C’était un bon et solide bateau, ponté par le travers et entre poupe et

proue, mais découvert à l’arrière. Il avait un mât et son gréement

tenait de la felouque et du lougre. Il semblait que le capitaine

Arblaster eût fait une excellente croisière car la cale était pleine de

pièces de vin de France; et dans la petite cabine, outre la Vierge Marie

dans sa niche, qui prouvait la piété du capitaine, il y avait bon nombre

de coffres et armoires fermés à clef qui montraient qu’il était riche et

rangé.

Un chien, qui était le seul occupant du navire, aboya furieusement et

mordit aux talons les nouveaux venus; il fut bientôt poussé à coups de

pieds dans la cabine, et la porte fermée sur son juste ressentiment. Une

lampe fut allumée et fixée dans le cordage pour que l’on pût bien

distinguer le vaisseau du rivage; une des pièces de vin dans la cale fut

défoncée et un verre d’excellent vin de Gascogne vidé à l’entreprise de

la nuit; puis, tandis qu’un des outlaws préparait son arc et ses flèches

pour être prêt à défendre le vaisseau contre tout venant, l’autre hala

la barque, sauta par-dessus bord et la maintint en attendant Dick.

--Bien, Jack, faites bonne garde, dit le jeune chef, qui se préparait à

suivre son homme. Vous ferez cela très bien.

--Oui, répondit Jack, je ferai très bien, vraiment, tant que nous

resterons ici; mais sitôt que ce pauvre bateau mettra le nez hors du

port... Voyez comme il tremble! Ah! le pauvre malheureux entend ce qu’on

dit et le cœur lui a manqué dans ses côtes de chêne. Regardez donc,

maître Dick, comme le ciel devient noir!

L’obscurité en avant était en effet étonnante. De grandes lames

s’élevaient dans cette obscurité l’une après l’autre, et l’une après

l’autre, soulevaient légèrement, _la Bonne Espérance_, et plongeaient

vertigineusement de l’autre côté. Une neige légère et de légers flocons

d’écume, volaient et poudraient le pont; et le vent jouait lugubrement

dans les cordages.

--Ma foi, ça a l’air de se gâter, dit Dick. Bah, courage! Ce n’est qu’un

grain, ça va bientôt passer. Mais, malgré ce qu’il disait, il était

péniblement impressionné par le morne désordre du ciel et par les

gémissements et sifflements du vent; et, en quittant _la Bonne

Espérance_, et regagnant la crique à force de rames, il se signa

dévotement et recommanda au Ciel les vies de tous ceux qui allaient

s’aventurer en mer.

Au point de débarquement une douzaine d’outlaws étaient déjà réunis. Le

canot leur fut laissé, et ordre leur fut donné d’embarquer

immédiatement.

Un peu plus loin, sur la berge, Dick trouva Lord Foxham qui courait à sa

recherche, la figure cachée sous un capuchon sombre, et sa brillante

armure couverte d’un long manteau rougeâtre, de pauvre mine.

--Jeune Shelton, dit-il, vous tenez décidément pour la mer?

--Monseigneur, répliqua Richard, la maison est entourée de cavaliers;

impossible d’arriver du côté de la terre sans donner l’alarme, et Sir

Daniel une fois prévenu de notre expédition, nous ne pourrons pas plus

la mener à bonne fin, malgré votre aide, que galoper sur le vent. Tandis

qu’en faisant le tour par la mer, nous courons quelque danger à cause du

temps; mais, ce qui est l’essentiel, nous avons chance d’arriver au but

et d’enlever la jeune fille.

--Soit, répliqua Lord Foxham. Conduisez-moi. C’est bien par point

d’honneur que je vous suivrai, car j’avoue que j’aimerais mieux être au

lit.

--Par ici, alors, dit Dick, nous allons chercher notre pilote.

Et il montra le chemin de la grossière taverne, où il avait donné

rendez-vous à une partie de ses hommes. Il en trouva quelques-uns qui

flânaient dehors, près de la porte; d’autres, plus hardis, étaient

entrés, et, choisissant des places le plus près possible de leur

camarade, s’étaient groupés près de Lawless et des deux matelots.

