l’avoir bien piqué. Qui a fait cela, croyez-vous? Si c’est l’un de nous,
il peut faire ses prières; Ellis lui donnera une courte confession et
une longue corde.
--Prenons le petit, dit Lawless. Mettez-le sur mon dos.
Et, quand Dick eut été hissé sur ses épaules, et qu’il eut mis les bras
du jeune homme autour de son cou, et le tint solidement, l’ancien frère
gris ajouta:
--Gardez le poste, frère Greensheve. J’irai tout seul avec lui.
Et Greensheve retourna à son embuscade sur le côté du chemin, et Lawless
descendit péniblement la colline; il sifflait en marchant avec Dick
toujours évanoui, confortablement installé sur ses épaules.
Le soleil se leva comme il sortait de la lisière du bois et voyait le
hameau de Tunstall, aux maisons éparpillées sur la colline opposée. Tout
semblait tranquille, mais un fort poste d’une dizaine d’archers était
tout près du pont de chaque côté de la route, et, aussitôt qu’ils
aperçurent Lawless avec son fardeau, ils commencèrent à s’agiter et à
bander leurs arcs comme de vigilantes sentinelles.
--Qui va là? cria celui qui commandait.
--Will Lawless, par la croix... vous me connaissez aussi bien que votre
propre main, répliqua l’outlaw avec mépris.
--Donnez le mot d’ordre, Lawless, répliqua l’autre.
--A présent, que le ciel t’éclaire, grand idiot, répliqua Lawless. Ne te
l’ai-je pas dit moi-même? Mais vous avez cette folie de jouer aux
soldats. Quand je suis dans la forêt, donnez-moi des manières de forêt,
et mon mot pour aujourd’hui, c’est: au diable cette contrefaçon
soldatesque!
--Lawless, vous donnez un mauvais exemple, donnez-nous le mot d’ordre,
mauvais plaisant, dit le commandant du poste.
--Et si je l’avais oublié? demanda Lawless.
--Si vous l’aviez oublié... comme je sais que vous ne l’avez pas fait...
par la messe! je ficherais une flèche dans votre gros corps, répliqua le
premier.
--Oui-dà, si vous êtes un si mauvais plaisant, dit Lawless, vous aurez
votre mot, Duckworth, et Shelton est le mot, et pour l’expliquer, voici
Shelton sur mes épaules et c’est à Duckworth que je le porte.
--Passez, Lawless, dit la sentinelle.
--Et où est Jean? demanda le frère gris.
--Il tient sa cour, par la messe! et perçoit des rentes comme s’il était
né pour cela! cria un autre de la compagnie.
C’était vrai. Quand Lawless arriva à la petite auberge du village, il
trouva Ellis Duckworth entouré des tenanciers de Sir Daniel, qui, par le
droit de sa bonne compagnie d’archers, tranquillement percevait les
revenus, et donnait, en retour, des reçus par écrit. Aux figures des
fermiers, il était évident que cette manière de faire ne leur allait
guère; car ils arguaient avec raison qu’ils auraient simplement à les
payer deux fois.
Aussitôt qu’il sut ce qui amenait Lawless, Ellis renvoya le reste des
tenanciers, et, avec toutes sortes de marques d’intérêt et d’anxiété, il
conduisit Dick dans une chambre intérieure de l’auberge. Là, les
blessures au jeune homme furent examinées; avec des remèdes simples il
reprit conscience.
--Cher enfant, dit Ellis en lui prenant la main, vous êtes entre les
mains d’un ami qui aimait votre père et vous aime en souvenir de lui.
Reposez-vous un peu tranquillement, car vous êtes assez malade. Ensuite
vous me raconterez votre histoire, et à nous deux nous trouverons un
remède pour tout.
Un peu plus tard dans la journée, après que Dick se fut réveillé d’un
sommeil confortable, il se trouva très faible, mais l’esprit plus net et
le corps plus à l’aise; Ellis revint près de lui, et s’assit auprès du
lit, lui demanda, au nom de son père, de lui dire les circonstances de
sa fuite de Moat-House. Il y avait quelque chose dans la carrure
puissante de Duckworth, dans l’honnêteté de sa figure brune, dans la
clarté pénétrante de ses yeux, qui engagea Dick à lui obéir, et, du
commencement à la fin il lui raconta l’histoire de ses deux jours
d’aventures.
