--Tenez, regardez, murmura Dick, les voilà déjà bien avancés dans le

bois, leur salut serait plutôt d’avancer. Mais voyez-vous là, où cette

large clairière se déroule devant nous, avec au milieu une quarantaine

d’arbres, comme une île? Là ils seraient en sûreté. S’ils arrivent

jusque-là sans accident, je trouverai moyen de les prévenir. Mais je

n’ai pas confiance; ils ne sont que sept contre beaucoup, et ils n’ont

que des arbalètes. L’arc aura toujours le dessus, Jack.

Pendant ce temps, Selden et ses hommes, ignorant leur danger,

continuaient à monter le sentier et approchaient peu à peu. Une fois

pourtant, ils s’arrêtèrent, se réunirent en groupe et parurent écouter

et se montrer quelque chose. Mais c’était au loin vers la plaine que

leur attention avait été attirée. Un grognement sourd du canon qui

arrivait de temps en temps porté par le vent leur parlait de la grande

bataille.

Cela valait la peine d’y penser, vraiment, car si la voix des grands

canons était ainsi perceptible dans la forêt de Tunstall, le combat

devait s’être rapproché toujours vers l’est et la journée, par

conséquent, mauvaise pour Sir Daniel et les seigneurs de la rose rouge.

Mais bientôt la petite troupe se remit en marche et arriva à un endroit

du chemin très ouvert et couvert de bruyères, où une langue de forêt

seulement descendait rejoindre la route. Ils étaient juste en ligne

parallèle à celle-ci lorsqu’une flèche brilla en volant. Un des hommes

leva les bras, son cheval se cabra et tous deux tombèrent et se

débattirent en une masse confuse. De l’endroit même où étaient les

garçons, ils pouvaient entendre la rumeur des cris des hommes; ils

pouvaient voir les chevaux effrayés se cabrer et bientôt, lorsque la

troupe commençait à se remettre de sa première surprise, un des hommes

descendit de cheval. Une seconde flèche venant de plus loin décrivit un

grand cercle; un second cavalier mordit la poussière. L’homme qui était

en train de descendre de cheval lâcha les rênes et son cheval prit la

fuite au galop, le traînant par un pied sur la route, le cognant de

pierre en pierre et le brisant sous ses sabots. Les quatre qui étaient

encore en selle aussitôt se dispersèrent, l’un se retourna et galopa en

hurlant vers le gué; les trois autres, les rênes lâches et le manteau

flottant, montèrent au galop la route de Tunstall. De chaque bouquet

d’arbres devant lequel ils passaient, sortait une flèche. Bientôt un

cheval tomba, mais le cavalier fut vite sur pied et continua à courir

après ses compagnons jusqu’à ce qu’une autre flèche l’étendit mort. Un

autre homme tomba; puis un autre cheval; de toute la troupe un seul

homme restait, et à pied; mais dans différentes directions le bruit de

trois chevaux sans cavaliers s’éteignait dans le lointain.

Pendant tout ce temps pas un des assaillants ne s’était montré. Ici ou

là, le long de la route, cheval ou homme tombait blessé, agonisant, et

nul ennemi compatissant ne sortit de son couvert pour mettre fin à leur

souffrance.

Le survivant, solitaire, était debout éperdu sur la route à côté de son

coursier mort. Il avait traversé cette large plaine avec l’îlot d’arbres

signalé par Dick. Il n’était peut-être pas à cinq cents mètres de

l’endroit où les deux garçons étaient cachés et ils pouvaient le voir

distinctement, regardant autour de lui dans l’attente de la mort. Mais

rien ne vint; l’homme commença à reprendre courage et soudain détacha et

banda son arc. En ce moment, à quelque chose dans sa manière, Dick

reconnut Selden. A cet essai de résistance, de tous côtés autour de lui

dans le couvert du bois, s’éleva un bruit de rire. Une vingtaine

d’hommes au moins, car c’était le centre de l’embuscade, s’unirent dans

cette gaieté cruelle. Puis une flèche passa par-dessus l’épaule de

Selden; il sauta et courut un peu en arrière; une autre flèche,

frémissante, le frappa au talon. Il marcha vers le couvert. Un troisième

trait lui sauta à la face et tomba par terre devant lui. Et un rire

reprit, bruyant et se faisant écho dans plusieurs fourrés.