Ceux-ci, à en juger par l’altération de leurs traits, et leur œil voilé,

avaient depuis longtemps passé les bornes de la modération; et lorsque

Richard entra, suivi de près par Lord Foxham, ils étaient tous les trois

en train de chanter un triste vieux refrain marin, faisant chorus avec

le gémissement de la tempête. Le jeune chef jeta un regard rapide,

autour du hangar. Le feu venait d’être regarni et lançait des torrents

de fumée noire, de sorte qu’il était difficile de bien voir dans les

coins les plus éloignés. Toutefois, il était évident que les outlaws

étaient de beaucoup plus nombreux que les autres hôtes. Rassuré sur ce

point, au cas où quelque obstacle empêcherait l’exécution de son plan,

Dick s’avança vers la table, et reprit sa place sur le banc.

--Hé? cria le capitaine, d’une voix d’ivrogne, qui êtes-vous... hé?

--Je voudrais vous dire un mot dehors, maître Arblaster, répliqua Dick,

et voici ce dont nous parlerons. Il lui montra un noble d’or à la lueur,

du feu.

Les yeux du marin s’allumèrent, bien qu’il continuât à ne pas

reconnaître notre héros.

--Ah! mon garçon, dit-il, je suis à vous. Compère, je reviens de suite.

Buvez sec, compère; et, prenant le bras de Dick pour raffermir ses pas

chancelants, il marcha vers la porte de la taverne.

Aussitôt qu’il eût dépassé la porte, dix bras vigoureux le saisirent et

le lièrent, et deux minutes après, les membres liés, et un bon bâillon

sur la bouche, il fut jeté comme un paquet dans un grenier à foin du

voisinage. Bientôt son matelot Tom, arrangé de même façon, fut jeté à

côté de lui, et tous deux furent laissés pour la nuit à leurs peu

ordinaires réflexions.

Alors, le moment des ruses étant passé, la troupe de Lord Foxham fut

ralliée à un signal convenu, et tous, s’emparant d’autant de bateaux que

leur nombre en exigeait, dirigèrent à la rame toute une flottille vers

la lumière dans les cordages du navire. Bien avant que le dernier homme

eût grimpé sur _la Bonne Espérance_, un bruit de cris furieux, venant de

la côte, montra qu’une partie au moins des matelots, avait découvert la

perte de leurs barques.

Mais il était trop tard pour les reprendre ou pour se venger. Sur les

quarante hommes armés, environ, réunis sur le vaisseau volé, huit

avaient été à la mer et pouvaient encore faire la manœuvre. Avec leur

aide, un morceau de voile fut tendu. Le câble fut coupé. Lawless,

titubant et chantant encore le refrain d’une ballade de matelots, prit

en main la longue barre du gouvernail; et _la Bonne Espérance_ s’avança

en glissant dans l’obscurité de la nuit, et s’enfonça dans les grandes

lames au delà de la barre du port.

Richard prit place à l’avant. Sauf la lanterne même du vaisseau et

quelques lumières dans Shoreby, qui déjà disparaissait sous le vent,

dans l’atmosphère entière qui les entourait, il faisait noir comme dans

un four. Parfois, lorsque _la Bonne Espérance_ s’abattait

vertigineusement dans la vallée des vagues, une crête se brisait, une

énorme cataracte d’écume neigeuse prenait tout à coup naissance, pour,

l’instant d’après, s’écouler en torrent dans le sillage, et disparaître.

Plusieurs des hommes s’accrochaient et priaient à haute voix, un plus

grand nombre étaient malades, et s’étaient traînés jusqu’à la cale, où

ils se débattaient au milieu de la cargaison. Et avec l’extrême violence

de la marche, et les continuelles bravades d’ivrogne de Lawless qui

criait et chantait toujours à la barre, le plus ferme courage à bord

devait avoir une terrible méfiance du résultat.

Mais Lawless, comme guidé par l’instinct, gouvernait entre les brisants,

se jetait sous le vent d’un grand banc de sable, où ils naviguèrent un

moment dans des eaux tranquilles, et, bientôt après, amena le vaisseau

le long d’une grossière jetée de pierres, où il fut hâtivement attaché,

et resta, plongeant et grinçant dans l’obscurité.

CHAPITRE V

«LA BONNE-ESPÉRANCE» (_suite_)

La jetée n’était pas loin de la maison où se trouvait Joanna; il ne

restait plus qu’à faire atterrir les hommes, entourer la maison d’un

fort parti, enfoncer la porte et enlever la captive. Ils pouvaient donc

se considérer comme quittes de _la Bonne Espérance_, elle les avait

portés à l’arrière de leurs ennemis, et, que leur entreprise réussît ou

échouât, les meilleures chances pour la retraite étaient dans la

direction de la forêt et des propriétés de lord Foxham.

