du jeune homme.
--On vous demande ardemment, dit Dick.
--Je suis en chemin, mon bon Richard, dit le prêtre. C’est ce pauvre
Carter. Hélas! pas de guérison à espérer.
--Et son âme est encore plus malade que son corps, répondit Dick.
--L’avez-vous vu? demanda Sir Olivier avec un tressaillement visible.
--Je le quitte à l’instant, répliqua Dick.
--Qu’a-t-il dit? qu’a-t-il dit? interrompit le prêtre avec une vivacité
extraordinaire.
--Il vous demandait de la façon la plus lamentable, Sir Olivier. Vous
feriez bien d’y aller au plus vite, car sa blessure est dangereuse,
répliqua le jeune garçon.
--J’y vais de ce pas, fut la réponse. Oui, nous avons tous nos péchés.
Nous devons tous arriver à notre dernier jour, mon bon Richard.
--Oui, monsieur, et tout serait bien si nous y arrivions honnêtement,
répliqua Dick.
Le prêtre baissa les yeux, et avec une bénédiction marmottée s’éloigna
rapidement.
--Lui aussi! pensa Dick... lui qui m’a enseigné la piété! Mais alors
quel monde est celui-ci, si tous ceux qui ont pris soin de moi sont
coupables de la mort de mon père! Vengeance! Hélas! quel triste sort que
le mien si je dois me venger sur mes amis!
Cette pensée lui rappela Matcham. Il sourit au souvenir de son étrange
compagnon et se demanda où il était. Depuis que tous deux étaient
arrivés à la porte de Moat-House, le plus jeune garçon avait disparu, et
Dick commençait à désirer vivement de causer avec lui.
Environ une heure après, Sir Olivier ayant dit la messe plus tôt, vite
la compagnie se réunit pour dîner dans le hall. C’était une pièce
longue, basse, jonchée de rameaux verts, aux murs couverts de tenture
représentant des sauvages et des limiers de chasse. Çà et là étaient
pendus des épées, des arcs, des boucliers; un feu flambait dans la
grande cheminée; contre le mur il y avait des bancs recouverts
d’étoffes, et au milieu la table bien servie attendait l’arrivée des
dîneurs.
Ni Sir Daniel ni sa femme ne parurent. Sir Olivier était absent; là non
plus, il ne fut pas question de Matcham. Dick commençait à être inquiet,
il se rappelait les tristes pressentiments de son compagnon, il se
demandait s’il ne lui était rien arrivé de sinistre dans cette maison.
Après le dîner, il rencontra Goody Hatch, qui se hâtait vers Lady
Brackley.
--Goody, dit-il, où est maître Matcham, je te prie? Je vous ai vue
entrer dans la maison avec lui quand nous sommes arrivés.
La vieille femme rit à pleine gorge.
--Ah? maître Dick, dit-elle, vous avez de fameux yeux, pour sûr, et elle
rit de plus belle.
--Mais où est-il? insista Dick.
--Vous ne le reverrez jamais, répliqua-t-elle, jamais, c’est sûr.
--Si je ne dois plus le revoir, je veux en savoir la raison. Il n’est
pas venu ici de son plein gré; tel que je suis, je suis son meilleur
protecteur et je veux le voir bien traité. Il y a trop de mystères ici
et je commence à en avoir assez.
Comme Dick parlait, une lourde main tomba sur son épaule. C’était Bennet
Hatch qui s’était approché de lui sans qu’il s’en aperçût. D’un signe
rapide le lieutenant renvoya sa femme.
--Ami Dick, dit-il aussitôt qu’ils furent seuls; êtes-vous un sauvage
lunatique? Si vous ne laissez pas certaines choses tranquilles, vous
serez mieux au fond de la mer qu’ici à Tunstall, à Moat-House. Vous
m’avez questionné, vous avez questionné, harcelé Carter; vous avez
effrayé le faquin de prêtre avec des allusions. Soyez plus prudent, fou;
et à présent, quand Sir Daniel vous fera demander, montrez-moi une
figure calme, au nom de la prudence. Vous allez être questionné de près.
