Cependant le blessé commençait à se sentir très faible; et Dick, serrant

les précieux papiers dans son sein, lui souhaita bon espoir et le laissa

reposer.

Le jour commençait à poindre, froid et bleu avec des flocons de neige

voltigeants. Tout près sous le vent de _la Bonne Espérance_, la côte se

déroulait, des promontoires rocheux alternaient avec des baies

sablonneuses; et, plus loin dans les terres, les cimes des collines

boisées de Tunstall se dessinaient vers le ciel; mais le vaisseau se

traînait profondément et s’élevait, à peine au-dessus des vagues.

Lawless était toujours fixé à la barre; et, maintenant, presque tous les

hommes avaient rampé jusque sur le pont et regardaient avec des figures

mornes la côte inhospitalière.

--Allons-nous à terre? demanda Dick.

--Oui, dit Lawless, à moins que nous n’allions d’abord au fond.

A ce moment, le vaisseau se souleva d’un effort si languissant, à la

rencontre d’une vague, et l’eau roula si bruyamment dans sa cale, que

Dick saisit involontairement le bras du timonier.

--Par la messe! s’écria Dick, lorsque les bossoirs de _la Bonne

Espérance_ reparurent au-dessus de l’écume, je croyais le bateau coulé,

et mon sang n’a fait qu’un tour.

Dans l’entre-deux, Greensheve, Hawksley et les meilleurs hommes des deux

compagnies étaient occupés à démolir le pont pour construire un radeau;

et Dick se joignit à eux, travaillant dur pour ne pas penser à sa

situation. Mais, dans son travail même, chaque lame qui frappait le

pauvre vaisseau, et chaque lourde embardée, lorsqu’il culbutait

enroulant entre les vagues, lui rappelait avec une affreuse angoisse la

mort prochaine.

Bientôt, levant les yeux de son travail, il vit qu’ils étaient tout

prêts de la côte, au bas d’un promontoire; un morceau d’une falaise

effondrée, contre la base de laquelle la mer se brisait, blanche et

forte, surplombait presque le pont, et, plus haut encore, apparaissait

une maison, couronnant une dune.

A l’intérieur de la baie, les lames couraient gaiement, soulevaient _la

Bonne Espérance_ sur leurs épaules tachetées d’écume, l’emportaient

malgré le timonier, et, tout à coup la jetèrent avec un grand choc sur

le sable, et commencèrent à se briser sur elle à mi-hauteur du mât en la

faisant rouler deci, delà. Une autre forte vague suivit, la souleva de

nouveau et la porta encore plus loin; alors une troisième suivit et la

laissa loin sur la côte du plus dangereux des récifs, calée sur un banc.

--Eh bien, les garçons, s’écria Lawless, les saints ont veillé sur nous,

on peut le dire. La marée descend, asseyons-nous et buvons un verre de

vin; avant une demi-heure, vous pourrez tous aller à terre aussi

sûrement que sur un pont.

Une barrique fut ouverte, et, s’asseyant comme ils purent à l’abri de la

neige et de l’écume, les naufragés passèrent la coupe de main en main et

tâchèrent de se réchauffer le corps et de se remonter le moral.

Dick, cependant, retourna vers Lord Foxham, qui gisait, très inquiet et

effrayé, le plancher de sa cabine inondé à hauteur du genou et la lampe

qui avait été sa seule lumière, brisée et éteinte par la violence du

choc.

--Monseigneur, dit le jeune Shelton, ne craignez rien; les saints sont

avec nous; les vagues nous ont jeté au haut d’un banc de sable, et,

sitôt que la marée aura un peu baissé, nous pourrons gagner la terre à

pied.

Il se passa près d’une heure avant que la mer se fût suffisamment

éloignée et qu’ils pussent se mettre en route pour la terre, qui

apparaissait confusément devant eux à travers un voile de neige.

Sur un monticule d’un côté de leur chemin, une troupe d’hommes étendus

étaient entassés, et observaient avec méfiance les mouvements des

nouveaux venus.

--Ils devraient s’approcher et nous offrir leur aide, remarqua Dick.

--Bon, s’ils ne viennent pas à nous, allons de leur côté, dit Hawksley.

Plus tôt nous arriverons près d’un bon feu et d’un lit sec, mieux cela

vaudra pour mon pauvre seigneur.

Mais ils s’étaient à peine avancés dans la direction du monticule, que

les hommes, tous ensemble, se levèrent soudain et lancèrent une volée de

flèches bien dirigées sur les naufragés.