--Bien, dit Ellis, quand il eut fini, voyez ce que les saints
miséricordieux ont fait pour vous, Dick Shelton, non seulement en
sauvant votre corps de si nombreux et mortels dangers, mais aussi en
vous amenant vers moi qui n’ai pas de désir plus cher que d’aider le
fils de votre père. Soyez seulement loyal envers moi... et je vois que
vous êtes loyal... et à nous deux nous amènerons ce déloyal traître à sa
mort.
--Ferez-vous l’assaut de la maison? demanda Dick.
--Je serais fou d’y penser, répliqua Ellis. Il est trop puissant; ses
hommes se réunissent autour de lui; ceux qui m’ont échappé la nuit
dernière, et, par la messe! arrivèrent si à propos pour vous... ceux-là
l’ont sauvé. Non, Dick, au contraire, toi, moi et mes braves archers, il
faut disparaître de la forêt bien vite et laisser libre Sir Daniel.
--J’ai de mauvais pressentiments pour Jack, dit le jeune homme.
--Pour Jack? répéta Duckworth. Ah! oui, pour la jeune fille! Non, Dick,
je vous promets, s’il est question de mariage, nous agirons tout de
suite; jusque-là ou jusqu’à ce que le moment soit venu, nous allons tous
disparaître comme des ombres au matin; Sir Daniel regardera à l’est et à
l’ouest et ne verra aucun ennemi; il pensera, par la messe! qu’il a rêvé
un instant et vient de se réveiller dans son lit. Mais nos quatre yeux
le suivront de près, et nos quatre mains,... l’armée des saints nous
vienne en aide! abattront ce traître!
Deux jours plus tard, la garnison de Sir Daniel s’était tellement accrue
qu’il aventura une sortie et, à la tête d’une quarantaine de cavaliers,
il poussa sans opposition jusqu’au hameau de Tunstall. Pas une flèche ne
vola, pas un homme ne bougea dans le fourré; le pont était ouvert à tout
venant; et, lorsque Sir Daniel le traversa, il vit les villageois à
leurs portes, qui regardaient timidement.
Bientôt l’un d’eux, prenant courage, s’avança et, saluant très bas,
présenta une lettre au chevalier.
Sa figure s’assombrit en la lisant. Elle était ainsi conçue:
Au très déloyal et cruel gentilhomme, Sir Daniel Brackley, chevalier,
ces présentes:
«Je trouve que vous avez été déloyal et mauvais depuis le
commencement. Vous avez sur les mains le sang de mon père; c’est bien,
il ne se lavera pas. Quelque jour vous périrez par moi, ce que je vous
fais savoir; et je vous fais savoir, de plus, que, si vous cherchez à
marier à quelque autre que moi la gentille dame Joanna Sedley, que je
me suis moi-même, par un serment solennel, engagé à épouser, le coup
sera très prompt. Le premier pas dans cette voie sera ton premier pas
vers la tombe.»
Rich. SHELTON.
LIVRE III
LORD FOXHAM
CHAPITRE PREMIER
LA MAISON SUR LA PLAGE
Des mois avaient passé depuis que Richard Shelton s’était évadé de chez
son tuteur. Ces mois avaient été pleins d’événements pour l’Angleterre.
Le parti de Lancastre, qui était alors presque anéanti, avait relevé la
tête. Ceux d’York, défaits et dispersés, leur chef massacré sur le champ
de bataille, il semblait, pour un court instant, pendant l’hiver qui
suivit les faits déjà racontés, que la maison de Lancastre avait
finalement triomphé de ses ennemis.
La petite ville de Shoreby-sur-Till était pleine de nobles Lancastriens
du voisinage. Le comte, Risingham était là avec trois cents hommes
d’armes; lord Shoreby avec deux cents; sir Daniel lui-même, en grande
faveur et s’enrichissant toujours du produit des confiscations, était
dans une maison à lui, dans la rue principale, avec soixante hommes. Le
monde avait, en vérité, changé.
C’était une sombre et très froide soirée de la première semaine de
janvier, avec une forte gelée, un vent aigre, et toutes les apparences
que la neige tomberait avant le matin.
Dans une taverne obscure, dans une rue détournée, près du port, trois ou
quatre hommes étaient assis, buvant de la bière et faisant un hâtif
repas d’œufs. C’étaient tous compagnons également vigoureux et bronzés,
la main dure, l’œil hardi; et, quoiqu’ils portassent de simples tuniques
comme des paysans, même un soldat ivre aurait regardé à deux fois avant
de chercher querelle à une telle compagnie.
