dans le plancher de la chambre dans un coin éloigné. Cela s’élargit; on
ouvrit une trappe, laissant entrer un flot de lumière. Ils pouvaient
voir la forte main qui la soulevait; et Dick leva son arc, attendant que
la tête se montrât.
Mais il y eut un arrêt. D’un coin éloigné de Moat-House, des cris
d’appel se firent entendre, d’abord une voix, puis plusieurs criant un
nom. Ce bruit avait évidemment déconcerté le meurtrier, car la trappe
fut silencieusement refermée, et les pas s’éloignèrent rapidement,
passant de nouveau sous les jeunes gens, puis s’éteignirent dans le
lointain.
C’était un moment de répit, Dick respira profondément, et, alors, alors
seulement il écouta le bruit qui avait interrompu l’attaque et qui,
d’ailleurs, augmentait plutôt. Partout, dans Moat-House, on courait, on
ouvrait des portes en les faisant claquer, et la voix de Sir Daniel
dominait tout ce branle-bas appelant «Joanna».
--Joanna! répéta Dick. Qui, diantre! cela peut-il être? Il n’y a pas de
Joanna et il n’y en a jamais eu. Qu’est-ce que cela signifie?
Matcham se taisait. Il semblait s’être éloigné. Une faible lumière
d’étoiles entrait seule par la fenêtre, et, à l’autre bout de la pièce
où tous deux étaient, l’obscurité était complète.
--Jack, dit Dick, je ne sais pas où vous étiez toute la journée,
avez-vous vu cette Joanna?
--Non, répondit Matcham, je ne l’ai pas vue.
--Ni entendu parler d’elle?
Les pas se rapprochaient. Sir Olivier criait toujours à pleine voix le
nom de Joanna dans la cour.
--En avez-vous entendu parler? répéta Dick.
--J’en ai entendu parler, dit Matcham.
--Comme votre voix tremble! Qu’est-ce qui vous prend? dit Dick. C’est
une très bonne chance, cette Joanna: cela détourne de nous leur
attention.
--Dick, cria Matcham, je suis perdue; nous sommes perdus tous les deux!
Fuyons, s’il en est encore temps. Ils n’auront pas de cesse qu’ils ne
m’aient trouvée. Ou voyez! Laissez-moi sortir, quand ils m’auront
trouvée, vous fuirez. Laissez-moi sortir, Dick... mon bon Dick.
Laissez-moi.
Elle tâtonnait pour trouver le verrou, lorsque Dick enfin comprit.
--Par la messe! s’écria-t-il, vous n’êtes pas Jack, vous êtes Joanna
Sedley; c’est vous qui ne vouliez pas m’épouser.
La jeune fille s’arrêta, sans parole et sans mouvement. Dick aussi se
tut un moment, puis il reprit.
--Joanna, vous m’avez sauvé la vie, et j’ai sauvé la vôtre, nous avons
vu couler le sang et été amis et ennemis... et j’ai pris ma ceinture
pour vous battre; et tout le temps je croyais que vous étiez un garçon.
Mais, à présent, la mort me tient et mon temps est fini, et, avant de
mourir, il faut que je dise ceci: vous êtes la meilleure fille et la
plus brave sous le ciel, et, si seulement je pouvais vivre, je vous
épouserais avec joie; et vif ou mort, je vous aime.
Elle ne répondit rien.
--Voyons, dit-il, parlez, Jack. Voyons, soyez une bonne fille et dites
que vous m’aimez.
--Mais, Dick, dit-elle, serais-je ici?
--Bien, voyez-vous, si nous échappons, nous nous marierons; et, si nous
devons mourir, nous mourrons, et ce sera fini. Mais maintenant j’y
pense, comment avez-vous trouvé ma chambre?
--J’ai demandé à dame Hatch.
--Bien, la dame est sûre, elle ne nous dénoncera pas. Nous avons du
temps devant nous.
A ce moment, comme pour contredire ses mots, des pas se firent entendre
dans le corridor, et un poing frappa rudement la porte.