Attention à vos réponses.
--Hatch, répondit Dick, dans tout ceci je flaire une conscience
coupable.
--Et si vous n’êtes pas plus prudent, on flairera du sang... répliqua
Bennet. Je vous avertis. Voici qu’on vient vous chercher.
En effet, juste à ce moment, un messager traversa la cour pour inviter
Dick à se présenter devant Sir Daniel.
CHAPITRE II
LES DEUX SERMENTS
Sir Daniel était dans le hall; il allait et venait rageusement devant le
feu en attendant Dick. Il n’y avait personne que Sir Olivier, assis
discrètement dans un coin, qui feuilletait son bréviaire et marmottait.
--Vous m’avez fait demander, Sir Daniel? dit Shelton.
--Je vous ai fait demander, parfaitement, répondit le chevalier.
Qu’est-ce que j’apprends? Ai-je été pour vous un mauvais tuteur que vous
vous hâtiez de croire au mal que l’on conte sur moi? Ou parce que vous
me voyez battu pour cette fois, pensez-vous à quitter mon parti? Par la
messe, votre père n’était pas ainsi! Là où il était, il restait, malgré
vents et marée. Mais vous, Dick, vous êtes un ami des beaux jours, à ce
qu’il paraît, et, aujourd’hui, vous cherchez à vous débarrasser de la
foi due.
--Ne vous plaise, Sir Daniel, cela n’est pas, répliqua Dick fermement.
Je suis reconnaissant et fidèle, où la gratitude et la foi sont dues.
Et, avant d’en dire davantage, je vous remercie et je remercie Sir
Olivier; j’ai contracté une grande dette envers vous deux... aucune ne
peut être plus grande; je serais un chien si je l’oubliais.
--C’est bien, dit Sir Daniel; et alors se mettant en colère:
Reconnaissance et fidélité sont des mots, Dick Shelton, continua-t-il;
je regarde les actes. A cette heure de péril pour moi, lorsque mon nom
est hors la loi, lorsque mes terres sont confisquées, lorsque ce bois
est rempli d’hommes qui ont faim et soif de ma perte, que fait la
reconnaissance? Que fait la fidélité? Il ne me reste qu’une faible
troupe: est-ce reconnaissant ou fidèle de m’empoisonner leurs cœurs avec
vos chuchotements perfides! Épargnez-moi pareille reconnaissance! Mais,
voyons, maintenant, qu’est-ce que vous voulez? Parlez, nous sommes ici
pour répondre. Si vous avez quoi que ce soit contre moi, avancez et
dites-le.
--Monsieur, répliqua Dick, mon père est mort quand je n’étais qu’un
enfant. J’ai entendu dire qu’il fut tué traîtreusement. J’ai entendu
dire... car je ne veux pas dissimuler... que vous avez trempé dans ce
crime. Et je l’avoue... je n’aurai pas l’esprit en paix, ni le cœur à
vous servir, tant qu’une certitude n’aura pas dissipé ces doutes.
Sir Daniel s’assit dans une profonde méditation. Il prit son menton dans
sa main et regarda Dick fixement.
--Et vous pensez que j’aurais été le tuteur du fils d’un homme que
j’aurais assassiné? demanda-t-il.
--Non, dit Dick; pardonnez-moi si je réponds comme un rustre; mais vous
savez, bien qu’une tutelle est très avantageuse. Tous ces ans passés,
n’avez-vous pas joui de mes revenus et commandé mes hommes? N’y a-t-il
pas encore mon mariage? Je ne sais pas ce que cela peut valoir... mais
cela vaut quelque chose. Pardonnez-moi encore, mais, si vous avez été
vil, au point de tuer un homme sous votre garde, c’étaient, peut-être,
raisons suffisantes pour vous engager à une moindre vilenie.
