Deux étages avaient été gravis, et, à chaque palier, la plus jeune et la

plus petite des deux dames s’était arrêtée et avait regardé

attentivement le moine. Lui, gardant ses yeux baissés, et, affectant les

manières humbles qui convenaient à son travestissement, ne l’avait vue

qu’une fois, et ne savait pas avoir attiré son attention. Et alors, sur

le troisième palier, le groupe se divisa; la plus jeune dame continua à

monter seule, et l’autre, suivie par les femmes de chambre, prit le

corridor à droite.

Dick monta d’un pied léger et, s’arrêtant au coin, avança la tête et

suivit des yeux les trois femmes. Sans se retourner ni regarder derrière

elles, elles continuaient à descendre le corridor.

--Parfait, pensa Dick. Que je sache seulement où est la chambre de Lady

Brackley, et ce serait bien étonnant que je ne rencontre pas dame Hatch

en course.

A ce moment, une main se posa sur son épaule, et, d’un bond, avec un cri

étouffé, il se retourna et saisit son assaillant.

Il fut quelque peu surpris de reconnaître dans la personne qu’il avait

prise si brutalement, la petite jeune dame aux fourrures. Elle, de son

côté, était choquée et terrifiée au delà de toute expression et restait

tremblante dans son étreinte.

--Madame, dit Dick, en la délivrant, je vous demande mille pardons; mais

je n’ai pas d’yeux en arrière et, par la messe, je ne pouvais pas

deviner que vous étiez une femme.

La jeune fille continuait à le regarder, mais maintenant la terreur

commençait à faire place à la surprise, et la surprise au soupçon. Dick,

qui pouvait lire ces changements sur son visage, s’alarma pour sa propre

sûreté dans cette maison hostile.

--Belle dame, dit-il, affectant l’aisance, souffrez que je vous baise la

main en gage de votre pardon pour ma brutalité, et je pars aussitôt.

--Vous êtes un étrange moine, jeune homme, répliqua la jeune dame, le

fixant d’un regard à la fois hardi et pénétrant, et à présent que ma

première surprise est à peu près passée, je peux voir le laïque dans

chaque mot que vous prononcez. Que faites-vous ici? Pourquoi portez-vous

ce costume sacrilège? Venez-vous dans un esprit de paix ou de guerre? Et

pourquoi épiez-vous Lady Brackley comme un voleur?

--Madame, répliqua Dick, d’une chose je vous prie d’être très sûre: je

ne suis pas un voleur. Et même si je viens ici en guerre, ce qui est

vrai dans une certaine mesure, je ne fais pas la guerre aux belles

dames, et, par conséquent, je vous prie de m’imiter en cela, et de me

laisser aller. Car, en vérité, belle madame, criez... si, tel est votre

plaisir... criez une seule fois, dites ce que vous avez vu, et le pauvre

gentilhomme devant vous est simplement un homme mort. Je ne peux penser

que vous voulez être cruelle, ajouta Dick, et prenant la main de la

jeune fille entre les siennes, il la regarda avec une courtoise

admiration.

--Êtes-vous donc un espion... un Yorkiste? demanda-t-elle.

--Madame, répliqua-t-il, je suis, en effet, un Yorkiste et, en quelque

sorte, un espion. Mais ce qui m’amène dans cette maison, cela même qui

me gagnera votre pitié et l’intérêt de votre bon cœur, n’a rien à voir

avec York ou Lancastre. Je veux mettre ma vie à votre entière merci. Je

suis un amoureux et mon nom...

Mais la jeune dame appliqua tout à coup sa main sur la bouche de Dick,

regarda rapidement en haut et en bas, à l’est et à l’ouest, et, voyant

qu’il n’y avait personne, l’entraîna avec force et vivacité vers l’étage

supérieur.

--Chut, dit-elle, et venez. Vous parlerez plus tard.

Quelque peu abasourdi, Dick se laissa tirer en haut, pousser le long

d’un corridor et jeter brusquement dans une chambre éclairée, comme tant

d’autres par une souche flambant sur l’âtre.