Un peu à part, devant le grand feu, était assis un jeune homme, presque
un enfant, habillé à peu près de la même façon, bien qu’il fût facile de
voir, à ses manières, qu’il était mieux né et qu’il aurait pu porter une
épée, si l’occasion l’avait permis.
--Non, dit un des hommes à la table; je n’aime pas cela. Il en arrivera
mal. Ce n’est pas un endroit pour de bons vivants. Un bon vivant aime la
pleine campagne, bon gîte et peu d’ennemis; mais, ici, nous sommes
enfermés dans une ville, entourés d’ennemis, et, pour comble de malheur,
voyez s’il ne neigera pas avant le matin.
--C’est pour maître Shelton, dit un autre en désignant de la tête le
jeune garçon devant le feu.
--Je ferai beaucoup pour maître Shelton, répliqua le premier, mais aller
à la potence pour qui que ce soit... non, camarades, pas cela!
La porte de l’auberge s’ouvrit et un autre homme entra vivement et
s’approcha du jeune homme devant le feu.
--Maître Shelton, dit-il, Sir Daniel sort avec deux porte-flambeaux et
quatre archers.
Dick (car c’était notre jeune ami) se leva aussitôt.
--Lawless, dit-il, vous prendrez la garde de John Capper. Greensheve,
venez avec moi. Capper, conduisez-nous. Nous le suivrons, cette fois,
même s’il va à York.
L’instant d’après, ils étaient dehors, dans la rue sombre, et Capper,
l’homme qui venait d’entrer, montra, à une petite distance, deux torches
flambant au vent.
La ville était déjà profondément endormie; personne ne bougeait dans les
rues, et rien n’était plus facile que de suivre le groupe sans être
remarqué. Les deux porteurs de torches étaient en tête, puis venait un
homme seul, dont le long manteau flottait au vent; et l’arrière-garde
était formée par les quatre archers, tous l’arc au bras. Ils avançaient
d’un pas rapide par les ruelles enchevêtrées et se rapprochaient du
rivage.
--Il a été chaque nuit de ce côté? demanda Dick, à voix basse.
--C’est la troisième nuit de suite, maître Shelton, répondit Capper, et
toujours à la même heure et avec la même petite escorte, comme s’il
poursuivait un but secret.
Sir Daniel et ses hommes étaient arrivés aux limites de la campagne.
Shoreby était une ville ouverte et, quoique les seigneurs Lancastriens
qui étaient là, eussent une forte garde sur les routes principales, il
était pourtant possible d’entrer ou de sortir sans être vu par
quelqu’une des petites rues ou à travers la campagne.
Le sentier que Sir Daniel avait suivi, s’arrêta brusquement. Devant lui,
il y avait une étendue de dunes arides, et l’on pouvait entendre, d’un
côté, le bruit du ressac de la mer. Il n’y avait pas de sentinelle dans
le voisinage, ni aucune lumière dans cette partie de la ville.
Dick et ses deux outlaws s’approchèrent davantage de l’objet de leur
poursuite et, bientôt, en quittant les dernières maisons, ils purent
voir un peu plus loin de chaque côté, et ils aperçurent une autre torche
qui s’approchait dans une autre direction.
--Heu! dit Dick. Je flaire une trahison.
Pendant ce temps, Sir Daniel avait fait halte. Les torches furent
plantées dans le sable et les hommes s’étendirent comme pour attendre
l’arrivée de l’autre groupe.
Celui-ci s’avançait d’un bon pas. Il se composait seulement de quatre
hommes,--deux archers, un valet avec une torche, et un seigneur
enveloppé d’un manteau, marchant au milieu d’eux.
--Est-ce vous, monseigneur? demanda Sir Daniel.
--C’est moi; oui, vraiment; et si jamais vrai chevalier a fait ses
preuves, je suis cet homme, expliqua le chef de la seconde troupe; qui,
en effet, n’aimerait mieux faire face à des géants, des sorciers ou des
païens qu’à ce froid piquant?
--Monseigneur, répliqua Sir Daniel, la beauté ne vous en sera que plus
redevable, n’en doutez pas. Mais continuons-nous? car le plus tôt vous
verrez ma marchandise, plus tôt nous retournerons chez nous.
--Mais pourquoi la gardez-vous ici, bon chevalier? interrogea l’autre.
Si elle est si jeune et si belle et si riche, pourquoi ne la
produisez-vous pas parmi ses pareilles? Vous lui feriez bientôt faire un
bon mariage sans avoir besoin de vous geler les doigts et sans risquer
de recevoir des flèches en sortant par des temps pareils dans
l’obscurité.
