A la porte ouest un piquet d’archers était placé, profitant du peu

d’abri qu’ils pouvaient trouver sous les entrées voûtées, et tout

saupoudrés de neige; et ce ne fut qu’après avoir échangé un mot avec eux

que les conducteurs de Dick furent autorisés à passer et à entrer dans

le vaisseau de l’édifice sacré.

L’église était vaguement éclairée par les cierges du grand autel, et par

une ou deux lampes qui pendaient de la voûte devant les chapelles

particulières des familles illustres. Au milieu du chœur, l’espion mort

était étendu sur une bière, les membres pieusement rassemblés.

Un murmure précipité de prières résonnait le long des arceaux; des

figures encapuchonnées étaient agenouillées dans les stalles du chœur,

et sur les marches du grand autel un prêtre en habits pontificaux disait

la messe.

A cette nouvelle entrée, une des figures encapuchonnées se leva, et,

descendant les marches qui élevaient le niveau du chœur au-dessus de

celui de la nef, demanda au premier des quatre hommes ce qui les amenait

dans l’église. Par respect pour le service et pour la mort, ils

parlaient à voix basse; mais les échos de cet édifice grand et vide

saisissaient leurs paroles et sourdement les répétaient et les

répétaient le long des ailes.

--Un moine! répliqua Sir Olivier (car c’était lui) quand il eut entendu

le rapport de l’archer. Mon frère, je ne m’attendais pas à votre venue,

ajouta-t-il, en se tournant vers le jeune Shelton. En toute politesse,

qui êtes-vous? et à l’instance de qui venez-vous joindre vos prières aux

nôtres?

Dick, gardant son capuchon sur sa figure, fit signe à Sir Olivier de

s’éloigner des archers d’un pas ou deux; et aussitôt que le prêtre l’eut

fait--je ne peux espérer vous tromper, dit-il, ma vie est dans vos

mains.

Sir Olivier tressaillit violemment; ses grosses joues pâlirent, et un

moment il garda le silence.

--Richard, dit-il, qu’est-ce qui vous amène ici, je ne sais; mais je ne

doute guère que ce soit mal. Cependant, pour la bonté passée, je ne

voudrais pas vous livrer moi-même. Vous resterez là jusqu’à ce que Lord

Shoreby soit marié, et que tous soient rentrés sans encombre, et, si

tout va bien, et si vous n’avez combiné aucun malheur, à la fin vous

irez où vous voudrez. Mais, si vous poursuivez un but sanglant, que le

sang retombe sur votre tête. Amen!

Et le prêtre se signa dévotement, se retourna et s’inclina dans la

direction de l’autel.

Là-dessus, il dit quelques mots aux soldats, et, prenant Dick par la

main, le conduisit vers le chœur et le plaça dans la stalle à côté de la

sienne, où, par pure décence, le jeune homme dut aussitôt s’agenouiller

et paraître occupé de ses dévotions. Son esprit et ses yeux étaient

pourtant sans cesse en mouvement. Il remarqua que trois des soldats, au

lieu de retourner à la maison, avaient pris tranquillement une position

avantageuse dans une aile; et il ne put douter qu’ils l’eussent fait par

ordre de Sir Olivier. Il était donc pris au piège. Il lui faudrait

passer la nuit dans la lueur spectrale et l’ombre de l’église, en face

du visage pâle de celui qu’il avait tué; et, le matin, voir celle qu’il

aimait, mariée à un autre sous ses yeux.

Mais, malgré cela, il parvint à se dominer et se força à attendre

patiemment la fin.

CHAPITRE IV

DANS L’ÉGLISE DE L’ABBAYE

Dans l’église de Shoreby les prières continuèrent toute la nuit sans

interruption, tantôt avec le chant des psaumes, tantôt avec une note ou

deux sur la cloche.

