--Que la peste l’accompagne! cria Bennet. Il a des jarrets d

R.-L. STEVENSON

La Flèche noire

--ROMAN--

TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR

E. LA CHESNAIS

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

MCMI

JUSTIFICATION DU TIRAGE:

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la

Norvège et le Danemark.

PROLOGUE

JEAN RÉPARE-TOUT

Certaine après-midi, vers la fin du printemps, on entendit la cloche de

Moat-House, à Tunstall, sonner à une heure inaccoutumée. Au loin et

auprès, dans la forêt et dans les champs, le long de la rivière, les

gens, quittant leurs travaux, se hâtèrent vers le son, et, dans le

hameau de Tunstall, un groupe de pauvres paysans était étonné de

l’appel.

Le hameau de Tunstall à cette époque, sous le règne de Henri VI, avait à

peu près la même apparence qu’aujourd’hui. Une vingtaine de maisons

environ, lourdement charpentées de chêne, étaient disséminées dans une

longue vallée verdoyante, étagées au-dessus de la rivière. Au pied, la

route traversait un pont, et montant de l’autre côté, disparaissait à la

limite de la forêt dans la direction de Moat-House, et, plus loin, de

l’abbaye de Holywood. A mi-chemin dans le village se trouvait l’église,

entourée d’ifs. De chaque côté, les talus étaient couronnés, et la vue

bornée par les ormes verts et les chênes sombres de la forêt.

Tout près du pont, il y avait une croix de pierre sur un monticule, et

c’est là que le groupe s’était réuni--une demi-douzaine de femmes et un

grand garçon vêtu d’une blouse rougeâtre--se demandant ce qu’annonçait

la cloche. Une demi-heure avant, un messager avait traversé le village

et bu un pot de bière sans descendre de cheval, tant son message était

urgent; mais il ignorait lui-même ce qui se passait, et simplement

portait des lettres scellées de Sir Daniel Brackley à Sir Olivier Oates,

le prêtre qui gardait Moat-House pendant l’absence du maître.

Mais voici maintenant de nouveau le bruit d’un cheval, et bientôt,

sortant de la lisière du bois, et faisant résonner le pont, galopait

maître Richard Shelton, le pupille de Sir Daniel. Lui, au moins, saurait

quelque chose, et ils l’interpellèrent et lui demandèrent des

explications. Il s’arrêta volontiers. C’était un jeune garçon de près de

dix-huit ans, bruni par le soleil, aux yeux gris, vêtu d’une jaquette de

peau de daim avec un col de velours noir, une toque verte sur la tête,

et un arc d’acier sur le dos. Le messager, semblait-il, avait apporté de

grandes nouvelles; une bataille était imminente; Sir Daniel avait envoyé

l’ordre que tout homme capable de tirer de l’arc ou de porter une hache

se rendît en toute hâte à Kettley, sous peine de lui déplaire gravement;

mais, quant à savoir pour qui ou pour quoi on se battait, Dick n’en

savait rien. Sir Olivier devait venir bientôt et Bennet Hatch s’armait

en ce moment même, car c’était lui qui devait conduire la troupe.

--C’est la ruine de ce bon pays, dit une femme. Si les barons vivent en

guerre, les laboureurs vont manger des racines.

--Non, dit Dick, tous ceux qui suivront recevront douze sols par jour,

et les archers vingt-quatre.

--S’ils vivent, ça pourra aller, répliqua la femme. Mais s’ils meurent,

mon maître?

--Ils ne peuvent mieux mourir que pour leur seigneur naturel, dit Dick.

--Il n’est pas mon seigneur naturel, dit l’homme à la blouse; j’ai suivi

les Walsinghams, comme nous l’avons tous fait, là-bas, au chemin de

Brierley, jusqu’il y aura deux ans, vienne la Chandeleur. Et maintenant

il faut que je sois du côté de Brackley. C’est la loi qui a fait cela.

Appelez-vous ça naturel? moi à présent, avec Sir Daniel et Sir

Olivier--qui s’y connaît mieux en lois qu’en honnêteté--je n’ai pas

d’autre seigneur naturel que le pauvre roi Henri VI, que Dieu

bénisse!--le pauvre malheureux qui ne reconnaît pas sa main droite de sa

gauche.

--Voilà de vilaines paroles, l’ami, répondit Dick, vous calomniez à la

fois votre bon maître et le Seigneur mon roi; mais le roi Henri,--loués

soient les saints!--a retrouvé la raison et fera tout rentrer

paisiblement dans l’ordre. Quant à Sir Daniel, vous êtes très brave

derrière son dos. Mais je ne suis pas un rapporteur; assez là-dessus.