--Je vous l’ai dit, monseigneur, répliqua Sir Daniel, la raison ne
regarde que moi. Et je ne me propose pas de vous l’expliquer davantage.
Qu’il vous suffise de savoir que si vous êtes fatigué de votre vieux
compère Daniel Brackley, vous n’avez qu’à publier que vous allez épouser
Joanna Sedley, et je vous donne ma parole que vous en serez bientôt
débarrassé. Vous le trouverez avec une flèche dans le dos.
Pendant ce temps les deux gentilshommes marchaient vite, s’avançaient
vers la dune, les trois torches précédaient, courbées contre le vent et
dispersant des nuages de fumée et des aigrettes de feu; et derrière eux
venaient les six archers.
Sur les talons de ceux-ci, Dick suivait. Il n’avait naturellement rien
entendu de cette conversation; mais il avait reconnu dans le second des
interlocuteurs le vieux Lord Shoreby en personne, un homme perdu de
réputation, que Sir Daniel lui-même affectait de condamner en public.
Bientôt ils arrivèrent tout au bord de la grève. L’air sentait le sel,
le bruit du ressac augmentait, et là, dans un grand jardin entouré de
murs, se trouvait une petite maison à deux étages, avec des écuries et
d’autres communs.
Le premier porteur de torche ouvrit une porte, dans le mur, et, quand
toute la bande fut entrée dans le jardin, il la referma à clef de
l’autre côté.
Dick et ses hommes furent ainsi empêchés de suivre davantage, à moins
d’escalader le mur et de se prendre à un piège.
Ils s’assirent sur une touffe de genêts et attendirent. La lueur rouge
des torches s’agitait de haut en bas et çà et là dans l’enclos, comme si
les porteurs parcouraient constamment le jardin.
Vingt minutes se passèrent et alors toute la troupe sortit sur la dune.
Sir Daniel et le baron, après des saluts cérémonieux, se séparèrent et
retournèrent chacun chez soi avec sa suite et ses lumières.
Aussitôt que le son de leurs pas fut couvert par le vent, Dick se mit
sur pied aussi vivement qu’il put, car il était raidi et endolori par le
froid.
--Capper, vous me prêterez votre dos, dit-il. Ils avancèrent tous trois
vers le mur. Capper se baissa et Dick, montant sur ses épaules, grimpa
sur le couronnement.
--A présent, Greensheve, murmura Dick, suivez-moi ici; couchez-vous à
plat ventre, de façon à être vu le moins possible, et soyez toujours
prêt à me donner la main s’il m’arrive quelque chose de l’autre côté.
Et, en disant cela, il glissa dans le jardin.
Il faisait noir comme dans un four; il n’y avait pas de lumière dans la
maison. Le vent soufflait aigrement dans les pauvres arbustes, et le
ressac battait la grève; il n’y avait pas d’autres bruits. Avec
précaution Dick mettait le pied en avant, trébuchant dans les buissons
et tâtonnant avec les mains; bientôt le bruit cassant du gravier sous le
pied lui apprit qu’il était dans une allée.
Ici il s’arrêta, et sortant son arc caché sous sa longue tunique, il le
prépara pour une action immédiate et avança de nouveau avec plus de
résolution et d’assurance. Le sentier le conduisit tout droit au groupe
de bâtiments.
Tout semblait tristement délabré: les fenêtres de la maison étaient
protégées par des volets vermoulus, les étables étaient ouvertes et
vides; il n’y avait pas de foin dans le grenier, ni de blé dans le
coffre à grains. On aurait pu supposer que la maison était déserte; mais
Dick avait de bonnes raisons pour penser autrement. Il continua son
inspection, visita les communs, essaya toutes les fenêtres. Enfin il
arriva sur le côté de la maison qui faisait face à la mer, et là, en
effet, là brillait une faible lumière à une fenêtre du haut.
Il recula un peu, jusqu’à ce qu’il crut voir le mouvement d’une ombre
sur le mur de l’appartement. Il se souvint alors que, dans l’écurie, en
tâtonnant, sa main s’était posée sur une échelle, et il retourna en
toute hâte pour l’apporter. L’échelle était très courte, mais cependant,
en montant sur le barreau le plus élevé, il parvint à mettre les mains
sur les barres de fer de la fenêtre; et les saisissant, il se souleva à
la force du poignet, si bien que ses yeux pouvaient voir l’intérieur de
la chambre.