--Arrière! arrière! cria Sa Seigneurie. Attention, au nom du ciel, ne

répondez pas!

--Non, cria Greensheve, arrachant, une flèche de son justaucorps de

cuir. Nous ne sommes guère en posture de combat, c’est sûr, étant

mouillés jusqu’aux os, fatigués comme des chiens, et aux trois quarts

gelés; mais pour l’amour de la vieille Angleterre, qu’est-ce qu’il leur

prend de tirer cruellement sur leurs pauvres compatriotes en détresse?

--Ils nous prennent pour des pirates français, répondit Lord Foxham. En

ces temps très troublés et dégénérés, nous ne pouvons garder nos propres

côtes d’Angleterre; et notre vieil ennemi, à qui autrefois nous faisions

la chasse sur terre et sur mer, les parcourt à plaisir, volant, tuant et

incendiant. C’est la misère et la honte de ce pauvre pays.

Les hommes du monticule les observaient de près, pendant qu’ils se

traînaient en montant de la côte, se dirigeant vers l’intérieur entre

des collines de sable désolées; même, pendant un mille environ, ils

suivirent leur arrière, prêts, sur un signe, à lancer une nouvelle volée

de flèches sur les fugitifs épuisés et démoralisés; et ce fut seulement

lorsque, arrivant enfin sur le sol d’une grande route, Dick commença à

mettre sa troupe dans un ordre un peu plus martial, que ces gardiens

jaloux des côtes d’Angleterre disparurent silencieusement dans la neige.

Ils avaient fait ce qu’ils désiraient, ils avaient protégé leurs propres

foyers et leurs fermes, leurs familles et leurs troupeaux; leurs

intérêts particuliers ainsi sauvegardés, aucun d’eux ne se souciait,

plus que d’un fétu, que les Français missent à feu et à sang toutes les

autres paroisses du royaume d’Angleterre.

LIVRE IV

LE DÉGUISEMENT

CHAPITRE PREMIER

LE REPAIRE

L’endroit où Dick avait débouché sur une grande route n’était pas loin

de Holywood, et environ à neuf ou dix milles de Shoreby-sur-Till; et là,

après s’être assurés qu’ils n’étaient pas poursuivis, les deux troupes

se séparèrent. Les hommes de Lord Foxham, portant leur maître blessé, se

dirigèrent vers le confort et la sécurité de la grande abbaye; et Dick,

quand il les eut vus disparaître sous l’épais rideau de neige tombante,

fut laissé seul avec à peu près une douzaine d’outlaws, tout ce qui

restait de son corps de volontaires.

Quelques-uns étaient blessés; tous étaient furieux de leur échec et des

longues heures de danger; et, quoiqu’ils fussent trop affamés et glacés

pour faire plus, ils grommelaient et jetaient des regards farouches sur

leur chef. Dick leur partagea sa bourse sans rien garder pour lui, les

remercia du courage qu’ils avaient déployé bien qu’en son cœur il eût

préféré leur reprocher leur poltronnerie; puis après avoir ainsi un peu

adouci l’effet de ses insuccès répétés, il les laissa retrouver leur

chemin séparément ou par couples, vers Shoreby et «La Chèvre et la

Musette».

De son côté, influencé par ce qu’il avait vu à bord de _la Bonne

Espérance_, il choisit Lawless pour son compagnon de route. La neige

tombait sans interruption ni changement, nuage égal et aveuglant, le

vent était tombé et ne soufflait plus; et toute chose s’effaçait,

couverte par cette chute silencieuse. Il y avait grand danger de se

tromper de chemin et de périr dans un tourbillon; et Lawless, marchant

un demi-pas environ en avant de son compagnon, tendant le cou comme un

chien sur une piste, demandait son chemin à chaque arbre et étudiait sa

direction comme s’il eût gouverné un vaisseau parmi des récifs.

A peu près à un mille dans la forêt, ils arrivèrent à un endroit ou

plusieurs routes se rencontraient sous un bosquet de chênes hauts et

tordus. Même dans l’étroit horizon de la neige tombante, c’était un

endroit qu’on ne pouvait manquer de reconnaître, et Lawless le reconnut

avec une particulière satisfaction.

--A présent, maître Richard, dit-il, si vous n’êtes pas trop fier pour

être l’hôte d’un homme qui n’est ni un gentilhomme de naissance, ni même

un bon chrétien, je peux vous offrir une coupe de vin et un bon feu pour

fondre la moelle de vos os gelés.

