compté sur un triomphe facile... au lieu de cela, commencèrent à lâcher
pied séparément, hésitant ou se dispersant dans le fourré. Et, lorsque
les premiers cavaliers arrivèrent, chargeant à travers les avenues
ouvertes, lançant leurs chevaux sous bois, quelques traînards furent
renversés ou passés à l’épée dans les broussailles, mais le gros de la
troupe de Dick avait simplement fondu au bruit de leur arrivée.
Dick resta un instant immobile. Il reconnaissait amèrement le résultat
de son courage précipité et irréfléchi. Sir Daniel avait vu le feu. Il
s’était éloigné avec presque toutes ses forces, soit pour attaquer ses
poursuivants ou pour les prendre par derrière, s’ils tentaient l’assaut.
A lui revenait complètement le rôle d’un capitaine sagace; la conduite
de Dick était celle d’un enfant impatient. Et le jeune chevalier était
là, sa fiancée, il est vrai, le tenait serré par la main, mais, sauf
elle, seul, sa troupe d’hommes et de chevaux dispersée tout entière dans
la nuit et la vaste forêt, comme une carte d’épingles dans un grenier à
foin.
--Les saints me protègent! pensa-t-il. Il est heureux que j’aie été fait
chevalier pour l’affaire de ce matin. Ceci me fait peu d’honneur.
Et, là-dessus, tenant toujours Joanna, il se mit à courir.
Le silence de la nuit était maintenant brisé par les cris des hommes de
Tunstall galopant de ci et de là à la chasse des fuyards, et Dick coupa
hardiment à travers le taillis et courut droit devant lui comme un cerf.
La clarté argentée de la lune sur la neige découverte augmentait par
contraste l’obscurité des fourrés; et la dispersion des vaincus en tous
sens attirait les poursuivants dans les sentiers les plus divergents.
Aussi, pour un court instant, Dick et Joanna s’arrêtèrent à l’abri d’un
fourré épais et écoutèrent les bruits de la poursuite qui s’éparpillait
au loin dans toutes les directions et déjà diminuait par la distance.
--Si j’en avais seulement gardé une réserve, s’écria Dick amèrement,
j’aurais pu encore renverser les rôles! Eh bien! nous vivons et
apprenons; la prochaine fois, cela ira mieux, par la croix!
--Mais, Dick, qu’importe? dit Joanna, nous voilà réunis de nouveau.
Il la regarda et elle était là... John Matcham, comme autrefois en
haut-de-chausses et en pourpoint. Mais maintenant il la connaissait,
maintenant, même dans ce costume défavorable, elle lui souriait,
épanouie d’amour, et son cœur était transporté de joie.
--Chérie, dit-il, si vous pardonnez à ce maladroit, de quoi me
soucierais-je? Marchons droit sur Holywood. Nous y trouverons votre bon
tuteur et mon excellent ami lord Foxham. Nous y serons mariés. Et
pauvres ou riches, renommé ou inconnu, qu’importe? Aujourd’hui, cher
amour, j’ai gagné mes éperons, j’ai été loué par des grands pour mon
courage; je me suis cru le meilleur homme de guerre de toute
l’Angleterre. Ensuite, d’abord, j’ai perdu ma faveur auprès des grands;
et maintenant j’ai été proprement battu et ai complètement perdu mes
soldats. Quelle chute pour ma vanité! Mais chère, je ne m’en soucie...
chère, si vous m’aimez encore et voulez m’épouser, j’enverrai promener
ma chevalerie sans regret aucun.
--Mon Dick! Et ils vous ont fait chevalier?
--Oui, chère, vous êtes ma lady, maintenant, répondit-il tendrement, ou
vous le serez avant midi demain... n’est-ce pas?
--Je le veux, Dick, de tout mon cœur, répondit-elle.
--Hé, monsieur, je croyais que vous vouliez vous faire moine, dit une
voix à leurs oreilles.
--Alicia! cria Joanna.