Il était clair que ses assaillants se contentaient de le harceler comme

alors des hommes harcelaient le pauvre taureau, ou comme le chat joue

avec la souris. L’escarmouche était bien finie; plus loin sur la route,

un homme en vert déjà ramassait tranquillement les flèches; et à

présent, par plaisir de mauvais cœurs, ils se donnaient le spectacle de

la torture d’un pauvre pécheur comme eux.

Selden commença à comprendre; il poussa un cri de rage, épaula son

arbalète et envoya une flèche au hasard dans le bois. La chance le

favorisa, car un léger cri répondit. Alors jetant son arme, Selden se

mit à courir devant lui dans la clairière et en droite ligne sur Dick et

Matcham.

Les compagnons de la Flèche-Noire commencèrent alors à tirer

sérieusement.

Mais ils furent bien attrapés; leur chance était passée; la plupart

d’entre eux avaient le soleil en face, et Selden en courant bondissait

de côté et d’autre pour tromper leur tir. Le mieux était, qu’en visant

vers le haut de la clairière il avait détruit leur plan, car il n’y

avait pas de tireur posté plus haut que celui qu’il venait de tuer ou de

blesser; et l’échec de la combinaison des forestiers devint bientôt

visible. Un sifflet se fit entendre trois fois, puis encore deux fois.

Cela fut répété dans un autre endroit. Les bois de tous côtés se

remplirent du bruit, de gens se faisant jour à travers le sous-bois; un

daim étonné sortit du bois dans la plaine, s’arrêta une seconde sur

trois pieds, le nez en l’air, et de nouveau s’enfonça dans le fourré.

Selden courait et bondissait encore; de moment en moment une flèche le

suivait, mais le manquait toujours. On pouvait commencer à croire qu’il

allait échapper. Dick avait son arc tout armé prêt à le soutenir;

Matcham lui-même oubliant son propre intérêt, était de tout cœur avec le

pauvre fugitif, et les deux jeunes garçons étaient tout animés et tout

tremblants jusqu’au fond du cœur. Il était à cinquante mètres d’eux

environ, quand une flèche l’atteignit, et il tomba. Il fut debout

presque aussitôt, mais alors il courut en boitant, et, comme un aveugle,

s’écarta de sa direction.

Dick sauta sur ses jambes et lui fit signe.

--Ici, cria-t-il, par ici! Il y a du secours, courez, l’ami, courez!

Mais juste à ce moment une seconde flèche frappa Selden à l’épaule,

entre les plaques de son brigantin et, traversant sa jaque, le jeta par

terre comme une pierre.

--Oh! le pauvre! cria Matcham, les mains jointes.

Et Dick pétrifié restait debout sur la colline, cible pour les archers.

Dix contre un qu’il aurait été rapidement frappé--car les hommes de la

forêt étaient furieux contre eux-mêmes et étaient pris au dépourvu par

l’apparition de Dick à l’arrière de leur position--mais aussitôt,

sortant d’une partie du bois étonnamment près des deux jeunes gens, une

voix de stentor s’éleva, la voix d’Ellis Duckworth.

--Arrêtez! rugit-il, ne tirez pas! Prenez-le vivant! C’est le jeune

Shelton, le fils de Harry.

Et aussitôt un sifflement aigu résonna plusieurs fois, fut de nouveau

repris et répété plus loin. Le sifflet, semblait-il, était la trompe de

guerre qui servait à Jean Répare-tout pour répandre ses ordres.

