Les rues étaient jonchées des morts et des blessés, dont le sort, dans

l’âpre gelée, était de beaucoup le plus digne de pitié. Les vainqueurs

allaient et venaient de maison en maison, pillaient et massacraient,

parfois chantaient en chœur.

De différents quartiers, sur sa route, des bruits de violences furieuses

arrivaient aux oreilles du jeune Shelton; tantôt des coups de marteau de

forgeron sur une porte barricadée, tantôt de lamentables cris de femmes.

Le cœur de Dick venait de s’éveiller. Il venait de voir les cruelles

conséquences de sa propre conduite; et la pensée de toute la somme de

misères qui était en ce moment créée dans la ville de Shoreby le

remplissait de désespoir.

Enfin il atteignit les faubourgs, et là, en effet, il vit droit devant

lui, le même large sentier battu sur la neige qu’il avait remarqué du

haut de l’église. Il alla donc plus vite; mais tout en chevauchant, son

œil attentif examinait les hommes tombés et les chevaux couchés au bord

du chemin. Beaucoup de ceux-ci, cela le rassurait, portaient les

couleurs de Sir Daniel et il reconnut même la figure de quelques-uns qui

étaient couchés sur le dos.

Environ à mi-chemin entre la ville et la forêt, ceux qu’il poursuivait

avaient visiblement été attaqués par des archers, car les cadavres se

rapprochaient beaucoup, chacun traversé d’une flèche. Et là, Dick

découvrit parmi les autres le corps d’un très jeune homme, dont les

traits lui rappelaient une ressemblance familière.

Il arrêta sa troupe, descendit de cheval et souleva la tête du garçon.

Ce faisant, le chapeau tomba et une masse de longs cheveux bruns se

déroula. En même temps les yeux s’ouvrirent.

--Ah! le chasseur de lions! dit une voix faible. Elle est plus loin.

Courez... Courez vite.

Et la jeune dame s’évanouit de nouveau.

Un des hommes de Dick apporta un flacon d’un fort cordial, avec lequel

Dick réussit à lui faire reprendre connaissance. Alors il prit l’amie de

Joanna sur l’arçon de sa selle et continua son chemin vers la forêt.

--Pourquoi me prenez-vous? dit la jeune fille, vous retardez votre

marche.

--Non, Mistress Risingham, répliqua Dick, Shoreby est plein de sang,

d’ivresse et de désordre, ici vous êtes en sûreté. Calmez-vous.

--Je ne veux pas être obligée par quelqu’un de votre faction,

cria-t-elle, mettez-moi à terre.

--Madame, vous ne savez ce que vous dites, répliqua Dick, vous êtes

blessée.

--Je ne le suis pas, dit-elle, c’est mon cheval qui a été tué.

--Peu importe, répliqua Richard, vous êtes ici au milieu d’une plaine de

neige et entourée d’ennemis: que vous le vouliez ou non, je vous emporte

avec moi. Je suis heureux d’avoir cette occasion, car ainsi je paierai

un peu de notre dette.

Pendant un moment, elle ne dit rien, puis brusquement elle demanda:

--Mon oncle?

--Lord Risingham? répliqua Dick, je voudrais avoir de bonnes nouvelles à

vous en donner, madame; mais je n’en ai pas. Je l’ai vu une fois dans la

bataille, une seule fois. Ayons bon espoir.

CHAPITRE V

NUIT DANS LES BOIS: ALICIA RISINGHAM

Il était presque certain que Sir Daniel s’était dirigé vers Moat-House;

mais à cause de la neige épaisse, de l’heure tardive et de la nécessité

d’éviter les routes et de passer par le bois, il était non moins certain

qu’il ne pouvait espérer arriver avant le lendemain.

Deux voies s’ouvraient à Dick; soit continuer à suivre la trace du

chevalier et, s’il pouvait, tomber sur son camp cette nuit même, ou

chercher un autre chemin et tâcher de se placer entre Sir Daniel et son

but.

Chacun de ces plans rencontrait de sérieuses objections, et Dick, qui

craignait d’exposer Joanna aux hasards d’une bataille, ne s’était encore

décidé pour aucun lorsqu’il atteignit la lisière de la forêt.

En cet endroit, sir Daniel avait incliné un peu vers la gauche, puis

s’était enfoncé tout droit vers une futaie de hauts troncs. La troupe

avait été formée sur un front plus étroit pour pouvoir passer entre les

arbres, et la trace était piétinée d’autant plus profonde dans la neige.