--Je ne dis pas de mal de vous, maître Richard, répliqua le paysan. Vous

êtes jeune; mais, quand vous aurez l’âge d’homme, vous trouverez votre

poche vide. Je n’en dis pas davantage. Que les saints viennent en aide

aux voisins de Sir Daniel, et que la bonne Vierge protège ses pupilles!

--Clipsby, dit Richard, l’honneur me défend d’écouter ce que vous dites

là. Sir Daniel est mon bon maître et mon tuteur.

--Eh bien! voyons, voulez-vous me deviner une énigme? répliqua Clipsby;

de quel parti est Sir Daniel?

--Je ne sais, dit Richard en rougissant un peu; car son tuteur avait

continuellement changé de parti dans les troubles de cette époque, et

chaque changement lui avait procuré quelque accroissement de fortune.

--Hé, répliqua Clipsby, ni vous ni personne; car, en vérité, il est de

ceux qui vont se coucher Lancastre et se lèvent York.

A ce moment le pont résonna sous les fers d’un cheval; on se retourna,

et l’on vit arriver Bennet Hatch au galop. C’était un personnage à la

face bronzée, grisonnant, la main lourde et l’aspect farouche, armé de

l’épée et de la lance, une salade d’acier sur la tête, une jaque de cuir

sur le corps. C’était un homme important dans le pays, la main droite de

Sir Daniel en paix comme en guerre, et, pour le moment, par le crédit de

son maître, bailli du district.

--Clipsby, cria-t-il, vite à Moat-House, et envoie tous les traînards

par le même chemin. Bowyer vous donnera des jaques et des salades. Il

faut être partis avant le couvre-feu. Celui qui sera le dernier à la

porte aura affaire à Sir Daniel. Faites-y bien attention. Je sais que tu

es un propre à rien. Nancy, ajouta-t-il en s’adressant à une des femmes,

le vieil Appleyard est-il en haut de la ville?

--Vous pouvez y compter, répliqua la femme; dans son champ, pour sûr.

Puis le groupe se dispersa, et, tandis que Clipsby traversait

tranquillement le pont, Bennet et le jeune Shelton suivirent ensemble la

route à travers le village, jusqu’au delà de l’église.

--Vous allez voir le vieux sournois, dit Bennet; il va perdre plus de

temps à grommeler et à bavarder sur Henri V qu’il n’en faudrait pour

ferrer un cheval, et cela parce qu’il a été aux guerres de France.

La maison où ils se rendaient était la dernière du village. Elle était

isolée, entourée de lilas, et, au delà, sur trois côtés, il y avait un

champ ouvert, montant vers la limite du bois.

Hatch sauta de cheval, jeta les rênes par-dessus la palissade, et

descendit dans le champ, Dick se tenant à son côté, vers l’endroit où le

vieux soldat piochait, enfoncé jusqu’aux genoux dans ses choux, et, de

temps en temps, d’une voix éraillée, chantait quelque bribe de chanson.

Il était complètement habillé de cuir, sauf son chaperon et sa palatine,

qui était d’étoffe noire et attachée avec un lacet écarlate. Sa figure

ressemblait à une coquille de noix, tant elle était brunie et ridée,

mais ses vieux yeux gris étaient encore clairs et sa vue excellente.

Peut-être il était sourd, peut-être il trouvait au-dessous de la dignité

d’un vieil archer d’Azincourt de prêter quelque attention à ce qui se

passait; mais, ni le son maussade de la cloche d’alarme, ni l’approche

de Bennet et du jeune homme ne parurent l’émouvoir, et il continuait à

piocher obstinément, et son mince filet de voix chevrotait:

Chère Dame, je vous prie,

Veuillez me prendre en pitié.

--Nick Appleyard, dit Hatch, Sir Olivier se rappelle à votre souvenir et

ordonne que vous vous rendiez sur l’heure à Moat-House pour y prendre le

commandement.

Le vieillard leva la tête.

--Salut, mes maîtres, dit-il en ricanant, et où va maître Hatch?

--Maître Hatch part pour Kettley, avec tous les hommes à qui nous

pouvons fournir un cheval, répliqua Bennet. Il paraît qu’il va y avoir

un combat; monseigneur attend du renfort.

--Oui vraiment, répliqua Appleyard, et qu’est-ce que vous laissez comme

garnison là-bas?

--Je vous laisse six gaillards, et Sir Olivier par-dessus le marché,

répondit Hatch.

--Je ne tiendrai pas la place, dit Appleyard. Ça ne suffit pas. Il m’en

faudrait une quarantaine pour bien faire.

--Parbleu, c’est pour cela que nous venons vous chercher, vieux

ronchonneur, répliqua Hatch. Quel autre que vous serait capable de rien

faire dans une telle maison, et avec une pareille garnison?

