Quand Dick eut atteint l’autre côté de la maison, il posta six hommes en

ligne à environ vingt yards du mur du jardin et prit lui-même position

quelques pas en avant. Alors ils crièrent tous d’une seule voix en

fonçant sur l’ennemi.

Ceux-ci étant très espacés, raidis par le froid et pris à l’improviste,

sautèrent stupidement sur leurs pieds et restèrent indécis. Avant qu’ils

eussent le temps de se ressaisir, ou même de se faire une idée du nombre

et de la valeur de leurs assaillants, un semblable cri d’attaque

retentit à leurs oreilles de l’autre bout du mur. Ils se crurent perdus

et s’enfuirent.

Ainsi les deux petites troupes d’hommes de la Flèche-Noire se réunirent

devant le mur du jardin du côté de la mer et prirent une partie des

étrangers pour ainsi dire entre deux feux, tandis que tous les autres

s’enfuirent à toutes jambes dans différentes directions et furent

bientôt dispersés dans l’obscurité.

Malgré cela le combat ne faisait que commencer. Les outlaws de Dick,

quoiqu’ils eussent l’avantage de la surprise, étaient encore beaucoup

moins nombreux que les gens qu’ils avaient entourés. La marée était

montée; la grève était réduite à une étroite bande; et, sur ce champ

humide, entre le ressac et le mur du jardin, commença dans l’obscurité,

un combat douteux, furieux et meurtrier.

Les étrangers étaient bien armés; ils s’élancèrent en silence sur leurs

assaillants, et la lutte devint une série de combats singuliers. Dick,

qui était entré le premier dans la mêlée, fut attaqué par trois hommes;

il abattit le premier d’un seul coup, mais les deux autres fondirent sur

lui si violemment qu’il fut obligé de reculer devant leur attaque. L’un

de ces hommes était un fort gaillard, presque un géant, et armé d’une

épée à deux tranchants qu’il brandissait comme une baguette. Contre cet

adversaire, contre la longueur et le poids de son bras et de son arme,

Dick et sa hache d’armes étaient absolument sans défense, et si l’autre

avait continué à seconder vigoureusement l’attaque, le jeune homme

serait certainement tombé. Ce second homme, cependant, plus petit et

plus lent dans ses mouvements, s’arrêta un instant pour regarder autour

de lui dans l’obscurité, et prêter l’oreille au bruit de la bataille.

Le géant poursuivit toujours son avantage, et Dick fuyait toujours

devant lui, guettant une chance. Alors l’énorme lame brilla et s’abattit

et le jeune garçon sautant de côté et courant, frappa obliquement et de

bas en haut avec sa hache. Un cri d’agonie répondit, et, avant que

l’homme blessé eût pu de nouveau lever son arme formidable, Dick,

renouvelant deux fois son coup, l’étendit à terre.

L’instant d’après il était engagé d’une manière plus égale avec le

second assaillant. Ici il n’y avait pas grande différence de taille, et,

quoique l’homme combattît avec une épée et une dague contre une hache,

et fût prudent et prompt à la défense, la légère supériorité de ses

armes était largement compensée par la plus grande agilité de Dick.

Aucun d’eux ne gagna d’abord d’avantage sérieux, mais le plus âgé peu à

peu profitait de l’ardeur du plus jeune pour le mener où il voulait; et

bientôt Dick s’aperçut qu’ils avaient traversé toute la largeur de la

grève et combattaient maintenant dans l’écume et le bouillonnement des

brisants jusqu’au-dessus des genoux. Là, l’avantage de sa légèreté était

perdu; il se trouvait presque à la discrétion de son ennemi; encore un

peu et il tournait le dos à ses propres compagnons, et il vit que son

adroit et habile adversaire cherchait à l’attirer de plus en plus loin.

Dick grinça des dents. Il se décida à terminer le combat immédiatement;

et, dès que la vague suivante se fut retirée, les laissant à sec, il se

précipita, reçut un coup sur sa hache, et sauta droit à la gorge de son

adversaire. L’homme tomba sur le dos, avec Dick toujours sur lui; et la

vague, revenant rapidement, le recouvrit de son flot.

Pendant qu’il était encore submergé, Dick lui arracha son poignard et se

mit sur pieds, victorieux.

--Rendez-vous, dit-il, je vous laisse la vie.

--Je me rends, dit l’autre, se mettant sur les genoux. Vous combattez

comme un jeune homme, sans savoir et témérairement, mais par tous les

saints, vous vous battez bravement!