L’œil la suivait sous l’enfilade dépouillée des chênes, droite et

étroite; les arbres la couvraient avec leurs nœuds énormes et la grande

forêt élevée de leurs branches; aucun bruit, ni d’hommes ni de bêtes...

pas même un vol de rouge-gorge; et, sur la plaine de neige, le soleil

d’hiver dessinait un réseau d’ombres.

--Qu’en pensez-vous, demanda Dick à l’un de ses hommes, suivre tout

droit où gagner Tunstall?

--Sir Richard, répliqua l’homme d’armes, je suivrais leur trace jusqu’où

ils se séparent.

--Vous avez raison, il n’y a pas de doute, répliqua Dick. Mais nous

sommes partis très vite parce que le temps nous pressait. Ici il n’y a

pas de maisons, ni pour manger ni pour s’abriter, et, demain dès l’aube,

nous aurons froid aux doigts et le ventre vide. Qu’en dites-vous, amis?

voulez-vous braver le froid pour le succès de l’expédition ou bien

passerons-nous par Holywood pour souper chez notre mère l’Église?

L’affaire étant quelque peu incertaine, je ne forcerai personne, mais,

si vous m’en croyez, vous choisirez le premier plan.

Les hommes répondirent presque d’une voix qu’ils suivraient Sir Richard

où il voudrait.

Et Dick, éperonnant son cheval, se remit en marche.

La neige dans la piste avait été fort piétinée, et les poursuivants

avaient ainsi un grand avantage sur les poursuivis. Ils s’avançaient

vraiment d’un trot vif, deux cents sabots frappant alternativement le

sourd pavage de neige, le cliquetis des armes, le hennissement des

chevaux faisaient retentir d’un bruit guerrier les arches du bois

silencieux.

Maintenant la large piste des poursuivis arrivait sur la grand-route de

Holywood; là elle devenait un moment indistincte; puis, à l’endroit où

elle s’enfonçait de nouveau dans la neige vierge de l’autre côté, Dick

fut surpris de la trouver plus étroite et moins piétinée. Évidemment,

Sir Daniel, profitant de la route, avait déjà commencé à séparer sa

troupe.

A tout hasard, une chance valant l’autre, Dick continua à poursuivre la

ligne droite, et celle-ci, après une heure de chevauchée, conduisit dans

les profondeurs de la forêt, où, soudain, elle se dispersa comme une

coquille qui éclate, en une douzaine d’autres dans toutes les

directions.

Dick tira sur la bride avec désespoir. La courte journée d’hiver était

près de sa fin, le soleil, comme une orange rouge pâle, dépouillé de

rayons, nageait bas dans les fourrés sans feuilles. Les ombres étaient

longues d’un mille sur la neige, la gelée mordait cruellement les

ongles, et l’haleine et la vapeur des chevaux montait en nuages.

--Eh bien, nous sommes floués, confessa Dick. Dirigeons-nous sur

Holywood, quand même. C’est encore plus près de nous que Tunstall:--si

j’en juge par la position du soleil.

Ainsi ils inclinèrent à gauche, tournant le dos au disque rouge, allant

vers l’abbaye à travers bois. Mais ce n’était plus comme avant. Ils ne

pouvaient plus conserver leur vive allure sur un sentier affermi par le

passage de leurs ennemis vers le but auquel ce sentier les conduisait.

Il leur fallait maintenant enfoncer d’un pas lourd dans la neige

encombrante, s’arrêter constamment pour chercher leur direction,

patauger dans des amas de neige. Bientôt le soleil les abandonna; la

lueur à l’ouest s’évanouit; et, maintenant, ils erraient dans une ombre

noire, sous les étoiles glaciales.

La lune, il est vrai, devait, à ce moment, éclairer le sommet des

collines, et ils pourraient reprendre leur marche. Mais, en attendant,

toute erreur pouvait les éloigner de leur route. Il n’y avait rien à

faire, qu’à camper et attendre.

On plaça des sentinelles; un espace fut déblayé de neige, et, après

quelques essais, un bon feu flamba au milieu. Les hommes d’armes

s’assirent serrés autour de ce foyer, partagèrent les provisions qu’ils

avaient, et se passèrent la bouteille; et Dick ayant réuni le plus fin

de cette grossière et maigre nourriture, l’apporta à la nièce de Lord

Risingham; elle était appuyée contre un arbre, séparée de la

soldatesque.

Elle était assise sur une couverture de cheval, enveloppée dans une

autre, et regardait droit devant elle cette scène éclairée par le feu. A

l’offre de la nourriture, elle tressaillit, comme quelqu’un qui

s’éveille d’un rêve, puis refusa en silence.