--A présent, dit la jeune fille, en le forçant à s’asseoir sur un

escabeau, mettez-vous là et obéissez à mon bon plaisir souverain. J’ai

pouvoir de vie ou de mort sur vous, et je ne me ferai pas scrupule

d’abuser de mon pouvoir. Attention à vous; vous m’avez cruellement

meurtri le bras. Il ne savait pas que j’étais une femme, dit-il! S’il

l’avait su, il aurait pris sa ceinture pour me battre, ma foi!

Et à ces mots elle sortit vivement de la chambre, laissant Dick bouche

bée d’étonnement, et pas très sûr s’il rêvait ou était éveillé.

--Levé ma ceinture sur elle! répéta-t-il. Levé ma ceinture sur elle! Et

le souvenir de cette nuit dans la forêt revint à son esprit, et il revit

le corps frémissant et les yeux suppliants de Matcham.

Mais il fut bientôt rappelé au souvenir des dangers présents. Dans la

chambre voisine, il entendit un bruit comme de quelqu’un qui marche;

puis suivit un soupir qui semblait étrangement proche, puis le froufrou

d’une jupe et un bruit de pas se fit entendre de nouveau. Comme il

s’était levé pour écouter, il vit la tenture s’agiter le long du mur; il

y eut le son d’une porte qu’on ouvrait, les portières se séparèrent, et,

une lampe à la main, Joanna Sedley entra dans la pièce.

Elle était vêtue de riches étoffes de couleurs sombres et brillantes,

comme il convient pour l’hiver et pour la neige. Sur sa tête, ses

cheveux relevés la paraient comme une couronne. Et elle qui paraissait

si petite et si gauche dans les vêtements de Matcham, était maintenant

grande comme un jeune saule, et glissait à travers la pièce, comme si

elle eût dédaigné la corvée de marcher.

Sans un tressaillement, sans un tremblement, elle leva la lampe et

regarda le jeune moine.

--Que faites-vous ici, bon Frère? demanda-t-elle. Vous vous êtes trompé

sans doute. Qui demandez-vous? Et elle posa sa lampe sur le tasseau.

--Joanna, dit Dick, et la voix lui manqua. Joanna, reprit-il, vous avez

dit que vous m’aimiez et, fou que j’étais, je l’ai cru.

--Dick, s’écria-t-elle, Dick!

Et alors, à l’étonnement du jeune homme, cette belle et grande jeune

dame ne fit qu’un saut, et jetant ses bras autour de son cou, lui donna

une centaine de baisers en un seul.

--Oh! le nigaud, s’écria-t-elle. Oh! cher Dick! Oh! si vous pouviez vous

voir! Hélas! ajouta-t-elle en s’arrêtant, j’ai gâté votre visage, Dick!

J’ai effacé un peu de peinture. Mais cela peut se réparer. Ce qui ne

peut se réparer, Dick... j’ai bien peur que ce ne soit pas possible...

c’est mon mariage avec lord Shoreby.

--C’est décidé alors? demanda le jeune homme.

--Demain, avant midi, Dick, dans l’église de l’abbaye, répondit-elle.

John Matcham et Joanna Sedley finiront tous deux misérablement. Les

larmes n’y font rien; sans quoi j’en pleurerais à perdre les yeux. Je

n’ai pas épargné les prières, mais le ciel rejette ma pétition. Et Dick,

mon bon Dick... si vous ne pouvez me tirer d’ici avant le matin il faut

nous embrasser et nous dire adieu.

--Non, dit Dick, pas moi; je ne dirai jamais ce mot. C’est du désespoir,

et, tant qu’il y a vie, Joanna, il y a espoir. Je veux espérer encore.

