Shoreby et la forêt, et était arrivé au pied de la petite colline, à
quelques centaines de mètres plus bas que la croix de Sainte-Bride,
quand, à travers le calme du sombre matin, résonna le son d’une
trompette, si aigu, si clair et perçant, qu’il pensa n’avoir jamais rien
entendu de pareil. Elle résonna une fois, puis, très vite, une seconde,
puis suivit le froissement de l’acier.
A ce bruit, le jeune Shelton dressa l’oreille, et, tirant son épée,
courut vers le haut de la colline.
Bientôt il aperçut la croix, et là, sur la route, il fut témoin d’une
rencontre acharnée. Il y avait sept ou huit assaillants, et un seul
homme pour leur tenir tête; mais si actif et si habile, chargeant et
dispersant ses ennemis si désespérément, gardant si adroitement son
équilibre sur la glace, que déjà, avant que Dick pût intervenir, il en
avait tué un, blessé un autre et tenu tous en respect.
Cependant c’était un miracle qu’il continuât à se défendre, car à tout
instant, quelque accident, le moindre faux pas ou une déviation de la
main, pouvait lui faire perdre la vie.
--Tenez bon, monsieur! Voici du secours! cria Richard; et oubliant qu’il
était seul et que ce cri était plutôt hors de saison: Aux flèches! Aux
flèches! s’écria-t-il en tombant sur le derrière des assaillants.
Ceux-ci étaient également de solides gaillards, car ils ne faiblirent
pas à cette surprise, mais se retournèrent et tombèrent sur Dick avec
une furie étonnante. Quatre contre un, l’acier flamboyait autour de lui
à la lueur des étoiles, les étincelles jaillissaient; un homme devant
lui tomba... dans le feu du combat, il sut à peine comment; il fut alors
frappé lui-même; frappé sur la tête, et, quoique le bonnet d’acier sous
son capuchon le protégeât, le coup le fit tomber sur un genou, et la
tête lui tourna comme une aile de moulin à vent.
Cependant, l’homme au secours duquel il était venu, au lieu de se
joindre au combat, au premier signal d’une intervention avait sauté en
arrière et sonné de nouveau, d’une manière plus pressante, et plus
forte, de cette même trompette aiguë qui avait commencé le combat. La
minute suivante ses ennemis l’attaquaient, et lui, de nouveau, chargea
et se déroba, sauta, frappa, tomba sur les genoux, se servant
indifféremment de l’épée et de la dague, du pied et de la main, avec le
même courage indompté, la même énergie fiévreuse et la même soudaineté.
Mais cet appel perçant avait enfin été entendu. Il y eut une charge
étouffée par la neige; et, à un moment heureux pour Dick qui voyait déjà
les pointes des épées briller près de sa gorge, il sortit de chaque côté
du bois un torrent désordonné d’hommes d’armes montés, vêtus de fer, et
la visière baissée, tous la lance en arrêt ou l’épée nue levée, et tous
portant, pour ainsi dire un passager, sous forme d’archers ou de pages,
qui sautèrent l’un après l’autre de leurs perchoirs et doublèrent ainsi
la troupe.
Les premiers assaillants se voyant entourés par un plus grand nombre,
jetèrent leurs armes sans mot dire.
--Emparez-vous de ces gens! dit le héros à la trompette; et quand son
ordre eût été obéi, il s’avança vers Dick et le fixa. Dick, l’examinant
à son tour, fut surpris de trouver en quelqu’un qui avait déployé tant
de force, d’habileté et d’énergie, un jeune homme, pas plus âgé que
lui... légèrement déformé, avec une épaule plus haute que l’autre, et à
la physionomie pâle, triste et grimaçante[2]. Les yeux cependant étaient
clairs et hardis.
[2] Richard Crookback (le Bossu) aurait été en réalité plus jeune à
cette époque. (_Note de l’auteur._)
--Monsieur, dit ce jeune homme, vous êtes venu à temps pour moi et pas
trop tôt.
--Monseigneur, répliqua Dick avec une légère idée qu’il était en
présence d’un grand personnage, vous êtes vous-même si étonnamment
habile à l’épée, que je crois que vous en seriez venu à bout tout seul.
Cependant, ç’a été certainement heureux pour moi que vos hommes ne se
soient pas fait attendre plus longtemps.
