Le reste n’est que feintes. C’est ici qu’il faut vaincre. Et quant à
être exposé... si vous étiez un vilain bossu et si les enfants vous
montraient au doigt dans la rue, vous feriez meilleur marché de votre
corps, et payeriez bien de la vie une heure de gloire. Pourtant, si vous
voulez, montons à cheval et visitons les autres postes. Sir Richard que
voici, mon homonyme, saura bien tenir encore cette entrée, où il marche
dans le sang chaud jusqu’aux chevilles. Nous pouvons compter sur lui.
Mais attention, Sir Richard, vous n’avez pas encore fini. Le pis est
encore de veiller. Ne vous endormez pas.
Il vint droit au jeune Shelton, en le fixant, et prenant sa main dans
les deux siennes, il la serra si fort que le sang aurait presque jailli.
Dick pâlit sous ses yeux. La folle excitation, le courage et la cruauté
qu’il y lisait le remplissaient d’effroi pour l’avenir. Il fallait,
certes, au jeune duc une belle vaillance pour se mettre ainsi au premier
rang dans la bataille; mais après, dans les jours de paix et dans le
cercle de ses amis éprouvés il était à craindre qu’il continuât à porter
la mort.
CHAPITRE III
LA BATAILLE DE SHOREBY (_fin_)
Dick, encore une fois laissé à lui-même, se mit à regarder autour de
lui. La grêle de flèches s’était un peu ralentie. De tous côtés l’ennemi
reculait; et la plus grande partie de la place était maintenant vide; la
neige piétinée était devenue une boue orangée, éclaboussée de sang,
toute parsemée d’hommes et de chevaux morts, et hérissée dru de flèches
ennemies.
De son côté, la perte avait été cruelle. Dans l’entrée de la petite rue
et sur les ruines de la barricade s’amoncelaient morts et mourants; et,
des cent hommes avec lesquels il avait commencé la bataille, il n’y en
avait pas soixante-dix pouvant encore porter les armes.
Le temps s’écoulait. On pouvait penser que les renforts arriveraient
d’un moment à l’autre; et ceux de Lancastre, déjà ébranlés par le
mauvais résultat de leur assaut désespéré, n’étaient pas en état de
supporter l’attaque de troupes fraîches.
Il y avait un cadran sur le mur d’une des maisons de côté; le froid
soleil d’hiver y marquait dix heures du matin.
Dick se retourna vers l’homme qui était près de lui, un petit archer
insignifiant qui liait une blessure à son bras.
--Ç’a été un beau combat, dit-il, et, par ma foi, ils ne nous chargeront
plus.
--Sir, dit le petit archer, vous avez très bien combattu pour York, et
encore mieux pour vous-même. Jamais, en si peu de temps, un homme n’a
tant avancé en grâce auprès du duc. Qu’il ait confié un tel poste à
quelqu’un qu’il ne connaissait pas est merveilleux. Mais, gare à votre
tête, Sir Richard! Si vous vous laissez vaincre... Si vous reculez
seulement d’une semelle... la hache ou la corde seront le châtiment; et
je suis ici, si vous faisiez quelque chose de douteux, je vous le dis
honnêtement, pour vous poignarder par derrière.
Dick ébahi regardait le petit homme.
--Vous! cria-t-il. Et par derrière!
--C’est ainsi, répliqua le petit homme. Et, parce que je n’aime pas la
chose, je vous le dis. Il vous faut maintenir le poste, Sir Richard, à
vos risques. Oh! notre bossu est une bonne lame et un brave guerrier;
mais qu’il soit de sang-froid ou dans l’action, il veut toujours que
tout se passe exactement selon ses ordres. Si quelqu’un y manque ou le
gêne, il faut mourir.
--Vraiment, s’écria Richard, est-ce ainsi? Et les hommes suivent un tel
chef?
--Oh, ils le suivent avec joie, répliqua l’autre, car s’il est exact à
punir, sa main est très ouverte pour récompenser. Et s’il n’épargne pas
le sang et la peine des autres, il ne se ménage pas non plus, toujours
en tête dans les combats, et le dernier au sommeil. Il ira loin, le
bossu, Dick de Gloucester!
Le jeune chevalier, s’il avait jusqu’ici été brave et vigilant, était
maintenant d’autant plus prêt à exercer sa surveillance et son courage.
Sa faveur soudaine, il commençait à s’en apercevoir, avait apporté des
dangers à sa suite. Et il s’éloigna de l’archer, et une fois de plus
examina anxieusement la place. Elle était vide, comme avant.