--Ah! Malheur! dit Dick. Nous sommes pris. Vivement, Jack, venez vite!

Et le couple tourna et courut en arrière, à travers les pins qui

couvraient le sommet de la colline.

CHAPITRE VI

JUSQU’A LA FIN DU JOUR

Il était en effet grand temps de courir. De toutes parts la compagnie de

la Flèche-Noire se dirigeait vers la colline. Quelques-uns, meilleurs

coureurs, ou ayant devant eux un terrain découvert, avaient de beaucoup

dépassé les autres et étaient déjà tout près du but; d’autres, suivant

les vallées, s’étaient répandus à droite et à gauche et cernaient les

jeunes gens des deux côtés.

Dick s’enfonça sous le couvert le plus proche. C’était un grand bosquet

de chênes, avec un terrain ferme sous le pied et libre de broussailles,

descendant la colline; ils allèrent donc bon train. Ensuite venait un

terrain découvert que Dick évita en inclinant à gauche. Deux minutes

plus tard, le même obstacle se présentait encore, et ils firent de même.

Par suite, tandis que les jeunes gens, décrivant une courbe vers la

gauche, se rapprochaient de plus en plus de la grande route et de la

rivière qu’ils avaient traversée une heure ou deux auparavant, la grande

masse de leurs poursuivants se portait de l’autre côté vers Tunstall.

Les garçons s’arrêtèrent pour respirer. Il n’y avait aucun bruit de

poursuite. Dick mit son oreille contre terre et n’entendit rien; mais le

vent faisait encore du bruit dans les arbres et il était difficile

d’avoir une certitude.

--En avant encore! dit Dick, et fatigués comme ils l’étaient, et Matcham

boitant de son pied blessé, ils reprirent courage, et continuèrent, à

toute vitesse, la descente de la colline.

Trois minutes plus tard, ils reprenaient haleine dans un bas, fourré

d’arbustes verts. Haut, au-dessus de leurs têtes, les grands arbres

formaient un toit continu de feuillage. C’était un bosquet avec des

piliers hauts comme une cathédrale et, à part les houx avec lesquels ils

se débattaient, libre et moelleusement gazonné.

De l’autre côté, ayant traversé le dernier fourré d’arbres verts, ils se

jetèrent étourdiment dans le découvert crépusculaire.

--Arrêtez! cria une voix.

Et là, entre les fortes racines à cinquante pieds à peine devant eux ils

aperçurent un fort gaillard en jaque verte, hors d’haleine à force

d’avoir couru, qui immédiatement arma son arc et les menaça. Matcham

s’arrêta avec un cri; mais Dick sans hésitation courut droit sur le

forestier, et, tout en courant, tira sa dague. L’autre, soit qu’il fût

surpris par l’audace de l’attaque, soit qu’il fût embarrassé par ses

ordres, ne tira pas: il restait indécis, et, avant qu’il eût le temps de

revenir à lui, Dick lui avait sauté à la gorge, et l’avait couché sur

l’herbe. La flèche alla d’un côté, l’arc de l’autre en retentissant.

L’homme de la forêt, désarmé, se cramponna à son assaillant; mais la

dague brilla et descendit deux fois. Alors il y eut deux gémissements,

puis Dick se remit sur pieds et l’homme resta sans mouvement, frappé au

cœur.

--En avant! dit Dick, et il se remit à dégringoler la pente, Matcham se

traînant en arrière.

A dire vrai, ils n’allaient maintenant pas bien vite, peinant

horriblement à courir, haletants comme poissons hors de l’eau. Matcham

avait un cruel point de côté et la tête lui tournait; quant à Dick, ses

genoux lui semblaient être de plomb. Mais ils continuaient à courir avec

la même ardeur.

Bientôt ils arrivèrent au bout du bosquet, qui se terminait brusquement;

et là, à quelques pas devant eux, la grande route de Risingham à Shoreby

s’étendait entre deux murailles d’arbres.