Dick retourna vers la grève. Le combat faisait toujours rage et devenait

douteux dans la nuit; par-dessus le rauque rugissement des récifs, le

bruit de l’acier contre l’acier, des cris de douleur et des clameurs de

guerre résonnaient.

--Conduisez-moi à votre chef, jeune homme, dit le chevalier vaincu. Il

est temps d’arrêter cette boucherie.

--Seigneur, répliqua Dick, autant que ces braves gens reconnaissent un

chef, le pauvre gentilhomme qui vous parle est celui-là.

--Rappelez votre meute, alors, et j’ordonnerai à mes gredins de se tenir

tranquilles, répliqua l’autre.

Il y avait quelque chose de noble à la fois dans la voix et les manières

de son dernier adversaire, et, sans hésiter, Dick repoussa toute crainte

de trahison.

--Mettez bas les armes, hommes! cria le chevalier étranger. Je me suis

rendu sous promesse de la vie.

Le ton de l’étranger était celui du commandement absolu et presque

instantanément le fracas de la confuse mêlée cessa.

--Lawless, cria Dick, êtes-vous sauf?

--Oui, cria Lawless, sauf et d’aplomb.

--Allumez-moi la lanterne, dit Dick.

--Est-ce que Sir Daniel n’est pas ici? demanda le chevalier.

--Sir Daniel? répéta Dick. Par la croix, j’espère que non. Cela irait

mal pour moi, s’il y était.

--Mal pour vous, beau sire? demanda l’autre. Alors si vous n’êtes pas du

parti de Sir Daniel, j’avoue que je n’y comprends plus rien. Pourquoi

donc êtes-vous tombé sur mon embuscade? pour quelle querelle, mon jeune

et très ardent ami? dans quel but? et pour finir avec mes questions, à

quel brave gentilhomme me suis-je rendu?

Mais avant que Dick pût répondre, une voix parla tout auprès dans

l’obscurité. Dick vit l’insigne blanc et noir de l’interlocuteur et le

respectueux salut qu’il adressa à son supérieur.

--Seigneur, dit-il, si ces messieurs sont des ennemis de Sir Daniel, il

est vraiment regrettable que nous en soyons venus aux coups avec eux,

mais il serait dix fois plus fâcheux que les uns ou les autres nous

restions ici à flâner. Les gardes dans la maison, à moins qu’ils ne

soient tous morts ou sourds... ont entendu notre tumulte depuis un quart

d’heure; ils ont dû immédiatement faire quelque signal vers la ville;

et, à moins de partir le plus vite possible, il est probable que nous

serons tous attaqués par un nouvel ennemi.

--Hawksley a raison, ajouta le lord. Nous sommes à vos ordres, monsieur?

Où irons-nous?

--Non, monseigneur, dit Dick, allez où vous voudrez. Je commence à

soupçonner que nous avons quelque raison d’être amis, et si, il est

vrai, j’ai commencé votre connaissance un peu rudement, je ne voudrais

pas la continuer grossièrement. Séparons-nous donc, monseigneur, mettez

votre main dans la mienne, et, à l’heure et à l’endroit que vous

désignerez, aura lieu notre rencontre et notre accord.

--Vous êtes trop confiant, jeune homme, dit l’autre, mais cette fois

votre confiance n’est pas mal placée. Je vous rencontrerai au point du

jour à la croix de Sainte-Bride, Allons! garçons, suivez-moi.

Les étrangers disparurent de la scène avec une rapidité qui semblait

inquiète, et pendant que les outlaws se livraient à leur tâche

naturelle, le dépouillement des morts, Dick fit une fois encore le tour

du mur du jardin pour examiner la façade de la maison.

Dans une petite meurtrière en haut du toit, il aperçut une lumière

posée; et comme elle était certainement visible des fenêtres de service

de la maison de ville de Sir Daniel, il ne douta pas que ce fût le

signal craint par Hawksley et qu’avant peu les lances du chevalier de

Tunstall arriveraient sur le lieu du combat.

Il mit son oreille sur le sol, et il lui sembla entendre, venant de la

ville, un bruit sourd et rude. Il retourna en hâte vers la berge. Mais

le travail était terminé; le dernier corps était désarmé et dépouillé

jusqu’à la peau; et quatre hommes marchaient déjà dans l’eau pour les

confier à la merci de l’Océan.