--Je n’aime pas cette tranquillité, dit-il. Sûrement ils nous préparent
quelque surprise.
Et, comme en réponse à sa remarque, les archers se portèrent de nouveau
vers la barricade, et les flèches tombèrent dru. Mais il y avait quelque
hésitation dans l’attaque. Ils ne s’avançaient pas franchement et
semblaient plutôt attendre un nouveau signal.
Dick regarda avec inquiétude autour de lui, guettant quelque danger
caché. Et, en effet, environ à mi-hauteur de la petite rue, tout à coup
une porte fut ouverte du dedans, et la maison ne cessa, pendant quelques
instants de laisser passer, à la fois par la porte et la fenêtre, un
torrent d’archers de Lancastre. Ceux-ci, à mesure qu’ils sautaient, se
mettaient vite en rang, courbaient leurs arcs, et lançaient une pluie de
flèches sur les derrières de Dick.
En même temps, les assaillants de la place redoublèrent leur jet et se
mirent vigoureusement à envelopper la barricade.
Dick rappela tous ses hommes partis dans les maisons, et fit face des
deux côtés. Excitant leur courage de la voix et du geste, il répondit du
mieux qu’il put à la double grêle de flèches qui tombait sur lui.
Cependant, dans la rue, les maisons s’ouvraient les unes après les
autres, et ceux de Lancastre continuaient à sortir des portes et à
sauter des fenêtres, criant victoire, si bien que le nombre des ennemis
sur les derrières de Dick fut presque égal au nombre en front. Il
devenait clair qu’il ne pouvait plus tenir la position; le pis était
que, même s’il eût pu la tenir, c’eût été maintenant sans profit; et
l’armée d’York tout entière était dans une situation désespérée, menacée
d’un désastre total.
Les hommes derrière lui formaient l’organe essentiel de la défense
générale; et ce fut contre eux que Dick se tourna, chargeant à la tête
de ses hommes. L’attaque fut si vigoureuse que les archers de Lancastre
reculèrent et faiblirent, et enfin, rompant leurs rangs, rentrèrent en
désordre dans les maisons d’où ils étaient sortis si vains le moment
d’avant.
Cependant, les hommes de la place avaient traversé en foule la barricade
sans défense, et commençaient chaudement l’attaque de l’autre côté; et
Dick dut encore faire front et les repousser. Une fois de plus le
courage de ses hommes l’emporta; et ils nettoyèrent la rue
merveilleusement, mais tandis qu’ils y réussissaient, les autres
sortaient de nouveau des maisons, et, pour la troisième fois les
prenaient par derrière.
Ceux d’York commençaient à être clairsemés; plusieurs fois Dick s’était
trouvé seul au milieu des ennemis, défendant sa vie avec l’épée;
plusieurs fois il avait senti une blessure. Et pourtant, la bataille
était balancée dans la rue sans résultat décisif.
Tout à coup Dick entendit un grand bruit de trompettes venant des
faubourgs de la ville. Le cri de guerre d’York monta au ciel, comme
porté par de nombreuses voix triomphantes. Et, en même temps, les hommes
sur son front se mirent à reculer rapidement, abandonnant la rue, et
rentrant sur la place. Quelqu’un parla de fuir. On soufflait les
trompettes au hasard, pour le ralliement, pour la charge. Évidemment,
quelque grand coup avait été frappé, et ceux de Lancastre se trouvaient,
au moins pour le moment, en complet désordre, et il y avait même un
commencement de panique.
Et alors, comme un coup de théâtre, vint le dernier acte de la bataille
de Shoreby. Les hommes sur le front de Richard, tournèrent le dos, comme
des chiens qu’un coup de sifflet eût rappelés, et fuirent comme le vent.
En même temps arriva sur la place une tempête de cavaliers, fuyards et
poursuivants, ceux de Lancastre se retournaient pour frapper de l’épée,
ceux d’York les culbutaient à la pointe de la lance.
Dick regardait le bossu, visible dans la mêlée. Il donnait déjà un
avant-goût de son furieux courage, et de cette habileté à se tailler un
chemin à travers les rangs de la bataille, qui, des années plus tard sur
le champ de Bosworth, lorsqu’il était tout couvert de crimes, faillit
presque changer le sort de la journée et l’avenir du trône d’Angleterre.