--En avant Will, répondit Dick. Une coupe de vin et un bon feu! Je

ferais un fameux détour pour les voir.

Lawless tourna de côté sous les branches dénudées du bosquet, et,

marchant quelque temps, d’un pas résolu, arriva à une excavation ou

caverne escarpée dont un quart était plein de neige. Sur le bord, un

grand hêtre se penchait, les racines saillantes; et le vieil outlaw,

écartant quelques broussailles, disparut tout entier dans la terre.

Le hêtre avait été à moitié déraciné par quelque violent orage et avait

arraché une étendue considérable de gazon; et c’était là-dessous que le

vieux Lawless avait creusé sa cachette forestière. Les racines lui

servaient de poutres, le gazon était son chaume; pour murs et plancher,

il avait sa mère la terre. Si grossière qu’elle fût, le foyer noirci par

le feu dans un coin et la présence dans un autre d’une grande caisse de

chêne consolidée avec du fer montraient, au premier coup d’œil, que

c’était le repaire d’un homme, non le terrier d’une bête.

Quoique la neige se fût amoncelée à l’ouverture, et eut pénétré sur le

sol de cette caverne de terre, l’air y était cependant beaucoup plus

chaud qu’au dehors; et lorsque Lawless eut fait jaillir une étincelle et

que les branches de genêt se mirent à flamber et à pétiller sur le

foyer, l’endroit prit même une apparence de chez soi confortable.

Avec un soupir de profonde satisfaction, Lawless étendit ses larges

mains devant le feu et sembla aspirer la fumée.

--Voici, dit-il, le terrier du vieux Lawless; veuille le ciel qu’il n’y

vienne pas de chien! J’ai roulé bien loin, deci et delà, partout, depuis

l’âge de quatorze ans où j’ai fui de mon abbaye avec la chaîne d’or du

sacristain et un livre de messe que j’ai vendu quatre marcs. J’ai été en

Angleterre, en France et en Bourgogne, et en Espagne aussi, en

pèlerinage pour ma pauvre âme; et sur mer qui n’est le pays de personne.

Mais c’est ici ma place, maître Shelton. C’est ici ma terre natale, ce

trou dans la terre. Viennent pluie ou vent... et qu’on soit en avril où

les oiseaux chantent et les fleurs tombent sur mon lit, ou qu’on soit en

hiver, et que je sois seul assis près de mon bon compère le feu, le

rouge-gorge chantant dans les bois... c’est ici que je reviens, et c’est

ici, s’il plaît à Dieu que j’aimerais mourir.

--C’est un coin chaud, c’est vrai, répliqua Dick, et agréable et bien

caché.

--Il faut qu’il le soit, répondit Lawless, car, s’ils le trouvaient,

maître Shelton, cela me briserait le cœur. Mais ici, ajouta-t-il, en

creusant de ses doigts dans le sol sablonneux, c’est ma cave à vin et

vous allez avoir un flacon d’excellente et forte bière.

Et, en effet, sans creuser beaucoup, il sortit une grande bouteille de

cuir de la contenance d’environ un gallon, pleine presque aux trois

quarts d’un vin capiteux et doux; et, quand ils eurent bu l’un à l’autre

en camarades, le feu fut regarni et flamba de nouveau, et tous deux,

étendus de tout leur long, jouissaient de la chaleur.

--Maître Shelton, remarqua l’outlaw, vous avez eu deux échecs ces temps

derniers, et vous êtes sur le point de perdre la jeune fille... est-ce

bien cela?

--C’est cela, répliqua Dick, hochant la tête.

--Eh bien! continua Lawless, écoutez un vieux fou qui a mis la main à

tout et vu bien des choses! Vous suivez trop les autres, maître Dick.

Vous allez avec Ellis; mais il désire surtout la mort de Sir Daniel,

vous allez avec Lord Foxham; bien... les saints le protègent!... sans

doute il a de bonnes intentions. Mais faites vos propres affaires, mon

bon Dick. Allez tout droit auprès de la demoiselle. Faites-lui la cour

de peur qu’elle ne vous oublie. Tenez-vous prêt, et, dès qu’une chance

se présentera, filez avec elle en croupe.

--Oui, mais Lawless, sans aucun doute, elle est à présent dans l’hôtel

même de Sir Daniel, répondit Dick.

--Alors c’est là que nous allons, répliqua l’outlaw.

Dick le regarda fixement.