--Madame, dit Dick, je vous en supplie, ne me punissez pas si

cruellement. En quoi je vous ai offensée, je ne sais; il est vrai que je

vous ai emportée, mais avec une violence amicale; il est vrai que je

vous ai exposée à l’inclémence de la nuit, mais la hâte à laquelle je

suis obligé a pour but de sauver une autre, qui n’est pas moins

délicate, ni moins dépourvue d’amis que vous; ainsi, madame, ne vous

punissez pas vous-même, mangez, sinon par faim; du moins pour conserver

vos forces.

--Je ne veux rien prendre des mains qui ont tué mon cousin,

répliqua-t-elle.

--Chère madame, s’écria Dick, je vous jure sur la croix que je ne l’ai

pas touché.

--Jurez-moi qu’il vit encore, répliqua-t-elle.

--Je ne veux pas jouer avec vous, répondit Dick. La pitié m’ordonne de

vous blesser. En mon cœur, je crois qu’il est mort.

--Et vous voulez que je mange! cria-t-elle. Oh! et ils vous appellent

«Sir»! Vous avez gagné vos éperons par le meurtre de mon bon cousin. Et

si je n’avais été sotte et traître à la fois, si je ne vous avais sauvé

dans la maison de votre ennemi, c’est vous qui seriez mort, et lui--lui

qui en valait douze comme vous--serait vivant.

--J’ai fait de mon mieux, comme a fait votre cousin de l’autre côté,

répondit Dick. S’il vivait encore--comme j’atteste le ciel que je le

souhaite!--il me louerait, loin de me blâmer.

--Sir Daniel me l’a dit, répliqua-t-elle. Il vous a remarqué à la

barricade. Contre vous, dit-il, leurs troupes ont échoué; c’est vous qui

avez gagné la bataille. Eh bien, alors, c’est vous qui avez tué mon bon

Lord Risingham, aussi bien que si vous l’aviez étranglé de vos mains. Et

vous voudriez que je mange avec vous... et vos mains ne sont pas même

lavées de vos meurtres? Mais Sir Daniel a juré votre perte. C’est lui

qui me vengera.

L’infortuné Dick était plongé dans la tristesse. Le vieil Arblaster

revint à son esprit, et il poussa un gémissement.

--Me jugez-vous si coupable? dit-il; vous qui m’avez défendue, vous qui

êtes l’amie de Joanna?

--Que faisiez-vous dans la bataille? répliqua-t-elle. Vous n’êtes

d’aucun parti; vous n’êtes qu’un garçon, des jambes et un corps, sans

gouvernement de l’esprit et sans raison! Pourquoi vous êtes-vous battu?

Pour l’amour des coups, parbleu!

--Hé, s’écria Dick, je ne sais pas. Mais tel que va le royaume

d’Angleterre, si un pauvre gentilhomme ne se bat pas d’un côté, il faut

bien qu’il se batte de l’autre. Il ne peut pas rester seul; la nature ne

le veut pas.

--Ceux qui n’ont pas de jugement ne devraient pas tirer l’épée, répliqua

la jeune femme. Vous qui vous battez au hasard, qu’êtes-vous, sinon un

boucher? La guerre n’est noble que par la cause défendue, et vous l’avez

déshonorée.

--Madame, dit le pauvre Dick, je vois en partie mon erreur. Je me suis

trop pressé; je me suis lancé trop tôt dans l’action. Déjà j’ai volé un

bateau--croyant, je le jure, bien faire--et par là j’ai causé la mort de

bien des innocents, et le malheur et la ruine d’un pauvre vieux, dont la

figure aujourd’hui même m’a frappé comme un coup de poignard. Et ce

matin je n’avais pas d’autre but que de me faire valoir et de gagner un

renom pour me marier, et voyez! j’ai causé la mort de votre cher parent

qui avait été bon pour moi. Et quoi encore, je ne sais. Car, hélas!

peut-être j’ai mis York sur le trône, et, peut-être c’est le pire parti,

et peut-être j’ai fait du mal à l’Angleterre. O madame, je vois ma

faute, je ne suis pas fait pour la vie. Pour ma pénitence et pour éviter

des maux plus grands, lorsque j’aurai fini cette aventure je me

retirerai dans un cloître. Je renoncerai à Joanna et au métier des

armes. Je serai moine et prierai pour l’âme de votre bon oncle toute ma

vie.

