Le sentier descendait de plus en plus dans le marais, en sorte que la

vue de tous les points de repère environnants s’y perdait, excepté le

moulin de Kettley sur le monticule derrière le cavalier, et la pointe

extrême de la forêt de Tunstall, loin devant lui. Des deux côtés étaient

de grands champs d’ajoncs en fleurs et de saules, des mares plissées par

le vent, et de dangereuses fondrières, d’un vert d’émeraude, bien faites

pour attirer et trahir le voyageur. Le sentier traversait le marécage

presque en ligne droite. Il était très ancien; il remontait à l’époque

romaine; par le cours des temps, une bonne partie avait été défoncée, et

çà et là, pendant des centaines de mètres, il était submergé sous les

eaux du marais.

A un mille environ de Kettley, Dick arriva à une de ces interruptions de

la chaussée, où les ajoncs et les saules avaient poussé au hasard,

formant comme de petites îles, et cachaient le chemin. En outre, le

défoncement était plus long que les autres; c’était un endroit où tout

étranger devait aisément se perdre; et Dick se mit à penser, avec une

sorte d’angoisse, au garçon qu’il avait si imparfaitement renseigné.

Quant à lui, jetant un regard en arrière vers les ailes du moulin qui

tournaient, noir sur le bleu du ciel,--un regard en avant sur les

hauteurs de la forêt de Tunstall, il eut une direction suffisante et

continua tout droit, malgré l’eau qui venait aux genoux de son cheval,

aussi sûrement que sur une grande route.

A mi-chemin de cette passe, et déjà en vue du sentier qui émergeait sec

de l’autre côté, il entendit sur sa droite un violent clapotis, et vit

un cheval gris enfoncé dans la boue jusqu’au ventre, et qui faisait

encore des efforts spasmodiques. Subitement, comme s’il eût deviné

l’approche du secours, la pauvre bête se mit à hennir bruyamment. Affolé

par la terreur, il roulait des yeux injectés de sang; et, tandis qu’il

se démenait dans la fondrière, des nuées de moustiques s’élevaient dans

l’air et bourdonnaient autour de lui.

--Hélas! pensa Dick, le pauvre aurait-il péri? Voilà son cheval, c’est

sûr--un bon cheval gris! Non, camarade, puisque tu appelles vers moi si

lamentablement, je ferai tout ce qu’il est possible de faire pour

t’aider. Tu ne resteras pas là à t’enfoncer peu à peu!

Et il prépara son arc, et mit une flèche dans la tête de l’animal.

Dick repartit après cet acte de brutale pitié, l’esprit un peu plus

calme, et regardant avec soin autour de lui si aucune trace

n’apparaîtrait de son moins heureux prédécesseur sur ce chemin.

--Je voudrais avoir osé lui en dire davantage, pensa-t-il, car je crains

qu’il ne se soit perdu dans le bourbier.

Et, juste comme il pensait cela, une voix cria son nom, et, regardant

par-dessus son épaule, il aperçut sur le côté de la chaussée, la figure

du garçon, au milieu d’un bouquet d’ajoncs.

--Vous voilà? dit-il, arrêtant son cheval. Vous êtes tellement caché par

les roseaux que je vous aurais dépassé sans vous voir. J’ai vu votre

cheval embourbé, et l’ai délivré de l’agonie; ce que, par ma foi! vous

auriez dû faire vous-même, si vous aviez eu un peu de pitié. Mais sortez

de votre cachette. Il n’y a personne ici pour vous inquiéter.

--Hé! mon garçon, je n’ai pas d’armes et ne saurais m’en servir, si j’en

avais, répliqua l’autre en s’avançant sur le sentier.

--Pourquoi m’appelez-vous garçon? demanda Richard. Vous n’êtes pas, je

pense, l’aîné de nous deux.