--Quand j’étais un garçon de votre âge, répliqua sévèrement Sir Daniel,
mon esprit n’était pas si porté aux soupçons. Et Sir Olivier que voici,
ajouta-t-il, pourquoi, lui, un prêtre, se serait-il rendu coupable de
cet acte?
--Eh! Sir Daniel, dit Dick, où le maître ordonne, le chien ira. Il est
bien avéré que ce prêtre n’est que votre instrument. Je parle très
librement; ce n’est pas le moment des politesses. Et, comme je parle, je
voudrais qu’il me soit répondu! Et pas de réponse! Vous questionnez
seulement. Prenez garde, Sir Daniel; car de cette manière vous augmentez
mes doutes au lieu de les dissiper.
--Je vous répondrai franchement, maître Richard, dit le chevalier. Si je
prétendais que vous n’avez pas excité ma colère, je mentirais. Mais je
serai juste même dans ma colère. Venez à moi avec de telles paroles
quand vous aurez grandi et serez devenu un homme et que je ne serai plus
votre tuteur, sans pouvoir pour m’en venger, venez à moi alors, et je
vous répondrai, comme vous le méritez, avec un coup sur la bouche.
Jusque-là vous aurez deux voies à suivre: ou de me ravaler ces insultes,
faire taire votre langue et vous battre, en attendant, pour l’homme qui
a nourri et protégé votre enfance; ou bien... la porte est ouverte, les
bois sont pleins de mes ennemis... allez.
Le feu avec lequel ces mots furent prononcés, les regards qui les
accompagnaient ébranlèrent Dick, et, cependant, il ne put faire
autrement que d’observer qu’il n’avait pas de réponse.
--Je ne désire rien plus ardemment, Sir Daniel, que de vous croire,
répliqua-t-il. Affirmez-moi que vous n’êtes pour rien là-dedans!
--Acceptez-vous ma parole d’honneur, Dick? demanda le chevalier.
--Certainement, répondit le jeune homme.
--Je vous la donne, répliqua Sir Daniel. Sur mon honneur, sur le salut
éternel de mon âme, et aussi vrai que je devrai répondre de mes actions,
je n’ai pas mis la main, je n’ai eu aucune part à la mort de votre père.
Il étendit la main et Dick la prit vivement. Ni l’un ni l’autre ne
remarquèrent le prêtre, qui, à l’énoncé de ce faux serment solennel,
s’était levé à demi de sa chaise, agonisant d’horreur et de remords.
--Ah! cria Dick, il faut que votre magnanimité me pardonne! Oui, j’étais
un manant de douter de vous. Mais vous avez ma parole; je ne douterai
plus.
--Bon, Dick, répliqua Sir Daniel, vous êtes pardonné. Vous ne connaissez
pas le monde et ses calomnies.
--J’étais d’autant plus à blâmer, dit Dick, que les misérables
désignaient non pas vous directement, mais Sir Olivier.
En parlant, il se tourna vers le prêtre et s’arrêta au milieu du dernier
mot. Cet homme grand, rouge, corpulent, s’était comme effondré; ses
couleurs étaient parties, ses membres étaient sans force, ses lèvres
marmottaient des prières; et, au moment où Dick fixa soudain les yeux
sur lui, il poussa des cris d’animal sauvage et se cacha la figure dans
les mains.
Sir Daniel, en deux pas, fut près de lui et le secoua brutalement par
l’épaule. En même temps les soupçons de Dick se réveillèrent.
--Mais, dit-il, Sir Olivier peut jurer aussi. C’est lui qu’ils
accusaient.
--Il jurera, dit le chevalier.
Sir Olivier, muet, agitait les bras.
--Oui, par la messe! vous jurerez, cria Sir Daniel, hors de lui de
fureur. Ici, sur ce livre, vous allez jurer, continua-t-il, ramassant le
bréviaire tombé à terre. Quoi! vous me faites douter de vous! Jurez,
dis-je, jurez.