--Comment avez-vous su qui j’étais? demanda l’étranger.
--Encore maintenant, monseigneur, j’ignore à qui je parle.
--Vraiment? demanda l’autre. Et pourtant vous vous êtes jeté ainsi tête
baissée dans ce combat inégal.
--J’ai vu un homme qui se battait vaillamment contre plusieurs, répliqua
Dick, et je me serais cru déshonoré, si je ne lui avais porté secours.
Un sourire railleur parut sur les lèvres du jeune seigneur, quand il
répondit:
--Voilà de braves paroles. Mais venons au plus important... êtes-vous
York ou Lancastre?
--Monseigneur, je n’en fais pas un secret. Je suis tout à fait pour
York.
--Par la messe! répliqua l’autre, c’est heureux pour vous.
Et, à ces mots, il se tourna vers un de ses suivants.
--Qu’on en finisse, continua-t-il du même ton moqueur et cruel... qu’on
en finisse proprement avec ces braves messieurs. Qu’on me les pende.
Des assaillants, cinq seulement restaient. Les archers les saisirent par
les bras, et les menèrent rapidement à la lisière du bois, chacun fut
placé sous un arbre de hauteur convenable; la corde fut ajustée; un
archer, portant le bout, vivement grimpa au dessus, et en moins d’une
minute, sans un mot de part ni d’autre, les cinq hommes se balançaient,
attachés par le cou.
--Et maintenant, s’écria le chef difforme, retournez à vos postes, et la
première fois que je vous appellerai, soyez plus prompts à répondre.
--Seigneur duc, dit un homme, je vous en supplie, ne restez pas ici
seul. Gardez une poignée de lances à portée.
--Garçon, dit le duc, j’ai négligé de vous reprocher votre lenteur. Ne
me contredites donc pas. J’ai confiance en mon bras et en ma main,
quoique je sois bossu. Vous étiez en arrière quand la trompette a sonné;
et vous êtes à présent trop en avant avec vos conseils. Mais il en est
toujours ainsi; le dernier avec la lance et, le premier avec la langue.
Que ce soit le contraire!
Et d’un geste qui ne manquait pas d’une sorte d’inquiétante noblesse, il
les éloigna.
Les piétons regrimpèrent sur leurs sièges, derrière les hommes d’armes,
et toute la troupe s’éloigna lentement et disparut en vingt directions
différentes, sous le couvert de la forêt.
Le jour commençait alors à poindre et les étoiles à disparaître. La
première teinte grise de l’aurore brillait sur les deux jeunes gens qui,
de nouveau, se regardèrent.
--Eh bien, dit le duc, vous avez vu ma vengeance, qui est, comme ma
lame, prompte et bonne. Mais je ne voudrais pas, pour toute la
chrétienté, que vous me croyiez ingrat. Vous qui êtes venu à mon aide
avec une bonne épée et un meilleur courage... à moins que ma forme ne
vous rebute... venez sur mon cœur.
Et, ce disant, le jeune chef ouvrit les bras.
Au fond du cœur, Dick éprouvait déjà une grande terreur et quelque haine
pour l’homme qu’il avait secouru, mais l’invitation était formulée de
telle sorte que ce n’eût pas été simplement impoli, mais cruel, de
refuser ou d’hésiter, et il se hâta de s’y rendre.
--Et maintenant, Seigneur duc, dit-il, quand il eut repris sa liberté,
ma supposition est-elle juste? Êtes-vous monseigneur le duc de
Gloucester?
--Je suis Richard de Gloucester, répliqua l’autre, et vous, comment vous
appelle-t-on?
Dick lui dit son nom et présenta le sceau de Lord Foxham, que le duc
reconnut immédiatement.
--Vous êtes venu trop tôt, mais je ne m’en plaindrai pas, vous êtes
comme moi, qui veillais ici deux heures avant le jour. Mais ce sont mes
premières armes: sur cette bataille, maître Shelton, s’établira ma
renommée, bonne ou mauvaise. Là sont mes ennemis, sous deux vieux et
habiles capitaines, Risingham et Brackley, dans une forte position, je
crois, mais sans retraite de deux côtés, serrés qu’ils sont entre la
mer, le port et la rivière. Il me semble, Shelton, qu’il y aurait là un
grand coup à frapper: si nous pouvions le frapper en silence et
soudainement.