A cette vue, Dick s’arrêta, et aussitôt qu’il eut cessé de courir, il

entendit vaguement un bruit confus qui devint rapidement plus fort.

C’était d’abord comme un violent coup de vent; mais bientôt cela devint

plus défini et se précisa en un galop de chevaux; puis, comme un éclair,

toute une compagnie d’hommes d’armes tournant l’angle de la route, passa

devant les jeunes gens et disparut presque au même instant. Ils

couraient comme en fuite, dans un complet désordre; quelques-uns étaient

blessés; des chevaux sans cavaliers galopaient à côté d’eux avec des

selles ensanglantées. C’étaient évidemment des fugitifs de la grande

bataille.

A peine le bruit de leur passage commençait à s’éteindre vers Shoreby,

de nouveaux sabots firent écho à leur suite et un autre déserteur fit

résonner la route; cette fois, un seul cavalier, et à voir sa splendide

armure, un homme de haut rang. Immédiatement après lui, suivaient

plusieurs chariots de bagages, dans un galop désordonné, les conducteurs

fouettant les chevaux à tour de bras. Ils devaient s’être enfuis de

bonne heure; mais leur lâcheté ne devait pas les sauver. Juste un peu

avant qu’ils ne fussent devant l’endroit où se trouvaient les jeunes

gens étonnés, un homme à l’armure ébréchée, et qui paraissait hors de

lui de fureur, atteignit les chariots et, avec le manche d’une épée se

mit à renverser les conducteurs. Quelques-uns sautèrent de leurs places

et plongèrent dans le bois, les autres furent sabrés par le cavalier qui

ne cessait de les maudire comme des lâches, d’une voix à peine humaine.

Pendant tout ce temps le bruit au loin avait continué à augmenter, le

roulement des chariots, le résonnement des sabots, les cris des hommes,

une grande et confuse rumeur arrivaient portés par le vent, et il était

hors de doute que la déroute de toute une armée se répandait comme une

inondation sur la route.

Dick était sombre. Il avait pensé suivre la grande route jusqu’au

tournant de Holywood, et, à présent il lui fallait changer son plan.

Mais surtout il avait reconnu les couleurs du comte Risingham et il

savait que la bataille avait finalement tourné contre la rose de

Lancastre. Sir Daniel avait-il rejoint l’armée et était-il à présent

fugitif et ruiné? ou bien avait-il déserté pour la cause d’York et

avait-il forfait à l’honneur? C’était un vilain choix.

--Venez, dit-il, d’un ton ferme, et il tourna sur ses talons et se mit à

marcher sous bois, Matcham boitant à sa suite. Pendant quelque temps ils

continuèrent à longer sous bois la route en silence. La journée

s’avançait; le soleil se couchait dans la plaine au delà de Kettley, le

sommet des arbres au-dessus de leur tête était doré, mais l’ombre

commençait à s’épaissir et le frais de la nuit à tomber.

--Si l’on avait au moins quelque chose à manger! s’écria tout à coup

Dick, en s’arrêtant.

Matcham s’assit par terre et se mit à pleurer.

--Vous pouvez pleurer pour votre souper, mais quand il s’agissait de

sauver des vies d’hommes vous aviez le cœur plus dur, dit Dick avec

mépris. Vous avez sept morts sur la conscience, maître John, et je ne

vous le pardonnerai jamais.

--Conscience, ma conscience! dit Matcham le regardant fièrement. Et

vous, vous avez le sang rouge de l’homme sur votre poignard! Et pourquoi

l’avez-vous tué, le malheureux? Il a bandé son arc, mais il n’a pas

tiré; il vous avait en son pouvoir, mais il vous a épargné. Il est aussi

brave de tuer un jeune chat qu’un homme qui ne se défend pas.

Dick était muet.

--Je l’ai tué loyalement, dit-il enfin. Je me suis jeté sur son arc.