Quelques minutes plus tard, lorsque d’une des ruelles les plus proches

de Shoreby, une quarantaine de cavaliers débouchèrent, hâtivement

équipés et au galop de leurs montures, le voisinage de la maison au bord

de la mer était parfaitement silencieux et désert.

Dick et ses hommes étaient retournés à la taverne «La Chèvre et la

Musette» pour prendre quelques heures de sommeil avant le rendez-vous du

matin.

CHAPITRE III

LA CROIX DE SAINTE-BRIDE

La croix de Sainte-Bride était un peu en arrière de Shoreby sur les

confins de la forêt de Tunstall. Deux routes s’y rencontraient; l’une

venait de Holywood à travers la forêt; l’autre était cette route venant

de Risingham sur laquelle nous avons vu les débris d’une armée de

Lancastre fuir en désordre. Ici les deux se réunissaient et descendaient

ensemble la colline vers Shoreby; un peu en arrière du point de

jonction, la vieille croix, usée par les intempéries, couronnait le

sommet d’un petit monticule.

Ici donc, vers sept heures du matin, Dick arriva. Il faisait plus froid

que jamais; la terre était d’un gris d’argent sous le givre, et le jour

se levait à l’est avec des teintes pourpres et orangées.

Dick s’assit sur la marche la plus basse de la croix, s’enveloppa bien

dans sa tunique, et regarda attentivement de tous côtés. Il n’attendit

pas longtemps. Sur la route de Holywood, un gentilhomme couvert d’une

brillante et riche armure, et portant par-dessus un manteau des

fourrures les plus rares, arriva au pas d’un splendide coursier. A vingt

mètres derrière lui suivait une troupe de lanciers; mais ceux-ci firent

halte dès qu’ils furent en vue du lieu du rendez-vous, tandis que le

gentilhomme au manteau de fourrures continua à s’avancer seul.

Sa visière était levée et montrait une expression de grande autorité et

de dignité, en rapport avec la richesse du costume et des armes. Et ce

fut avec une certaine confusion que Dick se leva de la croix, et

descendit au-devant de son prisonnier.

--Je vous remercie de votre exactitude, dit-il. Plaît-il à Votre

Seigneurie de mettre pied à terre?

--Êtes-vous seul, jeune homme? demanda l’autre.

--Je n’ai pas été si naïf, répondit Dick, et pour être franc avec Votre

Seigneurie, je lui dirai que les bois tout autour de cette croix sont

pleins de mes braves couchés sur leurs armes.

--Vous avez agi sagement, dit le Lord. Cela me plaît d’autant plus que

la nuit dernière vous avez été téméraire, et vous êtes battu, plutôt

comme un fou de sarrazin, que comme un guerrier chrétien. Mais il ne me

convient pas de me plaindre, à moi qui ai eu le dessous.

--Vous avez eu le dessous en vérité, monseigneur, puisque vous êtes

tombé, répondit Dick; mais, si les vagues ne m’avaient aidé, c’est moi

qui aurais eu le dessous. Vous vous êtes plu à me faire vôtre par

plusieurs marques de votre dague que je porte encore. Et, en fait,

monseigneur, je pense que j’ai eu tout le danger aussi bien que tout le

profit de ce petit pêle-mêle d’aveugles sur la grève.

--Vous êtes assez adroit pour peu vous en soucier, je vois, répliqua

l’étranger.

--Non, monseigneur, pas adroit, répliqua Dick. En cela je ne visais

aucun avantage pour moi-même. Mais quand, à la lumière de ce nouveau

jour, je vois quel puissant chevalier s’est rendu, non à mes armes

seules, mais à la fortune, à l’obscurité et à la marée... et combien

aisément le combat aurait pu tourner autrement avec un soldat aussi neuf

et aussi rustique que moi... ne vous étonnez pas, monseigneur, si je

demeure confondu de ma victoire.

--Vous parlez bien, dit l’étranger. Votre nom?

--Mon nom, s’il vous plaît, est Shelton, répondit Dick.

--On m’appelle Lord Foxham, ajouta l’autre.

--Alors, monseigneur, avec votre bon plaisir, vous êtes tuteur de la

plus charmante fille d’Angleterre, répliqua Dick, et, pour votre rançon

et la rançon de ceux pris avec vous sur la grève, il n’y aura pas

d’hésitation sur les conditions. Je demande, monseigneur, à votre bon

vouloir et bienfaisance de m’accorder la main de ma maîtresse Joanna

Sedley; et prenez en échange votre liberté et celle de vos hommes, et

(si vous les acceptez) ma reconnaissance et mon hommage jusqu’à ma mort.