--Il me le semble, en effet, s’écria Dick, s’échauffant.
--Avez-vous les notes de Lord Foxham? demanda le duc.
Et alors, Dick ayant expliqué comment il ne les avait pas pour le
moment, se fit fort de donner de lui-même tous les renseignements aussi
exacts.
--Et, pour ma part, Seigneur duc, ajouta-t-il, si vous avez assez
d’hommes, je voudrais tomber dessus tout de suite. Car, voyez-vous, au
point du jour, les gardes de la nuit sont finies: mais, dans le jour,
ils ne conservent ni gardes, ni sentinelles... ils font parcourir
seulement les faubourgs par des cavaliers. Eh bien donc, maintenant que
la garde de nuit est déjà désarmée et que les autres sont en train de
boire le coup du matin... Ce serait le moment de les enfoncer.
--Combien pensez-vous qu’ils sont? demanda Gloucester.
--Ils n’atteignent pas deux mille, répliqua Dick.
--J’en ai sept cents dans le bois derrière nous, dit le duc; sept cents
suivent, venant de Kettley, et seront ici bientôt; derrière ceux-ci et
plus loin, il y en a encore quatre cents, et Lord Foxham en a cinq cents
à une demi-journée d’ici à Holywood. Faut-il attendre leur arrivée ou
marcher?
--Monseigneur, dit Dick, lorsque vous avez pendu ces cinq pauvres
diables, vous avez tranché la question. Bien qu’ils fussent des manants,
par ces temps difficiles, ils manqueront, on les cherchera, et l’alarme
sera donnée. Aussi, monseigneur, si vous comptez sur l’avantage d’une
surprise, vous n’avez pas à mon humble avis, une heure devant vous.
--Je le pense aussi, répliqua le bossu. Eh bien! avant une heure, vous
serez dans la mêlée et gagnerez vos éperons. Un courrier rapide à
Holywood pour porter le sceau de Lord Foxham; un autre sur la route pour
hâter mes traînards! Hé, Shelton! par la croix, cela peut se faire!
Là-dessus, il porta encore la trompette à ses lèvres et sonna. Cette
fois, il n’attendit pas longtemps. En un instant, l’espace découvert
autour de la croix fut rempli de chevaux et de piétons. Richard de
Gloucester prit place sur les marches et dépêcha messager sur messager,
pour hâter la concentration des sept cents hommes cachés dans le
voisinage immédiat, sous le bois, et, en moins d’un quart d’heure,
toutes ses dispositions prises, il se mit à leur tête et commença à
descendre la colline vers Shoreby.
Son plan était simple. Il allait s’emparer d’un quartier de la ville de
Shoreby, à droite de la grand-route, et y prendre une forte position
dans les ruelles étroites, jusqu’à l’arrivée de ses renforts.
Si Lord Risingham choisissait la retraite, Richard le suivrait sur ses
derrières et le prendrait entre deux feux; ou, s’il préférait tenir la
ville, il serait pris dans un piège où, peu à peu, la force du nombre
l’écraserait.
Il n’y avait qu’un danger, mais il était grand et menaçant... les sept
cents hommes de Gloucester pouvaient être enveloppés et taillés en
pièces à la première rencontre, et, pour l’éviter, il était nécessaire
que la surprise de leur arrivée fût aussi complète que possible.
Aussi les piétons furent tous de nouveau pris en croupe par les
cavaliers, et Dick eut le très grand honneur de monter derrière
Gloucester lui-même. Tant qu’on fut sous le couvert des bois, les
troupes marchèrent lentement, et lorsqu’elles approchèrent des derniers
arbres qui bordaient la grande route, elles s’arrêtèrent pour prendre
haleine et faire une reconnaissance.
Le soleil maintenant était levé, brillant d’un éclat gelé dans un halo
jaune, et, à l’opposé de l’astre, Shoreby, champ de toit neigeux et de
pignons rougeâtres, roulait ses colonnes de fumée du matin.
Gloucester se tourna vers Dick.
--Dans ce pauvre endroit, dit-il, où les gens sont en train de cuire le
déjeuner, ou bien vous gagnerez vos éperons et je commencerai une vie
d’honneur, de puissance et de gloire aux yeux du monde, ou bien tous
deux, je pense, tomberons morts et l’on n’en dira rien. Nous sommes deux
Richards. Eh bien! Richard Shelton, on en parlera de ces deux-là! Leurs
épées ne sonneront pas plus fort sur les cimiers des hommes que leurs
noms ne sonneront aux oreilles des gens.
