--Chut! murmura Dick, il ne peut qu’écouter. Il est aveugle, idiot!
Le lépreux regarda ou écouta, peu importe, pendant quelques secondes.
Puis il se remit en marche, mais bientôt, s’arrêta de nouveau, se
retourna et sembla regarder les jeunes gens. Dick lui-même devint blanc
comme un mort et ferma les yeux comme si un simple coup d’œil eût pu lui
communiquer l’infection. Mais bientôt la clochette sonna et, cette fois
sans plus d’hésitation, le lépreux traversa le bout de la petite bruyère
et disparut sous le couvert du bois.
--Il nous a vus, dit Matcham, j’en jurerais.
--Bah! répliqua Dick, retrouvant un peu de courage. Il n’a pu que nous
entendre. Il avait peur, le pauvre! Si vous étiez aveugle et marchiez
dans une nuit perpétuelle, vous trembleriez, rien qu’à entendre craquer
une branche ou chanter un oiseau.
--Dick, mon bon Dick, il nous a vus, répéta Matcham. Quand un homme
écoute, il ne fait pas comme celui-ci; il fait autrement, Dick. C’était
voir, ce n’était pas entendre. Il a de mauvaises intentions. Écoutez si
sa clochette n’est pas arrêtée.
C’était vrai. La clochette ne sonnait plus.
--Oh! dit Dick, je n’aime pas cela, non, cela ne me plaît pas. Qu’est-ce
que cela veut dire? Allons-nous-en, par la messe!
--Il est allé vers l’est, ajouta Matcham. Mon bon Dick, allons droit
vers l’ouest. Je ne pourrai plus respirer tant que je n’aurai pas tourné
le dos à ce lépreux.
--Jack, vous êtes trop peureux, répliqua Dick. Nous irons droit sur
Holywood ou, du moins, tout aussi droit que je puis vous guider, et
c’est vers le nord.
Ils furent sur pied de suite, passèrent le ruisseau sur quelques pierres
et commencèrent à gravir l’autre côté qui était plus escarpé, se
dirigeant vers l’orée du bois. Le terrain devenait très inégal, plein de
trous et de monticules; les arbres poussaient, ici dispersés et là par
bouquets; il était de plus en plus difficile de suivre une direction et
les jeunes gens allaient un peu au hasard. De plus, ils étaient épuisés
par les fatigues de la veille et le manque de nourriture, ils avançaient
lourdement et traînaient les jambes sur le sable.
Bientôt, en arrivant sur le haut d’un monticule, ils aperçurent à
quelques centaines de mètres devant eux le lépreux, qui traversait leur
ligne dans un creux. Sa cloche était silencieuse, son bâton ne frappait
plus le sol et il allait devant lui du pas vif et assuré d’un homme qui
voit. Un moment après il avait disparu dans un petit fourré.
A sa vue les jeunes gens s’étaient jetés derrière une touffe de genêts,
ils restaient là, frappés d’horreur.
--Certainement il nous poursuit, dit Dick... C’est sûr. Il tenait le
battant de sa cloche, avez-vous vu? pour qu’il ne sonne pas. A présent,
que les saints nous protègent! et nous conduisent, car je n’ai pas de
force pour combattre la lèpre.
--Que fait-il? s’écria Matcham, que veut-il? A-t-on jamais vu? un
lépreux qui, par pure méchanceté, poursuit des malheureux? N’a-t-il pas
sa cloche justement pour que les gens puissent l’éviter? Dick, il y a
autre chose là-dessous.
--Non, cela m’est égal, grogna Dick, je n’ai plus de force, mes jambes
fléchissent. Que les saints m’assistent.
--Allez-vous rester là à ne rien faire? cria Matcham.
Retournons dans la clairière. Ce sera plus sûr; il ne pourra nous
approcher par surprise!
--Pas moi, dit Dick, mon temps est venu; et il peut passer près de nous.
--Bandez votre arc, au moins! cria l’autre. Quoi! êtes-vous un homme?