Mais le prêtre était toujours incapable de parler. La terreur de Sir
Daniel et sa terreur du parjure grandies et presque égales
l’étranglaient.
Et juste alors, par la haute fenêtre à carreaux de couleurs, une flèche
noire frappa avec fracas et s’enfonça au milieu de la longue table.
Sir Olivier, avec un grand cri, tomba sans connaissance sur les joncs;
tandis que le chevalier, suivi de Dick, se précipita dans la cour et
dans le plus proche escalier en tire-bouchon qui montait aux créneaux.
Les sentinelles étaient toutes en alerte. Le soleil brillait
tranquillement sur les pelouses vertes pointillées d’arbres et sur les
collines boisées de la forêt qui bornaient la vue. Il n’y avait aucune
trace d’assiégeant.
--D’où est venu ce coup? demanda le chevalier.
--De ce massif là-bas, Sir Daniel, répliqua une sentinelle.
Le chevalier resta un instant à rêver. Puis, se tournant vers Dick:
--Dick, dit-il, ayez l’œil sur ces hommes, je vous laisse en garde ici.
Quant au prêtre, il se disculpera, ou j’en saurai la raison. Je commence
presque à partager vos soupçons. Il jurera, croyez-moi, ou alors nous le
convaincrons.
Dick répondit assez froidement, et le chevalier, lui jetant un regard
perçant, retourna précipitamment vers le hall. Il regarda d’abord la
flèche. C’était le premier de ces projectiles qu’il voyait, et comme il
le retournait dans tous les sens, la couleur noire lui fit presque peur.
Il y avait encore quelque chose d’écrit: un mot... «Terré».
--Oui, dit-il, ils savent que je suis rentré, alors. Terré! Oui, mais il
n’y a pas un chien parmi eux capable de me déterrer.
Sir Olivier était revenu à lui et se remit sur pieds.
--Hélas! Sir Daniel, gémit-il, vous avez juré un terrible serment; vous
êtes damné jusqu’à la fin des temps.
--Oui, vraiment, répliqua le chevalier, j’ai prêté un serment, tête de
linotte; mais toi-même en jureras un plus grand. Ce sera sur la sainte
croix de Holywood. Veilles-y; prépare la formule. Il faut que ce soit
juré ce soir.
--Que le ciel vous éclaire! répliqua le prêtre; que le ciel détourne
votre cœur de cette iniquité!
--Voyez-vous, mon bon père, dit Sir Daniel, si vous êtes pour la piété,
je ne dis plus rien; vous commencez tard, voilà tout. Mais si la raison
a sur vous quelque influence, écoutez-moi. Ce garçon commence à m’agacer
comme une guêpe. J’ai besoin de lui, car je voudrais vendre son mariage.
Mais, je vous le dis crûment, s’il continue à me tourmenter, il ira
rejoindre son père. Je vais donner des ordres pour le faire mettre dans
la chambre au-dessus de la chapelle. Si vous pouvez jurer votre
innocence par un bon et solide serment, et d’un ton ferme, c’est bien;
le garçon sera tranquille quelque temps et je l’épargnerai. Si vous
bégayez ou pâlissez ou hésitez tant soit peu en jurant, il ne vous
croira pas; et, par la messe, il mourra. A vous d’y penser.
--La chambre au-dessus de la chapelle! soupira le prêtre.
--Celle-là même, répliqua le chevalier. Donc, si vous désirez le sauver,
sauvez-le; sinon, allez et laissez-moi en paix! car, si je n’avais été
un homme calme, je vous aurais déjà passé mon épée à travers le corps
pour votre incroyable lâcheté et folie. Avez-vous choisi? Hein!
--J’ai choisi, dit le prêtre. Le ciel me pardonne, je ferai le mal pour
le bien. Je jurerai pour le salut du jeune homme.
--C’est pour le mieux! dit Sir Daniel. Envoyez-le donc chercher, vite.
Vous le verrez seul. Mais j’aurai l’œil sur vous. Je serai ici, dans la
chambre à panneaux.