Esquivant les coups, en donnant, descendant, il entraînait et manœuvrait
son vigoureux cheval, se défendait si subtilement, et distribuait si
libéralement la mort à ses adversaires, qu’il était maintenant loin en
avant de ses premiers chevaliers, fauchant sa route avec le tronçon
d’une épée sanglante vers l’endroit où Lord Risingham ralliait les plus
braves. Un instant encore et ils allaient se rencontrer, le grand,
splendide et fameux guerrier contre le garçon difforme et maladif.
Mais Shelton ne doutait pas du résultat; et, lorsque bientôt les rangs
s’ouvrirent un instant, la figure du comte avait disparu; tandis que, au
plus fort du danger, le bossu Dick lançait son gros cheval et jouait de
l’épée.
Ainsi, par le courage de Shelton à tenir l’entrée de la rue contre la
première attaque, et par l’heureuse arrivée des sept cents hommes de
renfort, le jeune homme qui devait plus tard être voué à l’exécration de
la postérité sous le nom de Richard III, avait gagné sa première grande
bataille.
CHAPITRE IV
LE SAC DE SHOREBY
Il n’y avait plus un ennemi à portée de flèche, et Dick, jetant un coup
d’œil attristé autour de lui sur ce qui restait de ses braves
compagnons, commença à apprécier le prix de la victoire. Il était
lui-même, à présent que le danger était passé, si raide et si meurtri,
si contusionné, entaillé et brisé, et surtout si complètement éreinté
par les fatigues désespérées et sans trêve du combat, qu’il semblait
incapable d’un nouvel effort.
Mais ce n’était pas encore le moment du repos. Shoreby avait été prise
d’assaut, et, quoique ville ouverte et nullement responsable de la
résistance, il était évident que ces rudes combattants ne seraient pas
moins rudes, le combat fini, et que le plus horrible aspect de la guerre
allait se faire voir. Richard de Gloucester n’était pas un capitaine à
protéger les citoyens contre sa soldatesque furieuse, et même en eût-il
eu le désir, on pouvait se demander s’il en aurait eu le pouvoir.
Il fallait donc que Dick se mît en quête de Joanna pour la protéger; et,
pour cela, il regarda autour de lui les figures de ses hommes. Il mit à
part les trois ou quatre qui lui parurent devoir être les plus
obéissants et les plus sobres, et, leur promettant une riche récompense
et une recommandation spéciale pour le duc, il les conduisit par la
place au marché, vide alors de cavaliers, dans les rues au delà. Partout
de petits combats, en pleine rue, depuis deux hommes jusqu’à une
douzaine; çà et là une maison était assiégée; les défenseurs jetaient
les escabeaux et les tables sur la tête des assaillants. La neige était
couverte d’armes et de corps, mais, sauf ces combats partiels, les rues
étaient désertes, et les maisons, les unes grandes ouvertes, d’autres,
fermées et barricadées, avaient, la plupart, cessé de répandre la fumée
de leur foyer.
Dick, côtoyant ces escarmouches, conduisit vivement ses hommes dans la
direction de l’église de l’abbaye; mais, quand il déboucha dans la rue
principale, un cri d’horreur s’échappa de ses lèvres. La grande maison
de Sir Daniel avait été prise d’assaut. Les portes pendaient en morceaux
hors des gonds et une double poussée entrait et sortait continuellement,
cherchant et emportant du butin. Pourtant, dans les étages supérieurs on
résistait encore aux pillards; car, juste au moment où Dick arrivait en
vue de la maison, une fenêtre fut brisée de l’intérieur, et un pauvre
diable en rouge foncé et bleu, qui criait et se débattait, fut passé par
l’ouverture et lancé dans la rue.
Une terreur épouvantable s’empara de Dick. Il courut en avant comme un
possédé, et violemment dépassa tous les autres, monta sans s’arrêter à
la chambre du troisième étage où il s’était naguère séparé de Joanna.
C’était un vrai naufrage; les meubles avaient été renversés, les
armoires forcées, et, à un endroit, un coin de la tenture traînait parmi
la braise et la cendre.
Dick, presque sans y penser, piétina l’étoffe qui commençait à brûler,
puis resta comme pétrifié. Sir Daniel, Sir Olivier, Joanna, tous étaient
partis; mais massacrés dans la déroute ou échappés, vie sauve, de
Shoreby, qui pouvait le dire?
Il arrêta par la tunique un archer qui passait.
--Camarade, demanda-t-il, étiez-vous ici quand la maison a été prise?
--Lâchez, dit l’archer. Lâchez, la peste! ou je frappe.
--Écoutez, répliqua Richard, ou bien, à nous deux. Arrêtez et répondez.