Deux personnes étaient dedans: la première fut rapidement reconnue par
lui, c’était dame Hatch; la seconde, une grande, belle et grave jeune
personne, dans une longue robe brodée... pouvait-elle être Joanna
Sedley? Son vieux compagnon de la forêt, Jack, qu’il avait pensé punir à
coups de ceinture?
Il retomba sur le dernier échelon de son échelle dans une sorte
d’éblouissement. Il ne s’était jamais représenté sa bien-aimée comme un
être si supérieur, et il fut pris aussitôt d’une espèce de timidité.
Mais il n’eut pas le temps de réfléchir. Un faible psst! résonna près de
lui et il se hâta de descendre de l’échelle.
--Qui va là? murmura-t-il.
--Greensheve, répondit-on à voix basse...
--Qu’y a-t-il? demanda Dick.
--La maison est surveillée, Maître Shelton, répliqua l’outlaw. Nous ne
sommes pas seuls à l’épier, car, pendant que j’étais couché sur le
ventre en haut du mur, j’ai vu des hommes ramper dans l’ombre, et je les
ai entendus siffler doucement de l’un à l’autre.
--Par ma foi, dit Dick, ceci est plus qu’étrange! Ne sont-ils pas des
hommes de Sir Daniel?
--Non, monsieur, ils n’en sont pas, répliqua Greensheve, car, si j’y
vois bien, chacun d’eux porte à son chapeau un insigne à carreaux blancs
et noirs.
--A carreaux blancs et noirs? répéta Dick. C’est un insigne que je ne
connais pas. Il n’est pas de ce pays. Bien, s’il en est ainsi,
glissons-nous hors de ce jardin aussi doucement que nous pourrons; car
ici nous sommes en mauvaise posture pour nous défendre. Sans aucun doute
il y a dans cette maison des hommes de Sir Daniel, et être pris entre
deux est une triste position. Prenez-moi cette échelle; il faut que je
la laisse où je l’ai trouvée.
Ils reportèrent l’échelle dans l’écurie et retournèrent en tâtonnant à
l’endroit par lequel ils étaient entrés.
Capper avait pris la place de Greensheve sur le couronnement; il tendit
la main et les tira en haut successivement.
Avec précaution, et sans faire de bruit, ils sautèrent de l’autre côté,
et ils n’osèrent parler tant qu’ils ne furent pas revenus à leur
cachette dans le genêt.
--A présent, John Capper, dit Dick, retournez vite à Shoreby, comme s’il
y allait de votre vie. Amenez-moi immédiatement ce que vous pourrez
réunir d’hommes. Ici sera le lieu du rendez-vous, à moins que les hommes
soient disséminés et le jour prêt à venir avant qu’ils ne soient réunis,
alors ce sera un peu en arrière, près de l’entrée de la ville.
Greensheve et moi resterons ici à veiller. Hâtez-vous, John Capper, et
que les saints vous aident à aller vite! Et maintenant, Greensheve,
continua-t-il, dès que Capper fut parti, toi et moi nous allons faire un
large circuit autour du jardin. Je voudrais bien voir si tes yeux ne
t’ont pas trompé.
Se tenant assez loin du mur, et profitant de chaque monticule et de
chaque creux, ils longèrent deux côtés de la maison sans rien voir. Sur
le troisième côté, le mur du jardin était construit sur la grève, et,
pour conserver la distance nécessaire à leur dessein, ils durent
descendre sur le sable. Quoique la marée fût encore assez basse, le
ressac était si fort et le sable si plat qu’à chaque vague une grande
lame d’écume et d’eau venait couvrir une grande étendue, et Dick et
Greensheve firent cette partie de leur inspection, à gué, tantôt
jusqu’aux chevilles, tantôt jusqu’aux genoux, dans l’eau salée et froide
de la mer du Nord.
Tout d’un coup, contre la blancheur relative du mur du jardin, le corps
d’un homme se montra comme une faible ombre chinoise faisant de grands
signaux avec ses deux bras. Comme il retombait sur le sol, un autre se
leva un peu plus loin et répéta le même exercice. Et ainsi de suite
comme un silencieux mot d’ordre, ces gestes firent le tour du jardin
assiégé.
--Ils font bonne garde, murmura Dick.
--Retournons vers la terre, bon maître, répondit Greensheve. Nous sommes
ici trop à découvert, car regardez, quand la vague va se briser lourde
et blanche derrière nous, ils nous verront distinctement contre l’écume.