Le chevalier souleva la tenture et la laissa retomber derrière lui. On
entendit le bruit d’un ressort, puis le craquement d’un escalier.
Sir Olivier laissé seul jeta un timide regard vers le haut du mur
couvert de tentures, et se signa avec toutes les apparences de la
terreur et du remords.
--S’il est dans la chambre de la chapelle, murmura le prêtre, fût-ce au
prix de mon salut, il faut que je le sauve.
Trois minutes plus tard, Dick, qui avait été appelé par un autre
messager, trouva Sir Olivier debout près de la table du hall, résolu et
pâle.
--Richard Shelton, dit-il, vous avez exigé de moi un serment. Je
pourrais me plaindre, je pourrais vous refuser; mais le souvenir du
passé ramène vers vous mon cœur, et je vais vous donner la satisfaction
que vous désirez. Par la vraie croix de Holywood, je n’ai pas tué votre
père.
--Sir Olivier, répliqua Dick, quand d’abord nous avons lu le papier de
Jean Répare-tout, j’en étais convaincu. Mais permettez-moi de vous poser
deux questions. Vous ne l’avez pas tué; mais n’y avez-vous eu aucune
part?
--Non, dit Sir Olivier. Et, en même temps, il commençait à se
contorsionner la figure et faire des signes avec sa bouche et ses
sourcils, comme quelqu’un qui désire donner un avertissement, mais n’ose
dire un mot.
Dick le regarda avec étonnement; puis se tourna et regarda autour de lui
dans le hall vide.
--Que faites-vous? demanda-t-il.
--Quoi? rien! répliqua le prêtre dont l’expression s’adoucit aussitôt.
Je ne fais rien; mais je souffre; je suis malade. Je... je... de grâce,
Dick, il faut que je m’en aille. Sur la vraie croix d’Holywood, je suis
innocent, soit de violence, soit de perfidie. Soyez satisfait, mon
enfant. Adieu!
Et il s’échappa de la pièce avec une vivacité inaccoutumée.
Dick resta cloué sur place, ses yeux errant autour de la chambre; sa
figure était l’image changeante de sentiments variés: étonnement, doute,
méfiance, amusement. Peu à peu sa pensée se fit plus claire, la méfiance
prit le dessus et fut suivie de la certitude du pis. Il leva la tête et,
tout à coup, tressaillit violemment. Haut, sur le mur, la tapisserie
représentait un chasseur sauvage; d’une main, il portait une corne à sa
bouche et, de l’autre, il brandissait une forte lance. Sa peau était
foncée, car il était censé figurer un Africain.
Or, voici ce qui avait surpris Dick Shelton. Le soleil s’était éloigné
des fenêtres, et, en même temps, le feu avait flambé haut sur le large
foyer et répandu une teinte changeante sur le plafond et les tentures.
Dans cette lumière, le chasseur noir lui avait cligné des yeux avec une
paupière blanche.
Il continua à fixer l’œil. La lumière brillait dessus comme une pierre
précieuse; il était limpide, il était vivant. De nouveau la paupière
blanche, s’abaissa une fraction de seconde et l’instant d’après
disparut.
Il ne pouvait y avoir d’erreur. L’œil vivant qui l’avait espionné à
travers le trou de la tapisserie avait disparu. Le feu ne brillait plus
sur une surface réfléchissante.
Subitement Dick prit conscience de sa position. L’avertissement de
Hatch, les signaux muets du prêtre, cet œil qui l’avait observé du mur,
tout cela s’agita dans son esprit. Il vit qu’il avait été mis à
l’épreuve, qu’il avait une fois de plus trahi ses soupçons, et que, à
moins d’un miracle, il était perdu.
--Si je ne peux sortir de cette maison, pensa-t-il, je suis un homme
mort! Et ce pauvre Matcham aussi... Dans quel nid de basilics je l’ai
conduit!