--Ce fut un coup de lâche, répliqua Matcham. Vous n’êtes qu’un butor et

un tyran, maître Dick: vous abusez de vos avantages; qu’il vienne un

plus fort nous vous verrons ramper sous sa botte! Vous ne pensez pas non

plus à la vengeance, car la mort de votre père n’est pas encore expiée

et sa pauvre ombre demande justice. Mais qu’il vous tombe entre les

mains une pauvre créature ni forte, ni adroite, mais qui voudrait être

votre amie, elle sera écrasée.

Dick était trop furieux pour remarquer cet _Elle_.

--Par ma fois voici du nouveau! Sur deux l’un est plus fort. Le plus

fort renverse l’autre et l’autre n’a que son dû. Vous méritez une

raclée, maître Matcham, pour votre mauvaise conduite et manque de

reconnaissance envers moi, et ce que vous méritez, vous l’aurez.

Et Dick qui, même dans sa plus grande colère, conservait l’apparence du

calme, se mit à déboucler sa ceinture.

--Voici votre souper, dit-il d’un air farouche.

Matcham ne pleurait plus, il était blanc comme un drap, mais il

regardait Dick fixement sans faire un mouvement; Dick fit un pas en

balançant la ceinture. Puis il s’arrêta, embarrassé par les grands yeux

et la pauvre figure fatiguée de son compagnon. Le courage commençait à

lui manquer.

--Avouez, alors, que vous aviez tort, dit-il piteusement.

--Non, dit Matcham. J’avais raison. Allez, cruel! je suis blessé, je

suis fatigué; je ne résiste pas; je ne t’ai jamais fait de mal; venez,

battez-moi, lâche!

Dick leva la ceinture à cette dernière provocation; Matcham tressaillit

et se replia sur lui-même avec un air de si cruel effroi que le cœur lui

manqua encore. La lanière tomba à son côté et il était planté là,

indécis et se sentant très sot.

--Que la peste t’étouffe! dit-il. Puisque vous avez la main si faible,

vous devriez bien faire plus attention à votre langue. Mais j’aimerais

mieux être pendu que de vous battre! et il remit sa ceinture. Vous

battre, non, continua-t-il, mais vous pardonner? Jamais. Je ne vous

connaissais pas, vous étiez l’ennemi de mon maître; je vous ai prêté mon

cheval; vous avez mangé mon dîner, vous m’avez appelé un homme en bois,

un lâche et un butor. Non, par la messe! la mesure est comble et

déborde. C’est une bonne chose d’être faible, ma foi; vous pouvez faire

le pis, et personne ne vous punira, vous pouvez voler ses armes à un

homme au moment où il en a besoin et il ne faudra pas qu’il les

reprenne... vous êtes faible, parbleu! Quoi! alors si on vient vous

charger avec une lance en criant qu’on est faible, il faudra se laisser

transpercer! Peuh! sottises!

--Et cependant vous ne me battez pas, répliqua Matcham.

--Passons, dit Dick... passons. Je vous éduquerai. Vous avez été mal

élevé, je pense, et, cependant vous êtes capable d’un peu de bien, et,

sans aucun doute, vous m’avez tiré de la rivière. Oui, je l’avais

oublié, je suis aussi ingrat que toi-même. Mais venez, marchons. Si nous

voulons être à Holywood cette nuit ou demain matin de bonne heure, le

mieux est de nous mettre en route rapidement.

Mais, bien que Dick en bavardant ainsi, eût repris sa bonne humeur

accoutumée, Matcham ne lui avait rien pardonné. Sa violence, le souvenir

du forestier qu’il avait tué et, par-dessus tout, la vision de sa

ceinture levée sur lui, étaient choses qu’il n’était pas facile

d’oublier.

--Je vous remercierai pour la forme, dit Matcham. Mais vraiment, bon

maître Shelton, j’aimerais autant trouver mon chemin tout seul. Voici un

grand bois; de grâce, choisissons chacun notre chemin; je vous dois un

dîner et une leçon; adieu!