--Bon maître Shelton, dit l’autre, je vous en prie, pardonnez-moi. Je

n’ai pas la moindre intention de vous offenser. Je ferais tout, plutôt,

pour obtenir votre bienveillance et votre grâce, car je suis plus mal en

point que jamais, ayant perdu mon chemin, mon manteau et mon pauvre

cheval. Avoir une cravache et des éperons, et pas de cheval à monter!

Et, surtout, ajouta-t-il, avec un regard lamentable sur ses

vêtements--surtout être si misérablement sali!

--Bah, s’exclama Dick. Prenez-vous garde à un plongeon? Le sang d’une

blessure ou la poussière du voyage,--voilà les ornements d’un homme.

--Eh bien, alors, je l’aime mieux sans ornement, fit le garçon. Je vous

prie, bon maître Richard, je vous en prie, aidez-moi de votre bon

conseil. Si je n’arrive pas sain et sauf à Holywood, je suis perdu.

--Non, dit Richard, descendant de cheval, je vous donnerai mieux qu’un

conseil. Prenez mon cheval, et je vais courir un moment; quand je serai

fatigué, nous changerons, de manière que, à pied et à cheval, nous irons

le plus vite possible.

Ce qui fut fait, et ils allèrent aussi vivement que le permettait le

terrain inégal, Dick tenant la main sur le genou de l’autre.

--Comment vous appelez-vous? demanda Dick.

--Appelez-moi John Matcham, répondit le garçon.

--Et qu’allez-vous faire à Holywood? continua Dick.

--Je cherche asile contre un homme qui veut m’opprimer, fut la réponse.

Le bon abbé de Holywood est un soutien puissant pour le faible.

--Et comment vous trouviez-vous avec Sir Daniel? poursuivit Dick.

--Hé, dit l’autre, par la violence! Il m’a enlevé de force de ma propre

demeure; il m’a couvert de ces haillons; il a galopé avec moi, à m’en

rendre malade; il m’a nargué jusqu’à me faire pleurer; et, lorsque

plusieurs de mes amis se mirent à le poursuivre, dans l’espoir de me

reprendre, il me mit en croupe derrière lui pour les empêcher de tirer!

Je fus même égratigné au pied droit et je boite un peu. Oh, il y aura un

jour de règlement pour tout cela: il lui en cuira!

--Voulez-vous prendre la lune avec les dents? dit Richard. C’est un

vaillant chevalier, et sa main est de fer. S’il avait deviné que je me

suis mêlé de votre fuite, je passerais un mauvais quart d’heure.

--Hé, mon pauvre garçon, répliqua l’autre, vous êtes son pupille, je

sais bien. A propos, je le suis aussi, du moins il le dit; à moins qu’il

ait acheté le droit de me marier,... je ne sais pas au juste; mais c’est

quelque pratique pour m’opprimer.

--Garçon encore! dit Dick.

--Quoi? Dois-je donc vous appeler fille, bon Richard? demanda Matcham.

--Pas de filles pour moi, répliqua Dick. Je les renie en bloc!

--Vous parlez en garçon, dit l’autre. Vous pensez plus à elles que vous

ne le prétendez.

--Non, pas moi, dit Richard, résolument. Je ne m’en occupe pas. La peste

soit d’elles, vous dis-je. Parlez-moi de chasser, de combattre et de

festoyer, et de vivre avec de hardis compagnons. Je n’ai jamais entendu

parler de fille qui fût bonne à quelque chose, sauf une; et celle-là, la

pauvre, fut brûlée comme sorcière et pour avoir porté des habits

d’homme, malgré son sexe.

Maître Matcham se signa avec ferveur, et sembla prier.

--Que faites-vous? demanda Dick.

--Je prie pour son âme, répondit l’autre, d’une voix un peu troublée.

--Pour l’âme d’une sorcière? s’écria Dick. Mais priez pour elle, si vous

voulez; c’était bien la meilleure fille d’Europe, cette Jeanne d’Arc. Le

vieil archer Appleyard a prié devant elle, a-t-il dit, comme si elle

avait été Mahomet. C’était une brave fille.