Il était encore à réfléchir ainsi quand un homme vint en hâte lui dire
de l’aider à transporter ses armes, ses vêtements et ses deux ou trois
livres dans une autre chambre.
--Une autre chambre? répéta-t-il. Pourquoi cela? Quelle chambre?
--C’est une chambre au-dessus de la chapelle, répondit le messager.
--Elle est restée longtemps vide, dit Dick rêvassant. Quelle espèce de
chambre est-ce?
--Mais une bonne chambre, répliqua l’homme. Pourtant... baissant la
voix... on la dit hantée.
--Hantée? répéta Dick avec un frisson? Je ne l’ai pas entendu dire. Et
par qui?
Le messager regarda autour de lui; puis dans un murmure bien bas, il
dit:--Par le sacristain de Saint-Jean. On l’a eu à coucher ici une nuit,
et le matin... pst!... il avait disparu. Le diable l’avait emporté,
dit-on; ce qui est sûr, il avait bu tard la nuit précédente.
Dick suivit l’homme avec de noirs pressentiments.
CHAPITRE III
LA CHAMBRE AU-DESSUS DE LA CHAPELLE
Des créneaux, rien de nouveau ne fut remarqué. Le soleil s’éloigna vers
l’ouest, puis disparut; mais aux yeux de toutes ces sentinelles
attentives, rien de vivant ne se montra dans le voisinage du château de
Tunstall.
Quand la nuit fut enfin tout à fait revenue, Throgmorton fut conduit
dans une chambre surplombant un angle du fossé. De là il fut descendu
avec toutes les précautions possibles; le bouillonnement qu’il fit en
nageant fut entendu pendant un court moment; puis on vit une ombre noire
atterrir en s’aidant des branches d’un saule, et s’éloigner en rampant
dans l’herbe. Une demi-heure environ, Sir Daniel et Hatch restèrent
l’oreille tendue; mais tout resta tranquille. Le messager s’était
éloigné en sûreté.
Le front de Sir Daniel s’éclaircit. Il se tourna vers Hatch.
--Bennet, dit-il, ce Jean Répare-tout n’est rien de plus qu’un homme,
vous voyez. Il dort. Nous en finirons bien avec lui, allez!
Toute l’après-midi et le soir Dick avait été envoyé deci, delà, un ordre
suivant l’autre tant qu’il fut ahuri du nombre et de la rapidité des
commissions. Pendant ce temps, il n’avait plus revu Sir Olivier, pas
plus que Matcham, et cependant le prêtre et le jeune garçon étaient
constamment présents à son esprit. C’était maintenant son projet de
s’enfuir de Moat-House le plus tôt possible; et pourtant il aurait voulu
échanger un mot avec chacun d’eux.
Enfin, une lampe dans une main, il monta à son nouvel appartement.
C’était grand, bas, et un peu sombre. La fenêtre avait une vue sur le
fossé, et, bien qu’elle fût haute, elle était fortement barrée. Le lit
était luxueux, avec un oreiller de duvet, et un de lavande et un
couvre-pieds rouge avec un motif de roses brodé. Tout autour des murs,
il y avait des placards fermés et condamnés, dissimulés par des tentures
aux couleurs sombres. Dick fit le tour, soulevant les tentures, sondant
les panneaux, cherchant en vain à ouvrir les placards. Il s’assura que
la porte était fermée et les verrous solides; puis il posa la lampe sur
un tasseau et de nouveau regarda autour de lui.
Pour quelle raison lui avait-on donné cette chambre?
Elle était plus grande et plus belle que la sienne. Cela cachait-il un
piège? Y avait-il une entrée secrète? Était-elle vraiment hantée? Il eut
un léger frisson.
Juste au-dessus de lui le pas lourd d’une sentinelle arpentait le toit.
Au-dessous de lui, comme il savait, était le plafond voûté de la
chapelle; et, à côté de la chapelle, était le hall. Sûrement il y avait
un passage secret dans le hall; l’œil qui l’avait guetté de la
tapisserie lui en était une preuve. N’était-il pas plus que probable que
ce passage s’étendait jusqu’à la chapelle, et, si cela était, qu’il y
avait une ouverture dans sa chambre.