--Oui-dà, quand votre pied vous blesse, vous vous souvenez du vieux

soulier, répliqua Nick. Il n’y a pas parmi vous un homme capable de

monter à cheval ou de tenir une hache. Quant à tirer de l’arc, par saint

Michel, si le vieil Henri V revenait, il se mettrait au but et vous

laisserait tirer sur lui à un denier le coup.

--Mais si, Nick, il y en a encore qui savent tendre l’arc, dit Bennet.

--Bien tendre l’arc, s’écria Appleyard, oui; mais qui me tirera un beau

coup? Pour ça, il faut l’œil et une bonne tête sur les épaules. Et puis,

qu’est-ce que vous appelez tirer loin, Bennet Hatch?

--Eh bien, dit Bennet en regardant autour de lui, ce serait assez loin

d’ici jusqu’à la forêt.

--Oui, ce serait assez loin, dit le vieux, regardant par-dessus son

épaule, et il mit la main au-dessus de ses yeux pour mieux voir.

--Eh bien, qu’est-ce que vous regardez, demanda Bennet en ricanant;

voyez-vous Henri V?

Le vétéran continua à regarder la colline en silence. Le soleil

brillait, éclatant, sur les prairies en pente. Quelques moutons blancs

broutaient. Tout était muet, sauf le tintement lointain, de la cloche.

--Qu’y a-t-il, Appleyard? demanda Dick.

--Voyez les oiseaux, dit Appleyard.

Et, en effet, au-dessus de la forêt, à un endroit où elle faisait une

pointe dans les champs, et se terminait par deux beaux ormes verts, à

peu près à une portée de flèche du champ où ils se trouvaient, une bande

d’oiseaux voletait de sommet en sommet, comme effarée.

--Quoi, les oiseaux, dit Bennet?

--Hé, répondit Appleyard, vous êtes un sage d’aller à la guerre, maître

Bennet. Les oiseaux sont de bonnes sentinelles; dans les forêts, ils

sont la première ligne de bataille. Voyez, à présent, si nous étions ici

dans un camp; il pourrait y avoir par là des archers cachés pour nous

observer, et vous seriez ici sans vous en douter.

--Bah, vieux radoteur, dit Hatch, il n’y a personne plus près de nous

que Sir Daniel à Kettley; vous êtes aussi en sûreté ici que dans la Tour

de Londres, et vous voulez effrayer un homme avec des moineaux et des

pinsons.

--Écoutez-le, grogna Appleyard, combien de vagabonds qui donneraient

leurs deux oreilles pour tirer sur un de nous. Par saint Michel, ils

nous haïssent comme deux putois.

--C’est vrai qu’ils haïssent Sir Daniel, répondit Hatch un peu calmé.

--Oui, ils haïssent Sir Daniel et ils haïssent tous ceux qui marchent

avec lui, dit Appleyard; et, en première ligne, dans leur haine, il y a

Bennet Hatch et le vieil archer Nicolas. Tenez, s’il y avait un homme

solide sur la lisière du bois, et vous et moi devant lui comme nous

voilà, par saint Georges, qui croyez-vous qu’il choisirait?

--Vous, je parie, répondit Hatch.

--Mon surcot contre une ceinture de cuir que ce serait vous, cria le

vieil archer. Vous avez brûlé Grimstone, Bennet, et ils ne vous

pardonneront jamais ça, mon maître. Quant à moi, je serai bientôt dans

un bon endroit, Dieu merci, et à l’abri de tous les coups de flèche de

leurs rancunes. Je suis un vieillard et je m’approche du lieu de repos

où mon lit est prêt. Mais vous, Bennet, vous resterez ici à vos risques,

et, si vous arrivez à mon âge sans être pendu, c’est que le loyal vieil

esprit anglais sera mort.

--Vous êtes le plus méchant butor de la forêt de Tunstall, répliqua

Hatch, visiblement troublé par ces menaces. Allez, prenez vos armes

avant l’arrivée de Sir Olivier. Assez bavardé. Si vous aviez parlé aussi

longtemps avec Henri V, ses oreilles auraient été plus riches que sa

poche.

Une flèche siffla dans l’air comme un énorme bourdon. Elle frappa le

vieil Appleyard entre les omoplates et le traversa de part en part. Il

tomba, en avant, la face dans les choux. Hatch, avec un cri étouffé,

sauta en l’air, puis, le corps plié en deux, courut gagner l’abri de la

maison. En même temps, Dick Shelton s’était réfugié derrière un lilas,

et avait tendu et épaulé son arc, menaçant la pointe de la forêt.

Pas une feuille ne bougea, les moutons paissaient paisiblement, les

oiseaux s’étaient calmés: mais le vieillard était étendu avec une flèche

d’une aune dans le dos; et Bennet se tenait derrière la palissade, et

Dick accroupi et prêt derrière le buisson de lilas.