--Moi-même, répondit la jeune femme, s’avançant. Alicia que vous avez
laissée pour morte, et que votre chasseur de lions a trouvée et ramenée
à la vie, et à qui, ma foi, il a fait la cour, si vous voulez le savoir.
--Je ne le croirai pas, s’écria Joanna, Dick!
--Dick! imita Alicia, Dick, oui vraiment. Hé, beau monsieur, et vous
abandonnez de pauvres damoiselles en détresse, continua-t-elle, se
tournant vers le jeune chevalier. Vous les laissez derrière des chênes.
Mais on a raison, le temps de la chevalerie est fini.
--Madame, s’écria Dick, désespéré, sur mon âme, je vous avais oubliée
complètement. Madame, il faut me pardonner. Vous voyez, j’avais retrouvé
Joanna!
--Je ne suppose pas que vous l’ayez fait exprès, répliqua-t-elle. Mais
je serai cruellement vengée. Je vais dire un secret à lady Shelton--la
future lady Shelton, ajouta-t-elle, avec une révérence. Joanna,
continua-t-elle, je crois, sur mon âme, que votre fiancé est un hardi
compagnon dans la bataille, mais il est, laissez-moi vous le dire
crûment, le plus douceâtre nigaud d’Angleterre. Allez... vous aurez du
plaisir avec lui. Et maintenant, mes enfants, embrassez-moi d’abord,
tous les deux, par bonne amitié; puis embrassez-vous, juste une minute
de sablier, pas une seconde de plus; puis nous nous dirigerons tous
trois sur Holywood aussi vite que nous pourrons; car ces bois, il me
semble, sont pleins de dangers et très froids.
--Mais, est-ce que mon Dick vous a fait la cour? demanda Joanna, serrée
au côté de son fiancé.
--Non, sotte fille, répondit Alicia; c’est moi qui lui ai fait la cour.
Je lui ai même offert de l’épouser; mais il m’a enjoint d’aller me
marier avec mes pareils. C’étaient ses paroles mêmes. Non, je peux le
dire: il est plus sincère qu’aimable. Mais maintenant, enfants, par
raison, avançons. Allons-nous retraverser le vallon ou pousser droit sur
Holywood?
--Je donnerais beaucoup pour avoir un cheval, dit Dick; mon corps tous
ces jours-ci, a été cruellement malmené et abîmé de coups et n’est plus
que contusions. Mais qu’en dites-vous? Si les hommes au bruit du combat
ont fini, nous retournerons pour rien. Il n’y a que trois petits milles
pour aller directement à Holywood; les clochers n’ont pas encore sonné
neuf heures, la neige est assez ferme sous le pied, la lune claire; si
nous y allions comme nous sommes.
--Accepté, cria Alicia; mais Joanna se contenta de serrer les bras de
Dick.
Ils allèrent donc en avant, à travers des bocages ouverts et sans
feuilles et sur des allées revêtues de neige, sous la face blanche de la
lune hivernale: Dick et Joanna marchant la main dans la main, au
septième ciel; et leur frivole compagne, ayant oublié complètement les
malheurs, suivait à un pas ou deux en arrière, tantôt raillant leur
silence, et tantôt faisant d’heureuses descriptions de leur vie future
et unie.
Cependant, au loin dans les bois, on pouvait entendre les cavaliers de
Tunstall qui continuaient leur poursuite; et de temps en temps des cris
ou le bruit des armures annonçaient le choc des ennemis. Mais, en ces
jeunes gens, élevés dans les alarmes de la guerre, et sortant d’une
telle multitude de dangers, ni la crainte, ni la pitié ne pouvaient être
éveillées facilement. Satisfaits d’entendre les sons s’éloigner de plus
en plus, ils s’abandonnèrent au bonheur présent, marchant déjà, comme le
dit Alicia, en un cortège nuptial; et ni la triste solitude de la forêt,
ni la nuit froide et gelée n’eurent le pouvoir de faire ombre à leur
bonheur ou de les en distraire.
Enfin, du haut d’une colline, ils virent en bas le vallon de Holywood.