--Bah! s’écria Dick, si cela est votre idée, qu’il en soit ainsi et que

le diable vous emporte!

Chacun tourna de son côté et ils commencèrent à marcher séparément sans

penser à leur direction, absorbés par leur querelle. Mais Dick n’avait

pas fait dix pas qu’il était appelé par son nom et Matcham arrivait en

courant.

--Dick, dit-il, c’était vilain de nous séparer si froidement. Voici ma

main et mon cœur avec. Pour tout ce en quoi vous m’avez si bien servi et

aidé, je vous remercie... non pour la forme mais du fond du cœur.

Portez-vous bien!

--Bien, mon garçon, répliqua Dick en prenant la main qui lui était

offerte, bonne chance pour vous si vous devez en avoir. Mais j’ai bien

peur que non. Vous êtes trop querelleur.

Ainsi ils se séparèrent pour la seconde fois, et quelques instants après

ce fut Dick qui courait après Matcham.

--Hé, dit-il, prenez mon arbalète; vous ne pouvez aller ainsi sans

armes.

--Une arbalète! dit Matcham. Non, mon garçon, je n’aurais ni la force de

la tendre, ni l’adresse de viser. Cela ne me servirait à rien, bon

garçon. Mais je vous remercie.

La nuit était tombée, et, sous les arbres, ils ne pouvaient plus voir

leurs visages.

--J’irai un peu avec vous, dit Dick. La nuit est sombre. Je voudrais au

moins vous laisser sur un chemin. J’ai des pressentiments, vous pourriez

vous perdre.

Sans un mot de plus il se mit en marche et l’autre le suivit.

L’obscurité devenait de plus en plus épaisse, et, çà et là seulement,

dans des endroits découverts, ils apercevaient le ciel parsemé de

petites étoiles. Au loin le bruit de la déroute de l’armée de Lancastre

continuait à se faire entendre faiblement, mais à chaque pas s’éloignait

derrière eux.

Au bout d’une demi-heure de marche silencieuse, ils arrivèrent à une

large clairière de bruyère. Elle brillait sous la lumière des étoiles,

hérissée de fougères, avec des bouquets d’ifs formant îlots. Et là ils

s’arrêtèrent et se regardèrent.

--Vous êtes fatigué, dit Dick.

--Ah! répliqua Matcham: je suis si fatigué qu’il me semble que je

pourrais me coucher et mourir.

--J’entends le grondement d’une rivière, dit Dick, allons jusque-là, car

je meurs de soif.

Le terrain descendait doucement, et en effet ils trouvèrent au bas une

petite rivière murmurante qui courait entre des saules. Là ils se

jetèrent tous deux à terre sur le bord et mettant leurs bouches au

niveau d’une flaque étoilée, ils burent à satiété.

--Dick, dit Matcham, c’est assez. Je n’en peux plus.

--J’ai vu un creux comme nous descendions, dit Dick. Étendons-nous-y et

dormons.

--Oh! de tout mon cœur, dit Matcham.

Le creux était sec et sablonneux; un fouillis de ronces pendait d’un

côté et formait un abri à peu près sûr; les deux jeunes garçons s’y

étendirent, serrés l’un contre l’autre pour avoir plus chaud et ayant

entièrement oublié leur querelle.

Et bientôt le sommeil tomba sur eux comme un nuage et sous la rosée et

les étoiles ils reposèrent paisiblement.

CHAPITRE VII

LA FACE MASQUÉE

Ils se réveillèrent à l’aube: les oiseaux ne chantaient pas encore à

pleine gorge, mais gazouillaient çà et là dans le bois; le soleil

n’était pas encore levé, le ciel était seulement, à l’est, barré de

couleurs solennelles. A demi morts de faim et surmenés comme ils

étaient, ils restaient couchés sans bouger, plongés dans une lassitude

délicieuse. Et, comme ils étaient ainsi, le son d’une clochette frappa

soudain leurs oreilles.