--Ici! cria une voix, ouvrez, maître Dick; ouvrez!
Dick ne répondit, ni ne bougea.
--Tout est perdu, dit la jeune fille; et elle entoura de ses bras le cou
de Dick.
L’un après l’autre, des hommes vinrent s’attrouper devant la porte. Puis
Sir Daniel lui-même arriva et le bruit cessa subitement.
--Dick, cria le chevalier, ne soyez pas un âne. Les Sept Dormants
auraient été réveillés depuis longtemps. Nous savons qu’elle est ici.
Ouvrez donc, mon garçon.
Dick se taisait toujours.
--Enfoncez, dit Sir Daniel. Et, aussitôt ses hommes se ruèrent sur la
porte à coups de poings et de pieds. Si solide qu’elle fût, et fortement
verrouillée, elle aurait vite cédé, mais, une fois de plus, le hasard
s’entremit. Dominant cette tempête de coups, le cri d’une sentinelle fut
entendu; un second suivit, l’alarme courut le long des créneaux, des
cris répondirent du bois. Au premier moment, il semblait que les hommes
de la forêt prenaient d’assaut Moat-House. Et Sir Daniel et ses hommes,
abandonnant aussitôt l’attaque de la chambre de Dick, se hâtèrent
d’aller défendre les murs.
--A présent, s’écria Dick, nous sommes sauvés.
Il saisit le grand vieux lit des deux mains et fit en vain tous ses
efforts pour le remuer.
--Aidez-moi, Jack. Au nom de votre vie, aidez-moi de toute votre force!
cria-t-il.
A eux deux, d’un formidable effort, ils tirèrent le grand cadre de chêne
par la chambre et le poussèrent contre la porte.
--Ça n’en ira que plus mal, dit Joanna tristement. Il entrera par la
trappe.
--Non pas, répliqua Dick, il n’osera pas dire son secret à tant de gens.
C’est par la trappe que nous fuirons. Écoutez! l’attaque est finie. Mais
ce n’en était pas une.
En effet, il n’y avait pas eu d’attaque, c’était l’arrivée d’une
nouvelle troupe de traînards de la déroute de Risingham qui avait
dérangé Sir Daniel. Ils avaient couru le risque, profitant de
l’obscurité; on les avait fait entrer par la grande porte; et
maintenant, avec un grand bruit de sabots et le cliquetis des armures et
des armes, ils descendaient de cheval dans la cour.
--Il va revenir tout de suite, dit Dick. A la trappe!
Il alluma une lampe et ils allèrent tous deux dans le coin de la
chambre. La fente ouverte à travers laquelle une lumière brillait encore
faiblement fut aisément découverte, et, prenant une solide épée dans la
petite panoplie, Dick l’enfonça profondément dans l’ouverture et pesa
fortement sur la poignée. La trappe remua, bâilla un peu, et enfin fut
grande ouverte. La saisissant avec leurs mains, les deux jeunes gens la
renversèrent. Cela découvrit quelques marches au bas desquelles brûlait
une lampe laissée par leur ennemi.
--A présent, dit Dick, passez devant et prenez la lampe. Je suivrai pour
fermer la trappe.
Ainsi ils descendirent l’un après l’autre, et lorsque Dick baissait la
trappe, les coups recommencèrent à tonner contre les panneaux de la
porte.
CHAPITRE IV
LE PASSAGE
Le passage dans lequel Dick et Joanna se trouvèrent alors était étroit,
sale et court. A l’autre bout, se trouvait une porte entrouverte, la
porte, sans doute, qu’ils avaient entendu ouvrir par l’homme. De lourdes
toiles d’araignées pendaient du plafond, et le sol pavé sonnait creux
sous le pas le plus léger.