Rutter, l’espion, fut noblement veillé. Il était étendu là, tels qu’ils

l’avaient arrangé, ses mains mortes croisées sur la poitrine, ses yeux

morts fixant la voûte; et, tout près, dans la stalle, celui qui l’avait

tué attendait avec angoisse la venue du matin.

Une fois seulement, au cours des heures, Sir Olivier se pencha vers son

captif.

--Richard, murmura-t-il, mon fils, si vous me voulez du mal, je vous le

certifie sur le salut de mon âme, vous vous en prenez à un innocent.

Coupable aux yeux du ciel je me déclare moi-même, mais envers vous, je

ne le suis, ni ne l’ai jamais été.

--Mon père, répliqua Dick, du même ton de voix, croyez-moi, je n’ai

aucun dessein; mais quant à votre innocence, je ne puis oublier que vous

ne vous êtes disculpé que faiblement.

--Un homme peut être innocemment coupable, répliqua le prêtre. Il peut

être envoyé aveuglément en mission sans en savoir le vrai but. Il en fut

ainsi de moi. J’ai conduit votre père à la mort; mais, comme le ciel

nous voit dans ce lieu saint, je ne savais ce que je faisais.

--Cela peut être, répliqua Dick. Mais voyez quel étrange réseau vous

avez tissé, puisque je suis en ce moment à la fois votre prisonnier et

votre juge; que vous devez à la fois menacer mes jours et conjurer ma

colère. Il me semble que, si vous aviez été toute votre vie un homme

loyal et un bon prêtre, vous ne m’auriez ni craint ainsi, ni détesté

ainsi. Et maintenant, à vos prières. Je vous obéis, puisqu’il le faut;

mais je ne veux pas du fardeau de votre compagnie.

Le prêtre émit un soupir, si profond qu’il eût presque éveillé chez le

jeune homme quelque sentiment de pitié, et il inclina la tête dans ses

mains comme un homme courbé sous le poids des soucis. Il cessa d’unir sa

voix aux psaumes, mais Dick pouvait entendre les grains du chapelet

glissant entre ses doigts, et les prières marmottées entre ses dents.

Encore un instant, et le gris du matin commença à percer à travers les

vitraux peints de l’église, et à faire honte à la lumière des cierges.

Le jour lentement grandit et brilla, et maintenant par les baies du

sud-ouest un flot vermeil de lumière dansa sur les murs. La tempête

était passée, les grands nuages s’étaient déchargés de leur neige et

s’étaient éloignés, et le jour nouveau s’ouvrait sur un joyeux paysage

d’hiver sous un blanc manteau.

Un bruit de serviteurs d’église suivit. La bière fut portée à la maison

mortuaire, les carreaux furent lavés des taches de sang, afin qu’un

spectacle de si mauvais présage ne pût déparer le mariage de Lord

Shoreby. En même temps, les mêmes ecclésiastiques qui avaient été

occupés toute la nuit si lugubrement, commencèrent à prendre leurs

figures de fête pour faire honneur à la cérémonie plus gaie qui allait

suivre. Et pour mieux annoncer la venue du jour, les gens pieux de la

ville commencèrent à arriver et à faire leurs dévotions à leurs autels

préférés ou attendre leur tour aux confessionnaux. A la faveur de ce

remue-ménage, il était facile d’éviter la vigilance des sentinelles de

Sir Daniel à la porte et bientôt, Dick, regardant avec lassitude autour

de lui, rencontra l’œil de Will Lawless, toujours dans sa robe de moine.

L’outlaw au même moment reconnut son chef, et, discrètement, lui fit

signe de l’œil et de la main.

Dick était loin d’avoir pardonné au vieux coquin son ivresse des plus

intempestives, mais il n’avait aucun désir de l’entraîner dans sa propre

détresse et il lui fit signe, aussi clairement qu’il lui fut possible,

de s’en aller.

Lawless, comme s’il eût compris, disparut aussitôt derrière un pilier,

et Dick respira.

