des plus élevés de cette partie du bois et dépassait ceux qui
l’entouraient d’au moins une toise et demie, et, quand Dick eut grimpé
sur la plus haute branche fourchue et s’y cramponna, vertigineusement
balancé dans le grand vent, il vit derrière lui toute la plaine
marécageuse jusqu’à Kettley avec la Till courant parmi les îlots boisés
et, devant lui, la ligne blanche de la grande route serpentant à travers
la forêt. Le bateau avait été redressé;--il était même à ce moment
au-dessus du gué. A part cela, il n’y avait aucune trace d’homme ni même
aucun mouvement que celui des branches sous le vent. Il allait descendre
quand, jetant un dernier coup d’œil, il aperçut une ligne de points se
mouvant à peu près au milieu des marais. Évidemment une petite troupe
suivait la chaussée, et d’un bon pas; cela lui donna à penser; il
descendit rapidement le long du tronc et rejoignit son camarade à
travers le bois.
CHAPITRE IV
LES COMPAGNONS DE LA FORÊT
Matcham était restauré et bien reposé. Ce que Dick venait de voir
donnait des ailes aux jeunes gens. Ils franchirent cette partie de bois,
traversèrent la route sans encombre et se mirent à gravir les terrains
plus élevés de la forêt de Tunstall. Les arbres étaient de plus en plus
en bouquets avec des landes roussâtres, couvertes d’ajoncs et, çà et là,
de vieux ifs. Le terrain était de plus en plus inégal, avec des trous et
des monticules. Et, à chaque pas de leur ascension, le vent soufflait et
sifflait de plus en plus fort et les arbres se courbaient devant les
rafales comme des cannes à pêche.
Ils venaient d’entrer dans une de ces clairières quand, tout d’un coup,
Dick s’aplatit face contre terre parmi les ronces et se mit à ramper
doucement en arrière, cherchant l’abri d’un bouquet d’arbres. Matcham,
très étonné, car il ne voyait pas la raison de cette fuite, l’imita
cependant; ce ne fut que lorsqu’ils eurent atteint le refuge d’un fourré
qu’il se tourna vers son compagnon et lui demanda sa raison.
Pour toute réponse Dick montra du doigt.
A l’autre bout de la clairière un sapin s’élevait bien au-dessus du bois
environnant et dressait dans le ciel la masse noire de son feuillage.
Jusqu’à cinquante pieds au-dessus du sol, le tronc était droit et solide
comme une colonne. A cette hauteur, il se divisait en deux rameaux
massifs, et, dans la fourche, comme un matelot dans un mât, était un
homme vêtu d’une cotte d’armes verte, épiant de tous côtés. Le soleil
brillait sur ses cheveux; d’une main, il s’abritait les yeux pour voir
de loin, et il tournait doucement la tête d’un côté à l’autre avec la
régularité d’une machine.
Les jeunes gens se regardèrent.
--Essayons à gauche, dit Dick. Nous avons failli mal tomber, Jack.
Dix minutes après, ils arrivèrent à un sentier battu.
--Voici un endroit de la forêt que je ne connais pas, remarqua Dick. Où
peut mener ce chemin?
--Essayons tout de même, dit Matcham.
Quelques mètres plus loin, le sentier conduisait au haut d’une arête,
puis, par une raide descente, dans un vallon creux en forme de coupe. Au
pied, émergeant d’une épaisse ramure d’aubépines fleuries, deux ou trois
pignons sans toits, noircis comme par le feu et une seule grande
cheminée marquaient les ruines d’une maison.
--Qu’est-ce que cela peut être? dit Matcham.
--Vrai, par la messe, je n’en sais rien, répondit Dick. Je suis tout
désorienté. Avançons prudemment.
Avec des battements de cœur, ils descendirent à travers les aubépines.