--Voyez-vous quelque chose? cria Hatch.

--Pas un rameau ne bouge, répondit Dick.

--C’est une honte de le laisser ainsi par terre, dit Bennet très pâle,

et revenant d’un pas hésitant. Ayez l’œil sur le bois, maître Shelton,

ayez bien l’œil sur le bois. Les saints nous protègent! C’était un

fameux coup.

Bennet releva le vieillard sur ses genoux. Il n’était pas encore mort.

Sa figure se contractait, ses paupières s’ouvraient et se fermaient

comme mécaniquement, et il avait un horrible regard de souffrance.

--Pouvez-vous entendre, vieux Nick? demanda Hatch. Avez-vous un dernier

souhait avant de partir, vieux frère?

--Arrachez la flèche, et laissez-moi mourir, au nom de Marie, soupira

Appleyard. J’en ai fini avec la vieille Angleterre. Arrachez-la.

--Maître Dick, dit Bennet, venez ici et tirez-moi fort sur la flèche; il

voudrait mourir, le pauvre pécheur.

Dick posa son arc, et, tirant sur la flèche avec force, il la sortit de

la blessure. Un flot de sang jaillit, le vieil archer se souleva à

moitié, invoqua le nom de Dieu et tomba mort. Hatch, à genoux dans les

choux, priait avec ferveur pour l’âme qui s’en allait. Mais, même

pendant sa prière, il était clair que son esprit était encore partagé,

car il ne quittait pas de l’œil le coin du bois d’où le coup était venu.

Quand il eut fini, il se releva, ôta un de ses gantelets et essuya son

visage pâle tout mouillé par la terreur.

--Ah! dit-il, ce sera mon tour la prochaine fois.

--Qui a fait cela, Bennet? demanda Richard, qui tenait encore la flèche.

--Hé, les saints le savent, dit Hatch. Il y a une bonne quarantaine

d’âmes chrétiennes que nous avons chassées de chez elles, lui et moi. Il

a payé son écot, le pauvre vieux, et ce ne sera pas long, peut-être,

avant que je paie le mien. Sir Daniel est par trop dur.

--Voilà un étrange dard, dit le jeune garçon en regardant la flèche

qu’il avait dans les mains.

--Oui, par ma foi, s’écria Bennet. Noire et à plumes noires. C’est un

trait de mauvais augure, en vérité! car le noir est, dit-on, signe de

funérailles. Et il y, a quelque chose d’écrit. Essuyez le sang. Que

lisez-vous?

--Appelyard de la part de Jean Répare-tout, lut Shelton. Qu’est-ce que

cela veut dire?

--Vrai, je n’aime pas cela, répliqua l’autre en secouant la tête. Jean

Répare-tout. Voilà un nom de bandit, dangereux pour ceux qui sont haut

placés en ce monde. Mais pourquoi restons-nous ici comme point de mire?

Prenez-le par les genoux, bon maître Shelton, pendant que je le tiendrai

par les épaules, et allons le coucher chez lui. Ça va secouer rudement

le pauvre Sir Olivier, il va être couleur de papier; il va prier comme

un moulin à vent.

Ils prirent le vieil archer et le portèrent dans sa maison où il vivait

seul. Là, ils le posèrent sur le plancher par égard pour le matelas et

cherchèrent à arranger ses membres et à les étendre aussi bien que

possible.

La maison d’Appleyard était propre et nue. Il y avait un lit avec un

couvre-pieds bleu, une armoire, un grand coffre, deux escabeaux, une

table dans le coin de la cheminée, et, pendues au mur, les armes du

vieux soldat. Hatch se mit à regarder curieusement autour de lui.

--Nick avait de l’argent, dit-il. Il peut avoir une soixantaine de

livres de côté. Je voudrais bien mettre la main dessus. Quand vous

perdez un vieil ami, maître Richard, la meilleure consolation est

d’hériter de lui. Voyez ce coffre, je parierais gros qu’il y a là-dedans

un boisseau d’or: Appleyard avait une bonne main pour prendre et une

bonne main pour garder. A présent, que Dieu le garde! Pendant près de

quatre-vingts ans il a été ici et là, toujours gagnant quelque chose;

mais maintenant, il est sur le dos, le pauvre diable, et n’a plus besoin

de rien; et si ses économies passent à un bon ami, il n’en sera, je

pense, que plus joyeux en paradis.

--Venez, Hatch, dit Richard, respectez ses yeux fermés. Voulez-vous

voler cet homme devant son cadavre? Non, il pourrait se lever!