--Soit, mais, bon maître Richard, conclut Matcham, si vous aimez si peu

les filles, vous n’êtes pas vraiment un homme naturel; car Dieu a fait

les deux avec intention, et a répandu dans le monde le sincère amour,

pour être l’espoir de l’homme et le soutien de la femme.

--Fi, dit Richard, vous êtes une poule mouillée de rabâcher ainsi sur

les femmes. Si vous croyez que je ne suis pas un vrai homme, descendez

sur le sentier, et soit à coups de poing, soit à l’épée, ou bien avec

l’arc et les flèches, votre corps éprouvera si je suis un homme.

--Non, je ne suis pas batailleur, dit Matcham énergiquement. Je ne veux

pas faire la moindre offense. Je veux plaisanter seulement. Et, si je

parle de femmes, c’est que j’ai entendu dire que vous alliez vous

marier.

--Moi, me marier! s’exclama Dick. Bon, c’est la première nouvelle. Et

qui épouserai-je?

--Une Joanna Sedley, répliqua Matcham en rougissant. C’est une

combinaison de Sir Daniel; il a de l’argent à gagner des deux côtés; et

j’ai entendu la pauvre fille se lamenter de cette union à faire pitié.

Il paraît qu’elle est de votre avis, ou bien que le fiancé lui déplaît.

--Bah! le mariage est comme la mort, il vient pour tout le monde, dit

Richard avec résignation. Et elle s’est lamentée? Voyez un peu, voyez

quelles têtes de linottes que toutes ces filles: se lamenter avant de

m’avoir vu! Est-ce que je me lamente? Non pas. Si je me marie, je me

marierai les yeux secs! Mais, si vous la connaissez, je vous prie, de

quelle couleur est-elle, blonde ou brune? Et est-elle d’humeur méchante

ou agréable?

--Hé, qu’importe? dit Matcham. Si vous vous mariez, vous n’avez qu’à

vous marier. Qu’est-ce que cela fait, brune ou blonde? Niaiseries que

cela. Vous n’êtes pas une poule mouillée, maître Richard; vous vous

marierez les yeux secs, quand même.

--C’est bien dit, répliqua Shelton, peu m’importe.

--Cela promet un agréable mari à votre femme, dit Matcham.

--Elle aura le mari pour qui le ciel l’a faite, répondit Richard. Je

pense qu’il y en a de pires, aussi bien que de meilleurs.

--Ah, la pauvre fille, dit l’autre.

--Et pourquoi pauvre? demanda Dick.

--Épouser un homme en bois, répliqua son compagnon. Pauvre moi, si

j’avais un mari en bois!

--On dirait vraiment que je suis un homme en bois, répliqua Dick, moi

qui traîne à pied, pendant que vous êtes sur mon cheval; mais, c’est du

bon bois, je crois.

--Bon Dick, pardonnez-moi, s’écria l’autre. Oui, vous êtes le meilleur

cœur d’Angleterre; c’était pour rire. Pardonnez-moi, gentil Dick.

--Non, pas de mots bêtes, répliqua Dick, un peu embarrassé par la

chaleur de son compagnon. Il n’y a pas de mal. Je ne suis pas

susceptible, Dieu merci.

Et à ce moment, le vent qui soufflait en plein dans leur dos leur

apporta la discordante fanfare du trompette de Sir Daniel.

--Écoutez, dit Dick, on sonne le boute-selle.

--Ah, dit Matcham, ils se sont aperçus de ma fuite, et maintenant je

n’ai plus de cheval, et il devint pâle comme un mort.

--Quelle mine! répondit Richard. Vous avez une grande avance, et nous

sommes près du bac. Et il me semble que c’est moi qui n’ai pas de

cheval.

--Hélas, on va me prendre! cria le fugitif. Dick, bon Dick, je vous

supplie, aidez-moi encore un peu!

