner de

Vienne et de Madrid une partie des forces dirigées vers ces deux

capitales. Mais en attendant qu'on fût entièrement fixé sur ces

vastes projets de destruction, le plus pressé c'était l'Espagne. Il

fallait la secourir sans retard, si on ne voulait la voir succomber

avant que l'Autriche eût réussi à la dégager. Des troupes anglaises

qui avaient enlevé le Portugal au général Junot, et qui recrutées

plus tard avaient contribué à l'expédition du général Moore en

Castille, il était resté une partie aux environs de Lisbonne, entre

Alcobaza et Leiria, sous les ordres du général Cradock. On s'était

hâté de les renforcer avec des détachements tirés de Gibraltar et

d'Angleterre; on voulait les renforcer encore, et en faire une

armée capable de disputer le Portugal au maréchal Soult. Sir Arthur

Wellesley, qui avait été le véritable libérateur du Portugal, purgé

depuis de tout reproche relativement à la convention de Cintra,

par le tribunal chargé de juger les auteurs de cette convention,

pouvait maintenant être employé sans difficulté. Sa jeune renommée,

son habileté incontestable le désignaient comme le chef naturel

de la nouvelle expédition. Il se faisait fort, disait-il, avec 30

mille Anglais, 30 mille Portugais, et une quarantaine de mille

hommes de milice portugaise, ce qui devait coûter environ 70 ou 80

millions par an au Trésor britannique, d'occuper cent mille ennemis

au moins, de conserver le Portugal, et le Portugal conservé, de

rendre éternellement précaire la situation des Français en Espagne.

Ayant jugé avec un rare bon sens les événements des deux dernières

campagnes, il avait aperçu tout de suite comment les Anglais devaient

se comporter dans la Péninsule, et malgré l'avis de ceux que

l'expédition de Moore avait profondément effrayés, il affirmait qu'on

pourrait toujours se rembarquer à temps, en sacrifiant tout au plus

son matériel; il allait même jusqu'à désigner d'une manière presque

prophétique une position dans laquelle, appuyé sur la mer et couvert

de retranchements, il serait assuré de tenir plusieurs années contre

les armées victorieuses de la France. La confiance qu'inspirait ce

général, d'un esprit droit et ferme, avait vaincu la répugnance de

son gouvernement à risquer de nouvelles armées dans l'intérieur

de la Péninsule, le plan surtout consistant à ne s'éloigner du

Portugal que le moins possible, et à rendre précaire la situation des

Français à Madrid, par la seule présence des Anglais à Lisbonne. Il

fut donc arrêté qu'on le ferait partir avec des forces qui devaient

porter à 30 mille hommes l'armée britannique en Portugal, et avec

des ressources, soit en munitions, soit en argent, qui mettraient

à même de lever une nombreuse armée portugaise. L'enthousiasme

insurrectionnel des Portugais, parvenu au comble depuis l'expulsion

du général Junot, permettait de tout espérer de leur part. Ils

accouraient en effet au-devant des Anglais, et se prêtaient à leurs

leçons militaires avec un zèle qui ne pouvait être inspiré que par la

passion la plus vive.

Tels étaient les changements survenus dans la Péninsule à la seule

annonce de la guerre d'Autriche: de soumise que l'Espagne semblait

être quand Napoléon l'avait quittée, elle se levait de nouveau!

de délaissée qu'on la croyait par ses alliés, elle allait être de

nouveau secourue par les Anglais, et occupée par eux, pour n'en être

plus abandonnée qu'à la fin de la guerre!

[Note en marge: Préparatifs du maréchal Soult pour entrer en

Portugal.]