Dick était étonné d’une si grande soif de renommée exprimée avec une si
grande force dans les mots et dans l’accent; et il répondit très
sensément et très tranquillement que, pour sa part, il promettait de
faire son devoir et ne doutait pas de la victoire si chacun faisait le
sien.
Cependant, les chevaux étaient reposés, et le chef levant l’épée et
donnant des rênes, la troupe entière des chevaux se mit au galop, et
dans un fracas de tonnerre, avec sa double charge de combattants,
descendit le bas de la colline et la plaine couverte de neige qui les
séparaient encore de Shoreby.
CHAPITRE II
LA BATAILLE DE SHOREBY
La distance à traverser ne dépassait pas un quart de mille. Mais ils
n’avaient pas plutôt débouché de la forêt, qu’ils aperçurent des gens
qui s’enfuirent en criant dans les prairies couvertes de neige, de
chaque côté. Presque en même temps une grande rumeur se leva, s’étendit
et grandit de plus en plus dans la ville; et ils n’étaient pas à
mi-chemin de la maison la plus proche, que les cloches commencèrent à
sonner.
Le jeune duc grinça des dents, en entendant déjà ces signes d’alarme, et
craignit de trouver ses ennemis préparés, et, s’il ne réussissait pas à
prendre pied dans la ville, il savait que sa petite armée serait bientôt
dispersée et exterminée dans la plaine.
Dans la ville, cependant, ceux de Lancastre étaient loin de se trouver
en si bonne posture. C’était comme Dick l’avait dit. La garde de nuit
avait déjà ôté les harnais; les autres étaient encore à flâner,...
débraillés, sans brassières; nullement prêts à la bataille... dans leurs
quartiers; et dans tout Shoreby il n’y avait pas peut-être cinquante
hommes complètement armés et cinquante chevaux prêts à être montés.
Le son des cloches, les appels effrayants des hommes qui couraient çà et
là dans les rues, criant et frappant aux portes, firent sortir en un
temps étonnamment court au moins une quarantaine de ces cinquante. Ils
furent vite en selle, et, l’alarme se propageant en désordre de tous
côtés, ils se mirent à galoper dans différentes directions.
Aussi, quand Richard de Gloucester atteignit la première maison de
Shoreby, il ne rencontra à l’entrée de la rue qu’une poignée de lances,
que son attaque balaya comme la tempête chasse la barque.
Au bout d’une centaine de pas dans la ville, Dick Shelton toucha le bras
du duc; celui-ci en réponse, réunit les rênes, porta la trompette
perçante à sa bouche, et en tira une note caverneuse, puis tourna vers
sa droite. Comme un seul homme, sa troupe entière tourna après lui, et
toujours au galop, balaya l’étroite rue latérale. Les vingt derniers
cavaliers seulement tirèrent les rênes et firent face à l’entrée; les
piétons qu’ils portaient en croupe sautèrent à terre au même instant et
se mirent les uns à brandir leurs arcs, les autres à prendre possession
des maisons de chaque côté.
Surpris par ce changement subit de direction, et intimidés par le front
solide de l’arrière-garde, les quelques Lancastriens, après s’être
rapidement consultés, se retournèrent et s’éloignèrent pour aller
chercher du renfort en ville.
Le quartier de la ville dont Richard de Gloucester, sur l’avis de Dick,
s’était emparé, consistait en cinq petites rues composées de maisons
pauvres et mal habitées, occupant une légère éminence et ouvertes par
derrière.
Chacune des cinq rues étant protégée par une bonne garde, la réserve
devait ainsi occuper le centre, à l’abri des traits, mais prête à porter
secours où il faudrait.
La pauvreté du voisinage était telle, qu’aucun des seigneurs
Lancastriens n’y avait été logé et fort peu de leur suite; et les
habitants, d’un commun accord, abandonnèrent leurs maisons et
s’enfuirent en braillant par les rues ou par-dessus les murs de jardin.
Au centre, où les cinq voies aboutissaient, une espèce de mauvaise
taverne déployait son enseigne: «Aux échiquiers»; ce fut là que le duc
de Gloucester établit pour la journée son quartier général.