--Allons, bon, qu’est-ce qui te prend? dit Richard. Il me semble que je

vous aide très manifestement. Mais cela me fait de la peine de voir un

compagnon si abattu! Et écoutez, John Matcham--puisque vous vous appelez

John Matcham--moi, Richard Shelton, advienne que pourra, je vous verrai

sain et sauf à Holywood. Que les saints me le rendent si je vous fais

faute. Allons, remettez-vous un peu. Sir Blancheface. Le chemin est

meilleur ici; donnez de l’éperon. Plus vite! Plus vite! Ne vous occupez

pas de moi: je cours comme un cerf.

Ainsi, le cheval trottant dur et Dick courant aisément à côté, ils

traversèrent la fin du marais, ils arrivèrent au bord de la rivière,

près de la cabane du passeur.

CHAPITRE III

LE BAC DU MARAIS

La Till formait à cet endroit une nappe d’eau argileuse, suintement du

marais, et coulait parmi une vingtaine d’îlots marécageux couverts de

saules.

C’était une vilaine rivière; mais, par cette matinée brillante et

animée, tout était beau. Le vent et les martinets plissaient sa surface

d’innombrables rides; et le ciel s’y réfléchissait en taches d’un bleu

riant.

Une crique s’avançait à la rencontre du sentier, et tout près de la rive

était la hutte du passeur. Elle était faite de limon et d’osier, et

l’herbe poussait verte sur le toit.

Dick alla à la porte et l’ouvrit. A l’intérieur, sur un vieux sale

manteau rougeâtre, le passeur était étendu et grelottait; c’était une

grande carcasse d’homme, mais maigre et rongé par la fièvre du pays.

--Hé, maître Shelton, dit-il, venez-vous pour le bac? Mauvais temps,

mauvais temps! Faites attention. Il y a une compagnie aux alentours.

Vous feriez mieux de tourner vos talons et de prendre le pont.

--Non, je suis très pressé, répondit Richard. Le temps vole, passeur. Je

n’en ai pas à perdre.

--Quel homme entêté, répondit le passeur, se levant. Si vous arrivez

sain et sauf à Moat-House, vous aurez de la chance; mais je n’en dis pas

plus. Puis, apercevant Matcham: Qui est celui-ci? demanda-t-il, en

s’arrêtant, avec un clignement de l’œil, sur le seuil de sa hutte.

--C’est mon parent, maître Matcham, répondit Richard.

--Bien le bonjour, bon passeur, dit Matcham qui avait mis pied à terre,

et s’avançait, tenant le cheval par la bride. Préparez-moi votre bateau,

je vous prie; nous avons grande hâte.

Le maigre passeur le regardait fixement.

--Par la messe! dit-il enfin, et il rit à gorge déployée.

Matcham rougit jusqu’aux oreilles et frissonna; et Dick, avec un air de

colère, mit la main sur l’épaule du butor.

--Eh bien, quoi! cria-t-il. Occupe-toi de tes affaires, et cesse de te

moquer de ceux qui sont au-dessus de toi.

Hughes le passeur délia son bateau en grommelant et le poussa un peu

vers l’eau profonde. Puis Dick fit entrer le cheval et Matcham suivit.

--Vous êtes vraiment bien petit, maître, dit Hughes, avec une large

grimace: c’est du mauvais modèle, faut croire. Non, maître Shelton, je

suis pour vous, ajouta-t-il, prenant les rames. Un chien peut bien

regarder un évêque. Je n’ai fait que jeter un coup d’œil sur maître

Matcham.

--Assez parlé, drôle, dit Richard. Courbe-moi ton dos.

Ils étaient à ce moment à l’ouverture de la crique, et la vue s’ouvrait

en amont et en aval. Partout elle était limitée par des îles. Les rives

de limon bordaient la rivière, les saules s’inclinaient, les roseaux

pliaient, les martinets sifflaient et plongeaient. Aucune trace d’homme

dans ce labyrinthe d’eaux.