Quel fut alors son désappointement de se sentir tirer par une manche et

de voir le vieux voleur installé, à côté de lui, sur le siège le plus

proche, et en apparence plongé dans ses dévotions.

Immédiatement Sir Olivier quitta sa place, et, glissant derrière les

stalles, rejoignit les soldats dans l’aile. Si les soupçons du prêtre

avaient été éveillés pour si peu, le mal était fait, et Lawless

prisonnier dans l’église.

--Ne bougez pas, murmura Dick. Nous sommes dans la plus mauvaise passe,

grâce, avant tout, à ta goujaterie d’hier soir. Quand vous m’avez vu si

étrangement assis là, où je n’ai ni droit ni intérêt, que diable, ne

pouviez-vous flairer le danger, et vous sortir de là?

--Non, répliqua Lawless, je pensais que vous aviez entendu parler

d’Ellis, et que vous aviez de la besogne ici.

--Ellis! répéta Dick. Ellis est-il de retour?

--Pour sûr, répliqua l’outlaw. Il est revenu la nuit dernière et m’a

donné une forte raclée parce que j’avais bu... si bien que vous êtes

vengé, mon maître. C’est un fameux homme qu’Ellis Duckworth! Il a galopé

à bride abattue depuis Craven pour empêcher le mariage, et, maître Dick,

vous connaissez sa manière... il l’empêchera!

--Eh bien! alors, répliqua Dick tranquillement, vous et moi, mon pauvre

frère, sommes deux hommes morts; car je suis ici prisonnier comme

suspect, et ma tête répond de ce mariage qu’il se propose de troubler.

J’ai un joli choix, par la croix! perdre ma fiancée ou la vie! Eh bien

le dé est jeté... ce sera la vie.

--Par la messe, cria Lawless, se levant à demi, je suis fini!

Mais Dick lui mit vite la main sur l’épaule.

--Ami Lawless, restez tranquille, dit-il. Si vous avez des yeux,

regardez là-bas, dans le coin, près de l’arceau du sanctuaire, ne

voyez-vous pas qu’à votre simple mouvement pour vous lever les hommes

d’armes, là-bas, sont debout, et prêts à vous arrêter? Rendez-vous

aussi, ami. Vous étiez brave sur le navire quand vous croyiez mourir

comme un marin; soyez brave encore maintenant que vous allez mourir

bientôt sur le gibet.

--Maître Dick, dit Lawless haletant. La chose est venue sur moi un peu

soudainement, mais donnez-moi le temps de reprendre haleine et j’aurai

le cœur aussi hardi que vous.

--Voilà mon brave compagnon! répliqua Dick. Et cependant, Lawless, c’est

bien à contrecœur que je meurs, mais gémir ne sert à rien, pourquoi

gémir?

--C’est sûr, approuva Lawless, et une nique à la mort, au pis! Cela doit

arriver, maître, tôt ou tard; être pendu pour une bonne cause est une

mort douce, dit-on, quoique je n’ai jamais entendu dire qu’il en soit

revenu un pour le raconter.

Et, là-dessus, le solide vieil outlaw se renfonça dans sa stalle, croisa

les bras, et se mit à regarder autour de lui avec un air de parfaite

insolence et indifférence.

--Et quant à ça, ajouta Dick, ce que nous avons de mieux à faire est de

rester tranquilles. Nous ne savons pas encore ce que veut faire

Duckworth, et quand tout sera dit, même au pis, nous pourrons peut-être

nous échapper.

Quand ils eurent cessé de parler, ils perçurent les légers et lointains

accords d’une musique joyeuse qui, peu à peu, approchait et grandissait,

toujours plus gaie. Les cloches de la tour se mirent à sonner un double

carillon, et des gens, de plus en plus nombreux, encombrèrent l’église,

secouant la neige de leurs pieds, se frottant les mains et soufflant sur

leurs doigts. La porte de l’ouest fut ouverte toute grande, laissant

voir la rue tout ensoleillée sous la neige et donnant accès à une grande

bouffée d’air vif du matin; bref, tout indiquait évidemment que Lord

Shoreby désirait se marier de très bonne heure et que le cortège nuptial

s’avançait.