Dormir dans un tel endroit eût été une témérité folle. Il tint prêtes
ses armes, il prit position dans un coin de la chambre derrière la
porte. En cas de mauvais desseins, il vendrait chèrement sa vie.
Des bruits de pas nombreux, le qui-vive et le mot de passe résonnaient
au-dessus de lui le long des créneaux; on relevait la garde.
Et, à ce moment, on gratta à la porte de sa chambre, légèrement, puis un
peu plus fort; puis un murmure:
--Dick, Dick, c’est moi!
Dick courut à la porte, tira le verrou et laissa entrer Matcham. Il
était très pâle et portait une lampe d’une main et un poignard dégainé
de l’autre.
--Fermez la porte, murmura-t-il. Vite, Dick. La maison est pleine
d’espions; j’entends leurs pas qui me suivent dans les corridors; je les
entends respirer derrière les tentures.
--Bien, soyez satisfait, répliqua Dick, c’est fermé. Nous sommes en
sûreté pour un moment, s’il y a sûreté quelque part dans ces murs. Mais
mon cœur est heureux de vous voir. Par la messe! camarade, je vous
croyais perdu. Où étiez-vous caché?
--Peu importe, répliqua Matcham. Puisque nous voilà réunis, peu importe.
Mais, Dick, avez-vous les yeux ouverts? Vous a-t-on dit ce qui se fera
demain?
--Non, répliqua Dick, que feront-ils demain?
--Demain ou ce soir, je ne sais, dit l’autre, mais à un moment ou à
l’autre, Dick, ils en veulent à votre vie. J’en ai eu la preuve. Je les
ai entendus chuchoter, oui, c’est comme s’ils me l’avaient dit.
--Vraiment, répliqua Dick, c’est ainsi? C’est ce que je pensais.
Et il lui raconta en détails les incidents de la journée.
Quand cela fut fini, Matcham se leva et commença à son tour à examiner
la pièce.
--Non, dit-il, il n’y a pas d’entrée visible. Et pourtant, il est
certain qu’il y en a une. Dick, je resterai près de vous. Si vous devez
mourir, je mourrai avec vous. Et je peux aider... regardez, j’ai volé un
poignard... Je ferai de mon mieux! Et puis, si vous connaissez quelque
issue, ou quelque poterne que vous puissiez ouvrir, ou quelque fenêtre
par laquelle nous puissions descendre, je ferai joyeusement face à
n’importe quel danger pour fuir avec vous.
--Jack, dit Dick. Par la messe! Jack, vous êtes le meilleur cœur et le
plus fidèle et le plus brave de toute l’Angleterre! Donnez-moi la main,
Jack.
Et il serra silencieusement la main de l’autre.
--Je vais vous dire, reprit-il, il y a une fenêtre par laquelle le
messager est descendu, la corde doit être encore dans la pièce. C’est un
espoir.
--Écoutez! dit Matcham.
Tous deux tendirent l’oreille. Il y avait du bruit sous le plancher;
cela cessa, puis recommença.
--Quelqu’un, marche dans la chambre au-dessous, chuchota Matcham.
--Non, répliqua Dick, il n’y a pas de chambre dessous, nous sommes
au-dessus de la chapelle. C’est mon meurtrier dans le couloir secret.
Bien, qu’il vienne; cela ira mal pour lui! Et il grinça des dents.
--Éteignez-moi les lumières, dit l’autre. Peut-être il se trahira.
Ils éteignirent les deux lampes et restèrent immobiles comme la mort.
Les pas, au-dessous, étaient très légers, mais nettement perceptibles.
Plusieurs fois ils s’éloignèrent et se rapprochèrent; il y eut le fort
grincement d’une clef tournant dans une serrure, suivi d’un long
silence.