--Mon maître, dit le passeur, maintenant le bateau d’une seule rame,

j’ai une maudite idée que Jean-des-Marais est dans l’île. Il a une

mauvaise dent contre tous les gens de Sir Daniel. Que diriez-vous si je

remontais le courant pour aborder à une portée de flèche au-dessus du

sentier? Il vaut mieux ne pas avoir affaire avec Jean-des-Marais.

--Quoi? Est-il de cette compagnie? demanda Dick.

--Motus, dit Hughes. Mais je remonterais la rivière, Dick. Pensez, si

maître Matcham attrapait une flèche? Et il rit de nouveau.

--Soit, Hughes, répondit Richard.

--Attention, alors, poursuivit Hughes. S’il en est ainsi, détachez-moi

votre arc... bien: maintenant préparez-le... bon; mettez-moi une flèche.

Là, gardez-la comme ça, et regardez-moi d’un air menaçant.

--Que signifie? demanda Dick.

--Hé, mon maître, si je vous fais passer en cachette, il faut que ce

soit par force ou par crainte, répliqua le passeur; autrement, si

Jean-des-Marais en avait vent, il serait capable de se montrer un

désastreux voisin.

--Les coquins en agissent-ils si brutalement? demanda Dick. Est-ce

qu’ils commandent le bac de Sir Daniel?

--Hé, murmura le passeur, clignotant. Remarquez bien! Sir Daniel

tombera. Chut! Et il se courba sur les rames.

Ils remontèrent longtemps la rivière, tournèrent au bout d’une île, et

descendirent doucement un chenal étroit près de la rive opposée. Hughes

tenait l’eau au milieu du courant.

--Il faut que je vous fasse aborder ici dans les saules, dit-il.

--Mais il n’y a pas de sentier, rien que du limon et des fondrières,

répondit Richard.

--Maître Shelton, répliqua Hughes, je n’ose pas vous faire aborder plus

près, et dans votre intérêt maintenant. Il me surveille le bac, appuyé

sur son arc. Tout ce qui passe et dépend de Sir Daniel, il les tue comme

des lapins. Je l’ai entendu le jurer sur la croix. Si je ne vous avais

connu depuis longtemps... oui, voilà bien longtemps... je vous aurais

laissé aller; mais en souvenir des jours passés, et à cause de ce jouet

que vous avez avec vous, qui n’est pas fait pour la bataille et les

blessures, j’ai risqué mes deux pauvres oreilles pour vous passer sain

et sauf. Contentez-vous de ça; je ne peux pas faire plus, sur mon salut!

Hughes parlait encore, courbé sur ses rames, lorsqu’un grand cri sortit

des saules de l’île, et l’on entendit dans le bois comme le bruit d’un

homme vigoureux qui se fraye un chemin à travers les branches.

--La peste! cria Hughes. Il a été tout le temps dans l’île d’en haut! Il

dirigea droit sur le rivage. Menacez-moi de votre arc, bon Dick;

visez-moi bien en face, ajouta-t-il. J’ai essayé de sauver vos peaux,

sauvez la mienne à votre tour!

Le bateau se jeta contre un épais fourré de saules avec un craquement.

Matcham, pâle, mais ferme et alerte, sur un signe de Dick courut le long

des bancs de rameurs et sauta sur la berge; Dick, prenant le cheval par

la bride, tâcha de suivre; mais, soit à cause de la taille du cheval,

soit à cause de l’épaisseur du fourré, ils ne pouvaient avancer. Le

cheval hennit et rua, et le bateau qui flottait dans un remous allait et

venait et plongeait avec violence.

--Il n’y a pas moyen, Hughes, on ne peut pas atterrir ici, cria Dick,

tout en se débattant vigoureusement dans le taillis touffu avec l’animal

effaré.