Hatch fit plusieurs signes de croix; mais il avait retrouvé son

caractère ordinaire, et il ne se laissait pas facilement détourner de ce

qu’il avait résolu. Le coffre aurait passé un mauvais quart d’heure, si

la grille n’avait grincé, et si un instant après, la porte de la maison

ne s’était ouverte, donnant passage à un homme d’une cinquantaine

d’années, grand, fort, rouge, aux yeux noirs, vêtu d’une robe noire et

d’un surplis.

--Appleyard, dit le nouveau venu en entrant; mais il s’arrêta court.

_Ave, Maria_, s’écria-t-il, les saints nous protègent! Quelle mine

est-ce là?

--Mine refroidie, monsieur le chapelain, répondit Hatch avec bonne

humeur. Frappé à sa propre porte, et il arrive en ce moment au

purgatoire. Oui, vraiment, si ce qu’on raconte est vrai, il ne manquera

ni de charbon ni de chandelle.

Sir Olivier se traîna jusqu’à un escabeau, et s’assit, tout pâle.

--Voilà un jugement! Oh, quel coup!

Il sanglotait et récita des prières. Hatch en même temps se découvrit

respectueusement et s’agenouilla.

--Ah! Bennet, dit le prêtre un peu remis de son émotion, d’où cela

peut-il venir; quel ennemi a fait cela?

--Voici la flèche, Sir Olivier. Voyez, il y a des mots écrits dessus,

dit Dick.

--Quoi, s’écria le vieux prêtre, voilà qui est odieux! Jean Répare-tout!

Un vrai nom de Lollard. Et toute noire comme un mauvais présage.

Messieurs, je n’aime pas cette flèche de bandit. Vraiment, il importe de

tenir conseil. Qui pourrait-ce être? Réfléchissez, Bennet? Parmi tant de

sombres malfaiteurs, lequel cela peut-il être qui nous brave si

rudement? Simnel? Je ne le crois guère. Les Walsingham? Non, ils ne sont

pas encore à ce point révoltés; ils pensent qu’ils auront la loi contre

nous quand les temps changeront. Il y a aussi Simon Malmesbury. Qu’en

pensez-vous, Bennet?

--Que pensez-vous, monsieur, de Ellis Duckworth? répliqua Hatch.

--Non, Bennet, jamais; non, ce n’est pas lui, dit le prêtre. Jamais

révolte, Bennet, ne vient, d’en bas;--tous les chroniqueurs judicieux

s’accordent là-dessus; mais la rébellion se transmet de haut en bas, et,

quand Dick, Tom et Harry la prennent à leur compte, regardez de près

quel seigneur en profite. Eh bien, Sir Daniel, s’étant une fois de plus

rallié au parti de la reine, est fort mal vu des seigneurs d’York. De là

vient le coup, Bennet;--de quelle manière, je le cherche encore, mais là

est l’origine de ce malheur.

--Ne vous déplaise, Sir Olivier, dit Bennet, les essieux sont si chauds

par ici que, depuis longtemps, j’ai senti l’odeur du roussi. Et ce

pauvre pécheur d’Appleyard aussi. Et, avec votre permission, les esprits

sont si méchamment disposés à l’égard de nous tous, qu’il n’est besoin

d’York ni de Lancastre pour les exciter. Écoutez mon idée: vous qui êtes

un clerc, et Sir Daniel qui navigue à tous vents, vous avez pris les

biens à beaucoup de gens, et vous en avez battu et pendu beaucoup. Vous

aurez à répondre de ça. Je ne sais comment, à la fin, vous avez toujours

eu le dessus, et vous croyez que tout est arrangé. Mais, avec votre

permission, Sir Olivier, l’homme que vous avez dépossédé et battu n’en

est que plus irrité, et, quelque jour, quand le diable noir passera par

là, il prendra son arc, et vous enverra une bonne flèche à travers le

corps.

--Non, Bennet, vous êtes dans l’erreur. Bennet, souffrez qu’elle soit

rectifiée, dit Sir Olivier. Vous êtes un jaseur, Bennet, un bavard, un

babillard; votre bouche est plus large que vos deux oreilles. Corrigez

cela, Bennet, corrigez cela.

--Non, je ne dis plus rien. Prenez-le comme vous voudrez, dit Bennet.

Le prêtre se leva alors de son escabeau, et prit dans l’écritoire qui

pendait à son cou, de la cire et une bougie, avec une pierre et de

l’acier. Avec cela, il scella des armes de Sir Daniel le coffre et

l’armoire; Hatch le regardait avec mélancolie; puis ils se préparèrent,

non sans quelque crainte, à sortir de la maison et à remonter à cheval.

--Nous devrions être en route, Sir Olivier, dit Hatch, en tenant

l’étrier du prêtre pendant qu’il se mettait en selle.