Les instructions de Napoléon avaient désigné le mois de février comme

le moment convenable pour l'entrée du maréchal Soult en Portugal. Il

avait supposé que ce maréchal, arrivé en mars à Lisbonne, aiderait le

maréchal Victor à occuper Séville et Cadix presque en même temps, et

que la conquête du midi de la Péninsule se trouverait ainsi achevée

avant les chaleurs de l'été. Mais les événements devaient bientôt

montrer qu'il lui serait plus facile à lui d'être maître de Vienne,

qu'à ses généraux de dépasser la ligne du Tage et du Douro. Le corps

du maréchal Soult, à peine remis des fatigues qu'il avait endurées

pendant sa marche sur la Corogne, avait été réuni entre Saint-Jacques

de Compostel, Vigo et Tuy, pour s'y reposer, s'y refaire, et réparer

le matériel d'artillerie, auquel avaient été jointes plusieurs pièces

de fort calibre, pour le cas où l'on aurait quelque muraille de ville

à abattre. Malgré les instances de l'état-major de Madrid, et malgré

le zèle dont le maréchal Soult était lui-même animé, l'armée du

Portugal ne put pas avant un mois, c'est-à-dire avant la mi-février,

être prête à marcher. Cette armée, composée des divisions Merle,

Mermet, Delaborde et Heudelet, tirées les unes de l'ancien corps du

maréchal Bessières, les autres de l'ancien corps du général Junot, de

la cavalerie légère de Franceschi, des dragons Lorge et Lahoussaye,

ne put pas fournir plus de 26 mille hommes présents sous les armes,

bien qu'on eût compté sur trente et quelques mille. Les fatigues, les

combats, les détachements, avaient réduit à ce chiffre l'effectif

nominal, qui était de quarante et quelques mille hommes. Tout étant

prêt, le maréchal Soult partit de Vigo le 15 février. Son projet

était de franchir le Minho, qui forme en cet endroit la frontière du

Portugal, d'en forcer le passage un peu au-dessous de Tuy, très-près

par conséquent de l'embouchure de ce fleuve dans l'Océan, et de

s'avancer, par la grande route du littoral, de Braga à Oporto. (Voir

la carte nº 43.) Mais des obstacles insurmontables empêchèrent cette

marche, qui, d'après la nature des lieux, était la plus simple et la

plus indiquée.

[Note en marge: Exaltation patriotique des Portugais, et leur projet

de résister à outrance aux Français.]

Les Portugais, partageant l'aversion des Espagnols pour les

Français, singulièrement encouragés d'ailleurs par l'expulsion de

Junot, s'étaient tous insurgés, sous l'influence de leurs nobles

et de leurs prêtres. Ils avaient barricadé les villages et les

villes, obstrué les défilés, et paraissaient résolus à se défendre

jusqu'à la dernière extrémité. Partout on entendait le tocsin, et

on voyait accourir sur les routes des bandes de peuple, menées par

des prêtres qui avaient le crucifix à la main, et par des seigneurs

qui brandissaient de vieilles épées depuis longtemps suspendues aux

murs de leurs châteaux. Les Portugais, s'attendant à l'arrivée des

Français, avaient eu soin de recueillir tous les bateaux du Minho,

et de les amener sur la rive gauche, qu'ils occupaient. Notre

cavalerie légère, en battant le pays dans tous les sens, n'avait pu

en découvrir un seul.

[Note en marge: Inutile tentative du maréchal Soult pour franchir le

Minho au-dessous de Tuy.]

En voyant ce qui se passait, le maréchal Soult imagina de descendre

le Minho jusqu'à la mer, et de s'emparer des nombreuses barques

de pêcheur qui appartenaient au village de Garda, situé près de

l'embouchure du fleuve. Il trouva en effet sur ce point beaucoup de

bateaux qu'on n'avait pas eu le temps de soustraire à ses troupes;

il en prit un assez grand nombre pour transporter environ deux mille

hommes à la fois. Il essaya effectivement de les embarquer et de

les jeter de l'autre côté du fleuve, espérant qu'ils seraient assez

forts pour s'y défendre contre les Portugais, et pour rétablir les

communications entre les deux rives. Mais on était réduit à passer

le Minho près de la mer, et les tempêtes de la saison ne permirent

qu'à trois ou quatre bateaux d'opérer la traversée. Une cinquantaine

d'hommes au plus, parvenus à l'autre bord, s'y battirent bravement,

dans l'espoir d'être secourus; mais ils furent bientôt obligés de

rendre leurs armes et de se mettre à la discrétion d'une populace

féroce.

[Note en marge: Le maréchal Soult remonte le Minho pour le passer à

Orense.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 11 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 34 段