--Mais n’êtes-vous pas pupille de Sir Daniel? Il me semble, si vous êtes

le fils de Harry Shelton, que je l’ai entendu dire, dit Lord Foxham.

--Vous plairait-il, monseigneur, de mettre pied à terre? Je vous dirais

volontiers complètement qui je suis, dans quelle situation et pourquoi

si hardi dans mes demandes. Je vous supplie, monseigneur, prenez place

sur ces marches, écoutez-moi jusqu’au bout, et jugez-moi avec

indulgence.

Et Dick aida Lord Foxham à descendre; le conduisit à la croix sur le

monticule; l’installa à la place où lui-même avait attendu; et, debout,

respectueusement devant son noble prisonnier, raconta l’histoire de sa

vie jusqu’aux événements de la dernière nuit.

Lord Foxham écouta gravement, et lorsque Dick eut terminé:

--Maître Shelton, dit-il, vous êtes un très heureux, malheureux jeune

gentilhomme; mais ce qui vous est arrivé d’heureux, vous l’avez

amplement mérité; et ce qui vous est arrivé de malheureux, vous ne

l’avez mérité en aucune façon. Soyez satisfait, car vous vous êtes fait

un ami qui n’est pas sans puissance ni faveur. Pour vous, quoi qu’il ne

convienne pas à une personne de votre rang de frayer avec des outlaws,

je dois reconnaître que vous êtes à la fois brave et loyal, très

dangereux dans la bataille, très courtois en paix; un jeune homme

d’excellentes dispositions et de conduite généreuse. Quant à vos

propriétés, vous ne les reverrez pas avant que le monde change de

nouveau. Tant que Lancastre l’emportera, Sir Daniel en aura la

jouissance. Ma pupille, c’est une autre affaire; j’ai déjà promis sa

main à un gentilhomme, un membre de ma famille, un nommé Hamley, la

promesse est ancienne.

--Ah! monseigneur, et Sir Daniel l’a promise à Lord Shoreby, interrompit

Dick. Et sa promesse, quoique nouvelle, est encore celle qui a le plus

de chance de s’accomplir.

--C’est la pure vérité, répliqua Sa Seigneurie. Et considérant, en

outre, que je suis votre prisonnier, sans autre composition que ma vie,

et surtout que la jeune fille est malheureusement en d’autres mains,

j’irai jusque-là. Aidez-moi avec vos braves gens.

--Monseigneur, s’écria Dick, ce sont ces mêmes outlaws auxquels vous me

reprochiez de m’associer.

--Qu’ils soient ce qu’ils veulent, ils savent se battre, répliqua Lord

Foxham. Aidez-moi donc, et, si par notre alliance, nous reprenons la

fille, sur mon honneur de chevalier, elle vous épousera!

Dick plia le genou devant son prisonnier, mais celui-ci, se levant

légèrement du pied de la croix, le releva et l’embrassa comme un fils.

--Allons, dit-il, puisque vous devez épouser Joanna, nous devons être

amis dès maintenant.

CHAPITRE IV

«LA BONNE ESPÉRANCE»

Une heure après, Dick était de retour à l’auberge «La Chèvre et la

Musette», où il déjeunait, et recevait les rapports de ses messagers et

de ses sentinelles. Duckworth était encore absent de Shoreby, comme il

lui arrivait souvent, car il jouait plusieurs rôles dans le monde, avait

des intérêts divers, et dirigeait bien des affaires différentes. Il

avait fondé cette compagnie de la Flèche-Noire comme un homme ruiné,

avide de vengeance et d’or; et, pourtant, parmi ceux qui le

connaissaient le mieux, il passait pour être l’agent et l’émissaire du

grand faiseur de rois d’Angleterre, Richard, comte de Warwick.

Quoi qu’il en soit, en son absence, c’était à Richard Shelton de

commander les affaires à Shoreby; et, s’asseyant pour son repas, il

avait l’esprit soucieux et sa figure était grave de réflexions. Il avait

été décidé entre lui et Lord Foxham de tenter un coup hardi cette nuit

même et de délivrer Joanna par la force. Les obstacles cependant étaient

nombreux, et ses espions, arrivant l’un après l’autre, lui apportaient

des nouvelles de plus en plus inquiétantes.