Les grandes fenêtres de l’abbaye de la forêt brillaient avec des torches
et des chandelles; ses hautes tourelles et ses clochers s’élevaient
clairs et silencieux, et la croix d’or sur le plus haut sommet
scintillait brillamment à la lune. Tout autour, dans la clairière
ouverte, des feux de camp brillaient, la terre était couverte de tentes,
et, au milieu du tableau, la rivière gelée serpentait.
--Par la messe, dit Richard, les hommes de Lord Foxham sont encore là.
Le messager s’est certainement perdu. Tant mieux alors. Nous aurons sous
la main de quoi faire face à Sir Daniel.
Mais, si les hommes de Lord Foxham étaient encore là, c’était pour une
raison différente de celle que supposait Dick. Ils avaient bien marché
sur Shoreby; mais, avant qu’ils fussent à mi-chemin, un second messager
les avait rencontrés et leur avait ordonné de retourner à leur campement
du matin, pour barrer la route aux fugitifs de Lancastre, et pour être
d’autant plus près de l’armée principale d’York. Car Richard de
Gloucester ayant terminé la bataille et écrasé ses ennemis dans ce
district, était déjà en marche pour rejoindre son frère; et, peu après
le retour des hommes de Lord Foxham, le bossu lui-même mit pied à terre
devant la porte de l’abbaye. C’était en l’honneur de cet auguste
visiteur que les fenêtres brillaient illuminées, et, au moment où Dick
arrivait avec sa fiancée et son amie, toute l’escorte du duc était reçue
dans le réfectoire avec toute la splendeur de cette puissante et riche
abbaye.
Dick, un peu malgré lui, fut amené devant eux. Gloucester, malade de
fatigue, était assis, appuyant sur une main sa face blanche et
terrifiante; Lord Foxham, à moitié remis de sa blessure, était à une
place d’honneur à sa gauche.
--Eh bien! demanda Richard, m’avez-vous apporté la tête de Sir Daniel?
--Seigneur duc, répliqua Daniel, assez fermement, mais avec une
crispation au cœur, je n’ai même pas la bonne fortune de revenir avec
mon commandement. J’ai été, plaise à votre grâce, bien battu.
Gloucester le regarda en fronçant terriblement les sourcils.
--Je vous avais donné cinquante lances, monsieur, dit-il.
--Seigneur duc, je n’ai eu que cinquante hommes d’armes, répliqua le
jeune chevalier.
--Qu’est ceci? dit Gloucester. Il m’a demandé cinquante lances.
--Plaise à Votre Seigneurie, dit Catesby doucement, pour une poursuite
nous ne lui avons donné que les cavaliers.
--C’est bien, répliqua Richard, et il ajouta: Shelton, vous pouvez
aller.
--Restez! dit Lord Foxham. Ce jeune homme avait aussi une mission de
moi. Il se peut qu’il ait eu meilleure chance. Dites, maître Shelton,
avez-vous trouvé la jeune fille?
--Grâce aux saints, monseigneur, dit Dick, elle est dans cette maison.
--En est-il ainsi? Eh bien alors, Seigneur duc, conclut Lord Foxham,
avec votre bon plaisir, demain, avant que l’armée se mette en marche, je
propose un mariage. Ce jeune écuyer...
--Jeune chevalier, interrompit Catesby.
--Vraiment, Sir William? s’écria Lord Foxham.
--Je l’ai moi-même, et pour bons services, armé chevalier, dit
Gloucester. Il m’a deux fois servi vaillamment, ce n’est pas la vigueur
du bras qui lui manque, mais l’esprit de fer d’un homme. Il n’arrivera à
rien, Lord Foxham. C’est un garçon qui se battra bravement dans la
mêlée, mais il a un cœur de poule. Cependant, s’il doit se marier,
mariez-le au nom de la Vierge, et qu’on n’en parle plus.
--Non, c’est un brave garçon... je le sais, dit Lord Foxham. Soyez donc
heureux, Sir Richard. J’ai arrangé cette affaire avec maître Hamley, et
demain, vous vous marierez.