Quelques-uns des hommes de Lord Shoreby ouvrirent un passage dans la nef

en repoussant les gens avec le bois des lances; et, à ce moment, on put

apercevoir en dehors du portail les musiciens laïques, qui arrivaient

sur la neige gelée, les fifres et les trompettes la figure écarlate à

force de souffler, les tambours et les cymbales tapant à qui mieux

mieux.

Arrivés près de l’entrée de l’édifice sacré, ils se séparèrent en deux

files de chaque côté, et restèrent debout dans la neige, marquant le pas

pour battre la mesure de leur bruyante musique. Au moment où ils

ouvrirent ainsi leurs rangs, les conducteurs de ce noble cortège

apparurent au milieu derrière eux, et telle était la variété et la

gaieté de leur accoutrement, tel était le déploiement de soie et

velours, fourrures et satins, broderies et dentelles, que la procession

paraissait sur la neige comme un parterre de fleurs dans un sentier, ou

un vitrail sur un mur.

D’abord venait la fiancée, triste spectacle, pâle comme l’hiver,

accrochée au bras de Sir Daniel, et escortée comme demoiselle d’honneur

par la jeune petite dame qui avait protégé Dick la nuit précédente. Tout

près, derrière, dans la plus brillante toilette, suivait le fiancé,

clochant sur un pied goutteux, et lorsqu’il passa le seuil de l’édifice

sacré, il ôta son chapeau, et on put voir que sa tête chauve était rose

d’émotion.

Et alors vint l’heure d’Ellis Duckworth.

Dick, qui était assis pétrifié par des émotions contraires, la main

crispée sur le pupitre devant lui, remarqua un mouvement dans la foule

des gens qui se bousculaient en arrière, des yeux et des bras levés.

Suivant ces signes, il vit trois ou quatre hommes avec des arcs bandés,

qui se penchaient à la galerie des chantres. Au même moment, ils

lancèrent leur décharge, et avant que les clameurs et les cris de la

populace épouvantée eussent le temps d’élever leur bourdonnement, ils

s’étaient envolés de leurs perchoirs et avaient disparu.

La nef était pleine de têtes se balançant et de voix clamant. Les

prêtres, terrifiés, accoururent en foule, quittant leurs places, la

musique cessa, et, quoique les cloches au-dessus continuèrent à résonner

dans l’air pendant quelques secondes, quelque vent du désastre sembla

trouver bientôt son chemin jusque dans la chambre où les sonneurs

sautaient sur leurs cordes, et eux aussi cessèrent leur joyeux travail.

Juste au milieu de la nef, le fiancé était étendu mort. La fiancée

s’était évanouie. Sir Daniel était debout, dominant la foule dans sa

surprise et sa colère, un trait de la longueur d’une aune frémissait

dans son avant-bras gauche, et sa figure ruisselait de sang, d’un autre

qui l’avait écorché au front. Bien avant qu’aucune recherche pût être

faite, les auteurs de cette interruption tragique avaient descendu un

escalier en tourniquet et décampé par une porte dérobée.

Mais Dick et Lawless restaient toujours en gage; ils s’étaient bien

levés à la première alerte et avaient manœuvré énergiquement pour gagner

la porte; mais avec l’étroitesse des stalles et l’encombrement de

prêtres et de choristes terrifiés, la tentative avait été vaine et ils

avaient stoïquement repris leurs places.

Et alors, pâle d’horreur, Sir Olivier se leva et appela Sir Daniel, en

désignant Dick de la main.

--Voici, cria-t-il, Richard Shelton... jour néfaste... coupable de

meurtre! Saisissez-le!... Faites-le saisir! Au nom de nos vies à tous,

prenez-le et liez-le serré! Il a juré notre perte.