Oui, par la messe! et triompher! Voyez donc quand vous n’étiez pour moi

qu’un nom, n’ai-je pas suivi... n’ai-je pas soulevé de braves gens...

n’ai-je pas engagé ma vie dans la querelle? Et à présent que j’ai vu ce

que vous êtes... la plus belle et la plus noble fille d’Angleterre...

pensez-vous que je changerai?... Si la mer profonde était là, je la

traverserais, si le chemin était plein de lions, je les disperserais

comme des souris.

--Ah! dit-elle sèchement, vous faites beaucoup d’histoires pour une robe

bleu de ciel!

--Non, Joanna, protesta Dick, ce n’est pas seulement la robe. Mais,

chère, vous étiez déguisée; me voici déguisé; et vraiment n’ai-je pas

une drôle de figure... une vraie figure de bouffon.

--Oui, Dick, c’est vrai, répondit-elle en souriant.

--Eh bien! répliqua-t-il triomphant. Il en était de même de vous, pauvre

Matcham, dans la forêt. Par ma foi vous étiez une fille à faire rire.

Mais maintenant!

Et ils bavardèrent ainsi, se tenant les deux mains, échangeant des

sourires et des regards tendres, et les minutes se changeaient en

secondes; et ils auraient continué ainsi toute la nuit. Mais bientôt il

y eut du bruit derrière eux; et ils aperçurent la petite jeune dame, un

doigt sur les lèvres.

--Dieu! s’écria-t-elle, quel bruit vous faites! Ne pouvez-vous parler à

voix basse? Et à présent, Joanna, ma jolie fille des bois, que

donnez-vous à votre commère pour vous avoir amené votre amoureux?

Joanna courut à elle et, comme réponse, la prit dans ses bras.

--Et vous, monsieur, ajouta la jeune dame, que me donnerez-vous?

--Madame, répondit Dick, je voudrais vous payer de la même monnaie.

--Venez donc, on vous le permet.

Mais Dick rouge comme une pivoine lui baisa la main.

--Est-ce que ma figure vous fait peur, beau sire? demanda-t-elle avec

une révérence jusqu’à terre; puis, lorsque Dick l’eut enfin embrassée

très froidement,--Joanna, dit-elle, votre amoureux est très timide sous

vos yeux; mais je vous garantis que, quand nous nous sommes d’abord

rencontrés, il était plus vif. Je suis toute noire et bleue, ma fille,

ne me croyez jamais si je ne suis pas noire et bleue! Eh bien!

continua-t-elle, avez-vous tout dit? Car il faut que je renvoie vivement

le paladin.

Mais à ces mots tous deux s’écrièrent qu’ils n’avaient encore rien dit,

que la nuit ne faisait que commencer et qu’ils ne voulaient pas être

séparés si tôt.

--Et le souper? demanda la jeune dame, ne devons-nous pas descendre au

souper?

--Ah! c’est vrai! dit Joanna, je l’avais oublié.

--Cachez-moi alors, dit Dick, mettez-moi derrière les tentures,

enfermez-moi dans un coffre, ou tout ce que vous voudrez, que je sois là

quand vous reviendrez. Songez donc, belle dame, dans quelle triste

situation nous sommes, et que nous ne devrons jamais plus nous revoir,

après cette nuit jusqu’à l’heure de notre mort.

A ces mots, la jeune dame s’adoucit, et, quand, peu après, la cloche

convia la maison de Sir Daniel à passer à table, Dick fut planté bien

droit contre le mur à un endroit ou une séparation dans la tapisserie

lui permettait de respirer librement et même de voir dans la chambre.

Il n’avait pas été longtemps dans cette position, quand il fut assez

bizarrement dérangé. Le silence à l’étage supérieur de la maison n’était

interrompu que par le pétillement des flammes et le sifflement d’une

souche verte dans la cheminée; mais bientôt l’oreille tendue de Dick

entendit le bruit d’un homme qui marche avec une extrême précaution; peu

après la porte s’ouvrit, et un nain à face noire, vêtu de la livrée de

lord Shoreby, introduisit d’abord la tête, puis son corps difforme dans

la chambre. Sa bouche était ouverte comme pour mieux entendre; et ses

yeux, qui étaient très brillants, remuaient sans cesse et vivement de

tous côtés. Il tourna et retourna autour de la chambre, frappant ici et

là sur les tentures, mais Dick, par miracle, échappa à son inspection.