Là-dessus, Dick jugea prudent de se retirer, mais il n’était pas sorti
du réfectoire qu’un homme qui venait de descendre de cheval à la porte
arriva, montant quatre marches d’un saut, et, passant à travers les
serviteurs de l’abbaye, se jeta sur un genou devant le duc.
--Victoire, monseigneur! s’écria-t-il.
Et, avant que Dick eût gagné la chambre qui lui fut réservée comme hôte
de Lord Foxham, les troupes criaient de joie autour de leurs feux; car
le même jour, à moins de vingt milles, un second coup écrasant avait été
porté à la puissance de Lancastre.
CHAPITRE VII
LA VENGEANCE DE DICK
Le matin suivant, Dick fut debout avant le soleil, se vêtit élégamment,
grâce à la garde-robe de Lord Foxham, et, ayant eu de bonnes nouvelles
de Joanna, alla faire un tour pour occuper son impatience.
Pendant quelque temps, il circula parmi les soldats, qui préparaient
leurs armes à l’aube du pâle jour d’hiver et à la lueur rouge des
torches; mais, peu à peu, il s’éloigna vers les champs, et enfin dépassa
tout à fait les avant-postes, et se promena seul dans la forêt gelée,
attendant le soleil.
Ses pensées étaient tranquilles et heureuses. Il ne pouvait arriver à
regretter la perte de sa courte faveur près du duc. Avec Joanna comme
épouse, et Lord Foxham comme fidèle protecteur, l’avenir lui
apparaissait très heureux, et dans le passé, il trouvait peu à
regretter.
Tandis qu’il se promenait et songeait ainsi, la lumière solennelle du
matin s’aviva, le soleil déjà colorait l’orient, et un petit vent aigre
faisait voler la neige gelée. Comme il se retournait pour rentrer, son
regard tomba sur une forme derrière un arbre.
--Arrêtez, cria-t-il, qui va là?
Le personnage fit un pas, et agita la main dans un geste muet. Il était
vêtu comme un pèlerin, le capuchon baissé sur la figure. Mais Dick, à
l’instant, reconnut Sir Daniel.
Il marcha sur lui, tirant son épée, et le chevalier, portant la main à
sa poitrine, comme pour saisir une arme cachée, attendit fermement son
approche.
--Eh bien, Dickon, qu’allez-vous faire? Faites-vous la guerre aux
vaincus?
--Je n’en ai jamais voulu à votre vie, répliqua le jeune homme. J’ai été
votre ami jusqu’au moment où vous en avez voulu à la mienne, et vous lui
en vouliez terriblement.
--Non... légitime défense, répliqua le chevalier. Et à présent, mon
garçon, le résultat de la bataille, et la présence de ce diable de bossu
dans mes propres bois, m’ont brisé sans espoir. Je vais à Holywood
chercher la protection du sanctuaire, puis par-delà les mers, pour
recommencer la vie, avec ce que je pourrai emporter, en Bourgogne ou en
France.
--Vous pourriez ne pas arriver à Holywood, dit Dick.
--Hein! Pourquoi pas? demanda le chevalier.
--Voyez-vous, Sir Daniel, c’est le matin de mon mariage, et le soleil
qui va se lever là-bas, éclairera le plus beau jour qui ait brillé pour
moi. Vous portez la peine de votre crime, la mort de mon père, et vos
pratiques envers moi, votre pupille. Mais j’ai moi-même commis des
fautes, j’ai contribué à des morts d’hommes, et, en cet heureux jour, je
ne veux être ni juge ni bourreau. Fussiez-vous le diable, vous pourriez
aller où vous voulez, s’il ne tenait qu’à moi. Obtenez le pardon de
Dieu; le mien, je vous l’accorde volontiers. Mais aller à Holywood,
c’est une autre affaire. Je porte les armes pour York, et je ne
souffrirai pas d’espion dans leurs lignes. Tenez-vous donc pour assuré,
si vous faites un pas, que j’élèverai la voix et appellerai le poste le
plus voisin pour qu’il s’empare de vous.
--Vous vous moquez de moi, dit Sir Daniel. Je n’ai de sûreté qu’à
Holywood.