Mais l’homme, enhardi par la boisson et la bataille, d’une main frappa
Dick sur l’épaule, tandis que, de l’autre, il tirait sur son vêtement.
Là-dessus, la colère du jeune homme éclata. Il saisit l’individu
fortement dans ses bras et l’écrasa contre les plaques de sa poitrine de
mailles comme un enfant; puis le tenant à bout de bras, il lui ordonna
de parler s’il aimait la vie.
--Je vous demande grâce, soupira l’archer; si j’avais pu croire que vous
étiez si en colère je me serais bien gardé de vous fâcher. Oui, j’étais
ici.
--Connaissez-vous Sir Daniel? continua Dick.
--Oui, je le connais bien, répliqua l’homme.
--Était-il dans la maison?
--Oui, monsieur, il y était, répondit l’archer. Mais au moment même où
nous entrions par la porte de la cour il sortit à cheval par le jardin.
--Seul? cria Dick.
--Il y avait peut-être une vingtaine de lances avec lui, dit l’homme.
--Des lances; pas de femmes alors? demanda Shelton.
--Ma foi, je n’en ai pas vu, dit l’archer. Mais il n’y en avait pas dans
la maison, si c’est là ce que vous cherchez.
--Je vous remercie, dit Dick. Voici une pièce pour votre peine. Mais il
eut beau chercher dans son escarcelle, Dick n’y trouva rien. Demandez
après moi demain, ajouta-t-il, Richard Shelt... Sir Richard Shelton,
corrigea-t-il, et je vous ferai donner une jolie récompense.
Et alors une idée vint à Dick. Il descendit rapidement dans la cour,
traversa le jardin en courant de toutes ses forces, et arriva à la porte
de l’église.
Elle était grande ouverte; à l’intérieur, il n’y avait pas une place qui
ne fourmillât de bourgeois fugitifs entourés de leur famille et chargés
de ce qu’ils avaient de plus précieux, et au grand autel les prêtres, en
grand costume, imploraient la grâce de Dieu. Au moment même où Dick
entra, le chœur se mit à tonner sous la voûte.
Il se hâta entre les groupes de réfugiés et arriva à la porte de
l’escalier qui conduisait au clocher. Là un homme d’église de haute
taille le devança et l’arrêta.
--Où allez-vous, mon fils? demanda-t-il sévèrement.
--Mon père, répondit Dick, je suis ici en mission de guerre; ne
m’arrêtez pas, je commande ici pour monseigneur de Gloucester.
--Pour monseigneur de Gloucester? répéta le prêtre. La bataille a-t-elle
donc si mal tourné?
--La bataille, Père, est finie, Lancastre en fuite, lord Risingham...
Dieu ait son âme!... Et maintenant, avec votre permission, je continue
mes affaires. Et, poussant de côté le prêtre qui parut stupéfait de ces
nouvelles, Dick, d’un coup, ouvrit la porte et franchit les marches
quatre à quatre sans arrêt et sans faux pas jusqu’à la plateforme.
La tour de l’église de Shoreby ne commandait pas seulement la ville,
étendue comme un plan, mais dominait au loin, des deux côtés, la mer et
la terre. Il était maintenant près de midi, le jour extrêmement
brillant, la neige éblouissante. Et, en regardant autour de lui, Dick
pouvait mesurer les conséquences de la bataille.
Le grondement confus d’un tumulte montait jusqu’à lui des rues, et de
temps en temps, mais très rarement, le choc de l’acier. Pas un vaisseau,
pas même une barque n’était restée au port; mais la mer était pointillée
de voiles et de bateaux à rames chargés de fugitifs. A terre, aussi la
surface des prairies neigeuses était rompue par des bandes de cavaliers,
les uns se frayaient leur chemin vers la lisière de la forêt; les
autres, ceux d’York sans aucun doute, s’interposaient vigoureusement, et
les ramenaient vers la ville. Sur tout le terrain découvert gisait un
nombre prodigieux d’hommes tombés et de chevaux nettement détachés sur
la neige.
Pour achever le tableau, ceux des soldats à pied qui n’avaient pas
encore trouvé place sur un bateau, livraient encore un combat à l’arc
sur le port, couverts par les tavernes de la côte. Il y avait aussi dans
ce quartier une ou deux maisons incendiées, et la fumée s’élevait haut
dans la froide lumière du soleil, et s’éloignait vers la mer en replis
énormes.