Alors il regarda sous les meubles, et examina la lampe, et enfin avec un

air de vif désappointement se préparait à sortir aussi silencieusement

qu’il était venu, quand il se mit à genoux, ramassa quelque chose dans

les rameaux, sur le plancher, l’examina et avec tous les signes de la

joie le cacha dans la poche de sa ceinture.

Dick se sentit défaillir, car l’objet en question était un gland de sa

propre ceinture; et il était certain pour lui que cet espion nabot, qui

prenait un malin plaisir à sa besogne, ne perdrait pas de temps à le

porter à son maître le baron. Il était presque tenté d’écarter les

tentures, de tomber sur le scélérat et de reprendre au risque de sa vie

l’objet dénonciateur. Et, tandis qu’il hésitait encore, s’ajouta une

nouvelle cause d’inquiétude. Une voix rauque et avinée commença à se

faire entendre de l’escalier, et peu après des pas inégaux, lourds et

chancelants, résonnèrent le long du corridor.

--Que faites-vous là, joyeux compagnons, dans les bois verts? chantait

la voix. Que faites-vous là? Hé les sots, que faites-vous là?

ajouta-t-elle avec un accès de rire d’ivrogne; puis le chant reprit:

Si vous buvez le vin clair,

Gros Frère Jean, mon ami--

Si je mange et si vous buvez,

Qui chantera la messe, dites-moi?

Lawless, hélas! qui roulait, ivre, errant dans la maison pour chercher

un coin où cuver ses libations. Dick rageait intérieurement. L’espion

d’abord effrayé, s’était rassuré en voyant qu’il n’avait affaire qu’à un

ivrogne, et avec un mouvement d’une rapidité féline glissa hors de la

chambre et disparut de la vue de Dick.

Que faire? S’il perdait contact avec Lawless pour la nuit, il était

également incapable de combiner un plan pour l’enlèvement de Joanna et

de l’exécuter. Si, d’autre part, il se risquait à interpeller l’outlaw

ivre, l’espion pouvait être encore à portée de voix, d’où les

conséquences les plus funestes.

Dick se résolut à courir cette chance. Se dégageant de la tapisserie, il

resta dans l’ouverture de la porte la main levée en signe

d’avertissement. Lawless, la figure cramoisie, les yeux injectés

vacillait sur ses jambes, s’avançait en titubant. Enfin son œil aperçut

vaguement son chef, et malgré les signaux impérieux de Dick, le salua

aussitôt à haute voix par son nom.

Dick sauta sur lui et secoua furieusement l’ivrogne.

--Brute! siffla-t-il, et non homme! C’est pis qu’une trahison d’être

aussi stupide. Nous pouvons être tous perdus grâce à ta sottise.

Mais Lawless ne fit que rire et chancela en voulant frapper le jeune

Shelton sur l’épaule.

A ce moment l’oreille fine de Dick perçut un rapide frémissement dans la

tapisserie. Il sauta vers le bruit, et, en un instant, un morceau de

tenture était déchiré, et Dick et l’espion se débattaient tous deux dans

ses plis. Ils roulaient l’un sur l’autre, cherchant mutuellement à se

prendre à la gorge, tous deux gênés par la tenture et tous deux

silencieux dans leur furie mortelle. Mais Dick était de beaucoup le plus

fort, et bientôt l’espion était étendu sans défense sous son genou et,

d’un seul coup du long poignard, il expira.

CHAPITRE III

L’ESPION MORT

A tout ce combat furieux et rapide Lawless avait assisté inutile, et

même lorsque tout fut fini et que Dick, déjà relevé, écoutait avec

l’attention la plus passionnée le bourdonnement lointain qui venait des

étages inférieurs de la maison, le vieil outlaw, flageolant encore sur

ses jambes comme un rameau agité par le vent, continuait à fixer

stupidement le visage du mort.