--Cela m’est égal, répliqua Richard. Je vous laisse aller vers l’est,
l’ouest ou le sud, pas au nord. Holywood est fermé pour vous. Allez, et
n’essayez pas de revenir. Car, une fois que vous serez parti,
j’avertirai tous les postes autour de cette armée, et il y aura une si
active surveillance sur tous les pèlerins, que, fussiez-vous le diable
lui-même, vous pâtiriez de le tenter.
--Vous me condamnez, dit Sir Daniel, d’un air sombre.
--Je ne vous condamne pas, répondit Richard. S’il vous plaît de vous
mesurer avec moi, venez; et, bien que ce soit, je le crains, peu loyal
envers mon parti, je relèverai le défi ouvertement et pleinement, et je
me battrai contre vous, avec ma seule force, sans appeler à l’aide.
Ainsi, je vengerai mon père, avec une conscience tranquille.
--Oui, dit Sir Daniel, vous avez une longue épée contre ma dague.
--Je compte seulement sur le ciel, répondit Dick, jetant son épée à
quelques pas derrière lui sur la neige. A présent, si votre mauvaise
étoile vous conduit, venez, et, par la grâce du Tout-Puissant, je me
fais fort d’offrir vos os aux renards.
--Je n’ai voulu que vous éprouver, Dick, repartit le chevalier avec un
rire forcé; je ne voudrais pas verser votre sang.
--Allez, alors, avant qu’il soit trop tard, répliqua Shelton; dans cinq
minutes, j’appellerai le poste. Je m’aperçois que j’ai déjà été trop
indulgent. Si nos positions avaient été contraires, il y a quelques
minutes que j’aurais été pris, pieds et poings liés.
--C’est bien, Dick, je pars, répliqua Sir Daniel. Quand nous nous
rencontrerons de nouveau, vous vous repentirez d’avoir été si dur.
Et, avec ces mots, le chevalier se retourna et se mit en marche sous les
arbres. Dick, avec une étrange confusion de sentiments, le regardait
s’en aller, rapide et attentif, jetant de temps en temps en arrière un
mauvais regard sur celui qui l’avait épargné, et dont il se méfiait
encore.
Sur un des côtés de son chemin, se trouvait un fourré couvert d’un épais
tapis de lierre vert, et, même en son état hivernal, impénétrable à
l’œil. Là, soudain, un arc résonna comme une note de musique, une flèche
vola, et avec un grand cri étranglé, le chevalier de Tunstall leva les
bras et tomba en avant sur la neige.
Dick bondit à ses côtés et le releva. Sa figure était contractée, et
tout son corps était secoué de spasmes violents.
--La flèche est-elle noire? demanda-t-il faiblement.
--Elle est noire, répondit gravement Dick.
Et alors, avant qu’il pût ajouter un mot, une suprême douleur secoua de
la tête aux pieds le blessé, dont le corps échappa aux bras de Dick, et
dans la violence de cette angoisse, il rendit l’âme en silence.
Le jeune homme l’étendit doucement sur la terre, et pria pour cette âme
coupable et non préparée à la mort, et tandis qu’il priait, le soleil se
leva d’un coup, et les rouges-gorges se mirent à chanter dans le lierre.
Quand il se releva, il vit un homme à genoux, quelques pas derrière lui,
et, toujours tête nue, il attendit la fin de cette prière. Ce fut long;
l’homme, la tête baissée, et la figure dans les mains, priait comme
quelqu’un en grand désarroi ou détresse d’esprit; et, à l’arc qui était
à côté de lui, Dick jugea que ce devait être l’archer qui avait couché à
terre Sir Daniel.
Enfin il se leva à son tour, et montra la figure d’Ellis Duckworth.
--Richard, dit-il très gravement, je vous ai entendu. Vous avez pris le
bon parti, et pardonné. J’ai pris le pire, et voici le corps de mon
ennemi. Priez pour moi.
Et il lui serra la main.