--Une cloche! dit Dick s’asseyant, sommes-nous donc si près de Holywood!

Un instant après la cloche résonna de nouveau, mais cette fois un peu

plus près et ensuite, toujours se rapprochant, elle continua à sonner

irrégulièrement et au large dans le silence du matin.

--Qu’est-ce que cela veut dire? dit Dick, maintenant tout à fait

éveillé.

--C’est quelqu’un qui marche, répliqua Matcham et la cloche résonne

toujours quand il marche.

--Je vois bien cela, dit Dick, mais pourquoi? que fait-il dans les bois

de Tunstall? Jack, ajouta-t-il, moquez-vous de moi si vous voulez, mais

je n’aime pas ce son creux.

--Non, dit Matcham, avec un frisson, cela donne une note lugubre. Si le

jour n’était pas venu...

A ce moment la cloche hâtant le pas se mit à sonner à coups pressés,

puis le marteau frappa un son fort et discordant, enfin elle se tut pour

un moment.

--On dirait que le porteur a couru pendant le temps d’un _pater_ et a

ensuite sauté la rivière, dit Dick.

--Et à présent il recommence à marcher tranquillement, ajouta Matcham.

--Non, répliqua Dick, non Jack, pas si tranquillement. C’est un homme

qui marche très vite. C’est un homme qui craint pour sa vie ou qui a

quelque affaire pressée. N’entendez-vous pas comme le battement se

rapproche vite?

--Il est tout près maintenant, dit Matcham.

Ils étaient alors sur le bord du creux, et comme ce creux lui-même se

trouvait sur une petite éminence, ils commandaient la vue sur la plus

grande partie de la clairière jusqu’au bois épais qui la terminait.

Le jour qui était très clair et gris leur montra le ruban blanc d’un

sentier serpentant parmi les ajoncs. Il passait à quelque cent mètres du

creux et traversait la clairière de l’est à l’ouest. A sa direction Dick

jugea qu’il conduisait plus ou moins directement à Moat-House.

Sur ce sentier, sortant de la lisière du bois, une forme blanche

apparut. Elle s’arrêta un instant et sembla regarder autour d’elle,

puis, à pas lents, courbée presque en deux, elle s’avança sur la

bruyère; à chaque pas la cloche sonnait. Pas de tête, un capuchon blanc

qui n’était même pas percé de trous pour les yeux voilait la face; et à

mesure que cette forme avançait, elle semblait tâtonner et chercher son

chemin en frappant le sol avec un bâton. Une peur saisit les garçons,

froide comme la mort.

--Un lépreux! dit Dick d’une voix rauque.

--Son attouchement est la mort, dit Matcham, sauvons-nous.

--Non pas, répliqua Dick. Ne voyez-vous pas qu’il est aveugle? Il se

guide avec un bâton. Restons tranquilles, le vent souffle vers le

sentier, il passera et ne nous fera pas de mal. Hélas! pauvre

malheureux, nous devrions plutôt le plaindre!

--Je le plaindrai quand il sera loin, répliqua Matcham.

Le lépreux aveugle était maintenant à mi-chemin vers eux, et, à ce

moment, le soleil se leva et brilla en plein sur sa face voilée. Il

avait été grand avant que la dégoûtante maladie l’eût courbé et même il

marchait encore d’un pas vigoureux. Le lugubre battement de sa cloche,

le tâtonnement de son bâton, l’étoffe couvrant sa face et la certitude

qu’il était non seulement voué à la mort et à la souffrance, mais séparé

pour toujours de l’approche de ses semblables, remplissait l’âme des

jeunes gens d’épouvante, et à chaque pas qui le rapprochait d’eux leur

courage et leur force semblaient les abandonner.

Lorsqu’il arriva à peu près en face du creux, il s’arrêta et tourna sa

figure droit vers eux.

La flèche noire · 第 4 / 18 段