--C’est bien, dit enfin Dick, ils ne nous ont pas entendus, les saints

soient loués! Mais qu’est-ce que je vais faire maintenant de ce pauvre

espion? Au moins je vais reprendre mon gland dans sa poche.

Ce disant, Dick ouvrit l’aumonière; il y trouva quelques pièces de

monnaie, le gland et une lettre adressée à Lord Wensleydale, et scellée

du sceau de Lord Shoreby. Ce nom réveilla la mémoire de Dick, et il

brisa aussitôt la cire et lut la lettre. Elle était courte, mais à la

grande joie de Dick, elle donnait la preuve certaine que Lord Shoreby

correspondait traîtreusement avec la maison d’York.

Le jeune homme portait habituellement sur lui de quoi écrire; ainsi

pliant un genou auprès du cadavre de l’espion, il put écrire ces mots

dans un coin de la feuille:

«Monseigneur de Shoreby, vous qui avez écrit la lettre, savez-vous

pourquoi votre homme est mort? Mais, je vous conseille, n’épousez pas.

«Jean RÉPARE-TOUT.»

Il posa ce papier sur la poitrine de l’espion, et alors, Lawless, qui

avait assisté à ces dernières opérations avec de vagues retours

d’intelligence, tout à coup tira une flèche noire de dessous sa robe, et

en épingla la feuille. La vue de cette insolence ou, comme il semblait

presque, de cette cruauté pour le mort, arracha un cri d’horreur au

jeune Shelton; mais le vieil outlaw ne fit qu’en rire.

--Hé, je veux avoir le bénéfice pour mon ordre, fit-il, avec un hoquet.

Mes joyeux compères doivent en avoir le bénéfice... le bénéfice, frère;

puis, levant les paupières et ouvrant la bouche comme un chantre, il se

mit à tonner d’une voix formidable.

Si vous buvez du vin clair...

--Paix, imbécile, cria Dick, et il le poussa durement contre le mur. En

deux mots... s’il peut se faire qu’un homme puisse me comprendre, étant

plus plein de vin que de bon sens... en deux mots et au nom de Marie,

sortez de cette maison, ou, si vous continuez à rester, non seulement

vous serez pendu, mais moi aussi! Allons! debout, vivement! ou par la

messe, j’oublierais que je suis un peu votre capitaine et un peu votre

débiteur! Allez!

Le faux moine était maintenant en train de recouvrer quelque peu l’usage

de son intelligence; et la vibration de la voix de Dick, et l’éclat de

son regard imprimèrent le sens de ses paroles.

--Par la messe, cria Lawless, si on n’a pas besoin de moi, je peux m’en

aller; et il s’en retourna, suivant le corridor d’un pas incertain, puis

descendit les étages en se cognant aux murs.

Sitôt qu’il fut hors de vue, Dick retourna à sa cachette, absolument

résolu à voir l’affaire jusqu’au bout. La prudence l’invitait à s’en

aller; mais l’amour et la curiosité l’emportèrent.

Le temps s’écoula lentement pour le jeune homme, serré debout derrière

la tenture. Le feu dans la chambre s’éteignit peu à peu, la lampe

baissait et fumait, et toujours aucun signe de retour de qui que ce fût

vers les parties hautes de la maison, toujours le bruit confus et le

cliquetis du souper résonnait de loin en bas, et toujours, sous

l’épaisse chute de neige, la ville de Shoreby reposait silencieuse des

deux côtés.

A la fin cependant, des pas et des voix s’approchèrent dans l’escalier,

et bientôt après plusieurs des hôtes de Sir Daniel arrivèrent au palier,

et, prenant le corridor, aperçurent la tenture déchirée et le corps de

l’espion.

Plusieurs coururent en avant et plusieurs en arrière et tous ensemble se

mirent à crier.