Dick se signa.
--Voulez-vous que je tire sur un lépreux? dit-il. La main me manquerait.
A présent, laissez faire! Avec des hommes sains je combattrai, mais non
avec des revenants et des lépreux. Qu’est celui-ci, je ne sais. Qu’il
soit ce qu’il voudra, et le ciel nous protège!
--Et bien, dit Matcham, si c’est cela le courage de l’homme, quelle
pauvre chose que l’homme! Mais puisque vous ne voulez rien faire,
cachons-nous.
Un unique tintement de cloche, brusque, se fit entendre.
--Il a lâché le battant, murmura Matcham. Grands saints! comme il est
près!
Mais Dick ne répondit pas un mot, ses dents claquaient presque.
Bientôt ils aperçurent un morceau de la robe blanche entre les
broussailles, puis la tête du lépreux avança derrière un tronc d’arbre
et sembla sonder minutieusement les environs avant de se retirer.
A leurs sens surexcités, le buisson paraissait tout vivant de
frémissements et des craquements de branches mortes; et ils entendaient
mutuellement battre leurs cœurs.
Soudain, avec un cri, le lépreux se précipita dans la clairière et
courut droit sur les jeunes gens. Ils se séparèrent en hurlant et se
mirent à courir de côtés différents. Mais leur horrible ennemi s’attacha
à Matcham, courut vivement sur lui et le fit presque aussitôt
prisonnier. Le garçon poussa un cri que l’écho répéta au loin dans la
forêt, il eut comme un spasme de résistance, puis tous ses membres se
détendirent et il tomba inanimé dans les bras de son vainqueur.
Dick entendit le cri et se retourna. Il vit tomber Matcham, et à
l’instant sa force et son courage lui revinrent. Avec un cri de pitié et
de colère il détacha et banda son arbalète. Mais avant qu’il eût le
temps de tirer, le lépreux leva la main:
--Ne tirez pas, Dick! cria une voix familière. Ne tirez pas, mauvais
plaisant! ne reconnaissez-vous pas un ami?
Et couchant Matcham sur le gazon, il défit le capuchon qui lui couvrait
la figure et montra les traits de Sir Daniel Brackley.
--Sir Daniel! s’écria Dick.
--Oui, par la messe, Sir Daniel! répliqua le chevalier. Voulez-vous
tirer sur votre tuteur, coquin? Mais voici ce... Et il s’interrompit, et
montrant Matcham, demanda... Comment l’appelez-vous, Dick?
--Eh, dit Dick, je l’appelle maître Matcham. Ne le connaissez-vous pas?
Il disait que vous le connaissiez!
--Oui, répliqua Sir Daniel, je connais ce garçon; et il ricana. Mais il
s’est évanoui, et, par ma foi, il aurait pu se trouver mal à moins. Hé!
Dick? Vous ai-je fait une mortelle peur!
--Oui, vraiment, Sir Daniel, dit Dick en soupirant rien qu’à ce
souvenir. Ah! monsieur, sauf votre respect, j’aurais autant aimé
rencontrer le diable en personne; et, pour dire la vérité, j’en suis
encore tout tremblant. Mais que faisiez-vous sous un tel déguisement?
La colère assombrit soudain le front de Sir Daniel.
--Ce que je faisais? dit-il. Vous faites bien de me le rappeler! Quoi?