--Oui, mais, Bennet, les choses sont changées, répliqua le prêtre;

maintenant il n’y a plus d’Appleyard--paix à son âme!--pour tenir la

garnison. Je vous garderai, Bennet. Il me faut un homme sur qui me

reposer, en ce jour de flèches noires. La flèche qui siffle dans le

jour, dit l’Évangile... je ne me rappelle pas la suite; non, je suis un

prêtre négligent; je suis trop enfoncé dans les affaires humaines.

Allons, chevauchons, maître Hatch. Les hommes doivent être près de

l’église maintenant.

Ainsi ils chevauchaient en descendant la route, ayant le vent dans le

dos qui agitait les pans de l’habit du prêtre, et derrière eux de gros

nuages s’amoncelaient et cachaient le soleil couchant. Ils avaient passé

trois des maisons éparpillées qui composaient le hameau de Tunstall,

quand, à un tournant, ils virent l’église devant eux. Dix ou douze

maisons étaient groupées autour; mais derrière, le cimetière était

contigu aux champs. Près du porche une vingtaine d’hommes étaient

réunis, les uns à cheval, les autres se tenant à la tête de leur

monture. Ils étaient montés et armés de manières fort diverses:

quelques-uns avaient des lances, d’autres des haches d’armes, d’autres

des arcs, et plusieurs montaient des chevaux de charrue, encore souillés

de la boue du sillon; car c’était la lie du pays: ce qu’il y avait de

meilleur comme hommes et comme équipement était déjà au camp avec Sir

Daniel.

--Par la croix de Holywood, ce n’est pas mal; Sir Daniel sera content,

observa le prêtre en comptant la troupe.

--Qui va là? Arrêtez, si vous êtes loyal! cria Bennet.

On vit un homme se glisser dans le cimetière parmi les ifs; en entendant

cet appel, il renonça à sa cachette et courut à toutes jambes vers la

forêt. Les hommes près du porche, qui jusqu’à ce moment ne s’étaient pas

douté de la présence de l’étranger, s’agitèrent. Ceux qui étaient à pied

commencèrent à monter à cheval, ceux qui étaient déjà à cheval se

lancèrent à sa poursuite. Mais ils avaient à faire le tour du terrain

consacré et il était évident que leur proie leur échapperait. Hatch,

avec un juron, plaça son cheval face à la haie pour le faire sauter;

mais celui-ci refusa, et envoya son cavalier rouler dans la poussière.

Quoiqu’il se remît debout en un instant, et qu’il eût saisi la bride, le

temps avait passé et le fugitif avait gagné une trop grande avance pour

que l’on pût encore espérer sa capture.

Le plus sage de tous avait été Dick Shelton. Au lieu de se précipiter

dans une poursuite vaine, il avait saisi son arc, mis une flèche et

tendu la corde, et maintenant que les autres avaient renoncé à la

poursuite, il regarda Bennet et lui demanda s’il fallait tirer.

--Tirez, tirez, cria le prêtre avec une violence sanguinaire.

--Visez-le, maître Dick, dit Bennet. Faites-le-moi tomber comme une

pomme trop mûre.

Il ne fallait plus en ce moment au fugitif que quelques pas pour être à

l’abri; mais la pente dans cette dernière partie de la prairie était

assez raide à monter, et la course de l’homme se ralentissait. Par suite

de la nuit tombante et des mouvements irréguliers du coureur, ce n’était

pas un but facile; et, lorsque Dick tira, il ressentit une espèce de

pitié qui lui fit presque souhaiter de manquer le but. La flèche vola.

L’homme trébucha et tomba, et un grand cri de joie s’éleva, poussé par

Hatch et ceux qui s’étaient mis à la poursuite. Mais c’était vendre la

peau de l’ours avant qu’il ne fût mort. L’homme tomba; il se releva

légèrement, se retourna, agita sa casquette en manière de bravade, et

l’instant d’après, était hors de vue dans le bois.

--Que la peste l’accompagne! cria Bennet. Il a des jarrets de voleur; il

sait courir, par saint Banbury! Mais vous l’avez atteint, maître

Shelton, il vous a volé votre flèche. Puisse-t-il n’avoir jamais de bien

que je lui envie davantage!

--Mais que faisait-il près de l’église? demanda Sir Olivier. J’ai bien

peur qu’il n’y ait eu quelque malheur ici. Clipsby, mon ami, descendez

de cheval, et cherchez partout dans les ifs.

Clipsby s’éloigna, et revint presque aussitôt, apportant un papier.

--Cet écrit était piqué à la porte de l’église, dit-il en le tendant au

prêtre. Je n’ai trouvé rien d’autre, monsieur le chapelain.