Çà et là ils virent des signes de culture récente; des arbres fruitiers
et des plantes potagères étaient devenus sauvages dans le fourré; un
cadran solaire était tombé dans l’herbe; ils marchaient sans doute dans
un ancien jardin. Encore quelques pas et ils se trouvèrent devant les
ruines de la maison. Elle avait été une habitation agréable et bien
défendue. Un fossé desséché était creusé profondément tout autour, mais
il était, à présent, plein de gravats, et une poutre, tombée en travers,
formait pont. Les deux murs opposés étaient encore debout, le soleil
brillait à travers leurs fenêtres vides, mais le reste s’était effondré
et ne formait plus qu’un grand tumulus de ruines, noircies par le feu.
Déjà, dans l’intérieur, quelques plantes poussaient, vertes, dans les
crevasses.
--A présent, j’y pense, murmura Dick, ce doit être Grimstone. C’était un
fort à un certain Simon Malmesbury. Sir Daniel fut un fléau pour lui!
C’est Bennet Hatch qui l’a brûlé, il y a maintenant cinq ans. Et, ma
foi, c’est dommage, car c’était une belle maison.
Dans le fond du vallon, où le vent ne soufflait pas, il faisait chaud et
tout était tranquille; et, Matcham, posant la main sur le bras de Dick,
leva un doigt:
--Écoutez! dit-il.
Alors on perçut un son étrange, qui troublait le calme. Il fut répété
deux fois avant qu’ils n’en reconnussent la nature. C’était le bruit
d’un gros homme s’éclaircissant la gorge; puis une voix rude et fausse
chanta:
--Alors, debout, il parla, le maître, le roi des Outlaws:
--Que faites-vous là, mes joyeux compagnons, parmi les forêts
vertes?
--Et Gamelyn répondit--il ne regardait jamais à terre;
--Oh, il faut qu’ils errent dans les bois, ceux qui ne peuvent
aller en ville.
Le chanteur s’arrêta, un léger cliquetis de fer suivit, puis le silence.
Les deux jeunes gens se regardèrent. Quel qu’il fût, leur invisible
voisin était de l’autre côté de la ruine. Tout d’un coup la figure de
Matcham s’anima, et, en un instant, il franchit la poutre renversée et
se mit à grimper avec précaution sur la haute pile de décombres qui
remplissait l’intérieur de la maison sans toit; Dick aurait voulu le
retenir s’il en avait eu le temps, mais il ne put que le suivre.
Juste dans un coin de la ruine deux poutres étaient tombées en croix et
protégeaient une place grande comme un banc d’église. Dans ce coin, les
deux jeunes gens se blottirent en silence. Ils étaient parfaitement
cachés et, par un trou de flèche, ils voyaient le côté opposé.
En regardant par là, ils furent paralysés de terreur en constatant leur
position. La retraite était impossible; à peine osaient-ils respirer.
Sur le bord même du fossé, à trente pieds à peine de l’endroit où ils se
tenaient accroupis, un chaudron de fonte bouillait et fumait sur un feu
brillant. Tout auprès, dans l’attitude de quelqu’un qui écoute, comme
s’il avait perçu le bruit de leur ascension parmi les ruines, un homme,
grand, à la face rouge et basanée, était debout. Il tenait dans la main
droite, une cuillère, et à sa ceinture pendaient une corne et une
formidable dague. Sans aucun doute, c’était le chanteur; et, sans doute
aussi, il était en train d’agiter le contenu de la marmite, lorsque le
bruit de quelque pas maladroit sur les plâtras, était venu à son
oreille; un peu plus loin, un autre homme sommeillait, étendu et roulé
dans un manteau brun; un papillon voltigeait autour de sa figure. Ils
étaient dans un espace découvert, tout blanc de marguerites et, au bout
opposé, un arc, un carquois avec des flèches et un morceau de carcasse
de daim étaient suspendus à une aubépine fleurie.
Bientôt l’individu se relâcha de son attitude attentive, porta la
cuillère à sa bouche, goûta, fit un signe de tête et recommença à remuer
et à chanter.
Oh! il faut qu’ils errent dans le bois ceux qui ne peuvent aller en
ville.
croassa-t-il, reprenant son chant où il l’avait laissé.