--Oui, sérieusement, dit Lawless. Et, si vous avez si peu confiance et

hésitez au premier mot, voyez ceci!

Et l’outlaw, prenant une clef à son cou, ouvrit le coffre de chêne,

plongea, y tâta jusqu’au fond son contenu, et en sortit d’abord une robe

de frère, puis une ceinture de corde; et enfin un énorme rosaire de bois

assez lourd pour être compté comme une arme.

--Ceci, dit-il, est pour vous. Mettez-les!

Et alors, quand Dick se fut habillé avec ce déguisement religieux,

Lawless sortit quelques couleurs et un crayon, et procéda avec la plus

grande habileté à maquiller sa figure. Il épaissit ses sourcils; à la

moustache encore à peine visible il rendit le même service; en même

temps, par quelques traits autour des yeux, il en changea l’expression

et ajouta quelques années à l’apparence du jeune moine.

--Maintenant, conclut-il, quand j’en aurai fait autant, nous ferons une

aussi jolie paire de moines que l’œil puisse désirer. Hardiment nous

irons chez Sir Daniel, et l’hospitalité nous y sera donnée pour l’amour

de notre mère l’Église.

--Et comment, cher Lawless, s’écria le jeune homme, pourrais-je vous

remercier?

--Peuh, mon frère! répliqua l’outlaw, je ne fais rien que pour mon

plaisir. Ne vous occupez pas de moi. Je suis de ceux, par la messe! qui

savent se tirer d’affaire eux-mêmes. S’il me manque quelque chose, j’ai

la langue bien pendue, et une voix comme une cloche de monastère... je

demande, mon fils; et si la demande ne réussit pas, le plus souvent je

prends.

Le vieux coquin fit une grimace comique, et, bien que Dick fût ennuyé

d’être à ce point l’obligé d’un personnage aussi équivoque, il lui fut

impossible de contenir son hilarité.

Là-dessus, Lawless retourna au grand coffre et fut bientôt déguisé de la

même façon; mais, sous sa robe, Dick fut surpris de le voir dissimuler

un paquet de flèches noires.

--Pourquoi faites-vous cela? demanda-t-il. Pourquoi des flèches quand

vous ne prenez pas d’arc?

--Bah! répliqua Lawless d’un ton léger, il est probable qu’il y aura des

têtes cassées... pour ne pas dire des dos... avant que nous sortions

sains et saufs, tous deux, d’où nous allons; et, si quelqu’un tombe, je

voudrais que notre compagnie en ait l’honneur. Une flèche noire, maître

Dick, c’est le sceau de notre abbaye; cela vous montre qui a écrit le

billet.

--Si vous faites tant de préparatifs, dit Dick, j’ai ici quelques

papiers que, dans mon propre intérêt et dans l’intérêt de ceux qui ont

eu confiance en moi, il vaudrait mieux mettre en sûreté, plutôt que de

les voir trouver sur moi. Où puis-je les cacher, Will?

--Non, répliqua Lawless, je vais sortir dans le bois et me siffler trois

couplets d’une chanson; pendant ce temps, enterrez-les où il vous

plaira, et égalisez le sable sur l’endroit.

--Jamais! s’écria Richard. J’ai confiance en vous, l’homme. Je serais

vraiment vil, si je ne me fiais à vous.

--Frère, vous n’êtes qu’un enfant, répliqua le vieil outlaw, s’arrêtant

à l’entrée de la caverne et se retournant vers Dick. Je suis un bon

vieux chrétien, je ne suis pas un traître, et je n’épargne pas mon sang

quand un ami est en danger. Mais, fou, enfant, je suis un voleur, par

métier, par naissance, par habitude. Si ma bouteille était vide et ma

gorge sèche, je vous volerais, cher enfant, aussi sûrement que j’aime,

estime, admire vos actions et votre personne! Peut-on parler plus

clairement? Non.

Et il marcha en clopinant entre les buissons et faisant claquer ses gros

doigts.

Dick, laissé seul, après avoir donné une pensée étonnée à

l’inconséquence du caractère de son compagnon, sortit ses papiers, les

examina encore, et les enterra. Il en réserva un seul, qu’il conserva

sur lui, car il n’était aucunement compromettant pour ses amis, et

pouvait lui servir, en cas de malheur, contre Sir Daniel. C’était la

propre lettre de chevalier à Lord Wensleydale portée par Throgmorton, le

lendemain de la défaite de Risingham, et trouvée le jour suivant par

Dick sur le corps du messager.