Je me cachais pour sauver ma pauvre vie dans mon propre bois de
Tunstall, Dick. Nous avons été malheureux à la bataille, nous sommes
juste arrivés pour être balayés dans la déroute. Où sont tous nos braves
gens d’armes? Par la messe, Dick, je n’en sais rien! Nous avons été
balayés, les coups tombaient drus sur nous; je n’ai pas vu un homme
portant mes couleurs depuis que j’en ai vu tomber trois. Quant à moi, je
suis arrivé sain et sauf à Shoreby, et me méfiant de la Flèche-Noire, je
me suis procuré cette robe et cette cloche, et suis venu doucement sur
le chemin de Moat-House. Il n’y a pas de déguisement comparable à
celui-ci; le tintement de cette cloche ferait fuir le plus solide outlaw
de la forêt; ils deviendraient tous pâles rien qu’à l’entendre. Enfin
j’arrivai près de vous et de Matcham. Je ne pouvais voir que très mal à
travers ce capuchon et n’étais pas sûr que ce fût vous, étonné surtout,
pour bien des raisons, de vous trouver ensemble. De plus, dans la
clairière, où il me fallait aller lentement en me servant de mon bâton,
je craignais de me découvrir. Mais voyez, ajouta-t-il, ce pauvre
malheureux reprend un peu vie. Un peu de bon canarie le remettra.
Le chevalier sortit de dessous sa robe une forte bouteille et se mit à
frotter les tempes et, à mouiller les lèvres du patient qui revint peu à
peu à lui et roula de l’un à l’autre des yeux ternes.
--Quelle joie, Jack! dit Dick. Ce n’était pas un lépreux; c’était Sir
Daniel! Voyez!
--Avalez-moi une bonne gorgée de ceci, dit le chevalier. Cela vous
donnera de la virilité. Ensuite je vous ferai manger tous les deux et
nous irons tous trois à Tunstall. Car, Dick, continua-t-il, tout en
déposant sur l’herbe du pain et de la viande, je vous avouerai en bonne
conscience, qu’il me tarde fort d’être à l’abri entre quatre murs.
Jamais, depuis que j’ai monté un cheval, je ne me suis trouvé en si
mauvaise posture: danger de mort, craintes pour mes terres et mes
richesses, et, pour comble, tous ces gredins du bois qui me
pourchassent. Mais je ne suis pas encore à bas. Quelques-uns de mes
hommes retrouveront bien leur chemin, Hatch en a dix; Selden en avait
six. Bah! nous serons bientôt encore forts; et si je peux seulement
acheter ma paix avec mon très fortuné et indigne Lord d’York, eh bien!
Dick, nous serons de nouveau un homme et monterons à cheval!
Disant cela, le chevalier se remplit une corne de canarie et d’un geste
muet porta la santé de son pupille.
--Selden, bégaya Dick..., Selden... et il s’arrêta; Sir Daniel déposa le
vin sans le goûter.
--Comment, s’écria-t-il, d’une voix altérée. Selden? Parlez? Qu’y
a-t-il?
Dick balbutia l’histoire de l’embuscade et du massacre.
Le chevalier écouta en silence, mais en entendant, sa figure se convulsa
de rage et de colère.
--Eh bien, dit-il, sur ma main droite, je jure de venger cela! Si j’y
manque, si je ne répands pas le sang de dix hommes pour un, que cette
main se dessèche sur mon corps! J’ai brisé ce Duckworth comme un fétu;
je l’ai fait mendiant à sa propre porte; j’ai brûlé son toit sur sa
tête, je l’ai chassé de ce pays: et maintenant il revient me braver?
Non, Duckworth, cette fois la lutte sera dure!
Il se tut un instant, sa figure travaillait.
--Mangez, dit-il, soudain. Et vous, ici, ajouta-t-il en s’adressant à
Matcham, faites-moi serment de me suivre tout droit à Moat-House?
--Je vous donne ma parole d’honneur, répliqua Matcham.
--Et que ferai-je de votre honneur, dit le chevalier. Jurez sur le salut
de votre mère.
Matcham prêta le serment exigé et Sir Daniel remit son capuchon. Cet
effrayant déguisement fit encore impression sur ses deux compagnons.
Mais le chevalier fut bientôt sur pied.
--Mangez vite, dit-il, et suivez-moi lestement dans ma maison.
A ces mots il s’enfonça dans les bois; peu après la cloche commença à
sonner, marquant ses pas; les deux jeunes gens, assis à côté du repas
auquel ils ne goûtaient pas, l’entendirent s’éteindre lentement, au
loin, sur la colline.