O Seigneur, nous ne sommes pas du tout ici pour mal faire,
Mais, si nous nous rencontrons avec un cerf du bon roi, pour lui
lancer une flèche.
Tout en chantant, il prenait de temps en temps une cuillerée de
bouillon, soufflait dessus et la goûtait en se donnant des airs de
cuisinier expérimenté. Enfin, quand il jugea le ragoût prêt, il prit la
corne de sa ceinture et en donna trois appels modulés. L’autre se
réveilla, se retourna, chassa le papillon et regarda autour de lui.
--Eh quoi, frère? dit-il. Dîner?
--Oui, ivrogne, répliqua le cuisinier, c’est le dîner, et un dîner sec
par-dessus le marché, sans bière ni pain. A présent on n’a plus
d’agrément dans les bois, il fut un temps où un brave garçon pouvait y
vivre aussi bien qu’un abbé mitré, à part la pluie et les gelées; il
avait tout son soûl de vin et d’ale. Mais, à présent, on a gâché le
métier; et ce Jean Répare-tout n’est qu’un nigaud empaillé, bon tout au
plus à effaroucher les corbeaux.
--Bah! répondit l’autre, vous êtes trop porté à boire et à manger,
Lawless. Attendez un peu, le bon temps reviendra.
--Voyez-vous, répliqua le cuisinier, j’ai attendu ce bon temps depuis
que j’étais grand comme ça. J’ai été frère gris; j’ai été archer du roi;
j’ai été matelot, et j’ai navigué sur les mers salées; et j’ai été dans
les bois avant cette fois-ci, vraiment, et tué le gibier du roi. Qu’en
résulte-t-il? Rien. J’aurais mieux fait de rester au couvent. Jean
l’Abbé était plus utile que Jean Répare-tout. Par Notre-Dame, les voilà.
L’un après l’autre, de grands individus bien tournés arrivèrent sur la
prairie. Chacun en arrivant produisait un couteau et une écuelle de
corne, se servait dans le chaudron et s’asseyait sur l’herbe pour
manger. Ils étaient diversement équipés et armés; quelques-uns en
blouses rougeâtres avec un couteau et un vieil arc; d’autres avec toute
l’élégance de la forêt: chapeau et justaucorps en drap vert de Lincoln,
avec des flèches armées de plumes de paons dans la ceinture, une corne
sur un baudrier, et au côté un glaive et une dague. Ils arrivaient avec
le silence de la faim, murmuraient à peine un salut, et se mettaient de
suite à manger.
Il y en avait environ une vingtaine de réunis, lorsqu’un bruit de
satisfaction étouffée s’éleva tout près dans l’aubépine, et aussitôt
après un groupe de cinq ou six hommes des bois déboucha sur la prairie,
portant un brancard. Un individu, grand et vigoureux, quelque peu
grisonnant et aussi brun qu’un jambon fumé, marchait devant eux avec un
certain air d’autorité, et un brillant épieu à la main.
--Garçons, cria-t-il, braves garçons et mes véritables et joyeux
camarades, vous avez chanté ces temps-ci sur un sifflet sec et vécu
médiocrement. Mais que vous ai-je dit, toujours! Attendez vaillamment la
fortune; elle tourne, elle tourne vite. Et tenez, voici son premier bon
mouvement: cette excellente chose, de l’ale.
Il y eut un murmure de satisfaction lorsque les porteurs déposèrent la
civière et découvrirent une bonne barrique.
--Et à présent dépêchez-vous, garçons, il y a de l’ouvrage. Une poignée
d’archers viennent d’arriver au gué. Leurs couleurs sont rouge sombre et
bleu, ils sont votre but--ils goûteront tous aux flèches--pas un d’entre
eux ne doit sortir du bois. Car, mes braves, nous sommes ici une
cinquantaine, chacun de nous odieusement spolié; quelques-uns ont perdu
des terres, d’autres des amis; et quelques-uns ont été mis hors la
loi--tous opprimés! Qui a fait cela? Sir Daniel, par la croix! Doit-il
ainsi prospérer? doit-il rester tranquillement dans nos maisons? doit-il
labourer nos champs? doit-il sucer l’os qu’il nous a volé? Je jure que
non. Il s’est arrogé force de loi; il a gagné des causes; mais il y en a
une qu’il ne gagnera pas. J’ai ici, à la ceinture, une sommation qui,
plaise à Dieu, le vaincra.