Au bruit de leurs cris, hôtes, hommes d’armes, dames, serviteurs, et en

un mot tous les habitants de cette grande maison, arrivèrent, accourant

dans toutes les directions, joignant leurs voix au tumulte.

Bientôt on s’écarta, et Sir Daniel s’avança en personne, suivi du fiancé

du lendemain, Lord Shoreby.

--Monseigneur, dit Sir Daniel, ne vous ai-je pas parlé de ces drôles de

la Flèche-Noire? La preuve, regardez! La voici, et, par la croix mon

compère, sur un de vos hommes, à moins qu’il ne vous ait volé vos

couleurs.

--Pardieu, c’était un de mes hommes, répliqua Lord Shoreby, reculant. Je

voudrais en avoir beaucoup comme lui. Il était fin comme un basset et

discret comme une taupe.

--Eh compère, vraiment? demanda Sir Daniel finement. Et qu’était-il venu

flairer si haut dans ma pauvre maison? Mais il ne flairera plus.

--Ne vous plaise, Sir Daniel, dit quelqu’un, il y a un papier avec

quelque chose d’écrit dessus, épinglé sur sa poitrine.

--Donnez-le-moi, et la flèche, et tout, dit le chevalier, et, lorsqu’il

eut pris le trait dans sa main, il resta quelque temps à le contempler

dans une méditation sombre.

--Oui, dit-il, s’adressant à Lord Shoreby, c’est une haine qui me

poursuit durement et me tient serré. Ce bois noir ou son pareil exact me

jettera aussi à terre. Et, compère, souffrez qu’un simple chevalier vous

conseille; et si ces chiens commencent à prendre votre vent, fuyez!

C’est comme une maladie... toujours suspendue sur notre tête. Mais

voyons ce qu’ils ont écrit. C’est comme je le pensais, monseigneur, vous

êtes marqué comme un vieux chêne par le bûcheron; demain ou le jour

suivant, par là passera la hache. Mais qu’avez-vous écrit dans une

lettre?

Lord Shoreby arracha le papier de la flèche, le lut, le froissa dans ses

mains, et surmontant la répulsion qui l’avait jusqu’alors empêché de

s’approcher se jeta à genoux près du corps et fouilla anxieusement

l’aumônière.

Il se releva la mine quelque peu décontenancée.

--Compère, dit-il, j’ai vraiment perdu une lettre à laquelle je tenais

beaucoup, et si je pouvais mettre la main sur le drôle qui l’a prise, il

irait tout droit orner une potence. Mais assurons-nous d’abord des

issues de la maison. Assez de mal a déjà été fait, par saint Georges!

Des sentinelles furent postées tout autour de la maison et du jardin.

Une sentinelle à chaque palier; toute une troupe dans le grand

vestibule, et une autre encore autour du feu de joie sous le hangar. La

suite de Sir Daniel était grossie de celle de Lord Shoreby; ainsi l’on

ne manquait pas d’hommes ni d’armes pour la sécurité de la maison, ou

pour prendre au piège un ennemi caché, s’il y en avait.

En attendant, le corps de l’espion fut emporté, sous la neige tombante,

et déposé dans l’église de l’abbaye.

Ce fut seulement après toutes ces dispositions prises, et lorsque tout

fut rentré dans un silence convenable, que les deux jeunes filles firent

sortir Richard Shelton de sa cachette, et lui racontèrent en détail ce

qui s’était passé. Lui, de son côté, raconta la visite de l’espion, sa

dangereuse découverte et sa fin rapide.

Joanna s’appuya à demi évanouie contre la tenture.

--Cela ne sert à rien, dit-elle. Je serai quand même mariée demain

matin!

--Quoi! s’écria son amie. Et voici notre paladin qui chasse les lions

comme des souris! Vous avez vraiment peu de confiance. Mais voyons,

chasseur de lions. Donnez-nous quelque espoir; parlez, et faites-nous

entendre de hardis conseils. Dick était confus que l’exagération de ses

propres paroles lui fût ainsi jetée à la figure; il rougit, mais parla

avec fermeté.