--Par exemple! par la puissance de notre sainte Mère l’Église, s’écria

Sir Olivier, ceci est presque un sacrilège! Par ordre du roi ou du

seigneur du manoir... fort bien! Mais que n’importe quel vagabond

loqueteux attache des papiers à la porte du sanctuaire... non, ça touche

au sacrilège, ça y touche; et des hommes ont été brûlés pour moins que

cela! Mais qu’y a-t-il là-dessus? Le soir tombe. Mon bon maître Richard,

vos yeux sont jeunes. Lisez-moi, je vous prie, ce libelle.

Dick Shelton prit le papier en mains et lut à haute voix. Le papier

portait quelques vers irréguliers, raboteux, à peine rimés, tracés d’une

écriture grossière, avec une orthographe étrange. Les voici, avec

l’orthographe un peu améliorée:

J’avais quatre flèches noires dans ma ceinture,

Quatre pour les torts que j’ai sentis.

Quatre pour le nombre de mauvais hommes

Qui m’ont opprimé bien des fois.

Un est parti; un est bien parti;

Le vieil Appleyard est mort.

Une est pour maître Bennet Hatch,

Qui brûla Grimstone, murs et toit.

Une pour Sir Olivier Oates,

Qui coupa la gorge à Sir Harry Shelton.

Sir Daniel, vous aurez la quatrième

Et vous ne l’aurez pas volé.

Vous aurez chacun votre part,

Une flèche noire dans chaque cœur noir

Mettez-vous à genoux pour prier.

Vous êtes des voleurs morts, votre compte est bon.

Jean RÉPARE-TOUT

du Bois Vert,

et sa gaillarde compagnie.

Item, nous avons d’autres flèches et de bonnes cordes pour d’autres de

votre espèce.

--Hélas! Charité et Grâces chrétiennes! s’écria Sir Olivier d’une voix

lamentable. Messieurs, nous vivons dans un monde mauvais et pire de jour

en jour. Je jurerai sur la croix de Holywood que je suis aussi innocent

du tort fait à ce bon chevalier, soit en action, soit en pensée, que le

nouveau-né non encore baptisé. On ne lui coupa d’ailleurs pas la gorge;

car en cela aussi ils se trompent, et il y a encore des témoins

respectables pour le prouver.

--Cela ne sert à rien, monsieur le chapelain, dit Bennet. Ce discours

n’est pas de saison.

--Pas du tout, maître Bennet, pas du tout. Restez à votre place, brave

Bennet, répondit le prêtre. Je ferai paraître mon innocence. Je ne veux

pour rien au monde perdre ma pauvre vie par erreur. Je prends tout homme

à témoin que je ne suis pour rien dans cette affaire. Je n’étais même

pas à Moat-House. Je fus envoyé en course avant neuf heures...

--Sir Olivier, dit Hatch, l’interrompant, puisqu’il vous plaît de ne pas

terminer ce sermon, je prendrai d’autres moyens. Goffe, sonnez le

boute-selle.

Et, tandis que la fanfare sonnait, Bennet s’approcha tout près du prêtre

ébahi et lui parla à l’oreille avec violence.

Dick Shelton vit l’œil du prêtre se tourner vers lui un instant avec un

regard effaré. Il avait quelque raison d’observer, car ce chevalier

Harry Shelton était son propre père. Mais il ne dit mot et garda une

physionomie impassible.

Hatch et Sir Olivier discutèrent un moment sur leur changement de

situation; il fut décidé entre eux que dix hommes seulement seraient

gardés, tant pour tenir garnison à Moat-House que pour escorter le

prêtre à travers le bois. En outre, comme Bennet devait rester, le

commandement du renfort devait être pris par maître Shelton. Il n’y

avait, d’ailleurs, pas autre chose à faire; les hommes étaient des

lourdauds, stupides et maladroits en guerre, tandis que Dick, non

seulement était populaire, mais était sérieux et résolu plus que son âge

ne le comportait. Bien que sa jeunesse se fût passée dans ces rudes

campagnes, il avait reçu de Sir Olivier un bon enseignement pour les

lettres, et Hatch lui-même lui avait appris le maniement des armes et

les premiers principes du commandement. Bennet avait toujours été bon et

obligeant; il était de ces hommes qui sont cruels comme la tombe envers

ceux qu’ils appellent leurs ennemis, mais brutalement fidèles et dévoués

envers ceux qu’ils appellent leurs amis; et, pendant que Sir Olivier

entrait dans la maison voisine pour adresser, de son élégante et rapide

écriture, un mémoire des derniers événements à son maître, Sir Daniel

Brackley, Bennet se rapprocha de son élève, pour lui souhaiter bonne

chance au départ.