Lawless, le cuisinier, en était à sa seconde coupe de bière. Il la leva
comme pour un toast à l’orateur.
--Maître Ellis, dit-il, vous voulez la vengeance--cela vous convient
ainsi!--mais votre pauvre frère qui n’eut jamais rien à perdre, ni terre
ni amis, pense plutôt, pour sa part, au profit de la chose. Il aimerait
tout autant un noble d’or et une cruche de vin de canarie que toutes les
vengeances du purgatoire.
--Lawless, répliqua l’autre, pour atteindre Moat-House, Sir Daniel doit
passer par la forêt. Nous lui ferons le passage plus cher, parbleu, que
n’importe quelle bataille. Alors, quand il sera à terre avec la poignée
en haillons de ceux qui nous échapperont, tous ses grands amis tombés et
en fuite et nul pour l’aider, nous assiégerons ce vieux renard et grande
sera sa chute. C’est un gras chevreuil, nous en aurons chacun notre
part.
--Oui, répondit Lawless; j’en ai déjà mangé beaucoup de ces dîners-là,
mais le difficile, c’est de les cuire, brave maître Ellis. Et, pendant
ce temps, que faisons-nous? Nous faisons des flèches, nous faisons des
vers et nous buvons de l’eau pure et fraîche, cette boisson malsaine.
--Ce n’est pas vrai, Will Lawless. Vous vous ressentez de l’office de
frère gris; l’avidité sera votre perte, répondit Ellis. Nous avons pris
vingt livres à Appleyard. Nous eûmes sept marks du messager la nuit
dernière. Il n’y a qu’un jour, nous en avons eu cinquante du marchand.
--Et aujourd’hui, dit l’un des hommes, j’ai arrêté un gros marchand
d’indulgences qui se dirigeait vers Holywood en grande hâte. Voici sa
bourse.
Ellis en compta le contenu.
--Une centaine de shillings! grommela-t-il. Imbécile, il en avait bien
plus dans ses sandales, ou cousus dans sa palatine. Vous êtes un enfant,
Tom Cuckow; vous avez laissé échapper la proie.
Malgré cela Ellis empocha nonchalamment la bourse.
Il était debout, appuyé sur son épieu, et regardait autour de lui les
autres. Ceux-ci, avec des attitudes diverses, prenaient gloutonnement un
potage de venaison et le délayaient copieusement avec de l’ale. C’était
un bon jour, ils étaient en veine; mais les affaires pressaient et ils
mangeaient rapidement. Les premiers venus avaient dépêché leur repas.
Quelques-uns s’étendirent sur l’herbe et s’endormirent immédiatement
comme des boas; d’autres causaient ou examinaient leurs armes, l’un,
dont l’humeur était particulièrement gaie, tendit une corne de bière et
se mit à chanter.
Il n’y a pas de lois dans la bonne forêt verte,
Ici on ne manque pas de vivres,
C’est joyeux, tranquille, avec du gibier pour notre ordinaire.
En été tout est doux.
Vienne l’hiver avec le vent et la pluie,
Vienne l’hiver avec la neige et les frimas,
Rentrez chez vous le capuchon sur la figure,
Et mangez au coin du feu.
Pendant tout ce temps, les deux jeunes gens avaient écouté, serrés l’un
contre l’autre; Richard avait seulement détaché son arc et tenait tout
prêt le grappin dont il se servait pour le bander. Ils n’avaient pas osé
bouger et cette scène de vie en forêt s’était déroulée sous leurs yeux
comme une scène de théâtre. Mais voici que le spectacle changea d’une
façon singulière. La grande cheminée qui dominait les ruines s’élevait
juste au-dessus de leur cachette. Il y eut un sifflement dans l’air,
puis un bruit sonore et les fragments d’une flèche tombèrent près d’eux.