--Monsieur, dit Richard, je prierai pour vous, certes. Mais
réussirai-je? Je ne sais. Si vous avez si longtemps poursuivi la
vengeance, et la trouvez maintenant si amère, ne pensez-vous pas qu’il
vaudrait mieux pardonner aux autres? Hatch... il est mort, pauvre homme.
J’aurais donné beaucoup pour l’épargner. Quant à Sir Daniel, voici son
corps. Mais le prêtre, si je pouvais obtenir cela, je voudrais que vous
le laissiez.
Une flamme traversa les yeux d’Ellis Duckworth.
--Oh! dit-il, le démon est encore fort en moi, mais soyez en repos, la
flèche noire ne volera plus jamais... La compagnie est dissoute. Ceux
qui vivent encore, je les laisserai atteindre leur mort tranquille, au
temps marqué par le ciel; et, quant à vous, allez où votre meilleure
fortune vous appelle, et ne pensez plus à Ellis.
CHAPITRE VIII
CONCLUSION
Vers neuf heures du matin, Lord Foxham conduisait sa pupille, de nouveau
habillée comme il convient à son sexe, et suivie d’Alicia Risingham, à
l’église de Holywood, lorsque Richard le Bossu, le front déjà chargé de
soucis, les rencontra et s’arrêta.
--C’est la jeune fille? demanda-t-il; et, lorsque Lord Foxham eut
répondu affirmativement: Mignonne, ajouta-t-il, levez la figure, que
j’en voie la grâce.
Il la regarda un moment d’un air chagrin.
--Vous êtes jolie, dit-il enfin, et riche, me dit-on. Que diriez-vous si
je vous offrais un beau mariage, qui conviendrait à votre figure et
votre noblesse?
--Seigneur duc, répliqua Joanna, plaise votre grâce, j’aime mieux
épouser Sir Richard.
--Comment? demanda-t-il durement. Épousez l’homme que je vous nommerai,
et il sera Lord, et vous Lady, avant la nuit. Quant à Sir Richard, je
vous le dis, il mourra Sir Richard.
--Je ne demande au Ciel rien de plus, monseigneur, que de mourir la
femme de Sir Richard, répliqua Joanna.
--Réfléchissez-y, monseigneur, dit Gloucester, se tournant vers Lord
Foxham. Voilà un couple pour vous. Le garçon, lorsque, pour ses bons
services, je lui laissai le choix de sa récompense, choisit seulement la
grâce d’un vieil ivrogne de marin. Je l’avertis durement, mais il tint
ferme à cette bêtise. Ici meurt votre faveur, lui dis-je; mais lui,
monseigneur, avec l’assurance la plus impertinente, répondit: J’en
supporterai la perte. Et il en sera ainsi, par la croix!
--A-t-il dit cela? cria Alicia. Alors, bien dit, lion!
--Qui est celle-ci? demanda le duc.
--Une prisonnière de Sir Richard, répondit Lord Foxham, mistress Alicia
Risingham.
--Voyez à la marier à un homme sûr, dit le duc.
--J’avais pensé à mon cousin, Hamley, s’il plaît à votre grâce, répliqua
Lord Foxham. Il a bien servi la cause.
--Cela me plaît, dit Richard. Qu’on les marie promptement. Dites, jolie
fille, voulez-vous vous marier?
--Seigneur duc, dit Alicia, si l’homme est droit... Et, à ce mot,
consternée, la voix resta étouffée dans sa gorge.
--Il est droit, madame, répliqua Richard, avec calme. Je suis le seul
bossu dans mon parti; autrement, nous sommes assez bien bâtis. Mesdames,
et vous, monseigneur, ajouta-t-il, prenant tout à coup un air de gravité
courtoise, veuillez m’excuser si je vous quitte. Un capitaine en temps
de guerre, ne dispose pas de son temps.
Et, avec un élégant salut, il passa, suivi de ses officiers.
--Hélas! s’écria Alicia, je suis perdue!
--Vous ne le connaissez pas, répliqua Lord Foxham. Ce n’est rien; il a
déjà oublié vos paroles.
--Il est, alors, la vraie fleur de chevalerie, dit Alicia.