Au delà de la porte, il y avait deux directions à angle droit. Dick en
choisit une au hasard, et le couple se hâta avec des pas sonores le long
de la cavité du toit de la chapelle. Le haut du plafond arqué se levait
comme un dos de baleine, dans la faible clarté de la lampe. Çà et là, il
y avait des judas, dissimulés de l’autre côté par les sculptures de la
corniche; et, regardant en bas par l’un deux, Dick vit le sol pavé de la
chapelle, l’autel avec ses cierges allumés et, étendu devant, sur les
marches, le corps de Sir Olivier, qui priait les mains levées.
A l’autre bout, ils descendirent quelques marches. Le passage se
rétrécissait; d’un côté, le mur était maintenant en bois; les
interstices laissaient passer un bruit de voix et un tremblotement de
lumière; et bientôt ils arrivèrent à un trou à peu près grand comme
l’œil, et Dick, regardant en bas, aperçut l’intérieur du hall, et une
demi douzaine d’hommes environ, en jaques, autour de la table, buvant
ferme et démolissant un pâté de venaison. C’étaient certainement
quelques-uns des derniers arrivés.
--Il n’y a pas moyen par ici, dit Dick. Essayons en arrière.
--Non, dit Joanna, peut-être le passage va plus loin.
Et elle avança. Mais, quelques mètres plus loin, le passage se terminait
en haut de quelques marches, et il était clair que, tant que les soldats
occuperaient le hall, la fuite était impossible de ce côté.
Ils revinrent sur leurs pas aussi vite que possible et se mirent à
explorer l’autre direction. Le couloir était extrêmement étroit, à peine
assez grand pour un homme large d’épaules; et il montait et descendait
sans cesse par des petits escaliers casse-cou, si bien que Dick finit
par ne plus savoir où il était.
Enfin, il devint à la fois plus étroit et plus bas, les escaliers
continuaient à descendre; les murs de chaque côté devenaient humides et
glissants sous la main; et loin devant eux ils entendirent le cri aigu
et le trottinement des rats.
--Nous devons être dans le donjon, dit Dick.
--Et toujours pas de sortie, ajouta Joanna.
--Non, mais il doit y en avoir une, répondit Dick.
Bientôt, en effet, ils arrivèrent à un angle aigu, et le passage
aboutissait à un escalier. En haut une grande dalle de pierre servait de
trappe; ils essayèrent de la soulever en s’adossant tous deux contre
elle. Impossible de la remuer.
--Quelqu’un la maintient, suggéra Joanna.
--Non pas, dit Dick, car un homme fût-il, fort comme dix, céderait quand
même un peu. Mais ceci résiste comme un roc. Il y a un poids sur la
trappe. Il n’y a pas d’issue; et, par ma foi, mon bon Jack, nous sommes
prisonniers ici, aussi bien que si nous avions des chaînes aux
chevilles. Asseyons-nous donc et causons. Dans un moment nous
retournerons, et peut-être ils seront moins sur leurs gardes; et qui
sait? nous pouvons faire une sortie et courir une chance. Mais, à mon
pauvre avis, nous sommes bien perdus.
--Dick! s’écria-t-elle, quel jour de malheur pour vous que celui où vous
m’avez vue! Car c’est moi, pauvre fille très ingrate, qui vous ai mené
là.
--Quelle plaisanterie! répliqua Dick. C’était écrit et ce qui est écrit,
bon gré, mal gré, arrive. Mais dites-moi un peu quelle espèce de fille
vous êtes, et comment vous êtes tombée entre les mains de Sir Daniel;
cela vaudra mieux que de vous lamenter sur votre sort ou le mien.