Quelqu’un d’un endroit plus élevé du bois, peut-être la sentinelle
qu’ils avaient vue postée dans l’if, avait lancé une flèche sur le haut
de la cheminée.
Matcham ne put retenir un petit cri qu’il étouffa aussitôt, et Dick,
surpris, lâcha le grappin. Mais pour les hommes de la prairie, ce trait
était un signal attendu. Ils furent tous sur pied à l’instant, rajustant
leurs ceintures, essayant la corde de leurs arcs, faisant jouer leurs
épées et dagues dans les fourreaux. Ellis leva la main, sa figure avait
pris tout à coup un air de sauvage énergie; le blanc de ses yeux
brillait dans sa face basanée.
--Camarades, dit-il, vous connaissez vos postes. Que pas une âme ne vous
échappe. Appleyard était un stimulant avant dîner; mais à présent à
table. Il y a trois hommes que je vengerai amèrement: Harry Shelton,
Simon Malmesbury, et--frappant sur sa vaste poitrine--et Ellis
Duckworth, par la messe!
Un homme arriva, rouge de la course, à travers les buissons.
--Ce n’est pas Sir Daniel, dit-il tout essoufflé. Ils ne sont que sept.
La flèche a-t-elle touché?
--Elle a frappé à l’instant, répliqua Ellis.
--La peste! dit le messager. Il me semblait l’avoir entendue siffler. Et
je m’en vais sans dîner.
En une minute, les uns courant, d’autres marchant vite, selon
l’éloignement de leurs postes, les compagnons de la Flèche-Noire avaient
tous disparu du voisinage de la maison en ruines; le chaudron, le feu,
qui à présent était bas, et la carcasse du daim sur l’aubépine restèrent
seuls pour témoigner qu’ils avaient été là.
CHAPITRE V
SANGUINAIRE COMME UN CHASSEUR
Les jeunes gens restèrent immobiles jusqu’à ce que le dernier bruit de
pas se fût dissous dans celui du vent. Ils se levèrent alors, tout
courbaturés, car la longue contrainte les avait fatigués, escaladèrent
les ruines, et traversèrent de nouveau le fossé sur la poutre. Matcham
avait ramassé le grappin et marchait le premier; Dick le suivait avec
raideur, son arc sur le bras.
--Et maintenant, dit Matcham, en avant pour Holywood.
--A Holywood! cria Dick. Quand on tire sur de braves gens! Pas moi,
j’aimerais mieux vous voir pendre, Jack!
--Vous m’abandonneriez? demanda Matcham.
--Oui, par ma foi! répliqua Dick. Si je n’arrive pas à temps pour
prévenir ces garçons, j’irai mourir avec eux. Quoi! vous voudriez me
voir abandonner mes compagnons avec qui j’ai toujours vécu? J’espère que
non! Donnez-moi mon grappin!
Mais rien n’était plus loin de l’intention de Matcham.
--Dick, dit-il, vous avez juré par les saints que vous me conduiriez
sain et sauf à Holywood. Voudriez-vous rompre votre serment? Voulez-vous
m’abandonner--un parjure?
--Non, je l’ai bien juré, répliqua Dick, et je voulais le faire; mais à
présent! Voyons, Jack, revenez avec moi. Laissez-moi seulement, prévenir
ces hommes et s’il en est besoin courir les risques avec eux; je serai
libre alors et je reprendrai le chemin de Holywood pour remplir mon
serment.
--Vous vous moquez de moi, répondit Matcham. Ces hommes que vous voulez
secourir sont les mêmes qui me traquent pour me perdre.
Dick se gratta la tête.
--Je n’y peux rien, Jack, dit-il. Il n’y a pas de remède. Que
voulez-vous? Vous ne courrez pas grand risque, mon garçon, et ceux-là
sont en péril de mort. De mort! ajouta-t-il, pensez-y! Pourquoi diable
me retenez-vous ici? donnez-moi le grappin. Par saint Georges! faut-il
qu’ils meurent tous?