--Vous avez raison, répliqua Dick. Retournons à terre rapidement.
CHAPITRE II
ESCARMOUCHE DANS LA NUIT
Complètement trempés et glacés, les deux aventuriers reprirent leur
position dans le genêt.
--Je prie le ciel que Capper fasse vite, dit Dick. Je promets un cierge
à Sainte-Marie-de-Shoreby, s’il arrive avant une heure.
--Vous êtes pressé, maître Dick? demanda Greensheve.
--Oui, mon brave, car dans cette maison est ma dame que j’aime, et qui
peuvent être ceux-ci, qui tournent autour d’elle, la nuit, en secret?
Sûrement des ennemis.
--Bien, répliqua Greensheve, si John vient rapidement, nous leur
donnerons leur compte. Dehors ils sont à peine quarante... J’en juge par
la distance entre leurs sentinelles... et, puis, comme ils sont si
espacés, une vingtaine d’hommes les feraient fuir comme des moineaux. Et
pourtant, maître Dick, si elle est déjà au pouvoir de Sir Daniel, ce ne
sera pas un grand malheur qu’elle tombe dans celui d’un autre. Qui cela
peut-il être?
--Je soupçonne lord Shoreby, répliqua Dick. Quand sont-ils arrivés?
--Ils ont commencé à arriver, maître Dick, dit Greensheve, à peu près au
moment où vous passiez le mur. Il n’y avait pas une minute que j’étais
là quand j’ai aperçu le premier de ces drôles tourner le coin du
rempart.
La dernière lumière était déjà éteinte dans la petite maison quand ils
avaient passé à gué dans la nappe d’eau des lames brisées, et il était
impossible de prévoir à quel moment les hommes aux aguets autour du mur
attaqueraient. De deux maux, Dick préférait le moindre. Il préférait que
Joanna restât sous la tutelle de Sir Daniel plutôt que de tomber dans
les griffes de lord Shoreby, et son parti était pris, si l’on livrait
l’assaut de la maison, de venir immédiatement au secours des assiégés.
Mais le temps passait et rien ne bougeait. De quart d’heure en quart
d’heure le même signal faisait le tour du mur du jardin, comme si le
chef avait désiré s’assurer par lui-même de la vigilance de ses hommes
dispersés; mais rien d’autre ne troublait les environs.
Bientôt les renforts de Dick commencèrent à arriver. La nuit n’était pas
encore très avancée qu’il y avait une vingtaine d’hommes tapis près de
lui dans les genêts.
Il les sépara en deux corps, prit lui-même le commandement du plus
petit, et confia le plus nombreux à la direction de Greensheve.
--Kit, dit-il à ce dernier, conduisez vos hommes à l’angle du jardin,
sur la grève. Placez-les fortement et attendez jusqu’à ce que vous
m’entendiez tomber sur eux de l’autre côté. C’est de ceux du côté de la
mer que je veux m’assurer, car là sera le chef. Le reste se sauvera,
laissez-les. Et à présent, mes braves, que personne ne tire une flèche,
vous ne feriez que blesser des amis. Prenez le fer, rien que le fer, et,
si nous avons le dessus, je promets à chacun de vous un noble d’or quand
j’aurai recouvré mon bien.
Parmi la bizarre collection de gens sans aveu, voleurs, assassins et
paysans ruinés, que Duckworth avait réunis pour servir ses projets de
vengeance, quelques-uns des plus hardis et des plus expérimentés dans la
guerre s’étaient offerts pour suivre Richard Shelton. Le service de
surveillance des faits et gestes de Sir Daniel dans la ville de Shoreby
avait été, dès le début, insupportable à leur tempérament, et ils
avaient récemment commencé à exprimer hautement leur mécontentement et à
menacer de se disperser. La perspective d’une vive rencontre et d’un
butin possible les remettait en belle humeur et ils se préparèrent
joyeusement au combat.
Ils jetèrent leurs longues blouses et apparurent les uns en simple
justaucorps vert, les autres en fortes jaques de cuir; sous leurs
capuchons, beaucoup portaient des toques avec des plaques de fer et,
comme armes offensives, des épées, des poignards, quelques forts épieux
et une douzaine de brillantes haches d’armes les mettaient en état de
s’engager même contre des troupes féodales régulières. Les arcs, les
carquois, les blouses furent cachés dans les genêts et les deux bandes
s’avancèrent résolument.