Il assigna à Dick la garde d’une des cinq rues.
--Allez, dit-il, gagner vos éperons; gagnez de la gloire à mon service;
un Richard pour un autre. Je vous le dis, si je monte, vous monterez par
la même échelle. Allez, dit-il en lui serrant la main.
Mais aussitôt que Dick fut parti, il se tourna vers un petit archer mal
vêtu à ses côtés.
--Allez, Dutton, et vivement, ajouta-t-il. Suivez ce jeune homme. S’il
est fidèle, vous répondez de sa sécurité, tête pour tête. Malheur à vous
si vous revenez sans lui! Mais s’il est déloyal... ou si un seul
instant, vous doutez de lui... frappez-le par derrière.
Cependant Dick se hâtait d’armer son poste. La rue qu’il avait à garder
était très étroite et bordée de maisons en saillie, qui surplombaient la
chaussée; mais tout étroite et sombre qu’elle fût, comme elle donnait
sur la place du marché de la ville, l’issue de la bataille se déciderait
probablement à cet endroit.
La place du marché était pleine de gens de la ville qui fuyaient en
désordre; mais il n’y avait pas encore trace d’ennemis prêts à attaquer,
et Dick jugea qu’il avait du temps devant lui pour préparer sa défense.
Les deux maisons à l’entrée étaient désertes, les habitants dans leur
fuite avaient laissé les portes ouvertes; il fit prendre et entasser les
meubles pour en faire une barrière à l’entrée de la ruelle. Une centaine
d’hommes étaient sous ses ordres, il en plaça la plus grande partie dans
les maisons où ils seraient à l’abri, et pourraient lancer leurs flèches
par les fenêtres. Avec le reste, sous sa direction immédiate, il doubla
la barricade.
Pendant ce temps, le plus grand tapage et la plus grande confusion
n’avaient cessé de régner dans toute la ville; les cloches sonnant à
toute volée, le son des trompettes, les mouvements rapides des corps de
cavaliers, les cris de commandement, les hurlements des femmes, tout
cela faisait un bruit assourdissant. Maintenant, et peu à peu, le
tumulte commença à s’apaiser; et bientôt après des files d’hommes
d’armes et des corps d’archers commencèrent à s’assembler et à se former
en ligne de bataille sur la place du marché.
Une grande partie de ce corps était en rouge foncé et bleu, et, dans le
chevalier à cheval qui commandait cette troupe, Dick reconnut Sir Daniel
Brackley.
Il y eut alors une longue pause, qui fut suivie d’une sonnerie presque
simultanée, par quatre trompettes dans quatre quartiers différents de la
ville. Une cinquième répondit de la place du marché, et aussitôt les
files commencèrent à se mouvoir et une grêle de flèches résonna autour
de la barricade et sur les murs des deux maisons.
L’attaque avait commencé à un même signal, sur les cinq issues du
quartier. Gloucester était assiégé de tous ses côtés; et Dick jugea que,
pour maintenir sa position, il ne pouvait compter absolument que sur les
cent hommes sous ses ordres.
Sept volées de flèches se suivirent, et, au plus fort des décharges,
Dick fut touché au bras par derrière et vit un page qui lui tendait une
jaque de cuir renforcée de brillantes plaques d’acier.
--C’est de la part de Lord Gloucester, dit le page, il a remarqué, Sir
Richard, que vous n’étiez pas protégé.
Dick, la joie au cœur de s’entendre appeler ainsi, se mit sur pieds pour
endosser, avec l’aide du page, la cotte protectrice. A ce moment, deux
flèches résonnèrent sans dommage sur les plaques, et une troisième
renversa le page à ses pieds, mortellement blessé.
Pendant ce temps, le corps tout entier des ennemis s’était
progressivement avancé à travers la place, et était maintenant si près
que Dick donna l’ordre de répondre à leurs coups. Aussitôt, derrière la
barricade et des fenêtres des maisons, une pluie de flèches vola en sens
contraire, portant la mort. Mais ceux de Lancastre, comme s’ils avaient
simplement attendu ce signal, répondirent par des cris, et coururent à
la barricade, les cavaliers restant en arrière, visières baissées.