--Richard Shelton, dit Matcham, et il le regarda fixement, voulez-vous
donc prendre parti pour Sir Daniel? N’avez-vous pas d’oreilles?
N’avez-vous pas entendu cet Ellis, ce qu’il disait? Ou n’avez-vous pas
de cœur pour votre propre sang et votre père assassiné? Harry Shelton,
a-t-il dit, et Sir Harry Shelton était votre père aussi vrai que le
soleil brille au ciel.
--Que voulez-vous? cria de nouveau Dick. Voulez-vous que j’aie foi en
des voleurs?
--Non, je l’ai déjà entendu dire, répliqua Matcham. Le bruit en court
partout; c’est Sir Daniel qui l’a tué, il l’a tué malgré son serment;
dans sa propre maison, il a versé le sang d’un innocent. Le ciel en
demande vengeance; et vous--le fils de cet homme--vous voulez aller
soutenir et défendre le meurtrier!
--Jack, cria le jeune homme, je ne sais pas. Cela peut-être, que
sais-je? Mais pensez à ceci: cet homme m’a nourri et élevé, et j’ai
chassé avec ses serviteurs et joué parmi eux; et les abandonner à
l’heure du danger... homme, si je faisais cela, mon honneur serait bien
mort! Non, Jack, il ne faut pas me demander cela; vous ne pouvez vouloir
que je sois vil.
--Mais votre père, Dick? dit Matcham, un peu ébranlé. Votre père? et
votre serment envers moi? Vous avez pris les saints à témoins.
--Mon père, dit Shelton. Non! il voudrait que j’y aille! Si Sir Daniel
l’a tué, quand l’heure viendra, cette main tuera Sir Daniel, mais je
n’abandonnerai ni lui, ni les siens dans le danger. Et, quant à mon
serment, mon bon Jack, vous m’en délierez ici. Pour la vie de ces hommes
qui ne vous ont pas fait de mal et pour mon honneur, vous me rendrez ma
liberté.
--Moi, Dick? Jamais! répliqua Matcham. Si vous m’abandonnez, vous serez
un parjure et je le proclamerai.
--Mon sang bout, dit Dick; donnez-moi le grappin! Donnez!
--Je ne veux pas, dit Matcham. Je vous sauverai malgré vous.
--Non? cria Dick. Je vous y obligerai!
--Essayez! dit l’autre.
Ils étaient debout se regardant dans les yeux, tous deux prêts à bondir.
Alors Dick s’élança; et, bien que Matcham se fût aussitôt retourné pour
fuir, en deux bonds l’autre l’atteignit, arracha le grappin à son
étreinte, le jeta rudement à terre, et se tint debout en travers
au-dessus de lui, rouge, menaçant, le poing fermé. Matcham restait où il
était tombé, la figure dans l’herbe, sans idée de résistance.
Dick banda son arc.
--Je vous apprendrai, dit-il brutalement. Serment ou non, vous pouvez
aller vous faire pendre!
Et il se retourna et se mit à courir. Matcham fut aussitôt sur pied et
courut après lui.
--Que voulez-vous? demanda Dick en s’arrêtant. Pourquoi me suivez-vous?
Arrière!
--Je vous suivrai, si cela me plaît, dit Matcham. Ce bois est libre.
--Restez en arrière, par Notre-Dame! répliqua Dick levant son arc.
--Ah! vous êtes un brave garçon, dit Matcham. Tirez!
Dick baissa son arme, un peu confus.
--Voyons, dit-il, vous m’avez fait assez de mal. Allez, allez votre
chemin tranquillement; ou, que je le veuille ou non, il faudra bien que
je vous y force.
--Bien, dit avec entêtement Matcham, vous êtes le plus fort. Faites le
pis. Rien ne m’empêchera de te suivre, Dick, à moins que...
Dick était presque hors de lui. Il était contre sa nature de battre un
être si faible, mais il ne voyait pas d’autre moyen de se débarrasser de
ce compagnon malencontreux, et, il commençait à le croire peut-être
déloyal.
