Dick avait traversé la plus grande partie du terrain découvert entre

Shoreby et la forêt, et était arrivé au pied de la petite colline, à

quelques centaines de mètres plus bas que la croix de Sainte-Bride,

quand, à travers le calme du sombre matin, résonna le son d’une

trompette, si aigu, si clair et perçant, qu’il pensa n’avoir jamais rien

entendu de pareil. Elle résonna une fois, puis, très vite, une seconde,

puis suivit le froissement de l’acier.

A ce bruit, le jeune Shelton dressa l’oreille, et, tirant son épée,

courut vers le haut de la colline.

Bientôt il aperçut la croix, et là, sur la route, il fut témoin d’une

rencontre acharnée. Il y avait sept ou huit assaillants, et un seul

homme pour leur tenir tête; mais si actif et si habile, chargeant et

dispersant ses ennemis si désespérément, gardant si adroitement son

équilibre sur la glace, que déjà, avant que Dick pût intervenir, il en

avait tué un, blessé un autre et tenu tous en respect.

Cependant c’était un miracle qu’il continuât à se défendre, car à tout

instant, quelque accident, le moindre faux pas ou une déviation de la

main, pouvait lui faire perdre la vie.

--Tenez bon, monsieur! Voici du secours! cria Richard; et oubliant qu’il

était seul et que ce cri était plutôt hors de saison: Aux flèches! Aux

flèches! s’écria-t-il en tombant sur le derrière des assaillants.

Ceux-ci étaient également de solides gaillards, car ils ne faiblirent

pas à cette surprise, mais se retournèrent et tombèrent sur Dick avec

une furie étonnante. Quatre contre un, l’acier flamboyait autour de lui

à la lueur des étoiles, les étincelles jaillissaient; un homme devant

lui tomba... dans le feu du combat, il sut à peine comment; il fut alors

frappé lui-même; frappé sur la tête, et, quoique le bonnet d’acier sous

son capuchon le protégeât, le coup le fit tomber sur un genou, et la

tête lui tourna comme une aile de moulin à vent.

Cependant, l’homme au secours duquel il était venu, au lieu de se

joindre au combat, au premier signal d’une intervention avait sauté en

arrière et sonné de nouveau, d’une manière plus pressante, et plus

forte, de cette même trompette aiguë qui avait commencé le combat. La

minute suivante ses ennemis l’attaquaient, et lui, de nouveau, chargea

et se déroba, sauta, frappa, tomba sur les genoux, se servant

indifféremment de l’épée et de la dague, du pied et de la main, avec le

même courage indompté, la même énergie fiévreuse et la même soudaineté.

Mais cet appel perçant avait enfin été entendu. Il y eut une charge

étouffée par la neige; et, à un moment heureux pour Dick qui voyait déjà

les pointes des épées briller près de sa gorge, il sortit de chaque côté

du bois un torrent désordonné d’hommes d’armes montés, vêtus de fer, et

la visière baissée, tous la lance en arrêt ou l’épée nue levée, et tous

portant, pour ainsi dire un passager, sous forme d’archers ou de pages,

qui sautèrent l’un après l’autre de leurs perchoirs et doublèrent ainsi

la troupe.

Les premiers assaillants se voyant entourés par un plus grand nombre,

jetèrent leurs armes sans mot dire.

--Emparez-vous de ces gens! dit le héros à la trompette; et quand son

ordre eût été obéi, il s’avança vers Dick et le fixa. Dick, l’examinant

à son tour, fut surpris de trouver en quelqu’un qui avait déployé tant

de force, d’habileté et d’énergie, un jeune homme, pas plus âgé que

lui... légèrement déformé, avec une épaule plus haute que l’autre, et à

la physionomie pâle, triste et grimaçante[2]. Les yeux cependant étaient

clairs et hardis.

[2] Richard Crookback (le Bossu) aurait été en réalité plus jeune à

cette époque. (_Note de l’auteur._)

--Monsieur, dit ce jeune homme, vous êtes venu à temps pour moi et pas

trop tôt.

--Monseigneur, répliqua Dick avec une légère idée qu’il était en

présence d’un grand personnage, vous êtes vous-même si étonnamment

habile à l’épée, que je crois que vous en seriez venu à bout tout seul.

Cependant, ç’a été certainement heureux pour moi que vos hommes ne se

soient pas fait attendre plus longtemps.