Un homme de haute taille parut au bord de l’île, un arc à la main. Dick

le vit un instant du coin de l’œil bandant son arc avec grand effort et

tout rouge tant il s’était pressé.

--Qui va là? cria-t-il à Hughes, qui est là?

--C’est maître Shelton, John, répondit le passeur.

--Arrêtez, Dick Shelton, cria l’homme de l’île. On ne vous fera pas de

mal, par la croix! Arrêtez! Revenez, passeur Hughes.

Dick fit une réponse ironique.

--Eh bien alors vous irez à pied, répliqua l’homme en lançant une

flèche.

Le cheval, frappé par le trait, dans son agonie fit des mouvements de

frayeur; le bateau se retourna et, l’instant d’après, tous se

débattaient dans les tourbillons de la rivière.

Quand Dick revint sur l’eau, il était à un yard environ de la berge, et,

avant que sa vue ne se fût éclaircie, sa main se ferma sur quelque chose

de solide et de fort qui aussitôt le tira en avant. C’était la cravache

que Matcham, rampant sur un saule dont les branches s’avançaient sur

l’eau, avait au bon moment offerte à son étreinte.

--Par la messe, lui dit Dick en prenant pied sur le rivage, voilà une

vie que je vous dois, car je nage comme un boulet de canon. Et il se

tourna immédiatement vers l’île.

Au milieu de la rivière, Hughes le passeur nageait avec son bateau la

coque en l’air, tandis que Jean-des-Marais, furieux du mauvais résultat

de son coup, lui criait de se dépêcher.

--Venez, John, dit Shelton, il faut courir! Avant que Hughes ait halé

son bateau de l’autre côté où, tous les deux, ils pourront le remettre

droit, il faut que nous soyons déjà loin.

Et, joignant l’exemple à la parole, il se mit à courir, faisant mille

détours parmi les saules et dans les endroits marécageux, sautant de

touffe d’herbes en touffe d’herbes.

Il n’avait pas le temps de se rendre compte de la direction qu’il

prenait, tout ce qu’il pouvait faire, était de tourner le dos à la

rivière et de courir de toutes ses forces.

Bientôt, cependant, le terrain commença à monter, ce qui prouvait qu’il

était bien dans la bonne direction et, bientôt après ils arrivèrent à un

talus de tourbe solide où des ormes commençaient à se mêler aux saules.

Mais là, Matcham, qui se traînait loin en arrière, se jeta par terre.

--Laissez-moi, Dick, dit-il haletant, je n’en peux plus.

Dick se retourna et revint vers l’endroit où son compagnon était étendu.

--Quoi! John, te laisser, cria-t-il, ce serait vraiment une vilenie,

quand tu as risqué une flèche et un plongeon, même une noyade, pour me

sauver la vie. Une noyade, en vérité, car les saints pourraient seuls

dire comment il se fait que je ne vous ai pas entraîné avec moi.

--Non, dit Matcham, nous aurions été sauvés tous deux, car je sais

nager.

--Vraiment? dit Dick en ouvrant les yeux. C’était le seul talent

masculin dont il était incapable et dans l’ordre des choses qu’il

admirait le plus, savoir nager venait de suite après le fait d’avoir tué

un homme en combat singulier. Eh bien, cela m’apprendra qu’il ne faut

mépriser personne. Je vous ai promis de prendre soin de vous jusqu’à

Holywood, mais, par la croix, John, je crois que vous êtes plus capable

de prendre soin de moi.

--Eh bien, Dick, nous sommes amis à présent, dit Matcham.

--Mais nous n’avons jamais été ennemis, répondit Dick. Vous êtes un

brave garçon à votre manière, bien qu’un peu poule-mouillée. Je n’ai

jamais rencontré votre pareil jusqu’ici. Mais, je vous en prie, reprenez

haleine et marchons. Ce n’est pas le moment de bavarder.

--Mon pied me fait bien du mal, dit Matcham.