Sir Daniel était aveuglé par la colère... aveuglé par le sang chaud qui

ruisselait toujours sur sa figure.

--Où? hurla-t-il. Qu’on le traîne ici! Par la croix de Holywood, il

maudira cette heure.

La foule se recula, et un groupe d’archers envahit le chœur; leurs rudes

mains saisirent Dick, l’arrachèrent de la stalle, la tête la première,

et le jetèrent par les épaules en bas des marches du sanctuaire. Lawless

de son côté restait tranquille comme une souris.

Sir Daniel, essuyant ses yeux couverts de sang, fixa son captif sans

sourciller.

--Hé, dit-il, traître et insolent, je te tiens bien; et par les plus

grands serments, pour chaque goutte de sang qui, en ce moment, coule sur

mes yeux, j’arracherai un gémissement à ta carcasse. Qu’on l’emmène,

ajouta-t-il, ce n’est pas ici le lieu. Menez-le dans ma maison. Il

subira la torture dans chaque jointure de son corps.

Mais Dick, repoussant ceux qui l’avaient pris, éleva la voix:

--Sanctuaire, cria-t-il, sanctuaire! Holà! mes pères! On veut m’arracher

de l’église!

--De l’église que tu as souillée par un meurtre, garçon, ajouta un homme

grand et magnifiquement vêtu.

--Sur quelle preuve? cria Dick. On m’accuse de quelque complicité, mais

sans un grain de preuve. J’étais, il est vrai, un prétendant à la main

de cette damoiselle; et, j’aurai la hardiesse de le dire, elle

accueillait ma cour avec faveur. Mais quoi? Aimer une fille n’est pas un

crime, je pense!... non, pas plus que gagner son amour. Hors cela, je

suis ici libre de tout crime.

Il y eut un murmure d’approbation parmi les assistants, tant Dick

déclarait hardiment son innocence; mais en même temps une masse

d’accusateurs s’éleva de l’autre côté, disant comment il avait été

trouvé la nuit précédente dans la maison de Sir Daniel, et comment il

portait un déguisement sacrilège, et au milieu de cette Babel, Sir

Olivier, de la voix et du geste, indiqua Lawless comme complice du fait.

Il fut à son tour enlevé de son siège et placé à côté de son chef. Les

sentiments de la foule s’excitaient de chaque côté, et, tandis que les

uns entraînaient les prisonniers en divers sens pour favoriser leur

fuite, d’autres les maudissaient et les frappaient du poing. Dick, les

oreilles bourdonnantes, et son cerveau tournoyant dans sa tête, était

comme un homme qui se débat dans les remous d’une rivière furieuse.

Mais l’homme de haute taille qui avait déjà répondu à Dick, d’une voix

formidable, rétablit l’ordre et le silence dans la foule.

--Fouillez-les, dit-il, cherchez leurs armes. Nous pouvons ainsi juger

de leurs intentions.

Sur Dick, ils ne trouvèrent que son poignard, et cela parla en sa

faveur; mais quelqu’un s’empressa de le tirer de sa gaine et le trouva

encore taché du sang de Rutter. Alors il y eut une grande clameur parmi

les serviteurs de Sir Daniel, que le personnage de haute stature réprima

d’un regard et d’un geste impérieux. Mais, quand vint le tour de

Lawless, on trouva sous sa robe un paquet de flèches identiques à celles

qui avaient été tirées.

--Que dites-vous à présent? demanda à Dick l’homme de haute taille en

fronçant le sourcil.