--Comment avez-vous su qui j’étais? demanda l’étranger.

--Encore maintenant, monseigneur, j’ignore à qui je parle.

--Vraiment? demanda l’autre. Et pourtant vous vous êtes jeté ainsi tête

baissée dans ce combat inégal.

--J’ai vu un homme qui se battait vaillamment contre plusieurs, répliqua

Dick, et je me serais cru déshonoré, si je ne lui avais porté secours.

Un sourire railleur parut sur les lèvres du jeune seigneur, quand il

répondit:

--Voilà de braves paroles. Mais venons au plus important... êtes-vous

York ou Lancastre?

--Monseigneur, je n’en fais pas un secret. Je suis tout à fait pour

York.

--Par la messe! répliqua l’autre, c’est heureux pour vous.

Et, à ces mots, il se tourna vers un de ses suivants.

--Qu’on en finisse, continua-t-il du même ton moqueur et cruel... qu’on

en finisse proprement avec ces braves messieurs. Qu’on me les pende.

Des assaillants, cinq seulement restaient. Les archers les saisirent par

les bras, et les menèrent rapidement à la lisière du bois, chacun fut

placé sous un arbre de hauteur convenable; la corde fut ajustée; un

archer, portant le bout, vivement grimpa au dessus, et en moins d’une

minute, sans un mot de part ni d’autre, les cinq hommes se balançaient,

attachés par le cou.

--Et maintenant, s’écria le chef difforme, retournez à vos postes, et la

première fois que je vous appellerai, soyez plus prompts à répondre.

--Seigneur duc, dit un homme, je vous en supplie, ne restez pas ici

seul. Gardez une poignée de lances à portée.

--Garçon, dit le duc, j’ai négligé de vous reprocher votre lenteur. Ne

me contredites donc pas. J’ai confiance en mon bras et en ma main,

quoique je sois bossu. Vous étiez en arrière quand la trompette a sonné;

et vous êtes à présent trop en avant avec vos conseils. Mais il en est

toujours ainsi; le dernier avec la lance et, le premier avec la langue.

Que ce soit le contraire!

Et d’un geste qui ne manquait pas d’une sorte d’inquiétante noblesse, il

les éloigna.

Les piétons regrimpèrent sur leurs sièges, derrière les hommes d’armes,

et toute la troupe s’éloigna lentement et disparut en vingt directions

différentes, sous le couvert de la forêt.

Le jour commençait alors à poindre et les étoiles à disparaître. La

première teinte grise de l’aurore brillait sur les deux jeunes gens qui,

de nouveau, se regardèrent.

--Eh bien, dit le duc, vous avez vu ma vengeance, qui est, comme ma

lame, prompte et bonne. Mais je ne voudrais pas, pour toute la

chrétienté, que vous me croyiez ingrat. Vous qui êtes venu à mon aide

avec une bonne épée et un meilleur courage... à moins que ma forme ne

vous rebute... venez sur mon cœur.

Et, ce disant, le jeune chef ouvrit les bras.

Au fond du cœur, Dick éprouvait déjà une grande terreur et quelque haine

pour l’homme qu’il avait secouru, mais l’invitation était formulée de

telle sorte que ce n’eût pas été simplement impoli, mais cruel, de

refuser ou d’hésiter, et il se hâta de s’y rendre.

--Et maintenant, Seigneur duc, dit-il, quand il eut repris sa liberté,

ma supposition est-elle juste? Êtes-vous monseigneur le duc de

Gloucester?

--Je suis Richard de Gloucester, répliqua l’autre, et vous, comment vous

appelle-t-on?

Dick lui dit son nom et présenta le sceau de Lord Foxham, que le duc

reconnut immédiatement.

--Vous êtes venu trop tôt, mais je ne m’en plaindrai pas, vous êtes

comme moi, qui veillais ici deux heures avant le jour. Mais ce sont mes

premières armes: sur cette bataille, maître Shelton, s’établira ma

renommée, bonne ou mauvaise. Là sont mes ennemis, sous deux vieux et

habiles capitaines, Risingham et Brackley, dans une forte position, je

crois, mais sans retraite de deux côtés, serrés qu’ils sont entre la

mer, le port et la rivière. Il me semble, Shelton, qu’il y aurait là un

grand coup à frapper: si nous pouvions le frapper en silence et

soudainement.