--Et alors vous allez à Tunstall? demanda Dick.
--Oui, vraiment, dit Matcham, puisqu’il le faut! Je suis plus brave
derrière le dos de Sir Daniel qu’en face de lui.
Ils mangèrent hâtivement et se mirent en marche en suivant le chemin par
les hautes parties aérées de la forêt, où de grands hêtres étaient
dispersés au milieu de prairies vertes, et où les oiseaux et les
écureuils étaient joyeux dans les rameaux. Deux heures plus tard, ils
descendirent de l’autre côté et déjà, à travers le haut des arbres,
aperçurent le toit et les murs rouges du château de Tunstall.
--Ici, dit Matcham, s’arrêtant, vous allez prendre congé de votre ami
Jack, que vous ne devez plus revoir. Allons, Dick, pardonnez-lui ce
qu’il a fait de mal, comme lui, de son côté, vous pardonne de bon cœur
et de bonne amitié.
--Et pourquoi cela? demanda Dick. Si nous allons tous deux à Tunstall,
je vous verrai encore, je pense, et très souvent.
--Vous ne verrez plus jamais le pauvre Jack Matcham, qui était si
peureux et si encombrant, et qui, cependant, vous a tiré de la rivière,
vous ne le verrez plus, Dick, sur mon honneur! Il ouvrit ses bras et les
deux jeunes gens s’embrassèrent. Et puis, Dick, continua Matcham, j’ai
des pressentiments. Vous allez voir un nouveau Sir Daniel, car jusqu’à
présent tout lui a merveilleusement réussi, la fortune était avec lui;
mais maintenant que le sort tourne contre lui et qu’il est en péril de
sa vie, il me semble qu’il va se montrer mauvais seigneur pour nous
deux. Il peut être brave en bataille, mais il a l’œil d’un menteur, il y
a de la peur dans son œil, Dick, et la peur est aussi cruelle que le
loup! Nous descendons dans ce château, sainte Marie nous protège pour en
sortir!
Et ils continuèrent à descendre en silence et arrivèrent enfin devant la
forteresse forestière de Sir Daniel, basse et ombragée, flanquée de
tours rondes et tachée de mousses et de lichen, entourée des eaux du
fossé couvert de lys. Au moment où ils parurent les portes furent
ouvertes, le pont abaissé, et Sir Daniel lui-même avec Hatch et le
prêtre à ses côtés se tenaient prêts à les recevoir.
LIVRE II
MOAT-HOUSE
CHAPITRE PREMIER
DICK QUESTIONNE
Moat-House n’était pas loin de la route à travers la forêt.
Extérieurement c’était un rectangle compact de pierres rouges, flanqué à
chaque coin d’une tour ronde percée de trous pour les archers, et
crénelée. Intérieurement elle comprenait une cour étroite. Le fossé
large de douze pieds environ était traversé par un seul pont-levis.
L’eau lui venait par une tranchée conduisant à un étang dans la forêt et
commandée dans toute sa longueur par les créneaux des deux tours du sud.
Sauf qu’on avait laissé un ou deux grands arbres touffus à une portée de
flèche des murs, la maison était en bonne position de défense.
Dans la cour Dick trouva une partie de la garnison occupée aux
préparatifs de défense et discutant tristement sur les chances d’un
siège. Quelques-uns faisaient des flèches, d’autres aiguisaient des
épées depuis longtemps hors d’usage, mais même en travaillant ils
branlaient la tête.
Douze des gens de Sir Daniel s’étaient enfuis de la bataille, s’étaient
risqués à traverser la forêt et étaient arrivés vivants à Moat-House.
Mais sur ces douze, trois avaient été sérieusement blessés, deux à
Risingham dans le désordre de la déroute, un par la terreur de Jean
Répare-tout en traversant la forêt. Cela mettait la force de la garnison
en comptant Hatch, Sir Daniel et le jeune Shelton à un effectif de
vingt-deux hommes. Et à tout moment on pouvait espérer en voir arriver
d’autres. Le danger, par conséquent, n’était pas dans le manque
d’hommes.