--Monseigneur, répliqua Dick, je suis ici, dans un sanctuaire, n’est-il

pas vrai? Eh bien! monseigneur, je vois à votre air que vous êtes haut

placé et je lis sur votre figure les marques de la piété et de la

justice. A vous, donc, je me rendrai prisonnier, et cela en toute

confiance, abandonnant les avantages de ce saint lieu. Mais plutôt que

d’être remis à la discrétion de cet homme que j’accuse ici à haute voix

d’être le meurtrier de mon père naturel et le gardien injuste de mes

terres et revenus... plutôt que cela, je vous prierai en grâce que votre

noble main m’exécute sur l’heure... Vos propres oreilles ont entendu

comment, avant que je sois prouvé coupable, il m’a menacé de torture. Il

ne convient pas à votre honneur de me livrer à mon ennemi juré et ancien

oppresseur, mais vous me jugerez loyalement, selon la loi, et, si je

suis vraiment coupable, vous me tuerez sans haine.

--Monseigneur, cria Sir Daniel, vous n’écouterez pas ce loup? son

poignard sanglant démasque sa face de menteur.

--Non, mais laissez-moi, bon chevalier, répliqua le grand étranger,

votre violence parle plutôt contre vous.

Et alors la fiancée, qui était revenue à elle depuis quelques instants,

et regardait cette scène d’un air égaré, s’échappa des mains de ceux qui

la tenaient, et tomba à genoux devant celui qui venait de parler.

--Monseigneur Risingham, s’écria-t-elle, écoutez-moi en justice. C’est

par force que je suis ici sous la garde de cet homme, arrachée aux

miens. Depuis lors, je n’eus jamais pitié, appui ni confort, d’aucun

homme que de celui-ci... Richard Shelton, qu’ils accusent à présent et

travaillent à perdre. Monseigneur, s’il était hier soir dans l’hôtel de

Sir Daniel, c’est moi qui l’y ai amené, il ne vint qu’à ma prière, et ne

pensait pas à mal. Tant que Sir Daniel lui fut un bon maître, il

combattit loyalement avec lui contre ceux de la Flèche-Noire; mais,

quand son déloyal tuteur voulut lui prendre la vie par traîtrise, et

qu’il se fut enfui, la nuit, pour le salut de son âme, hors de cette

maison sanglante, où pouvait-il se tourner,--lui, sans appui, et sans

argent? Ou s’il est tombé en mauvaise compagnie, qui est à blâmer... le

jeune homme traité injustement, ou le tuteur qui a abusé de sa garde?

Et alors la petite dame se mit à genoux à côté de Joanna.

--Et moi, mon seigneur et oncle, ajouta-t-elle, je peux témoigner sur ma

conscience, et à la face de tous que ce qu’a dit cette jeune fille est

vrai. C’est moi, indigne, qui ai introduit le jeune homme.

Le comte Risingham avait écouté en silence, et, quand les voix se

turent, il resta encore un moment silencieux. Puis il offrit la main à

Joanna pour la relever, mais on put remarquer qu’il ne témoigna pas

d’une semblable courtoisie envers celle qui s’était dite sa nièce.

--Sir Daniel, dit-il, voici une affaire très compliquée, que je me

charge, avec votre agrément, d’examiner et de régler. Soyez donc

satisfait; votre affaire est en bonnes mains; justice vous sera rendue!

et, en attendant, rentrez de suite chez vous et faites soigner vos

blessures. L’air est vif et je ne voudrais pas que vous preniez froid

sur ces égratignures.

Il fit un signe de la main; ce signe fut transmis dans la nef par des

serviteurs attentifs, qui suivaient ses moindres gestes. Aussitôt, hors

de l’église, une trompette sonna une note aiguë, et, par le portique

ouvert, des archers et des hommes d’armes, tous portant les couleurs et

les insignes de Lord Risingham commencèrent à défiler dans l’église,

prirent Dick et Lawless à ceux qui les retenaient encore, et, fermant

leurs rangs sur les prisonniers, se remirent en marche et disparurent.