Déjà tout près de la limite des bois et à peu près dans la direction de
Holywood, un groupe de cavaliers en fuite fixa particulièrement
l’attention de la jeune sentinelle sur la tour. Ce corps était assez
nombreux; nulle part sur le champ de bataille n’étaient groupés tant
d’hommes de Lancastre; aussi ils avaient laissé sur la neige un large
sillage décoloré, et Dick pouvait suivre leur trace pas à pas, depuis
l’endroit où ils avaient quitté la ville.
Pendant que Dick les surveillait, ils avaient gagné sans opposition les
premiers arbres de la forêt dépouillée, ils s’écartèrent un peu de leur
direction, le soleil tomba un instant en plein sur leur troupe au moment
où le bois sombre lui faisait fond.
--Rouge sombre et bleu, s’écria Dick, j’en jurerais... Rouge sombre et
bleu!
L’instant d’après, il descendait l’escalier.
Il avait maintenant à chercher le duc de Gloucester, qui seul dans le
désordre des troupes pouvait lui fournir assez d’hommes. Le combat dans
la ville même était maintenant fini, et, pendant que Dick courait çà et
là cherchant le chef, les rues étaient pleines de soldats errants, les
uns chargés de plus de butin qu’il n’en fallait pour les faire
chanceler, d’autres, ivres, criant.
Aucun d’eux, quand il le leur demandait, ne pouvait rien lui apprendre
sur le duc, et enfin ce fut par pur hasard que Dick le trouva en selle
dirigeant les opérations pour déloger les archers du côté du port.
--Sir Richard Shelton, bien rencontré, dit-il, je vous dois une chose
que j’estime peu, ma vie; et une que je ne pourrai jamais vous payer:
cette victoire. Catesby, si j’avais dix capitaines comme Sir Richard, je
marcherais droit sur Londres. Et maintenant, monsieur, demandez votre
récompense.
--Librement, monseigneur, dit Dick, librement et hautement. Un homme a
échappé, contre qui j’ai quelque ressentiment, et il a pris avec lui
quelqu’un, à qui je dois amour et service. Donnez-moi donc cinquante
lances, que je puisse le poursuivre. Et, quelque obligation que votre
gracieuseté se plaise à reconnaître, elle sera quitte.
--Comment l’appelez-vous? demanda le duc.
--Sir Daniel Brackley, répondit Richard.
--Sus à lui, le double traître, cria Gloucester. Ceci n’est pas une
récompense, Sir Richard, c’est un nouveau service offert, et, si vous
m’apportez, sa tête, une nouvelle dette sur ma conscience. Catesby,
donnez-lui ses lances, et vous, monsieur, pensez en attendant au
plaisir, honneur ou profit que je vous dois.
A ce moment, les derniers combattants d’York emportèrent une des
tavernes près du rivage, l’envahirent de trois côtés, et en chassèrent
les défenseurs ou les firent prisonniers.
Dick le bossu, heureux de ce fait d’armes, rapprocha son cheval et
appela pour voir les prisonniers. Ils étaient quatre ou cinq, dans le
nombre, deux hommes de Lord Shoreby, et un de Lord Risingham, et, en
dernier, mais non le moindre aux yeux de Dick, un vieux marin
grisonnant, grand, au pas traînant, un peu gris, avec un chien qui
sautait en gémissant à ses talons.
Le jeune duc, pendant un moment, les passa en revue sévèrement.
--Bien, dit-il, qu’on les pende.
Et il se retourna de l’autre côté pour surveiller la suite du combat.
--Monseigneur, dit Dick, s’il vous plaît, j’ai trouvé ma récompense.
Accordez-moi la vie et la liberté de ce vieux marin.
Gloucester se tourna, et regarda l’orateur en face.
--Sir Richard, dit-il, je ne fais pas la guerre avec des plumes de paon,
mais des flèches d’acier. Mes ennemis, je les tue, sans excuse ni grâce.
Car, pensez-y, dans ce royaume d’Angleterre, tellement bouleversé, il
n’y a pas un de mes hommes qui n’ait frère ou ami dans l’autre parti. Si
donc je commençais à accorder de tels pardons, il me faudrait bientôt
rengainer.
--Possible, monseigneur; pourtant, j’aurai l’audace, au risque de votre
disgrâce, de rappeler la promesse de Votre Seigneurie, répliqua Dick.
Richard de Gloucester rougit.
--Pensez-y bien, dit-il durement, je n’aime pas la pitié ni ceux qui
s’apitoient. Vous avez aujourd’hui jeté les fondations d’une grande
fortune. Si vous exigez ma promesse, l’engagement est pris, je céderai.