Alors, écrasant du pied les tisons du feu, Dick quitta la caverne et

rejoignit le vieil outlaw qui l’attendait debout sous les chênes

dénudés, et commençait déjà à être saupoudré de neige. Chacun regarda

l’autre et tous deux se mirent à rire, si parfait et si drôle était leur

travestissement.

--Tout de même, je voudrais être en été, avec un jour clair, grommela

l’outlaw, que je puisse me voir au miroir d’une mare. Il y a beaucoup

d’hommes de Sir Daniel qui me connaissent, et s’il nous arrive d’être

reconnus, il pourra y avoir deux mots pour vous, mon frère, mais quant à

moi, le temps d’un _pater_, et je gigoterai au bout d’une corde.

Ainsi ils se mirent tous deux en marche, et longèrent la route de

Shoreby, qui, dans cette partie de son parcours, suivait la lisière de

la forêt, s’avançait de temps en temps en pleine campagne et passait

près de maisons de pauvres gens et de petites fermes.

Bientôt, à l’aspect de l’une de celles-ci, Lawless s’arrêta.

--Frère Martin, dit-il d’une voix merveilleusement déguisée et

appropriée à sa robe monacale, entrons et demandons l’aumône à ces

pauvres pécheurs. _Pax vobiscum!_ Aïe, ajouta-t-il de sa voix naturelle,

voilà ce que je craignais, j’ai perdu le ton geignard, et, avec votre

permission, bon maître Shelton, je m’exercerai dans ces campagnes avant

de risquer mon gros cou en entrant chez Sir Daniel. Mais voyez un peu

quelle excellente chose c’est, d’être un maître Jacques, bon à tout

faire! Si je n’avais pas été matelot, vous auriez infailliblement coulé

avec _la Bonne Espérance_; si je n’avais pas été un voleur, je n’aurais

pas pu vous peindre la figure; et, si je n’avais pas été un Frère Gris,

chantant haut dans le chœur et mangeant bien au réfectoire, je ne

pourrais pas porter ce déguisement, sans que les chiens eux-mêmes nous

découvrent et nous aboient après.

Il était arrivé près de la fenêtre de la ferme, et il se leva sur la

pointe des pieds pour regarder à l’intérieur.

--Bon, s’écria-t-il, de mieux en mieux. Nous allons joliment mettre à

l’épreuve nos fausses têtes, et par-dessus le marché nous ferons une

bonne farce à Frère Capper.

Et, ce disant, il ouvrit la porte et entra. Trois hommes de leur propre

compagnie étaient assis à table et mangeaient avec voracité. Leurs

poignards enfoncés à côté d’eux dans la table, et les regards menaçants

et sombres qu’ils continuaient à lancer aux habitants de la maison,

prouvaient qu’ils étaient redevables de leur festin plutôt à la force

qu’à la bonne grâce. Ils parurent se tourner avec une singulière

malveillance vers les deux moines qui, avec une sorte de dignité humble,

entraient dans la cuisine de la ferme; et l’un d’eux--c’était John

Capper lui-même--qui semblait avoir le rôle de chef, aussitôt leur

ordonna grossièrement de sortir.

--Nous ne voulons pas de mendiants ici, cria-t-il.

Mais un autre, tout aussi éloigné de reconnaître Dick et Lawless,

inclinait vers plus de modération.

--Non pas, dit-il, nous sommes forts et nous prenons; ceux-ci sont

faibles et demandent; mais à la fin, ceux-ci sont les premiers et nous

tout en bas. Ne faites pas attention à lui, mon père, venez, buvez dans

ma coupe et donnez-moi votre bénédiction!

--Vous êtes des hommes d’un esprit léger, charnel et maudit, dit le

moine. Les saints me gardent de jamais boire avec de tels compagnons!

Mais ici, par la pitié que j’ai de tous pécheurs, je vous laisse une

sainte relique, que, dans l’intérêt de votre âme, je vous ordonne de

baiser et de chérir.

Lawless tonna sur eux comme un frère prêcheur; puis tout à coup il tira

de dessous sa robe une flèche noire, la jeta sur la table des trois

outlaws ébahis, se retourna et, emmenant Dick avec lui, fut hors de la

pièce et hors de vue sous la neige tombante, avant qu’ils eussent le

temps de dire un mot ou de remuer un doigt.

--Eh bien! dit-il, nous avons essayé nos fausses têtes, maître Shelton.

A présent, je risquerai ma pauvre carcasse où vous voudrez.