--En vérité, dit-il, nous sommes dans une mauvaise passe. Si, pourtant,

je pouvais sortir de cette maison pour une demi-heure, je me dis en

toute sincérité que tout pourrait encore aller; et, quant au mariage, il

serait empêché.

--Et, quant aux lions, contrefit la jeune fille, ils seront chassés.

--Je vous demande pardon, dit Dick. Je ne parle pas en ce moment comme

un homme qui se vante, mais plutôt comme quelqu’un qui cherche aide et

conseil; car, si je ne sors pas de cette maison, à travers ces

sentinelles, je puis faire moins que rien. Comprenez-moi, je vous prie.

--Que disiez-vous qu’il était rustique, Joanna? demanda la jeune fille.

Je vous garantis qu’il a une bonne langue; sa parole est alerte, douce

et hardie à plaisir. Que voulez-vous de plus?

--Non, soupira Joanna, avec un sourire, on a changé mon ami Dick, c’est

vrai. Quand je l’ai vu, il était fruste. Mais il importe peu; il n’y a

pas de remède à mon pénible sort, et il faut que je sois Lady Shoreby.

--Eh bien! donc, dit Dick, je vais tout de même tenter la chance. On ne

fait pas grande attention à un frère, et si j’ai trouvé une bonne fée

pour me conduire en haut, je puis en trouver une autre pour me faire

descendre. Quel est le nom de l’espion?

--Rutter, dit la jeune dame, et un excellent nom pour lui. Mais comment

ferez-vous, chasseur de lions? Quelle est votre idée?

--J’essaierai d’aller hardiment, droit devant moi, répliqua Dick; et, si

quelqu’un m’arrête, je resterai impassible, et dirai que je vais prier

pour Rutter. On doit être déjà en train de prier sur son pauvre cadavre.

--La ruse est un peu simple, répliqua la jeune fille, mais peut réussir.

--Non, dit le jeune Shelton, ce n’est pas de la ruse, mais de la pure

témérité, ce qui vaut mieux parfois, dans les cas les plus difficiles.

--Vous avez raison, dit-elle. Eh bien, allez, au nom de Marie, et que le

Ciel vous protège! Vous laissez ici une pauvre fille qui vous aime

absolument et une autre qui est de grand cœur votre amie. Soyez prudent

en pensant à elles, et ne faites pas naufrage au port.

--Oui, ajouta Joanna, allez, Dick. Vous ne risquez pas plus à partir

qu’à rester. Allez, vous emportez mon cœur avec vous: que les saints

vous protègent!

Dick passa la première sentinelle d’un air si assuré, que l’homme

simplement s’agita et le fixa; mais, au second palier, l’homme mit sa

lance en travers et le somma de dire ce qu’il voulait.

--_Pax vobiscum_, répondit Dick. Je vais prier sur le corps de ce pauvre

Rutter.

--Possible, répliqua la sentinelle, mais il ne vous est pas permis

d’aller seul.

Il se pencha sur la balustrade de chêne et siffla un son

aigu.--Quelqu’un vient! cria-t-il; et il fit signe à Dick de passer.

Au pied de l’escalier, il trouva la garde sur pieds, attendant son

arrivée; et, quand il eut répété son histoire, le chef du poste désigna

quatre hommes pour l’accompagner à l’église.

--Ne le laissez pas échapper, mes braves, dit-il, conduisez-le à Sir

Olivier, sous peine de la vie!

La porte fut ouverte, un homme prit Dick sous chaque bras, un autre

marcha devant avec une torche, et le quatrième, l’arc brandi, et la

flèche sur la corde, fermait la marche. Dans cet ordre ils traversèrent

le jardin sous l’obscurité épaisse de la nuit et la neige voltigeante,

et s’approchèrent des fenêtres faiblement éclairées de l’église de

l’abbaye.

La flèche noire · 第 12 / 18 段