Faire atterrir les hommes, cependant, n’était pas chose aisée; beaucoup

avaient été malades, tous étaient transpercés de froid, la promiscuité

et le désordre à bord avaient troublé leur discipline; le mouvement du

bateau et l’obscurité de la nuit avaient abattu leur énergie. Ils se

précipitèrent sur la jetée; monseigneur, l’épée tirée contre ses propres

serviteurs, dut se jeter en avant; et cette poussée de foule ne fut pas

refrénée sans quelques cris, vraiment déplorables dans l’occurrence.

Lorsqu’un peu d’ordre fut rétabli, Dick, avec quelques hommes choisis,

s’avança. L’obscurité à terre, par contraste avec le scintillement du

ressac, apparaissait devant lui comme un corps solide, et le hurlement

et le sifflement de la tempête couvrait tout autre bruit.

Pourtant il était à peine arrivé au bout de la jetée, qu’il y eut un

moment d’accalmie; et il lui sembla entendre sur le rivage, le pas

sonore de chevaux et un cliquetis d’armes. Arrêtant ceux qui le

suivaient le plus près, il s’avança, d’un ou deux pas, seul, mettant

même le pied sur la dune; et là, il put s’assurer qu’il y avait des

formes d’hommes et de chevaux en marche. Un violent découragement

l’assaillit. Si leurs ennemis étaient réellement sur leurs gardes, et

s’ils avaient assiégé le bout de la jetée, lui et lord Foxham étaient

pris dans une posture de pauvre défense, la mer en arrière et les hommes

serrés dans l’obscurité sur une étroite chaussée. Il siffla doucement,

ce qui était le signal convenu.

Ce fut un signal pour les autres aussi. En un instant tomba à travers la

nuit sombre une averse de flèches lancées au hasard; et les hommes

étaient tellement entassés sur la jetée que plus d’un fut atteint, et il

fut répondu aux flèches par des cris d’effroi et de douleur. Dans cette

première décharge, lord Foxham fut frappé; Hawksley le fit porter de

suite à bord, et ses hommes pendant la courte fin de l’escarmouche

combattirent (ceux du moins qui combattirent), sans ordres. Ce fut

peut-être la cause principale du désastre qui suivit bientôt.

Au bout de la jetée, vers la côte, pendant peut-être une minute, Dick

tint bon avec une poignée d’hommes; un ou deux furent blessés de chaque

côté de lui; le fer croisait le fer; il n’y avait pas encore le moindre

signe d’avantage, quand, en un clin d’œil, la marée tourna contre ceux

du vaisseau. Quelqu’un cria que tout était perdu; les hommes étaient

dans un état d’esprit à écouter un avis néfaste; le cri fut repris: «A

bord, les amis, il y va de notre vie!» cria un autre. Un troisième, avec

le pur instinct du poltron, suscita l’inévitable rumeur de toute

déroute: «Nous sommes trahis!» Et en un moment, toute cette troupe

d’hommes se choquant et se poussant en arrière sur la jetée, tournèrent

leurs dos sans défense à leurs ennemis et percèrent la nuit de leurs

clameurs apeurées.

Un lâche repoussa l’arrière du vaisseau, pendant qu’un autre le retenait

encore par l’avant. Les fugitifs sautèrent en criant et furent hissés à

bord, ou retombèrent et périrent dans la mer. Quelques-uns furent

massacrés sur la jetée par les ennemis. Beaucoup furent blessés sur le

pont du navire dans l’aveugle hâte et la terreur du moment, un homme

sautant sur un autre et un troisième sur les deux. Enfin, et soit à

dessein, soit par accident, l’avant de _la Bonne Espérance_ fut détaché

et le toujours prêt Lawless qui avait conservé sa place au gouvernail à

travers le tohu-bohu, grâce à sa force physique et à l’usage libéral du

froid acier, aussitôt la mit en bon chemin. Le vaisseau commença de

nouveau à se mouvoir sur la mer orageuse, le sang coulant sur ses

dalots, son pont encombré d’hommes tombés qui se traînaient et se

débattaient dans l’obscurité.

Alors Lawless rengaina sa dague et, se tourna vers son voisin: «Je les

ai marqués, compère, dit-il, les lâches chiens aboyeurs.»

Pendant qu’ils étaient tous à sauter et se débattre pour leur vie, les

hommes n’avaient pas pu s’apercevoir des rudes poussées et des coups

tranchants par lesquels Lawless avait conservé son poste dans le

désordre. Mais peut-être avaient-ils déjà commencé à comprendre un peu

plus clairement ou peut-être une autre oreille surprit les paroles du

timonier.