--Bon, répliqua Richard. Il me tarde d’agir. En avant pour Shoreby!

CHAPITRE II

DANS LA MAISON DE MES ENNEMIS

La résidence de Sir Daniel à Shoreby était une grande maison blanchie à

la chaux, agréable, encadrée de chêne sculpté et couverte d’un toit de

chaume bas. Derrière, s’étendait un jardin, plein d’arbres fruitiers,

d’allées et d’épais berceaux, et dominé de l’autre côté par la tour de

l’église de l’abbaye.

La maison pouvait contenir, au besoin, la suite d’un plus grand

personnage que Sir Daniel; mais elle était déjà pleine de brouhaha. La

cour résonnait du bruit des armes et des fers des chevaux; la cuisine,

avec le ronflement des fourneaux, bourdonnait comme une ruche;

ménestrels, joueurs d’instruments, cris de bateleurs, s’entendaient du

Hall. Sir Daniel, par sa profusion, par la gaieté et la richesse de son

installation, rivalisait avec Lord Shoreby et éclipsait Lord Risingham.

Tout hôte était bienvenu. Ménestrels, bateleurs, joueurs d’échecs,

marchands de reliques, de drogues, de parfums et de sorts, et, avec

ceux-ci, toutes espèces de prêtres, frères ou pèlerins étaient les

bienvenus à la table inférieure et dormaient pêle-mêle dans les grandes

soupentes ou sur les bancs nus de la longue salle à manger.

Dans l’après-midi qui suivit le naufrage de _la Bonne Espérance_,

l’office, les cuisines, les écuries, les remises couvertes qui

entouraient deux côtés de la cour, étaient encombrés de flâneurs, les

uns appartenant à Sir Daniel et vêtus de sa livrée rouge foncé et bleue,

les autres, étrangers sans aveu, que l’avidité attirait vers la ville,

et que le chevalier recevait par politique et parce que c’était l’usage

de l’époque.

La neige, qui continuait à tomber sans interruption, l’âpreté extrême de

la température, et l’approche de la nuit contribuaient à les faire

rester à l’abri. Le vin, l’ale, l’argent abondaient; beaucoup

s’étendaient sur la paille de la grange pour jouer, beaucoup étaient

encore ivres du repas de midi. Aux yeux d’un moderne, ce spectacle eût

paru le sac d’une ville; aux yeux d’un contemporain, c’était comme dans

tout autre riche et noble maison à une époque de fête.

Deux moines--un jeune et un vieux--étaient arrivés tard et se

chauffaient à un feu de joie dans un coin du hangar. Une cohue mêlée les

entourait--jongleurs, saltimbanques et soldats: et, avec ceux-ci, le

plus âgé des deux eut bientôt engagé une conversation si animée et

échangé tant de bruyants éclats de rire et de plaisanteries provinciales

que le groupe augmentait à chaque instant.

Le plus jeune compagnon, dans lequel le lecteur a déjà reconnu Dick

Shelton, assis dès le début un peu à l’écart, s’éloigna peu à peu. Il

écoutait avec attention, mais n’ouvrait pas la bouche; et l’expression

sérieuse de sa physionomie montrait qu’il faisait peu de cas des

plaisanteries de son compagnon.

A la fin, son regard qui voyageait continuellement deci et delà et

surveillait toutes les entrées de la maison, se fixa sur une petite

procession qui franchissait la grande porte et traversa obliquement la

cour. Deux dames enveloppées d’épaisses fourrures ouvraient la marche,

suivies de deux femmes de chambres, et de quatre solides hommes d’armes.

En un instant ils avaient disparu dans la maison; et Dick, se glissant à

travers la foule des flâneurs sous le hangar, était déjà à leur

poursuite.

--La plus grande des deux était Lady Brackley, pensa-t-il, et où est

Lady Brackley, Joanna ne peut être loin.

A la porte de la maison, les quatre hommes d’armes s’étaient arrêtés; et

les dames montaient les marches d’un escalier de chêne poli, sans autre

escorte que les deux femmes de chambre. Dick les suivait de près. Le

jour tombait, et dans la maison l’obscurité de la nuit était déjà

presque venue. Sur les paliers, des torches brûlaient dans des bras de

fer; le long des corridors tapissés, une lampe brûlait à chaque porte.

Et où les portes étaient ouvertes, Dick pouvait voir des murs couverts

de tentures et des planchers jonchés de rameaux, brillant à la lumière

des feux de bois.

La flèche noire · 第 11 / 18 段