--Je suis orpheline, comme vous, de père et de mère, dit Joanna, et pour
mon malheur, et jusqu’ici pour le vôtre, je suis un riche parti. Lord
Foxham était mon tuteur; mais il paraît que Sir Daniel a acheté au roi
le droit de me marier, il l’a payé un bon prix. Ainsi j’étais, pauvre
jouet, entre deux riches et puissants seigneurs qui se battaient à qui
me marierait, et j’étais encore en nourrice! Bon! le monde changea, et
il y eut un nouveau chancelier, et Sir Daniel acheta ma tutelle
par-dessus la tête de Lord Foxham. Et le monde changea de nouveau et
Lord Foxham acheta mon mariage par-dessus celle de Sir Daniel; et depuis
jusqu’aujourd’hui, cela alla mal entre eux. Mais, malgré tout, Lord
Foxham me garda entre ses mains et me fut un bon seigneur. Et enfin
j’allais être mariée... ou vendue, si vous préférez. Cinq cents livres
était le prix que devait recevoir Lord Foxham. Hamley était le nom du
prétendant, et demain, Dick, j’allais être fiancée. Si Sir Daniel ne
l’avait appris, j’aurais été mariée, c’est sûr... et je ne t’aurais
jamais vu, Dick... mon cher Dick!
Et elle lui prit la main et la baisa avec une grâce charmante; et Dick
lui prit la main, et fit de même.
--Bien, continua-t-elle, Sir Daniel me surprit dans le jardin et me fit
habiller avec ces vêtements d’homme, ce qui est un péché mortel pour une
femme; et, de plus, ils ne me vont pas. Il galopa avec moi jusqu’à
Kettley comme vous l’avez vu, me disant que je devais vous épouser; mais
en moi-même, je me promis d’épouser Hamley à son nez!
--Ah! s’écria Dick, vous aimez donc ce Hamley?
--Non, répliqua Joanna, pas du tout. Je haïssais seulement Sir Daniel.
Et alors, Dick, vous m’avez aidée et vous avez été très bon et très
hardi, et mon cœur se porta vers vous, malgré moi, et maintenant si nous
trouvons moyen d’y arriver, je me marierai avec vous de mon plein gré.
Et, si la destinée cruelle ne le veut pas, du moins, vous me serez
toujours cher. Tant que mon cœur battra; il vous sera fidèle.
--Et moi qui ne me suis jamais soucié d’aucune femme quelconque jusqu’à
présent, je me suis attaché à vous lorsque je croyais que vous étiez, un
garçon. J’avais pitié de vous sans savoir pourquoi. Quand j’ai voulu
vous battre, la main m’a manqué. Mais, quand vous avez avoué que vous
étiez une fille, Jack... car je veux encore vous appeler Jack... je
sentis que vous étiez celle qui me convenait. Écoutez! dit-il en
s’interrompant... on vient.
Et, en effet, un pas lourd était perceptible dans le passage sonore, et,
de nouveau, les rats s’enfuirent par bandes.
Dick reconnut sa position. Le brusque tournant lui donnait l’avantage.
Il pouvait ainsi tirer en sûreté à l’abri du mur. Mais il était clair
que la lumière était trop près de lui, et courant un peu en avant, il
posa la lampe par terre au milieu du passage, et revint à l’affût.
Bientôt, au bout du passage, parut Bennet. Il semblait être seul et
portait à la main une torche allumée qui le rendait plus facile à viser.
--Arrêtez, Bennet! cria Dick. Un pas de plus, et vous êtes mort.
--Vous êtes donc là, répliqua Hatch, fixant l’obscurité. Je ne vous vois
pas. Ah! vous avez prudemment agi, Dick; vous avez mis votre lampe
devant vous. Par ma foi, quoique ce soit fait pour viser mon pauvre
corps, je me réjouis de voir que vous avez profité de mes leçons! Et, à
présent, que faites-vous? Que cherchez-vous là? Pourquoi voulez-vous
tirer sur un vieil et bon ami? Et avez-vous la jeune dame avec vous?
--Non, Bennet, c’est moi qui dois questionner, et vous, répondre,
répliqua Dick. Pourquoi suis-je en danger de mort? Pourquoi ces hommes
viennent-ils secrètement pour me frapper dans mon lit? Pourquoi me
faut-il fuir dans la forteresse de mon propre tuteur et loin des amis
avec lesquels j’ai vécu et à qui je n’ai jamais fait de mal?
--Maître Dick, maître Dick, dit Bennet, qu’est-ce que je vous ai dit?