--Il me le semble, en effet, s’écria Dick, s’échauffant.

--Avez-vous les notes de Lord Foxham? demanda le duc.

Et alors, Dick ayant expliqué comment il ne les avait pas pour le

moment, se fit fort de donner de lui-même tous les renseignements aussi

exacts.

--Et, pour ma part, Seigneur duc, ajouta-t-il, si vous avez assez

d’hommes, je voudrais tomber dessus tout de suite. Car, voyez-vous, au

point du jour, les gardes de la nuit sont finies: mais, dans le jour,

ils ne conservent ni gardes, ni sentinelles... ils font parcourir

seulement les faubourgs par des cavaliers. Eh bien donc, maintenant que

la garde de nuit est déjà désarmée et que les autres sont en train de

boire le coup du matin... Ce serait le moment de les enfoncer.

--Combien pensez-vous qu’ils sont? demanda Gloucester.

--Ils n’atteignent pas deux mille, répliqua Dick.

--J’en ai sept cents dans le bois derrière nous, dit le duc; sept cents

suivent, venant de Kettley, et seront ici bientôt; derrière ceux-ci et

plus loin, il y en a encore quatre cents, et Lord Foxham en a cinq cents

à une demi-journée d’ici à Holywood. Faut-il attendre leur arrivée ou

marcher?

--Monseigneur, dit Dick, lorsque vous avez pendu ces cinq pauvres

diables, vous avez tranché la question. Bien qu’ils fussent des manants,

par ces temps difficiles, ils manqueront, on les cherchera, et l’alarme

sera donnée. Aussi, monseigneur, si vous comptez sur l’avantage d’une

surprise, vous n’avez pas à mon humble avis, une heure devant vous.

--Je le pense aussi, répliqua le bossu. Eh bien! avant une heure, vous

serez dans la mêlée et gagnerez vos éperons. Un courrier rapide à

Holywood pour porter le sceau de Lord Foxham; un autre sur la route pour

hâter mes traînards! Hé, Shelton! par la croix, cela peut se faire!

Là-dessus, il porta encore la trompette à ses lèvres et sonna. Cette

fois, il n’attendit pas longtemps. En un instant, l’espace découvert

autour de la croix fut rempli de chevaux et de piétons. Richard de

Gloucester prit place sur les marches et dépêcha messager sur messager,

pour hâter la concentration des sept cents hommes cachés dans le

voisinage immédiat, sous le bois, et, en moins d’un quart d’heure,

toutes ses dispositions prises, il se mit à leur tête et commença à

descendre la colline vers Shoreby.

Son plan était simple. Il allait s’emparer d’un quartier de la ville de

Shoreby, à droite de la grand-route, et y prendre une forte position

dans les ruelles étroites, jusqu’à l’arrivée de ses renforts.

Si Lord Risingham choisissait la retraite, Richard le suivrait sur ses

derrières et le prendrait entre deux feux; ou, s’il préférait tenir la

ville, il serait pris dans un piège où, peu à peu, la force du nombre

l’écraserait.

Il n’y avait qu’un danger, mais il était grand et menaçant... les sept

cents hommes de Gloucester pouvaient être enveloppés et taillés en

pièces à la première rencontre, et, pour l’éviter, il était nécessaire

que la surprise de leur arrivée fût aussi complète que possible.

Aussi les piétons furent tous de nouveau pris en croupe par les

cavaliers, et Dick eut le très grand honneur de monter derrière

Gloucester lui-même. Tant qu’on fut sous le couvert des bois, les

troupes marchèrent lentement, et lorsqu’elles approchèrent des derniers

arbres qui bordaient la grande route, elles s’arrêtèrent pour prendre

haleine et faire une reconnaissance.

Le soleil maintenant était levé, brillant d’un éclat gelé dans un halo

jaune, et, à l’opposé de l’astre, Shoreby, champ de toit neigeux et de

pignons rougeâtres, roulait ses colonnes de fumée du matin.

Gloucester se tourna vers Dick.

--Dans ce pauvre endroit, dit-il, où les gens sont en train de cuire le

déjeuner, ou bien vous gagnerez vos éperons et je commencerai une vie

d’honneur, de puissance et de gloire aux yeux du monde, ou bien tous

deux, je pense, tomberons morts et l’on n’en dira rien. Nous sommes deux

Richards. Eh bien! Richard Shelton, on en parlera de ces deux-là! Leurs

épées ne sonneront pas plus fort sur les cimiers des hommes que leurs

noms ne sonneront aux oreilles des gens.