Il y eut alors une lutte obstinée et meurtrière, corps à corps. Les
assaillants, tenant d’une main leurs épées, de l’autre s’efforçaient
d’arracher les matériaux de la barricade. De l’autre côté, les rôles
étaient renversés et les défenseurs s’exposaient comme des fous pour
protéger leur rempart. Ainsi pendant quelques minutes la lutte fit rage
presque en silence, amis et ennemis tombant l’un sur l’autre. Mais
détruire est toujours plus facile; et lorsqu’une seule note de trompette
rappela la troupe d’attaque de cette terrible mission, une grande partie
de la barricade avait été enlevée pièce à pièce, et l’œuvre entière
s’était abaissée à la moitié de sa hauteur et était menacée d’une chute
complète.
Et alors les piétons reculèrent sur la place en courant de chaque côté.
Les cavaliers qui s’étaient tenus sur deux rangs, tournèrent tout à
coup, mettant leur flanc en front; et, rapide comme une vipère qui
s’élance, la longue colonne vêtue d’acier s’élança sur la barricade
ruinée.
Des deux premiers cavaliers l’un tomba, homme et bête, et fut piétiné
par ses compagnons. Le second sauta droit au sommet du rempart,
transperçant de sa lance un archer. Presque en même temps, il fut
arraché de sa selle et son cheval tué.
Puis tout le poids et la violence de la charge déborda sur les
défenseurs et les dispersa. Les hommes d’armes passant par-dessus leurs
camarades tombés et portés en avant par la furie de leur attaque, se
précipitèrent à travers la ligne brisée de Dick et se répandirent à
grand bruit dans la ruelle au delà, comme une rivière déborde par une
digue brisée.
Pourtant le combat n’était pas fini. Dans l’étroite ouverture de la
ruelle, Dick et un petit nombre de survivants jouaient de la hache comme
des bûcherons; et déjà dans la largeur du passage s’était formé un
second rempart, plus haut et plus effectif, d’hommes tombés et de
chevaux aux entrailles pendantes qui se débattaient dans leur agonie.
Déconcerté par ce nouvel obstacle, le reste de la cavalerie recula; et
comme, à la vue de ce mouvement, la volée de flèches redoubla aux
fenêtres des maisons, leur retraite, un moment, dégénéra presque en
fuite.
Presque en même temps, ceux qui avaient traversé la barricade, et chargé
plus loin dans la rue, rencontrant devant la porte des Échiquiers le
formidable bossu, et toute la réserve d’York, revinrent en arrière,
dispersés, au comble de l’effroi.
Dick et ses compagnons firent face, de nouveaux hommes sortirent des
maisons; une cruelle pluie de flèches accueillit les fuyards en pleine
figure, tandis que Gloucester était déjà sur leurs talons; au bout d’une
minute et demie, il n’y avait pas un homme de Lancastre vivant dans la
rue.
Alors et seulement alors, Dick leva son épée fumante et ordonna des
acclamations.
Cependant Gloucester descendit de cheval et s’avança pour inspecter le
poste. Son visage était pâle comme un linge, mais ses yeux brillaient
comme quelque gemme étrange, et sa voix lorsqu’il parla était rauque et
saccadée par l’exaltation de la bataille et du succès. Il examina le
rempart, dont amis ou ennemis ne pouvaient s’approcher sans précaution,
tant les chevaux s’agitaient dans les affres de la mort, et à la vue de
ce grand carnage, la moitié de sa figure sourit.
--Achevez ces chevaux, dit-il, votre supériorité en est diminuée.
Richard Shelton, ajouta-t-il, je suis content de vous. A genoux.
Les gens de Lancastre avaient déjà rassemblé leurs archers, et les
traits tombaient dur à l’entrée de la rue; mais le duc sans y faire la
moindre attention, tira tranquillement son épée, et sur place arma Dick
chevalier.
--Et, maintenant, Sir Richard, continua-t-il, si vous voyez Lord
Risingham, envoyez-moi un express immédiatement. Quand vous n’auriez
plus qu’un homme, faites-le-moi savoir de suite. J’aimerais mieux perdre
cette position que de manquer mon coup avec lui. Car, veillez-y, vous
tous, ajouta-t-il en élevant la voix, si le comte Risingham tombe sous
une autre main que la mienne, je considérerai cette victoire comme une
défaite.
--Seigneur duc, dit quelqu’un de sa suite, votre grâce n’est-elle pas
fatiguée d’exposer sa précieuse vie sans nécessité? Pourquoi vous
attarder ici?