C’était la terreur de la Flèche-Noire qui déprimait les courages. De
leurs ennemis déclarés du parti d’York, par ces temps de changements
continuels, ils ne se préoccupaient guère. Le monde, comme on disait
alors, pouvait changer encore avant qu’il n’arrive du mal. Mais leurs
voisins dans la forêt les faisaient trembler. Ce n’était pas Sir Daniel
seul qui était en butte à la haine. Les hommes, certains de l’impunité,
s’étaient conduits cruellement dans tout le pays. De durs ordres avaient
été exécutés durement, et, de la petite bande qui causait, assise dans
la cour, il n’y en avait pas un qui ne fût coupable de quelque excès ou
cruauté. Et maintenant, par la fortune de la guerre, Sir Daniel était
devenu impuissant à protéger ses instruments; maintenant, résultat de
quelques heures de bataille, auxquelles beaucoup d’entre eux n’avaient
pas assisté, ils étaient tous devenus de punissables traîtres envers
l’État, hors du bouclier de la loi, troupe diminuée dans une pauvre
forteresse à peine tenable, exposés de tous côtés au juste ressentiment
de leurs victimes. Et les menaces n’avaient pas manqué pour les informer
de ce qui les attendait.
A différents moments du soir et de la nuit, pas moins de sept chevaux
sans cavalier étaient venus hennir de terreur à la porte. Deux étaient
de la troupe de Selden, cinq appartenaient à des hommes qui étaient
allés à la bataille avec Sir Daniel. En dernier lieu, un peu avant le
jour, un lancier était venu en chancelant sur le côté du fossé, percé de
trois flèches; comme on le transportait, il rendit l’âme; mais d’après
les paroles qu’il prononça dans son agonie, il devait être le dernier
survivant d’une troupe nombreuse.
Hatch lui-même montrait sous sa peau tannée la pâleur de l’anxiété, et,
quand il eut pris Dick à part, et appris le sort de Selden, il tomba sur
un banc de pierre et bel et bien pleura. Les autres, d’où ils étaient
assis sur des escabeaux ou des pas de portes dans l’angle ensoleillé de
la cour, le regardaient avec étonnement et inquiétude, mais pas un n’osa
s’informer au sujet de son émotion.
--Eh bien, maître Shelton, dit Hatch enfin... non, mais qu’ai-je dit?
Nous partirons tous. Selden était un homme de savoir faire; il était
pour moi comme un frère. Eh bien! il est parti le second; et nous
suivrons tous! Que disaient leurs vers de gredins?... Une flèche noire
dans chaque cœur noir. N’était-ce pas comme cela? Appleyard, Selden,
Smith, le vieil Humphrey partis et ce pauvre John Carter, gît là,
criant, pauvre pécheur, après le prêtre.
Dick écouta. Par une fenêtre basse tout près de l’endroit où ils
causaient, des gémissements et des murmures arrivaient à son oreille.
--Est-il là? demanda-t-il.
--Oui, dans la chambre du second portier, répondit Hatch, nous n’avons
pu le porter plus loin, corps et âme étaient trop mal en point. A chaque
pas que nous faisions, il croyait s’en aller. Mais à présent je pense
que c’est l’âme qui souffre. Toujours c’est le prêtre qu’il demande et
je ne sais pourquoi. Sir Olivier n’arrive pas. Ce sera une longue
confession, mais le pauvre Appleyard et le pauvre Selden n’en ont pas
eu.
Dick se baissa vers la fenêtre et regarda à l’intérieur. La petite
cellule était basse et sombre, mais il put voir le soldat blessé couché
sur son grabat.
--Carter, pauvre ami, comment allez-vous? demanda-t-il.