Les troupes frappées de panique se remettent lentement, et des hommes

qui viennent de se déshonorer par une lâcheté, comme pour essuyer le

souvenir de leur faute, parfois se jettent tout droit par contre dans

l’extrême insubordination. Ce fut le cas, et les mêmes hommes qui

avaient jeté leurs armes et avaient été hissés, les pieds en avant, sur

_la Bonne Espérance_, se mirent à crier contre leurs chefs et

demandèrent que quelqu’un fût puni.

Cette croissante animosité se tourna contre Lawless.

Dans le but de gagner le large nécessaire, le vieil outlaw avait tourné

la tête de _la Bonne Espérance_ vers la mer.

--Quoi, brailla un des mécontents, il nous conduit vers la mer.

--C’est vrai, cria un autre, non, nous sommes trahis pour sûr.

Et tous en chœur crièrent qu’ils étaient trahis et, avec des menaces et

des jurons abominables ordonnèrent à Lawless de tourner son vaisseau et

de le ramener rapidement à terre.

Lawless, grinçant des dents, continua en silence à gouverner dans le

vrai chemin, et guida _la Bonne Espérance_ parmi de formidables lames. A

leurs terreurs vides, comme à leurs déshonorantes menaces, entre

l’ivresse et la dignité, il dédaignait de répondre. Les mécontents se

réunirent un peu à l’arrière du mât, et il était évident qu’ils étaient

comme des coqs de basse-cour qui «chantent pour se donner du courage».

Bientôt ils seraient mûrs pour n’importe quelle extrémité d’injustice ou

d’ingratitude. Dick monta à l’échelle, impatient de s’interposer; mais

un des outlaws, qui était aussi quelque peu matelot, s’avança devant

lui.

--Amis, commença-t-il, vous êtes de vraies têtes de bois, je pense. Car

pour retourner, par la messe! il faut avoir du large, n’est-ce pas? Et

ce vieux Lawless...

Quelqu’un frappa l’orateur sur la bouche, et, l’instant d’après, de même

que le feu court dans la paille sèche, il fut renversé sur le pont,

foulé aux pieds et massacré à coups de dagues par ses compagnons. A

cette vue, la colère saisit Lawless.

--Gouvernez vous-mêmes, hurla-t-il avec un juron et, insoucieux du

résultat, il quitta le gouvernail.

_La Bonne Espérance_ vacillait à ce moment au sommet d’une lame. Elle

s’affaissa avec une effrayante rapidité de l’autre côté. Une vague,

comme un grand rempart noir, se souleva immédiatement devant elle, et

avec un ébranlement, elle plongea la tête en avant à travers cette

colline liquide. L’eau verte passa droit sur elle de la poupe à la proue

à la hauteur des genoux, l’écume alla plus haut que le mât; et elle se

releva de l’autre côté avec une indécision effrayante, tremblante comme

un animal blessé mortellement.

Six ou sept des mécontents avaient été enlevés par-dessus bord; et quant

aux autres, lorsqu’ils retournèrent leurs langues, ce fut pour beugler

aux saints et supplier Lawless de revenir et de reprendre le gouvernail.

Et Lawless n’attendit pas d’être requis deux fois. Le terrible résultat

de son accès de juste ressentiment le dégrisa complètement. Il savait

mieux que personne à bord, combien _la Bonne Espérance_ avait été près

de s’enfoncer sous leurs pieds; et il pouvait juger à la passivité avec

laquelle elle avait reçu la mer, que le danger était loin d’être paré.

Dick, qui avait été renversé par le choc, et à moitié noyé, se leva,

s’avança péniblement sur la proue inondée, de l’eau jusqu’aux genoux, et

se faufila à côté du vieux timonier.

--Lawless, dit-il, notre sort à tous dépend de vous, vous êtes un homme

brave, solide et habile à la manœuvre des navires, je vais mettre trois

hommes sûrs pour veiller à votre sûreté.

--Inutile, mon maître, inutile, dit le timonier, perçant l’obscurité du

regard. Peu à peu, nous nous dégageons de ces bancs de sable; et peu à

peu la mer nous jette des paquets de plus en plus lourds et, quant à

tous ces pleurnicheurs, ils seront bientôt sur le dos. Car, mon maître,

c’est un mystère, mais véritable, qu’il n’y a jamais eu de méchant homme

qui soit un bon marin. Il n’y a que les gens honnêtes et braves qui

puissent supporter ce ballottement d’un bateau.