--Bon, j’avais oublié votre pied, répliqua Dick. Eh bien! marchons plus

doucement. Je voudrais savoir exactement où nous sommes. J’ai absolument

perdu le chemin; peut-être cela vaut mieux. Car, puisqu’on surveille le

gué, on doit aussi surveiller le chemin. Je voudrais que Sir Daniel soit

revenu avec une quarantaine d’hommes, ils me balayeraient ces coquins

comme le vent balaye les feuilles. Venez, John, appuyez-vous sur mon

épaule, pauvre diable. Mais non, vous n’êtes pas assez grand. Je me

demande quel âge vous avez?... douze ans?

--J’ai seize ans, dit Matcham.

--Vous n’avez guère grandi, alors, répondit Dick. Mais donnez-moi la

main. Nous irons doucement, ne craignez rien. Je vous dois la vie; le

bien et le mal, je rembourse tout, Jack.

Ils commencèrent à gravir la pente.

--Nous trouverons bien la route, tôt ou tard, continua Dick, et alors

tout ira bien. Par la messe, votre main est bien mince, John. Si j’avais

une main comme celle-là, j’en aurais honte. Je vais vous dire,

ajouta-t-il avec un rire étouffé, je vous jure par la messe que Hughes

vous a pris pour une femme.

--Jamais de la vie! dit l’autre devenant cramoisi.

--C’est vrai, je le parie. Ce n’est pas étonnant de sa part. Vous avez

plutôt l’air d’une femme que d’un homme, et je dirai même plus, vous

êtes un drôle de type pour un garçon, mais pour une fille, John, vous

seriez vraiment gentille.--Vous seriez une jolie fille.

--Mais vous savez bien que je n’en suis pas une.

--Oui, je sais, je plaisante, dit Dick. Vous serez un homme pour votre

mère, John, vivat, mon brave! Vous donnerez de fameux coups. Lequel de

nous deux, je me demande, sera fait le premier chevalier, car je veux

être chevalier, John, ou mourir pour cela. Sir Richard Shelton,

chevalier, cela sonne bien. Mais Sir John Matcham ne fait pas mal non

plus.

--De grâce, Dick, arrêtons-nous que je boive, dit l’autre, s’arrêtant

près d’une petite source sortie du talus et enfermée dans un petit

bassin de gravier grand comme une poche. Et Dick, si je pouvais avoir

quelque chose à manger!... J’ai si faim que j’en ai mal au cœur.

--Pourquoi, diable, n’avez-vous pas mangé à Kettley? demanda Dick.

--J’avais fait un vœu, c’était un péché auquel j’avais été entraîné,

balbutia Matcham. Mais à présent je mangerais gloutonnement, ne fût-ce

que du pain sec.

--Asseyez-vous alors et mangez, dit Dick, pendant que je vais explorer

un peu en avant pour voir où est la route. Et il prit un bissac à sa

ceinture où il avait du pain et du lard; pendant que Matcham mangeait de

bon cœur, il s’avança entre les arbres.

Un peu au delà, il y avait dans le terrain une dépression, d’où

filtrait, parmi les feuilles mortes, un ruisselet, et encore un peu plus

loin, les arbres étaient mieux venus et le chêne et le hêtre

remplaçaient le saule et l’orme. Le son continu du vent parmi les

feuilles couvrait suffisamment le bruit des pas sur les glands; c’était

à l’oreille ce qu’est à l’œil une nuit sans lune; mais, malgré cela,

Dick marchait avec précautions, se glissant d’un tronc à l’autre,

attentif à regarder autour de lui à mesure qu’il avançait. Soudain, un

cerf passa comme une ombre à travers le sous-bois devant lui, et il

s’arrêta contrarié. Cette partie du bois était certainement déserte,

mais cette bête était un messager qu’il envoyait devant lui pour

annoncer sa venue; au lieu de continuer, il se tourna vers le plus

proche grand arbre et y grimpa rapidement.

La flèche noire · 第 2 / 18 段