--Maître Shelton, répliqua l’homme dans un murmure surexcité, au nom de
la chère lumière du ciel, amenez le prêtre. Hélas! je suis expédié: je
suis bien bas, ma blessure est mortelle. Vous ne pouvez plus rien pour
moi: ce sera le dernier service. Mais pour ma pauvre âme et comme un
loyal gentilhomme, dépêchez-vous, car j’ai cette affaire sur la
conscience qui pèsera bien lourd.
Il gémit, et Dick entendit ses dents claquer de frayeur ou de douleur.
A ce moment Sir Daniel parut sur le seuil de la salle. Il tenait une
lettre à la main.
--Garçons, dit-il, nous avons eu une secousse, nous avons eu une
culbute, pourquoi le nier? Il vaut mieux remonter bien vite sur sa bête.
Ce vieux Henri VI a eu le dessous. Lavons-nous-en les mains. J’ai un bon
ami, très haut placé dans le parti du duc, Lord Wensleydale. Eh bien,
j’ai écrit une lettre à mon ami, priant Sa Seigneurie et offrant large
satisfaction pour le passé et caution raisonnable pour l’avenir. Je ne
doute pas qu’il me soit favorable. Prière sans présents est une chanson
sans musique: je le gorge de promesses, amis... je ne suis pas avare de
promesses. Qu’est-ce qui manque alors? Hé! une chose essentielle...
pourquoi vous tromper?... une chose essentielle et difficile: un
messager pour porter la lettre. La forêt... vous ne l’ignorez pas...
fourmille de nos ennemis. La rapidité est très nécessaire; mais sans
ruse et précaution, elle ne sert à rien. Qui donc parmi vous va me
prendre cette lettre, la porter à Lord Wensleydale et me rapporter la
réponse?
Un homme se leva aussitôt.
--J’irai, s’il vous plaît, dit-il. J’y risquerai ma peau.
--Non, Dicky Bowyer, non pas, répliqua le chevalier. Cela ne me convient
pas. Vous êtes rusé, c’est vrai, mais pas prompt. Vous avez toujours été
un traînard.
--Alors, Sir Daniel, me voici, dit un autre.
--Dieu m’en garde! dit le chevalier. Vous êtes vif, mais pas rusé. Vous
tomberiez tête baissée dans le camp de Jean Répare-tout. Je vous
remercie tous les deux de votre courage; mais, vraiment, ce n’est pas
possible.
Alors Hatch s’offrit et fut aussi refusé.
--J’ai besoin de vous ici, brave Bennet, vous êtes mon bras droit,
répondit le chevalier; et alors plusieurs s’étant avancés ensemble, Sir
Daniel enfin en choisit un et lui donna la lettre.
--Eh bien! lui dit-il, nous dépendons tous de votre rapidité et surtout
de votre adresse. Rapportez-moi une bonne réponse, et, avant trois
semaines, j’aurai purgé ma forêt de tous ces vagabonds qui nous bravent
en face. Mais pensez-y, Throgmorton, la chose n’est pas facile. Il
faudra sortir furtivement la nuit et aller comme un renard; et comment
vous traverserez la Till, je l’ignore, ni par le pont, ni par le bac.
--Je sais nager, répondit Throgmorton. Je reviendrai sain et sauf, ne
craignez rien.
--Bien, l’ami, allez à l’office, répondit Sir Daniel. Vous nagerez
d’abord dans l’ale brune. Et, sur ces mots, il retourna dans la salle.
--Sir Daniel parle bien, dit Hatch à part à Dick. Voyez à présent, là où
un homme médiocre aurait arrangé les choses, il parle ouvertement à sa
compagnie. Ici, il y a un danger, dit-il, et ici, une difficulté; et il
plaisante en le disant. Non, par saint Barbary, c’est un capitaine né!
Pas un homme qui ne soit remonté! Voyez comme ils se remettent au
travail.
Cet éloge de Sir Daniel donna une idée au jeune homme.
--Bennet, dit-il, comment mon père est-il mort?
--Ne me demandez pas cela, répliqua Hatch. Je n’y ai été pour rien et
n’en ai rien su. D’ailleurs, je me tairai quand même, maître Dick, car,
voyez-vous, de ses propres affaires un homme peut parler; mais des
on-dit et des cancans, non pas. Demandez à Sir Olivier... oui, ou à
Carter, si vous voulez, pas à moi.