A leur passage, Joanna tendit les deux mains vers Dick et lui cria:

Adieu; et la demoiselle d’honneur, nullement intimidée par le déplaisir

évident de son oncle, lui envoya un baiser avec un: «Bon courage,

chasseur de lions!» qui, pour la première fois depuis l’accident, amena

un sourire sur les figures de la foule.

CHAPITRE V

LE COMTE RISINGHAM

Le comte Risingham, quoique de beaucoup le plus important personnage

alors à Shoreby, était pauvrement logé dans la maison d’un simple

gentilhomme, à la limite extrême de la ville. Rien, si ce n’est les

hommes armés aux portes, et les messagers à cheval, qui ne faisaient

qu’arriver et repartir, n’annonçait la résidence temporaire d’un grand

seigneur.

Il en résulta que, faute de place, Dick et Lawless furent enfermés dans

la même pièce.

--Bien parlé, maître Richard, dit l’outlaw, c’était extrêmement bien

parlé, et, pour ma part, je vous remercie cordialement. Ici nous sommes

en bonnes mains, nous serons justement jugés et, dans le courant de la

soirée, très décemment pendus sur le même arbre.

--Oui, mon pauvre ami, je le crois, répondit Dick.

--Nous avons pourtant encore une corde à notre arc, dit Lawless. Ellis

Duckworth est un homme comme on n’en trouverait pas un sur dix mille; il

vous porte dans son cœur, à la fois pour vous et en souvenir de votre

père; et, vous sachant innocent de ce fait, il remuera ciel et terre

pour vous tirer de là.

--Impossible, dit Dick. Que peut-il faire? Il n’a qu’une poignée

d’hommes. Hélas! si nous étions à demain... Si je pouvais seulement être

à un rendez-vous une heure avant midi, demain... tout irait, je pense,

autrement. Mais, à présent, il n’y a rien à faire.

--Bien, conclut Lawless, si vous voulez soutenir mon innocence, je

soutiendrai la vôtre, et fermement. Cela ne nous servira à rien; mais,

si je dois être pendu, cela ne sera pas faute de serments.

Et alors, pendant que Dick se livrait à ses réflexions, le vieux coquin

se pelotonna dans un coin, tira son capuchon de moine sur sa figure et

se mit en mesure de dormir.

Bientôt il ronflait bruyamment, tant sa longue vie de dangers et

d’aventures avait émoussé le sens de la crainte.

Ce fut longtemps après midi, le jour baissant déjà, que la porte

s’ouvrit, et que Dick fut conduit à l’étage où, dans un cabinet bien

chauffé, le comte Risingham était assis, méditant au coin du feu.

A l’entrée de son captif, il leva les yeux.

--Monsieur, dit-il, je connaissais votre père, qui était un homme

d’honneur, et cela me dispose à être d’autant plus bienveillant; mais je

ne puis vous cacher que de lourdes charges pèsent sur vous. Vous

fréquentez des meurtriers et des voleurs; il y a preuve certaine que

vous avez troublé par actes belliqueux la paix du roi; vous êtes

soupçonné de vous être emparé d’un vaisseau comme un pirate; vous avez

été trouvé caché, dissimulé sous un déguisement, dans la maison de votre

ennemi; un homme a été tué le soir même...

--Ne vous déplaise, monseigneur, interrompit Dick, je vais tout de suite

avouer mon crime, tel qu’il est. J’ai tué ce Rutter, et comme preuve...

cherchant dans sa poitrine... voici une lettre prise dans son aumônière.

Lord Risingham prit la lettre, l’ouvrit et la lut deux fois.

--Vous l’avez lue? demanda-t-il.

--Je l’ai lue, répondit Dick.

--Êtes-vous pour York ou pour Lancastre? demanda le comte.

--Monseigneur, il n’y a que peu de temps, cette question m’a été posée

et je ne savais comment répondre, dit Dick; mais, ayant répondu une

fois, je ne changerai pas. Monseigneur, je suis pour York.

Le comte fit un signe approbatif.

La flèche noire · 第 13 / 18 段