Il sembla à Dick dans l’extrême humiliation de ses remords que la jeune

femme avait ri.

Levant les yeux, il vit qu’elle le regardait à la lumière du feu avec

une expression particulière, mais non sans douceur.

--Madame, s’écria-t-il, pensant que le rire avait été une illusion de

son ouïe, mais espérant, au changement de son regard, avoir touché son

cœur... Madame, cela ne vous suffira-t-il pas? J’abandonne tout pour

réparer le mal que j’ai fait; j’assure le ciel à Lord Risingham. Et tout

cela le jour même où j’ai gagné mes éperons et où je me suis cru le plus

heureux jeune gentilhomme de la terre.

--Oh! enfant! dit-elle... grand enfant!

Et alors, à la grande surprise de Dick, elle essuya très tendrement les

larmes sur ses joues, puis comme cédant à une impulsion soudaine, jeta

les deux bras autour de son cou, lui releva la tête et l’embrassa.

L’ahurissement remplit l’âme simple de Dick.

--Mais venez, dit-elle, très joyeuse, vous qui êtes capitaine, il faut

que vous mangiez. Pourquoi ne soupez-vous pas?

--Chère mistress Risingham, répondit Dick. Je voulais d’abord servir ma

prisonnière; mais à vrai dire la pénitence ne me permettra plus de

supporter la vue de la nourriture. Je devrais plutôt jeûner, chère

madame, et prier.

--Appelez-moi Alicia, dit-elle, ne sommes-nous pas de vieux amis? Et

maintenant venez, je mangerai avec vous, bouchée par bouchée, à parts

égales; si donc vous ne mangez pas, je ne mangerai pas non plus; mais,

si vous mangez de bon cœur, je dînerai comme un paysan.

Et tout aussitôt, elle commença; et Dick qui avait un excellent estomac

se mit en devoir de lui tenir compagnie, d’abord avec une grande

répugnance, mais, peu à peu, la situation l’entraînant, avec une ardeur

d’une conviction croissante; jusqu’à ce que, à la fin, il oublia même de

surveiller son modèle et de bon cœur répara les dépenses de forces de sa

laborieuse journée.

--Chasseur de lions... dit-elle enfin, vous n’admirez pas une fille en

pourpoint d’homme?

La lune était levée maintenant; il n’attendait plus que pour le repas

des chevaux. Au clair de lune, Richard, toujours pénitent, mais

maintenant rassasié, la vit qui le regardait avec un peu de coquetterie.

--Madame... balbutia-t-il, surpris de cette nouvelle attitude.

--Non, interrompit-elle, il ne sert à rien de le nier; Joanna me l’a

dit. Mais venez, chevalier, chasseur de lions, regardez-moi... suis-je

si vilaine... allons!

Et ses yeux brillaient.

--Vous êtes un peu petite, vraiment... commença Dick. Et elle

l’interrompit de nouveau, cette fois d’un sonore éclat de rire, qui

acheva sa confusion.

--Petite! cria-t-elle. Eh bien, maintenant, soyez aussi honnête que

brave; je suis une naine ou un peu mieux; mais malgré cela... voyons,

dites-moi!... malgré cela assez jolie à regarder; n’est-ce pas?

--Oui, madame, extrêmement jolie, dit le chevalier en détresse, faisant

de pitoyables efforts pour paraître à l’aise.

--Et un homme serait très content de m’épouser? poursuivit-elle.

--Oh! madame, très content! approuva Dick.

--Appelez-moi Alicia, dit-elle.

--Alicia! dit Sir Richard.

--Eh bien, alors, chasseur de lions, continua-telle, puisque vous avez

tué mon cousin, et m’avez laissée sans soutien, vous me devez en honneur

une réparation; ne la devez-vous pas?

--Oui, madame, dit Dick. Bien que, sur mon âme, je ne me tiens coupable

qu’en partie de la mort de ce brave chevalier.

--Voulez-vous m’échapper? s’écria-t-elle.

--Non pas, madame. Je vous l’ai dit, sur votre ordre je me ferai même

moine.

--Alors, en honneur, vous m’appartenez? conclut-elle.

--En honneur, madame, je suppose... commença le jeune homme.

--Allons! interrompit-elle, vous êtes trop rusé. En honneur,

m’appartenez-vous jusqu’à ce que vous ayez réparé le mal?

--En honneur, oui, dit Dick.