Mais, par la gloire de Dieu, ici meurt votre faveur.
--Je la perdrai donc, dit Dick.
--Donnez-lui son matelot, dit le duc; et, faisant faire volte-face à son
cheval, il tourna le dos au jeune Shelton.
Dick n’était ni content ni affligé. Il avait déjà trop vu le jeune duc à
l’œuvre pour faire grand fond sur son affection; l’origine de sa faveur
était trop frivole et la croissance en avait été trop rapide pour lui
inspirer grande confiance. Il ne craignait qu’une chose... que ce chef
vindicatif révoquât l’offre des lances. Mais en cela il ne rendait pas
justice à l’honneur de Gloucester (comme celui-ci le comprenait) ni,
surtout, à sa fermeté. S’il avait une fois jugé que Dick était l’homme
voulu pour poursuivre Sir Daniel, il n’était pas homme à changer; et il
le prouva bientôt en disant à Catesby de se hâter, que le paladin
attendait.
Dans l’intervalle, Dick se tourna vers le vieux marin, qui avait paru
aussi indifférent à sa condamnation qu’à sa libération ultérieure.
--Arblaster, dit Dick, je vous ai fait du tort; mais maintenant, par la
croix, je pense avoir payé ma dette.
Mais le vieux capitaine le regardait d’un air hébété et ne disait mot.
--Allons, continua Dick, une vie est une vie, vieux malin, ça vaut mieux
que des bateaux et de la liqueur. Dites que vous me pardonnez; car si
votre vie n’est rien pour vous, elle m’a coûté le commencement de ma
fortune. Allons, je l’ai payée cher; ne soyez pas si têtu.
--Si j’avais eu mon bateau, dit Arblaster, je serais parti à l’abri en
haute mer... moi et mon homme Tom, mais vous m’avez pris mon bateau,
compère, et je suis un mendiant; et, quant à mon homme Tom, un gredin en
rouge l’a abattu d’un coup: «Peste» il a dit, et il n’a plus parlé.
«Peste», a été son dernier mot, et sa pauvre âme a passé. Il ne
naviguera plus, mon Tom.
Dick fut saisi de vains remords et de pitié; il chercha à prendre la
main du capitaine, mais Arblaster l’évita.
--Non, dit-il, laissez. Vous avez joué au diable avec moi, que cela vous
suffise.
Les mots s’arrêtèrent dans la gorge de Richard, il vit à travers ses
larmes, le pauvre vieux, hébété par la boisson et le chagrin, s’en aller
en chancelant, tête baissée, par la neige, son chien, sans qu’il y prit
garde, gémissant sur ses talons; et, pour la première fois, Dick
commença à comprendre le jeu terrible que nous jouons dans la vie, et
comment aucune réparation ne peut changer une chose une fois faite ni y
remédier.
Mais il n’eut pas le temps de s’abandonner aux vains regrets. Catesby
avait maintenant réuni les cavaliers, et, chevauchant vers Dick, il
descendit de son cheval et le lui offrit.
--Ce matin, dit-il, j’étais un peu jaloux de votre faveur. Elle n’a pas
eu une longue croissance. Et maintenant, Sir Richard, c’est tout à fait
de bon cœur que je vous offre ce cheval... pour partir avec.
--Supportez-moi encore un instant, répliqua Dick. Cette faveur... sur
quoi était-elle fondée?
--Sur votre nom, répliqua Catesby, c’est la principale superstition de
monseigneur. Si je m’appelais Richard, je serais comte demain.
--Bien, monsieur, je vous remercie, répliqua Dick. Et, puisqu’il est
invraisemblable que je suive de telles grandes fortunes, je vous dis
adieu. Je ne prétendrai pas qu’il m’ait été désagréable de me croire sur
le chemin de la fortune, mais je ne prétendrai pas non plus être trop
chagrin d’en être quitte! Autorité et richesse sont de bonnes choses,
certes; mais un mot tout bas... votre duc c’est un terrible gars.
Catesby rit.
--Oui, dit-il, il est vrai que celui qui marche derrière Dick le Bossu
s’engagera loin. Eh bien, Dieu nous garde tous du mal! Faites vite.
Là-dessus, Dick se mit à la tête de ses hommes et donna l’ordre de
partir.
Il traversa la ville, suivant tout droit le chemin qu’il croyait être
celui de Sir Daniel, guettant tout signe qui pouvait lui indiquer s’il
ne se trompait pas.