L’éveil avait été donné à Sir Daniel par l’escarmouche de la nuit

précédente. Il avait augmenté la garnison de la maison dans le jardin,

et, non content de cela, il avait disposé des cavaliers dans toutes les

ruelles avoisinantes, en sorte qu’il pouvait être immédiatement prévenu

de tout mouvement. En outre, dans la cour de son hôtel, des chevaux

étaient sellés, et les cavaliers armés de toutes pièces n’attendaient

qu’un signal pour partir.

L’entreprise de la nuit semblait de plus en plus difficile à exécuter,

lorsque tout à coup la figure de Dick s’éclaircit.

--Lawless, cria-t-il, vous qui avez été matelot, pouvez-vous me voler un

vaisseau?

--Maître Dick, répliqua Lawless, si vous me donniez un coup de main, je

consentirais à voler la cathédrale d’York.

Aussitôt, tous deux se mirent en route et descendirent vers le port.

C’était un grand bassin situé entre des collines de sable, et entouré de

monceaux de dunes, de vieux fatras en ruines et des bouges délabrés de

la ville. Bien des bateaux pontés et des barques ouvertes y étaient à

l’ancre, ou avaient été tirés sur le rivage.

Une longue durée de mauvais temps les avait ramenés de la haute mer dans

l’abri du port; et les grands amas de nuages noirs, les froides rafales

qui se succédaient, tantôt avec des tourbillons de neige, tantôt en

simples coups de vent, n’étaient guère rassurants, mais menaçaient de

quelque plus sérieuse tempête, avant peu.

Les matelots, à cause du froid et du vent, s’étaient pour la plupart

esquivés à terre et criaient et chantaient dans les tavernes du port.

Bien des vaisseaux déjà se balançaient abandonnés sur leurs ancres, et,

comme le jour s’avançait et que le temps ne semblait pas devoir se

remettre, le nombre en augmentait sans cesse. Ce fut sur ces navires

désertés, et surtout sur ceux qui étaient le plus éloignés, que Lawless

porta son attention, tandis que Dick, assis sur une ancre à moitié

enlisée dans le sable, prêtant l’oreille, tantôt à la voix rude,

puissante et pleine de présages de la tempête, tantôt aux chants

discordants des matelots dans une taverne voisine, oublia bientôt tout

ce qui l’entourait, et ses soucis, à l’agréable souvenir de la promesse

de Lord Foxham.

Il fut dérangé par un léger coup sur l’épaule. C’était Lawless qui

désignait un petit vaisseau, quelque peu isolé, et à petite distance de

l’embouchure du port, où il se soulevait régulièrement et doucement à

l’entrée des lames. Un pâle rayon de soleil d’hiver tomba à ce moment

sur le pont du vaisseau, le mettant en relief contre un banc de nuages

menaçants; et, dans cette lumière rapide, Dick, put voir deux hommes qui

halaient la barque sur le flanc du vaisseau.

--Voilà, monsieur, dit Lawless, remarquez-le bien! Voilà le bateau pour

ce soir.

Bientôt le canot fut détaché du flanc du vaisseau, et les deux hommes,

le maintenant bien dans le vent, ramèrent vigoureusement vers le rivage.

Lawless s’adressa à un flâneur.

--Comment l’appelez-vous? demanda-t-il, désignant le petit navire.

--On l’appelle _la Bonne Espérance_ de Dartmouth, répliqua le flâneur.

Son capitaine, un nommé Arblaster, tient la rame d’avant dans la barque

là-bas.

C’était tout ce que Lawless voulait savoir. Vite, remerciant l’homme, il

fit le tour du rivage, jusqu’à une crique sablonneuse, vers laquelle se

dirigeait la barque. Là, il prit position, et, sitôt qu’ils furent à

portée de la voix, il ouvrit le feu sur les matelots de _la Bonne

Espérance_.

--Eh quoi! le compère Arblaster! cria-t-il. Vous êtes le bien rencontré,

oui, compère, vous êtes le très bien rencontré, par la croix! Et est-ce

là _la Bonne Espérance_? Oui, je l’aurais reconnue entre dix mille!...

une belle maîtresse, un beau vaisseau! Mais, merci de ma vie, mon

compère, voulez-vous boire un coup? J’ai ma propriété à présent dont

vous vous souvenez sans doute avoir entendu parler. Je suis riche

aujourd’hui, j’ai laissé la mer et je fais voile le plus souvent sur de

l’ale épicée. Viens, mon garçon, donne ta main et viens trinquer avec un

vieux camarade!