Vous êtes brave, mais le garçon le plus maladroit que je connaisse.
--Bien, répliqua Dick, je vois que vous savez tout et que je suis
condamné. C’est bien. Ici, où je suis, je reste. Que Sir Daniel m’en
fasse sortir s’il le peut!
Hatch se tut un moment.
--Écoutez, dit-il, je retourne vers Sir Daniel pour lui dire où vous
êtes et dans quelle position; car c’est pour cela qu’il m’a envoyé. Mais
vous, si vous n’êtes pas un sot, ferez mieux de partir avant que je
revienne.
--Partir! répéta Dick. Je serais parti déjà si je savais comment faire.
Je ne peux remuer la trappe.
--Mettez-moi la main dans le coin et voyez ce que vous y trouvez,
répliqua Bennet, la corde de Throgmorton est encore dans la chambre
brune. Adieu.
Et Hatch, tournant sur ses talons, disparut de nouveau dans le corridor
tortueux.
Dick alla aussitôt reprendre sa lampe, et se mit en devoir d’agir
suivant l’avis. A un coin de la trappe il y avait dans le mur une
profonde cavité. Mettant son bras dans l’ouverture, Dick rencontra une
barre de fer qu’il poussa vigoureusement. Il y eut un bruit sec et la
dalle de pierre immédiatement remua.
Le passage était libre. Un petit effort souleva aisément la trappe; et
ils arrivèrent dans une chambre voûtée, qui ouvrait d’un côté sur la
cour, où un ou deux hommes, les bras nus, pansaient les chevaux des
derniers arrivés. Une torche ou deux, chacune fichée dans un anneau de
fer contre le mur, éclairait la scène de lueurs changeantes.
CHAPITRE V
DICK CHANGE DE PARTI
Dick éteignit sa lampe de peur qu’elle n’attirât l’attention, et prit le
chemin qui montait le long du corridor. Dans la chambre brune, la corde
avait été solidement attachée au bois d’un lit très ancien et très
lourd. Elle n’avait pas été détachée, et Dick, prenant le rouleau de
corde près de la fenêtre, commença à le faire descendre doucement et
silencieusement dans l’obscurité de la nuit. Joanna était près de lui;
mais comme la corde s’allongeait et que Dick la faisait toujours aller,
une terreur l’emporta sur sa résolution.
--Dick, dit-elle, est-ce donc si profond? Je ne pourrai pas essayer. Je
tomberais infailliblement, bon Dick.
C’était juste au moment délicat de l’opération. Dick tressaillit; le
reste du paquet de corde lui échappa, et le bout tomba en éclaboussant
dans le fossé. Aussitôt, du créneau au dessus, une sentinelle cria:
--Qui va là?
--Au diable! cria Dick, nous voilà découverts! Descendez... prenez la
corde.
--Je ne le peux pas, fit-elle en reculant.
--Et si vous ne le pouvez pas, je ne peux pas davantage, dit Shelton.
Comment puis-je nager dans le fossé sans vous? Alors vous m’abandonnez?
--Dick, balbutia-t-elle, je ne peux pas, je n’ai plus de force.
--Par la messe, alors nous sommes perdus! cria-t-il en frappant du pied;
et alors, entendant des pas, il courut à la porte de la chambre et
chercha à la fermer.
Avant qu’il pût pousser le verrou, des bras vigoureux la repoussèrent
sur lui de l’autre côté. Il lutta un instant; puis se sentant faiblir,
il courut de nouveau vers la fenêtre. La jeune fille était contre le mur
dans l’embrasure de la fenêtre; elle était à moitié évanouie, et quand
il essaya de la soulever dans ses bras son corps était inerte et sans
résistance.
Au même instant, les hommes qui avaient forcé la porte se saisirent de
lui. Il poignarda le premier d’un coup et les autres se reculèrent un
peu en désordre; il profita de cette chance, enjamba le rebord de la
fenêtre, saisit la corde à deux mains et se laissa glisser.