--Non, Lawless, dit Dick en riant, c’est un vrai dicton de matelot, ça

n’a pas plus de sens que le sifflement du vent. Mais, je te prie,

comment allons-nous? Sommes-nous en bon chemin? Nous en tirerons-nous?

--Maître Shelton, répliqua Lawless, j’ai été Frère Gris, j’en remercie

la fortune..., archer, voleur et matelot. De tous ces vêtements, j’avais

la meilleure envie de mourir dans celui du Frère Gris comme vous pouvez

bien le penser, et la moindre envie de mourir dans la veste goudronnée

du matelot; et cela pour deux excellentes raisons: premièrement, parce

que la mort peut prendre un homme subitement; et la seconde, à cause de

l’horreur de l’asphyxie dans ce grand bain salé sous mon pied ici... et

Lawless frappa du pied. Cependant, continua-t-il, si je ne meurs pas

d’une mort de marin, et cela cette nuit même, je devrai une fière

chandelle à Notre-Dame.

--C’est vrai? demanda Dick.

--Parfaitement, répliqua l’outlaw. Ne sentez-vous pas comme le bateau se

meut lourdement et lentement? N’entendez-vous pas l’eau qui baigne sa

cale? Il sera à peine sensible au gouvernail à présent, attendez qu’il

s’enfonce un peu plus; et, ou bien il descendra sous vos pieds comme un

bloc de pierre, ou dérivera sur la côte, ici, sous notre vent, et se

mettra en pièces comme un paquet de ficelle.

--Vous parlez avec bon courage, répliqua Dick. Et vous n’êtes pas

épouvanté?

--Pourquoi, maître? répondit Lawless; si jamais homme eut un mauvais

équipage à ramener au port, c’est moi... Frère défroqué, voleur, et tout

le reste avec. Bien, vous pouvez vous en étonner, mais je garde bon

espoir dans mon bissac et si je dois être noyé, je me noierai l’œil

clair, maître Shelton, et la main ferme.

Dick ne répondit pas; mais il fut surpris de trouver le vieux vagabond

si résolu, et craignant quelque nouvelle violence ou trahison, il se mit

en quête de trois hommes sûrs. La plupart des hommes avaient déserté le

pont, qui était incessamment lavé par la crête des lames, et où ils

étaient exposés à l’âpreté du vent d’hiver. Ils s’étaient réunis dans la

cale des marchandises, parmi les muids de vin et deux lanternes les

éclairaient en se balançant.

Là, quelques-uns conservaient leur gaieté et ne cessaient de porter la

santé les uns des autres avec le vin de Gascogne d’Arblaster. Mais,

comme _la Bonne Espérance_ continuait à s’agiter sur les vagues

furieuses et lançait sa poupe et sa proue alternativement haut dans le

vide, et profondément dans l’écume blanche, le nombre de ces joyeux

compagnons diminuait à chaque instant et à chaque embardée. Beaucoup

étaient à part, soignant leurs blessures, mais la plupart étaient déjà

abattus par le mal de mer, et gisaient et geignaient à fond de cale.

Greensheve, Cuckow et un jeune garçon de lord Foxham que Dick avait déjà

remarqué pour son intelligence et sa bravoure, étaient encore cependant

en état de comprendre, et disposés à obéir. Dick les installa comme

gardes du corps près de la personne du timonier, puis, avec un dernier

regard à la mer et au ciel noirs, il retourna et descendit dans la

cabine, où lord Foxham avait été transporté par ses serviteurs.

CHAPITRE VI

«LA BONNE-ESPÉRANCE» (_fin_)

Les plaintes du baron blessé se confondaient avec les gémissements du

chien du vaisseau. Soit que le pauvre animal fût en peine d’être séparé

de ses amis, soit qu’il reconnût quelque danger dans la marche du

vaisseau, ses cris, régulièrement, de minute en minute, dominaient les

rugissements des vagues et de l’orage; et les plus superstitieux des

hommes entendaient dans ces hurlements le glas de _la Bonne Espérance_.

Lord Foxham avait été couché dans un hamac sur son manteau de fourrures.

Une lampe brûlait faiblement devant la Vierge dans la cloison, et, à sa

lueur, Dick put voir la figure pâle et les yeux creux du blessé.

--Je suis grièvement blessé, dit-il. Approchez, jeune Shelton, qu’il y

ait au moins près de moi quelqu’un de bien né; car, après avoir vécu

noblement et richement tous les jours de ma vie, c’est une triste

condition d’avoir été blessé dans une pareille escarmouche et de mourir

ici dans un affreux bateau, glacé, en mer, parmi des gens sans aveu et

des rustres.