Dick était étonné d’une si grande soif de renommée exprimée avec une si

grande force dans les mots et dans l’accent; et il répondit très

sensément et très tranquillement que, pour sa part, il promettait de

faire son devoir et ne doutait pas de la victoire si chacun faisait le

sien.

Cependant, les chevaux étaient reposés, et le chef levant l’épée et

donnant des rênes, la troupe entière des chevaux se mit au galop, et

dans un fracas de tonnerre, avec sa double charge de combattants,

descendit le bas de la colline et la plaine couverte de neige qui les

séparaient encore de Shoreby.

CHAPITRE II

LA BATAILLE DE SHOREBY

La distance à traverser ne dépassait pas un quart de mille. Mais ils

n’avaient pas plutôt débouché de la forêt, qu’ils aperçurent des gens

qui s’enfuirent en criant dans les prairies couvertes de neige, de

chaque côté. Presque en même temps une grande rumeur se leva, s’étendit

et grandit de plus en plus dans la ville; et ils n’étaient pas à

mi-chemin de la maison la plus proche, que les cloches commencèrent à

sonner.

Le jeune duc grinça des dents, en entendant déjà ces signes d’alarme, et

craignit de trouver ses ennemis préparés, et, s’il ne réussissait pas à

prendre pied dans la ville, il savait que sa petite armée serait bientôt

dispersée et exterminée dans la plaine.

Dans la ville, cependant, ceux de Lancastre étaient loin de se trouver

en si bonne posture. C’était comme Dick l’avait dit. La garde de nuit

avait déjà ôté les harnais; les autres étaient encore à flâner,...

débraillés, sans brassières; nullement prêts à la bataille... dans leurs

quartiers; et dans tout Shoreby il n’y avait pas peut-être cinquante

hommes complètement armés et cinquante chevaux prêts à être montés.

Le son des cloches, les appels effrayants des hommes qui couraient çà et

là dans les rues, criant et frappant aux portes, firent sortir en un

temps étonnamment court au moins une quarantaine de ces cinquante. Ils

furent vite en selle, et, l’alarme se propageant en désordre de tous

côtés, ils se mirent à galoper dans différentes directions.

Aussi, quand Richard de Gloucester atteignit la première maison de

Shoreby, il ne rencontra à l’entrée de la rue qu’une poignée de lances,

que son attaque balaya comme la tempête chasse la barque.

Au bout d’une centaine de pas dans la ville, Dick Shelton toucha le bras

du duc; celui-ci en réponse, réunit les rênes, porta la trompette

perçante à sa bouche, et en tira une note caverneuse, puis tourna vers

sa droite. Comme un seul homme, sa troupe entière tourna après lui, et

toujours au galop, balaya l’étroite rue latérale. Les vingt derniers

cavaliers seulement tirèrent les rênes et firent face à l’entrée; les

piétons qu’ils portaient en croupe sautèrent à terre au même instant et

se mirent les uns à brandir leurs arcs, les autres à prendre possession

des maisons de chaque côté.

Surpris par ce changement subit de direction, et intimidés par le front

solide de l’arrière-garde, les quelques Lancastriens, après s’être

rapidement consultés, se retournèrent et s’éloignèrent pour aller

chercher du renfort en ville.

Le quartier de la ville dont Richard de Gloucester, sur l’avis de Dick,

s’était emparé, consistait en cinq petites rues composées de maisons

pauvres et mal habitées, occupant une légère éminence et ouvertes par

derrière.

Chacune des cinq rues étant protégée par une bonne garde, la réserve

devait ainsi occuper le centre, à l’abri des traits, mais prête à porter

secours où il faudrait.

La pauvreté du voisinage était telle, qu’aucun des seigneurs

Lancastriens n’y avait été logé et fort peu de leur suite; et les

habitants, d’un commun accord, abandonnèrent leurs maisons et

s’enfuirent en braillant par les rues ou par-dessus les murs de jardin.

Au centre, où les cinq voies aboutissaient, une espèce de mauvaise

taverne déployait son enseigne: «Aux échiquiers»; ce fut là que le duc

de Gloucester établit pour la journée son quartier général.

Il assigna à Dick la garde d’une des cinq rues.