La corde était à nœuds, ce qui la rendait plus facile à descendre; mais
la hâte de Dick était si furieuse, et si petite son expérience dans ce
genre de gymnastique, qu’il resta suspendu en l’air, comme un criminel
au gibet, tantôt il se cognait la tête, tantôt s’abîmait les mains
contre le rugueux mur de pierre. L’air grondait dans ses oreilles; il
voyait les étoiles au-dessus de sa tête, et les étoiles reflétées
au-dessous de lui, dans l’eau du fossé, tournoyant comme les feuilles
mortes avant l’orage. Et alors il perdit prise et tomba la tête la
première dans l’eau glacée.
Quand il revint à la surface, sa main rencontra la corde, qui, allégée
de son poids, surnageait sans direction. Il y avait en l’air une lueur
rouge, et, levant la tête, il vit à la clarté de plusieurs torches et
d’un falot plein de charbons, brûlants, les créneaux garnis de têtes. Il
vit les yeux des hommes regarder de ci et de là à sa recherche, mais il
était trop loin en bas, la lumière ne l’atteignait pas et ils
regardaient en vain.
Il s’aperçut alors que la corde était trop longue, et il se mit à se
débattre du mieux qu’il pût vers l’autre côté du fossé, gardant toujours
la tête hors de l’eau. Il parvint ainsi à faire plus de la moitié du
chemin; le bord était presque à portée de sa main, avant que la corde ne
commençât à le tirer en arrière par son poids. Prenant son courage à
deux mains, il l’abandonna et fit un saut vers les rameaux flottants
d’un saule qui avait déjà, ce même soir, aidé le messager de Sir Daniel
à atterrir.
Il retomba, remonta, enfonça de nouveau, et alors sa main attrapa une
branche; rapide comme la pensée, il se tira dans l’épaisseur de l’arbre
et s’y cramponna, dégouttant et essoufflé, et encore à demi incertain de
son évasion.
Mais tout cela ne s’était pas fait sans éclabousser énormément, ce qui
avait indiqué sa position aux hommes sur les créneaux. Flèches et traits
tombèrent donc autour de lui dans l’obscurité, serrés comme des grêlons;
et soudain une torche fut jetée, embrasa l’air dans son rapide passage,
resta un moment sur le bord extrême du fossé où elle brûla fortement,
éclairant les alentours comme un feu de joie, puis, chance heureuse pour
Dick, glissa, plongea dans le fossé et s’éteignit immédiatement.
Elle avait rempli son but. Les tireurs avaient eu le temps de voir le
saule et Dick enfoncé parmi ses rameaux; et quoique le jeune homme eût
immédiatement sauté plus haut sur la berge et cherché son salut dans la
course, il ne fut pas encore assez agile pour éviter un coup. Une flèche
le frappa à l’épaule, une autre lui égratigna la tête.
La douleur causée par ses blessures lui donna des ailes, et il n’eut pas
plus tôt atteint le terrain plat, qu’il prit ses jambes à son cou et
courut droit devant lui dans l’obscurité, sans réfléchir à la direction
de sa course.
Pendant quelques pas les projectiles le suivirent, mais cessèrent
bientôt; et lorsqu’enfin il fit halte et regarda derrière lui, il était
déjà à une bonne distance de Moat-House, quoiqu’il pût encore voir les
torches aller et venir le long des créneaux.
Il s’appuya contre un arbre, ruisselant d’eau et de sang, meurtri,
blessé, seul. Malgré tout, il avait sauvé sa vie pour cette fois; et,
quoique Joanna fût restée au pouvoir de Sir Daniel, il ne se reprochait
pas un accident qu’il avait été hors de son pouvoir d’empêcher, et
n’augurait aucune fatale conséquence pour la jeune fille. Sir Daniel
était cruel, mais il n’était pas probable qu’il serait cruel envers une
jeune dame en faveur de qui d’autres protecteurs avaient volonté et
pouvoir de lui faire rendre des comptes. Il était plus probable qu’il se
hâterait de la marier à quelqu’un de ses amis.