--Vous êtes fou, je pense, cria-t-il. Stupide garçon, je me hâte vers
vos ennemis; aussi vite que mes jambes peuvent me porter, j’y vais.
--Cela m’est égal, Dick, répliqua le garçon. Si vous êtes destiné à
mourir, Dick, je mourrai aussi. J’aimerais mieux aller en prison avec
vous que d’être libre sans vous.
--Bien, répliqua l’autre. Je ne bavarderai pas plus longtemps.
Suivez-moi si cela vous convient; mais, si vous me trahissez, cela ne
vous servira guère, je vous assure. Vous aurez une flèche à travers le
corps, mon garçon.
Disant cela, Dick se remit à courir en suivant la lisière du fourré. Il
s’avançait en fouillant du regard autour de lui. D’un bon pas il sortit
du vallon et arriva de nouveau dans les parties plus découvertes du
bois. A gauche, se trouvait une petite éminence mouchetée de genêts
dorés et couronnée d’un bouquet de sapins noirs.
--Je verrai de là, pensa-t-il, et il se dirigea dessus à travers une
clairière de bruyère.
Il n’avait avancé que de quelques mètres, lorsque Matcham lui toucha le
bras et montra du doigt.
Vers l’est du sommet, il y avait un creux, comme si une vallée eût passé
de l’autre côté; la bruyère s’y continuait; tout le terrain était
rougeâtre comme un bouclier mal nettoyé, et pointillé d’ifs de place en
place; et là, l’une suivant l’autre, Dick vit une dizaine de jaques
vertes montant le sentier, et, marchant à leur tête, Ellis Duckworth en
personne, que son épieu signalait. L’un après l’autre ils gagnèrent le
sommet, se montrant un instant contre le ciel, et disparurent de l’autre
côté jusqu’au dernier. Dick regarda Matcham d’un meilleur œil.
--Ainsi, vous m’êtes fidèle, Jack? demanda-t-il, je pensais que vous
étiez de l’autre parti.
Matcham se mit à sangloter.
--Qu’est-ce que cela signifie? dit Dick. Que les saints nous pardonnent!
Allez-vous pleurnicher pour un mot?
--Vous m’avez fait mal, sanglota Matcham. Vous m’avez fait mal, quand
vous m’avez jeté par terre. Vous êtes un lâche d’abuser ainsi de votre
force.
--Peuh! c’est un propos de sot, dit rudement Dick. Vous n’aviez aucun
droit sur mon grappin; maître John. J’aurais bien fait de vous donner
une raclée. Si vous venez avec moi, il faut m’obéir; sur ce, marchons.
Matcham pensa vaguement à rester en arrière; mais voyant que Dick
continuait à courir à toute vitesse vers l’éminence et ne regardait même
pas derrière lui, il eut une meilleure inspiration et se mit à courir à
son tour. Mais le terrain était difficile et escarpé, Dick avait déjà
une bonne avance, et avait, sans aucun doute, les meilleures jambes, et
il était depuis longtemps arrivé au sommet, et avait rampé à travers les
sapins et s’était blotti dans une touffe de genêts, lorsque Matcham,
haletant comme un daim, le rejoignit et se tint silencieusement à côté
de lui.
En bas, au fond d’une large vallée, le raccourci venant du hameau de
Tunstall serpentait, descendant vers le gué. Il était bien marqué et
l’œil le suivait aisément de place en place. Tantôt il était bordé de
clairières ouvertes, tantôt la forêt le recouvrait; chaque cent mètres,
il côtoyait un piège. Au loin, sur le sentier, le soleil faisait briller
sept salades d’acier, et, de temps en temps, dans l’intervalle des
arbres, on pouvait apercevoir Selden et ses hommes chevauchant d’une
vive allure toujours pour la mission de Sir Daniel.
Le vent était un peu tombé, mais il agitait joyeusement les arbres, et,
peut-être, si Appleyard avait été là, il aurait tiré un avertissement de
la conduite inquiète des oiseaux.