--Non, mais il pense à autre chose, répliqua Lord Foxham. Ne tardons pas
davantage.
Dans le sanctuaire ils trouvèrent Dick qui attendait, avec une suite de
quelques hommes: et là eut lieu le mariage. Lorsqu’ils sortirent,
heureux, et pourtant sérieux, à l’air froid et à la lumière du soleil,
les longues files de l’armée déjà remontaient la route; déjà la bannière
du duc de Gloucester était déployée et s’éloignait de l’abbaye dans un
groupe de lances; et derrière, entouré de ses chevaliers couverts
d’acier, le hardi Bossu au cœur sombre, s’avançait vers sa royauté
éphémère et son éternelle infamie.
Mais les mariés et leur suite prirent le chemin opposé, et se mirent à
table avec une joie douce. Le père sommelier les servait et s’assit avec
eux à table. Hamley, toute jalousie oubliée, commença à faire sa cour à
Alicia, nullement rebelle. Ainsi, au bruit des trompettes, du cliquetis
des armures et des chevaux, Dick et Joanna, assis côte à côte, se
tenaient tendrement par la main et se regardaient dans les yeux, avec
une affection grandissante.
Ensuite la poussière et le sang de cette époque troublée passèrent loin
d’eux. Ils habitèrent sans alarmes la forêt verte où leur amour avait
commencé.
Deux vieillards, cependant, jouissaient de leurs pensions en grande paix
et prospérité, et peut-être avec un excès d’ale et de vin, au village de
Tunstall. L’un avait toute sa vie été marin, et continua jusqu’au
dernier jour à regretter son matelot Tom. L’autre, qui avait été un peu
tout, vers la fin tourna à la piété et mourut très religieusement sous
le nom de frère Honestus dans l’abbaye voisine. Ainsi fut faite la
volonté de Lawless, et il mourut moine.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PROLOGUE
JEAN RÉPARE-TOUT 5
LIVRE I.--LES DEUX GARÇONS
I.--A L’ENSEIGNE DU SOLEIL, A KETTLEY 22
II.--DANS LES MARAIS 43
III.--LE BAC DU MARAIS 53
IV.--LES COMPAGNONS DE LA FORÊT 65
V.--SANGUINAIRE COMME UN CHASSEUR 77
VI.--JUSQU’A LA FIN DU JOUR 90
VII.--LA FACE MASQUÉE 101
LIVRE II.--MOAT-HOUSE
I.--DICK QUESTIONNE 115
II.--LES DEUX SERMENTS 128
III.--LA CHAMBRE AU-DESSUS DE LA CHAPELLE 140
IV.--LE PASSAGE 150
V.--DICK CHANGE DE PARTI 158
LIVRE III.--LORD FOXHAM
I.--LA MAISON SUR LA PLAGE 171
II.--ESCARMOUCHE DANS LA NUIT 182
III.--LA CROIX DE SAINTE-BRIDE 192
IV.--«LA BONNE ESPÉRANCE» 198
V.--«LA BONNE-ESPÉRANCE» (suite) 211
VI.--«LA BONNE-ESPÉRANCE» (fin) 221
LIVRE IV.--LE DÉGUISEMENT
I.--LE REPAIRE 231
II.--DANS LA MAISON DE MES ENNEMIS 243
III.--L’ESPION MORT 257
IV.--DANS L’ÉGLISE DE L’ABBAYE 269
V.--LE COMTE RISINGHAM 283
VI.--ENCORE ARBLASTER 289
LIVRE V.--LE BOSSU
I.--LA TROMPETTE PERÇANTE 305
II.--LA BATAILLE DE SHOREBY 316
III.--LA BATAILLE DE SHOREBY (fin) 326
IV.--LE SAC DE SHOREBY 333
V.--NUIT DANS LES BOIS: ALICIA RISINGHAM 348
VI.--NUIT DANS LES BOIS (fin): DICK ET JOANNA 360
VII.--LA VENGEANCE DE DICK 375
VIII.--CONCLUSION 381
TOURS
IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES
RUE GAMBETTA, 6