--Écoutez alors, continua-t-elle, vous ne feriez qu’un triste moine, il

me semble. Et, puisque je peux disposer de vous à ma volonté, je vais

vous prendre pour mon mari. Non, maintenant taisez-vous! cria-t-elle. Il

ne vous servira de rien de parler. Car voyez combien cela est juste, que

vous, qui m’avez arrachée de mon foyer, m’en donniez un autre. Et quant

à Joanna, elle sera la première, croyez-moi, à approuver ce changement;

car, après tout, comme nous sommes bonnes amies, qu’importe avec

laquelle de nous deux vous vous mariiez? Cela n’a aucune importance.

--Madame, dit Dick, j’irai dans un cloître, s’il vous plaît me

l’ordonner, mais me marier avec qui que ce soit en ce monde, autre que

Joanna Sedley, je n’y consentirai ni par violence d’homme ni par caprice

de femme. Pardonnez-moi si je dis franchement ma pensée, mais lorsqu’une

jeune fille est très hardie, il faut bien qu’un jeune homme soit plus

hardi encore.

--Dick, dit-elle, mon bon garçon, venez et embrassez-moi pour cette

parole. Non, ne craignez rien, vous m’embrasserez pour Joanna, et, quand

nous nous rencontrerons, je le lui rendrai et dirai que je l’ai volé. Et

quant à ce que vous me devez, eh bien, cher nigaud, il me semble que

vous n’étiez pas seul dans cette grande bataille; et même, si York

arrive au trône, ce n’est pas vous qui l’y aurez mis. Mais pour bon,

tendre et honnête, Dick, vous êtes tout cela. Et si je pouvais en mon

cœur envier quelque chose à notre Joanna, ce serait votre amour que je

lui envierais.

CHAPITRE VI

NUIT DANS LES BOIS (_fin_): DICK ET JOANNA

Cependant les chevaux avaient pris la faible provision de fourrage et

s’étaient reposés de leur fatigue. Sur l’ordre de Dick, le feu fut

étouffé sous la neige, et, tandis que ses hommes se remettaient

péniblement en route, lui-même, se souvenant un peu tard d’une bonne

précaution en pays de forêt, choisit un chêne élevé et grimpa agilement

au plus haut croisement de branches. De là il pouvait voir au loin la

forêt éclairée par la lune et couverte de neige. Au sud-ouest, sombres à

l’horizon, étaient ces terrains élevés, couverts de bruyère, où lui et

Joanna avaient subi la terrifiante rencontre du lépreux. Et là son œil

fut attiré par un point d’un éclat rougeâtre, pas plus grand qu’un chas

d’aiguille.

Il se reprocha vivement sa négligence; si c’était, comme il semblait, la

lueur du feu de camp de Sir Daniel, il aurait dû, depuis longtemps, la

voir et marcher sur elle; surtout, il n’aurait dû, à aucun prix,

annoncer son voisinage en allumant un feu de son côté. Mais maintenant

il ne devait plus perdre un temps précieux. Le chemin direct vers la

hauteur était long d’environ deux milles, mais traversé par un vallon

très profond, escarpé, impraticable à des hommes montés, et pour aller

vite, il parut préférable à Dick d’abandonner les chevaux et de tenter

l’aventure à pied.

Dix hommes furent laissés à la garde des chevaux; on convint de signaux

pour communiquer en cas de danger, et Dick s’avança à la tête de sa

troupe; Alicia Risingham marchait bravement à son côté.

Les hommes s’étaient débarrassés des lourdes armures et laissaient leurs

lances en arrière; et ils marchaient maintenant de très bonne humeur

dans la neige gelée et à la lueur égayante de la lune. La descente dans

le vallon, où un ruisseau coulait comme sanglotant à travers la glace,

fut effectuée en silence et avec ordre; et de l’autre côté, étant alors

à peine à un demi-mille de l’endroit où Dick avait vu la lueur du feu,

la troupe s’arrêta pour respirer avant l’attaque.

Dans le vaste silence du bois, les moindres bruits pouvaient s’entendre

de loin; et Alicia qui avait l’oreille fine leva le doigt pour avertir,

et se baissa pour écouter. Tous suivirent son exemple; mais sauf les

gémissements du ruisseau cahoté dans le vallon tout près, derrière, et

le glapissement d’un renard à une distance de bien des milles à travers

la forêt, pas un souffle ne put être perçu par l’attention la plus

tendue de Dick.

--Pourtant c’est sûr, j’ai entendu résonner un harnais, chuchota Alicia.

--Madame, répliqua Dick, à qui la jeune femme faisait plus peur que dix

vigoureux guerriers, je ne veux pas dire que vous vous soyez trompée,

mais cela peut être venu de l’un ou l’autre camp.