--Bien, pensa Dick, d’ici là je trouverai bien moyen de démasquer ce
traître; car je pense, par la messe, que je suis à présent dégagé de
toute reconnaissance ou obligation; et, quand la guerre est déclarée, la
partie est égale.
En attendant, il était dans une triste position.
Il s’avança encore quelque temps dans la forêt; mais avec la souffrance
de ses blessures, l’obscurité de la nuit, et l’extrême désarroi et
confusion de son esprit, il devint bientôt tout à fait incapable de se
guider ou de continuer sa route à travers les broussailles touffues, et
il fut obligé de s’asseoir et de s’accoter contre un arbre.
Quand il s’éveilla de quelque chose entre le sommeil et
l’évanouissement, l’aube avait commencé à succéder à la nuit. Une petite
brise fraîche s’agitait parmi les arbres, et comme il était assis et
regardait fixement devant lui, seulement à moitié éveillé, il aperçut
une chose sombre qui se balançait de côté et d’autre entre les arbres, à
quelque cent mètres devant lui. La lueur progressive du jour et le
retour de ses sens lui permirent enfin de reconnaître l’objet. C’était
un homme pendu à une branche d’un grand chêne. Sa tête était tombée en
avant sur sa poitrine; mais, à chaque coup de vent un peu plus fort, son
corps tournait sur lui-même, et ses jambes s’agitaient comme un jouet
ridicule.
Dick se mit sur pieds, et, chancelant, s’appuyant aux troncs d’arbres,
avança et s’approcha de cet objet hideux.
La branche était peut-être à vingt pieds au-dessus du sol, et le
malheureux avait été tiré si haut par ses exécuteurs que ses bottes se
balançaient bien au-dessus de la tête de Dick, et comme son capuchon
avait été tiré sur sa figure il était impossible de le connaître.
Dick regarda autour de lui à droite, à gauche; et enfin il vit que
l’autre bout de la corde avait été solidement attaché au tronc d’un
petit aubépin qui poussait tout couvert de fleurs sous la haute arcade
du chêne. Avec sa dague, qui, seule, lui restait de toutes ses armes, le
jeune Shelton coupa la corde et aussitôt, avec un bruit sourd, le corps
tomba comme une masse sur le sol.
Dick leva le capuchon, c’était Throgmorton, le messager de Sir Daniel.
Il n’avait pas été loin dans sa mission. Un papier qui avait apparemment
échappé à la vue des hommes de la Flèche-Noire sortait de la poitrine de
son pourpoint, et Dick, le tirant, vit que c’était la lettre de Sir
Daniel à Lord Wensleydale.
--Bon, pensa-t-il, si le monde change encore, j’aurai là de quoi
déshonorer Sir Daniel et peut-être le conduire au billot.
Et il serra le papier sur sa poitrine, dit une prière pour le mort, et
se remit en marche à travers le bois.
Sa fatigue et sa faiblesse augmentaient, ses oreilles bourdonnaient, ses
pas trébuchaient, par moments toute pensée s’éteignait en lui, tant il
était affaibli par la perte de son sang. Sans doute il dévia beaucoup de
son vrai chemin, mais, enfin, il arriva sur la grande route non loin du
hameau de Tunstall.
Une voix rude lui cria: Halte!
--Halte? répéta Dick; par la messe, je suis près de tomber.
Et l’acte suivit la parole; il tomba tout de son long sur la route.
Deux hommes sortirent du fourré, portant tous deux le justaucorps vert
de la forêt, et chacun un arc avec un carquois et une courte épée.
--Mais, Lawless, dit le plus jeune, c’est le jeune Shelton.
--Hé! ceci sera agréable comme du pain pour Jean Répare-tout, répliqua
l’autre. Quoique, ma foi, il a été à la guerre. Voici une déchirure sur
son crâne qui a dû coûter quelques onces de sang.