Et Hatch partit faire sa ronde, laissant Dick à ses réflexions.
--Pourquoi n’a-t-il pas voulu me le dire? pensait le jeune homme. Et
pourquoi a-t-il nommé Carter? Carter... Non, alors Carter y a mis la
main, peut-être.
Il entra dans la maison, et, suivant un instant un passage dallé et
voûté, il arriva à la porte de la cellule où l’homme blessé gisait,
gémissant. A son entrée, Carter sursauta violemment.
--Avez-vous amené le prêtre? demanda-t-il.
--Pas encore, répondit Dick. Vous avez un mot à me dire d’abord. Comment
mon père, Harry Shelton, a-t-il trouvé la mort?
La figure de l’homme s’altéra soudain.
--Je ne sais pas, répondit-il, bourru.
--Si, vous le savez, répondit Dick, ne cherchez pas à m’éviter.
--Je vous dis que je n’en sais rien, répéta Carter.
--Alors, répondit Dick, vous mourrez sans confession. Ici je suis et ici
je resterai. Il ne viendra aucun prêtre près de vous, soyez-en sûr. Car
à quoi vous servirait la pénitence si vous n’avez pas l’intention de
réparer le mal que vous avez fait! Et, sans la pénitence, la confession
n’est qu’une moquerie.
--Vous dites ce que vous n’avez pas l’intention de faire, maître Dick,
dit Carter, tranquillement. Il est mal de menacer un mourant et, à dire
vrai, cela ne vous va pas. Et, pour peu louable que ce soit, ce sera
encore plus inutile. Restez si cela vous plaît. Vous condamnerez mon
âme... Vous n’apprendrez rien! C’est mon dernier mot.
Et le blessé se tourna de l’autre côté.
En réalité, Dick avait parlé sans réfléchir et il était tout honteux de
sa menace. Cependant il fit un nouvel effort.
--Carter, dit-il, comprenez-moi bien. Je sais que vous n’étiez qu’un
instrument dans la main des autres; un rustre doit obéissance à son
seigneur, je ne voudrais pas le charger trop durement. Mais je commence
à apprendre de bien des côtés que ce grand devoir pèse sur ma jeunesse
et mon ignorance: venger mon père. Je t’en prie donc, mon bon Carter,
oublie mes menaces et par pur bon vouloir et en honnête pénitence,
dis-moi un mot qui m’aide.
Le blessé garda le silence; et, quoi que Dick pût dire, il n’en tira pas
un mot.
--Bien, dit Dick, je vais aller chercher le prêtre comme vous le
désirez; car, que vous ayez commis des fautes vis-à-vis de moi ou des
miens, je ne veux pas en commettre envers qui que ce soit, encore moins
contre un homme à ses derniers moments.
Le vieux soldat continua à garder le silence et l’immobilité; même il
retenait ses plaintes, et, lorsque Dick se retourna et quitta la
chambre, il admira cette rude force d’âme.
--Et, pourtant, pensait-il, à quoi sert le courage sans l’esprit? Si ses
mains avaient été pures, il aurait parlé, son silence confesse le secret
plus haut que les paroles. Oui, de tous côtés, les preuves affluent. Sir
Daniel, lui ou ses hommes, ont fait cela.
Dick s’arrêta dans le couloir, le cœur lourd. A ce moment, au déclin de
la fortune de Sir Daniel, quand il était assiégé par les archers de la
Flèche-Noire et proscrit par les Yorkistes victorieux, devait-il, lui
aussi, se tourner contre l’homme qui l’avait nourri et élevé, qui
l’avait, il est vrai, sévèrement puni, mais en même temps avait sans
défaillance protégé sa jeunesse? Cette nécessité, si elle devait se
produire, était cruelle.
--Le ciel fasse qu’il soit innocent, dit-il.