--Ce n’est pas venu de là, c’est venu de l’ouest, affirma-t-elle.

--Qu’il en soit ce qu’il voudra, répliqua Dick; à la volonté de Dieu.

N’en tenons aucun compte, mais poussons le plus vite possible et nous

verrons bien. Debout amis... assez reposé.

Comme ils avançaient, la neige était de plus en plus foulée de sabots et

il était clair qu’ils s’approchaient du campement d’une force

considérable d’hommes montés. Maintenant ils pouvaient voir la fumée qui

s’échappait des arbres, rougeâtre à sa base et chargée d’étincelles

brillantes.

Et ici, selon les ordres de Dick, ses hommes commencèrent à se déployer,

rampant sous le couvert, furtivement, pour entourer de tous côtés le

camp des ennemis. Lui-même, plaçant Alicia à l’abri d’un énorme chêne,

se glissa droit dans la direction du feu.

A la fin, à travers une ouverture du bois, son œil embrassa la position

du camp. Le feu avait été construit sur un monticule couvert de

bruyères, entouré sur trois côtés de taillis, et il brûlait maintenant

très fort, grondant haut et jetant des flammes. Autour il n’y avait pas

une douzaine de gens, chaudement enveloppés; mais, bien que la neige

environnante fût piétinée comme par un régiment, Dick chercha vainement

un cheval. Il commençait à avoir un terrible pressentiment qu’il était

joué. En même temps, dans un homme de haute taille à salade d’acier, qui

étendait ses mains devant le foyer, il reconnut son vieil ami et

toujours bienveillant ennemi Bennet Hatch; et, en deux autres, assis un

peu en arrière, il découvrit, malgré leur déguisement masculin, Joanna

Sedley et la femme de Sir Daniel.

--Bien, pensa-t-il en lui-même, quand je perdrais mes chevaux, si j’ai

ma Joanna, de quoi pourrais-je me plaindre?

Et alors, de l’autre côté du campement, parvint un léger sifflement

annonçant que ses hommes s’étaient rejoints et que l’investissement

était complet.

Bennet, à ce bruit, sauta sur ses pieds; mais avant qu’il eût eu le

temps de saisir ses armes, Dick l’interpella.

--Bennet, dit-il, Bennet, vieil ami, rendez-vous. Vous ne ferez que

sacrifier en vain des vies d’hommes si vous résistez.

--C’est maître Shelton, par saint Barbary, cria Hatch. Me rendre? Vous

demandez beaucoup. Quelle force avez-vous?

--Je vous dis, Bennet, que vous êtes à la fois inférieur en nombre et

enveloppé, dit Dick. César et Charlemagne demanderaient quartier. J’ai

quarante hommes pour répondre à mon sifflet et d’un seul tir de flèches,

je pourrais vous tuer tous.

--Maître Dick, dit Bennet, c’est bien à contrecœur, mais il faut que je

fasse mon devoir. Les saints vous protègent.

Là-dessus, il porta à sa bouche une petite trompette et fit résonner un

appel d’éveil.

Un mouvement de confusion suivit; car tandis que Dick, craignant pour

les dames, hésitait encore à donner l’ordre de tirer, la petite bande de

Hatch avait déjà saisi les armes et se formait dos à dos comme pour une

résistance acharnée. Dans la hâte de leurs déplacements, Joanna sauta de

son siège, et courut comme une flèche aux côtés de son amant.

--Ici, Dick, cria-t-elle, en saisissant sa main dans la sienne.

Mais Dick était encore irrésolu. Il était encore jeune pour les plus

déplorables nécessités de la guerre, et la pensée de la vieille Lady

Brackley arrêtait l’ordre sur ses lèvres. Ses hommes mêmes devinrent

indociles, quelques-uns l’appelèrent par son nom, d’autres, de leur

propre mouvement, se mirent à tirer, et, à la première décharge, le

pauvre Bennet mordit la poussière. Alors Dick s’éveilla.

--Tirez, cria-t-il, tirez, enfants. Et restez à l’abri. Angleterre et

York.

Mais à ce moment le son mat de nombreux chevaux sur la neige, s’éleva

subitement dans le silence de la nuit, et avec une vitesse incroyable,

s’approcha et grandit. En même temps, des trompettes répondant

répétaient et répétaient l’appel de Hatch.

--Ralliez, ralliez, cria Dick. Ralliez vers moi! ralliez pour vos vies.

La flèche noire · 第 17 / 18 段