--Non, monseigneur, dit Dick, je prie plutôt les saints que vous

guérissiez de votre blessure et arriviez bientôt à terre sain et sauf.

--Comment? demanda Sa Seigneurie. Venir sauf à terre? C’est donc

possible?

--Le vaisseau marche péniblement... la mer est mauvaise et contraire,

répliqua le jeune homme, et, d’après ce que m’a dit mon compagnon qui

nous gouverne, nous aurons de la chance si nous arrivons à terre à pied

sec.

--Ah! dit le baron, sombre, ainsi, toutes les terreurs accompagneront

mon âme au moment du passage! Monsieur, priez plutôt de vivre durement,

afin de pouvoir mourir tranquillement; cela vaut mieux que d’être flatté

et chanté toute la vie au son de la flûte et du tambourin, et d’être à

la dernière heure plongé dans le malheur! Mais j’ai sur la conscience

des choses qui ne peuvent être remises. Nous n’avons pas de prêtre à

bord?

--Non, répondit Dick.

--Alors, à mes intérêts séculiers, conclut Lord Foxham. Il faut que vous

soyiez pour moi, après ma mort, un aussi bon ami que vous avez été loyal

ennemi de mon vivant. Je tombe dans un mauvais moment, pour moi, pour

l’Angleterre, et pour ceux qui avaient confiance en moi. Mes hommes

devront être conduits par Hamley... celui qui fut votre rival; ils se

réuniront dans la salle longue à Holywood; cet anneau à mon doigt vous

accréditera pour présenter mes ordres; et, de plus, je vais écrire deux

mots sur ce papier, enjoignant Hamley de vous abandonner la demoiselle.

Obéirez-vous? je ne sais.

--Mais, monseigneur, quels ordres? demanda Dick.

--Oui, dit le baron, oui... les ordres; et il regarda Dick avec

hésitation. Êtes-vous Lancastre ou York? demanda-t-il enfin.

--J’ai honte de le dire, répondit Dick, c’est à peine si je puis

répondre. Mais il est certain que, puisque je sers avec Ellis Duckworth,

je sers la maison d’York. Eh bien! donc, je me déclare pour York!

--C’est bien, répondit l’autre, c’est parfait. Car, en vérité, si vous

aviez dit Lancastre, je ne sais ce que j’aurais fait. Mais, puisque vous

êtes pour York, écoutez-moi. Je ne suis venu ici que pour surveiller ces

seigneurs à Shoreby pendant que mon excellent jeune seigneur Richard de

Gloucester[1] prépare une force suffisante pour tomber dessus et les

disperser. J’ai pris note de leur force, de leurs gardes, de leurs

casernements, et ces notes, je devais les remettre à mon jeune Seigneur,

dimanche, une heure avant midi, à la croix de Sainte-Bride, près la

forêt. Ce rendez-vous, il est probable que je le manquerai, mais, je

vous prie, soyez assez aimable pour vous y rendre à ma place; et que ni

plaisir, peine, tempête, blessure ou peste ne vous empêchent de vous

trouver au lieu et à l’heure, car le bien de l’Angleterre dépend de ce

coup.

[1] A l’époque de cette histoire, Richard Crookback (le Bossu) n’avait

pu être fait duc de Gloucester; mais, pour la clarté, avec la

permission du lecteur, il sera désigné ainsi. (_Note de l’auteur._)

--Je prends résolument cela sur moi, dit Dick. Autant que cela dépendra

de moi, votre mission sera remplie.

--C’est bien, dit le blessé, monseigneur le duc vous donnera d’autres

ordres, et si vous lui obéissez avec intelligence et bon vouloir, votre

fortune est faite. Approchez un peu la lampe que je puisse écrire ces

mots pour vous.

Il écrivit une note «à son honorable cousin, Sir John Hamley», puis une

seconde qu’il laissa sans inscription extérieure.

--Ceci pour le duc, dit-il. Le mot est «Angleterre et Édouard» et la

réponse «Angleterre et York».

--Et Joanna, monseigneur? demanda Dick.

--Vous prendrez Joanna comme vous pourrez, répliqua le baron. Je vous ai

désigné comme mon choix dans ces deux lettres; mais il faudra la prendre

vous-même, jeune homme. J’ai essayé comme vous voyez, et j’y ai perdu la

vie. Un homme ne peut faire plus.

La flèche noire · 第 10 / 18 段