--Allez, dit-il, gagner vos éperons; gagnez de la gloire à mon service;

un Richard pour un autre. Je vous le dis, si je monte, vous monterez par

la même échelle. Allez, dit-il en lui serrant la main.

Mais aussitôt que Dick fut parti, il se tourna vers un petit archer mal

vêtu à ses côtés.

--Allez, Dutton, et vivement, ajouta-t-il. Suivez ce jeune homme. S’il

est fidèle, vous répondez de sa sécurité, tête pour tête. Malheur à vous

si vous revenez sans lui! Mais s’il est déloyal... ou si un seul

instant, vous doutez de lui... frappez-le par derrière.

Cependant Dick se hâtait d’armer son poste. La rue qu’il avait à garder

était très étroite et bordée de maisons en saillie, qui surplombaient la

chaussée; mais tout étroite et sombre qu’elle fût, comme elle donnait

sur la place du marché de la ville, l’issue de la bataille se déciderait

probablement à cet endroit.

La place du marché était pleine de gens de la ville qui fuyaient en

désordre; mais il n’y avait pas encore trace d’ennemis prêts à attaquer,

et Dick jugea qu’il avait du temps devant lui pour préparer sa défense.

Les deux maisons à l’entrée étaient désertes, les habitants dans leur

fuite avaient laissé les portes ouvertes; il fit prendre et entasser les

meubles pour en faire une barrière à l’entrée de la ruelle. Une centaine

d’hommes étaient sous ses ordres, il en plaça la plus grande partie dans

les maisons où ils seraient à l’abri, et pourraient lancer leurs flèches

par les fenêtres. Avec le reste, sous sa direction immédiate, il doubla

la barricade.

Pendant ce temps, le plus grand tapage et la plus grande confusion

n’avaient cessé de régner dans toute la ville; les cloches sonnant à

toute volée, le son des trompettes, les mouvements rapides des corps de

cavaliers, les cris de commandement, les hurlements des femmes, tout

cela faisait un bruit assourdissant. Maintenant, et peu à peu, le

tumulte commença à s’apaiser; et bientôt après des files d’hommes

d’armes et des corps d’archers commencèrent à s’assembler et à se former

en ligne de bataille sur la place du marché.

Une grande partie de ce corps était en rouge foncé et bleu, et, dans le

chevalier à cheval qui commandait cette troupe, Dick reconnut Sir Daniel

Brackley.

Il y eut alors une longue pause, qui fut suivie d’une sonnerie presque

simultanée, par quatre trompettes dans quatre quartiers différents de la

ville. Une cinquième répondit de la place du marché, et aussitôt les

files commencèrent à se mouvoir et une grêle de flèches résonna autour

de la barricade et sur les murs des deux maisons.

L’attaque avait commencé à un même signal, sur les cinq issues du

quartier. Gloucester était assiégé de tous ses côtés; et Dick jugea que,

pour maintenir sa position, il ne pouvait compter absolument que sur les

cent hommes sous ses ordres.

Sept volées de flèches se suivirent, et, au plus fort des décharges,

Dick fut touché au bras par derrière et vit un page qui lui tendait une

jaque de cuir renforcée de brillantes plaques d’acier.

--C’est de la part de Lord Gloucester, dit le page, il a remarqué, Sir

Richard, que vous n’étiez pas protégé.

Dick, la joie au cœur de s’entendre appeler ainsi, se mit sur pieds pour

endosser, avec l’aide du page, la cotte protectrice. A ce moment, deux

flèches résonnèrent sans dommage sur les plaques, et une troisième

renversa le page à ses pieds, mortellement blessé.

Pendant ce temps, le corps tout entier des ennemis s’était

progressivement avancé à travers la place, et était maintenant si près

que Dick donna l’ordre de répondre à leurs coups. Aussitôt, derrière la

barricade et des fenêtres des maisons, une pluie de flèches vola en sens

contraire, portant la mort. Mais ceux de Lancastre, comme s’ils avaient

simplement attendu ce signal, répondirent par des cris, et coururent à

la barricade, les cavaliers restant en arrière, visières baissées.