Le capitaine Arblaster, homme à la figure longue, âgé et usé par l’air,

un couteau pendu au cou par une corde nattée et tout semblable à un

matelot moderne dans sa tenue et sa démarche, s’était reculé avec un

étonnement et une méfiance visibles. Mais le mot de propriété et un

certain air de simplicité et de bonne camaraderie d’ivrogne que Lawless

savait très bien prendre, se combinèrent pour triompher de ses craintes

soupçonneuses, sa figure se détendit, et aussitôt il présenta sa main

ouverte et serra celle de l’outlaw dans une formidable étreinte.

--Non, dit-il, je ne me souviens pas de vous. Mais qu’est-ce que ça

fait? Je boirais avec n’importe qui, compère, et mon matelot Tom aussi.

Matelot Tom, ajouta-t-il, s’adressant à son compagnon, voici mon compère

dont je ne me rappelle pas le nom, mais qui est sûrement un très bon

marin. Allons boire avec lui et son ami terrien.

Lawless montra le chemin, et ils furent bientôt assis dans une brasserie

toute nouvelle, et située dans un endroit exposé et solitaire, et pour

cette raison moins encombrée que celles près du centre du port. Ce

n’était qu’un hangar de bois, ressemblant à un blockhaus d’aujourd’hui

dans les forêts, grossièrement garni d’un ou deux pressoirs, d’un

certain nombre de bancs et de planches posées sur des barils en guise de

tables. Au milieu, et assiégé par une cinquantaine de violents courants

d’air, un feu de bois d’épaves flambait et exhalait une épaisse fumée.

--Ah! à présent, dit Lawless, voici la joie du matelot, un bon feu et un

bon verre de raide à terre, avec le mauvais temps dehors et la tempête

au loin sur la mer, grondant dans le toit. A _la Bonne Espérance_!

Puisse-t-elle avoir une heureuse traversée.

--Oui, dit le capitaine Arblaster, c’est un beau temps pour être à

terre, c’est vrai. Matelot Tom, qu’en dis-tu? Compère, vous parlez bien

quoique je ne puisse pas me rappeler votre nom, mais vous parlez très

bien. Puisse _la Bonne Espérance_ avoir une heureuse traversée. Amen!

--Ami Dickon, conclut Lawless, s’adressant à son chef, vous avez

certaines affaires en train si je ne me trompe? Bien, je te prie d’y

aller tout de suite. Car je suis ici avec la crème de la bonne

compagnie, deux vieux rudes marins; et jusqu’à votre retour je garantis

que ces braves garçons resteront ici et me rendront raison, verre pour

verre. Nous ne sommes pas comme des terriens, nous autres vieux et rudes

Jean-du-Goudron.

--C’est bien dit, répliqua le capitaine. Vous pouvez aller, jeune homme,

car je tiendrai compagnie à votre bon ami et mon bon compère jusqu’au

couvre-feu... oui, et, par sainte Marie, jusqu’à ce que le soleil se

lève de nouveau! Car, voyez-vous, quand un homme est resté assez

longtemps en mer, le sel traverse jusqu’à l’argile des os; il aura beau

boire, il ne sera jamais désaltéré.

Ainsi pressé de tous côtés, Dick se leva, salua la société, sortit dans

l’atmosphère orageuse et se rendit aussi vite qu’il put à «La Chèvre et

la Musette». De là, il fit dire à Lord Foxham que sitôt la nuit venue,

ils auraient un solide bateau pour prendre la mer. Puis, menant avec lui

deux outlaws qui avaient quelque expérience de la mer, il retourna au

port, sur la petite crique sablonneuse.

La barque de _la Bonne Espérance_ était là, parmi beaucoup d’autres,

dont elle se distinguait facilement par son extrême petitesse et

fragilité. Quand Dick et ses deux hommes eurent pris place et

s’avancèrent hors de la crique dans le port ouvert, la petite coquille

enfonçait dans les lames et se penchait à chaque coup de vent comme une

chose sur le point d’enfoncer.

_La Bonne Espérance_, comme nous l’avons dit, était à l’ancre au loin,

là où les lames étaient les plus fortes. Aucun vaisseau plus près, qu’à

plusieurs longueurs de câble; les plus voisins étaient eux-mêmes

entièrement abandonnés, et, au moment où la barque approcha, une épaisse

chute de neige et un soudain assombrissement du temps cacha la suite des

opérations des outlaws à tout espionnage possible. En un instant ils

avaient sauté sur le pont, et la barque dansait à l’arrière. _La Bonne

Espérance_ était prise.

La flèche noire · 第 9 / 18 段