Il y eut alors une lutte obstinée et meurtrière, corps à corps. Les

assaillants, tenant d’une main leurs épées, de l’autre s’efforçaient

d’arracher les matériaux de la barricade. De l’autre côté, les rôles

étaient renversés et les défenseurs s’exposaient comme des fous pour

protéger leur rempart. Ainsi pendant quelques minutes la lutte fit rage

presque en silence, amis et ennemis tombant l’un sur l’autre. Mais

détruire est toujours plus facile; et lorsqu’une seule note de trompette

rappela la troupe d’attaque de cette terrible mission, une grande partie

de la barricade avait été enlevée pièce à pièce, et l’œuvre entière

s’était abaissée à la moitié de sa hauteur et était menacée d’une chute

complète.

Et alors les piétons reculèrent sur la place en courant de chaque côté.

Les cavaliers qui s’étaient tenus sur deux rangs, tournèrent tout à

coup, mettant leur flanc en front; et, rapide comme une vipère qui

s’élance, la longue colonne vêtue d’acier s’élança sur la barricade

ruinée.

Des deux premiers cavaliers l’un tomba, homme et bête, et fut piétiné

par ses compagnons. Le second sauta droit au sommet du rempart,

transperçant de sa lance un archer. Presque en même temps, il fut

arraché de sa selle et son cheval tué.

Puis tout le poids et la violence de la charge déborda sur les

défenseurs et les dispersa. Les hommes d’armes passant par-dessus leurs

camarades tombés et portés en avant par la furie de leur attaque, se

précipitèrent à travers la ligne brisée de Dick et se répandirent à

grand bruit dans la ruelle au delà, comme une rivière déborde par une

digue brisée.

Pourtant le combat n’était pas fini. Dans l’étroite ouverture de la

ruelle, Dick et un petit nombre de survivants jouaient de la hache comme

des bûcherons; et déjà dans la largeur du passage s’était formé un

second rempart, plus haut et plus effectif, d’hommes tombés et de

chevaux aux entrailles pendantes qui se débattaient dans leur agonie.

Déconcerté par ce nouvel obstacle, le reste de la cavalerie recula; et

comme, à la vue de ce mouvement, la volée de flèches redoubla aux

fenêtres des maisons, leur retraite, un moment, dégénéra presque en

fuite.

Presque en même temps, ceux qui avaient traversé la barricade, et chargé

plus loin dans la rue, rencontrant devant la porte des Échiquiers le

formidable bossu, et toute la réserve d’York, revinrent en arrière,

dispersés, au comble de l’effroi.

Dick et ses compagnons firent face, de nouveaux hommes sortirent des

maisons; une cruelle pluie de flèches accueillit les fuyards en pleine

figure, tandis que Gloucester était déjà sur leurs talons; au bout d’une

minute et demie, il n’y avait pas un homme de Lancastre vivant dans la

rue.

Alors et seulement alors, Dick leva son épée fumante et ordonna des

acclamations.

Cependant Gloucester descendit de cheval et s’avança pour inspecter le

poste. Son visage était pâle comme un linge, mais ses yeux brillaient

comme quelque gemme étrange, et sa voix lorsqu’il parla était rauque et

saccadée par l’exaltation de la bataille et du succès. Il examina le

rempart, dont amis ou ennemis ne pouvaient s’approcher sans précaution,

tant les chevaux s’agitaient dans les affres de la mort, et à la vue de

ce grand carnage, la moitié de sa figure sourit.

--Achevez ces chevaux, dit-il, votre supériorité en est diminuée.

Richard Shelton, ajouta-t-il, je suis content de vous. A genoux.

Les gens de Lancastre avaient déjà rassemblé leurs archers, et les

traits tombaient dur à l’entrée de la rue; mais le duc sans y faire la

moindre attention, tira tranquillement son épée, et sur place arma Dick

chevalier.

--Et, maintenant, Sir Richard, continua-t-il, si vous voyez Lord

Risingham, envoyez-moi un express immédiatement. Quand vous n’auriez

plus qu’un homme, faites-le-moi savoir de suite. J’aimerais mieux perdre

cette position que de manquer mon coup avec lui. Car, veillez-y, vous

tous, ajouta-t-il en élevant la voix, si le comte Risingham tombe sous

une autre main que la mienne, je considérerai cette victoire comme une

défaite.

--Seigneur duc, dit quelqu’un de sa suite, votre grâce n’est-elle pas

fatiguée d’exposer sa précieuse vie sans nécessité? Pourquoi vous

attarder ici?

La flèche noire · 第 15 / 18 段