--Il faut prendre le plus long, maître Shelton, dit-il; faire le tour

par le pont; il y va de la vie! Ayez un homme sûr cinquante pas devant

vous pour attirer les coups; et allez doucement jusqu’à ce que vous ayez

passé le bois. Si les gredins tombent sur vous, galopez; il ne sert à

rien de leur faire face. Et toujours en avant, maître Shelton; ne me

revenez pas, si vous tenez à la vie; il n’y a rien de bon à espérer dans

Tunstall, souvenez-vous-en. Et, maintenant, puisque vous allez aux

grandes guerres, et que je continue à demeurer ici au grand péril de ma

vie, en sorte que les saints peuvent seuls savoir si nous nous

rencontrerons ici-bas, je veux vous donner mes derniers conseils au

moment du départ. Ayez l’œil sur Sir Daniel; il n’est pas sûr. Ne mettez

pas votre confiance dans ce faquin de prêtre; il n’a pas de mauvaises

intentions, mais il fait la volonté d’autres; Sir Daniel le manie comme

il veut! Faites-vous de bons protecteurs partout où vous irez;

faites-vous des amis forts; veillez à cela. Et tâchez de trouver

toujours le temps d’un _pater noster_ pour penser à Bennet Hatch. Il y a

sur terre des gredins pires que lui. Et Dieu vous aide!

--Et le ciel soit avec vous, Bennet! répondit Richard. Vous avez été un

bon ami pour votre élève, et je le dirai toujours.

--Et, voyez-vous, maître, ajouta Hatch avec un certain embarras, si ce

Répare-tout m’envoyait une flèche, vous pourriez, peut-être, disposer

d’un marc d’or, ou, peut-être même d’une livre pour ma pauvre âme; car

il est probable que ça sera dur pour moi dans le purgatoire.

--Je ferai ce que vous voulez, répondit Dick. Mais qu’y a-t-il, mon

brave? Nous nous rencontrerons encore, et alors vous aurez plus besoin

de bière que de messes.

--Les saints le veuillent, maître Dick, répliqua l’autre, mais voici Sir

Olivier. S’il était aussi prompt avec l’arc qu’avec la plume, ce serait

un brave homme d’armes.

Sir Olivier donna à Dick, un paquet scellé avec la suscription: «A mon

très vénéré maître, Sir Daniel Brackley, chevalier, que ceci soit

promptement remis.»

Et Dick serra le paquet dans sa jaque, donna ses ordres et partit vers

l’ouest par le haut du village.

LIVRE PREMIER

LES DEUX GARÇONS

CHAPITRE PREMIER

A L’ENSEIGNE DU SOLEIL, A KETTLEY

Sir Daniel et ses hommes passèrent cette nuit-là à Kettley, logés

chaudement et bien gardés. Mais le chevalier de Tunstall était un homme

en qui jamais ne se reposait le désir du gain; et même à ce moment où il

allait se lancer dans une aventure qui pouvait faire sa fortune ou la

perdre, il était sur pieds une heure après minuit pour pressurer ses

pauvres voisins. Il était de ceux qui trafiquent en grand dans les

héritages contestés; sa manière consistait à acheter les droits du

prétendant le plus invraisemblable, puis, en captant la bienveillance

des grands lords de l’entourage du roi, à obtenir d’injustes arrêts en

sa faveur; ou, si cela était trop compliqué, il s’emparait par la force

des armes du manoir disputé, et se fiait à son influence et à l’habileté

de Sir Olivier dans la chicane pour garder ce qu’il avait pris. Tel

était le cas de Kettley, tombé tout récemment dans ses griffes; il

rencontrait encore de l’opposition de la part des tenanciers; et c’était

pour décourager le mécontentement qu’il avait conduit ses troupes par

là.

Vers deux heures du matin, Sir Daniel était assis dans la salle

d’auberge, tout près du feu, car il faisait froid, la nuit, dans ce pays

de marais. A portée de sa main, un pot d’ale épicée. Il avait ôté son

casque à visière, et était assis, sa tête chauve au long visage sombre,

appuyée sur une main, chaudement enveloppé dans un manteau couleur de

sang. A l’autre bout de la salle, une douzaine de ses hommes environ

étaient en sentinelles près de la porte ou dormaient sur des bancs; et,

plus près de lui, un jeune garçon, paraissant âgé de douze ou treize

ans, était étendu dans un manteau sur le plancher. L’hôtelier du Soleil

était debout devant le grand personnage.

--Écoutez-moi bien, l’hôtelier, disait Sir Daniel, si vous suivez bien

mes ordres, je serai toujours pour vous un bon maître. Il me faut de

solides gaillards pour les principaux bourgs, et je veux Adam-a-More,

comme connétable; veillez-y. Si l’on en choisit d’autres, vous n’y

gagnerez rien; ou plutôt, il vous en cuira. Quant à ceux qui ont payé

l’impôt à Walsingham, je saurai prendre des mesures... cela vous

concerne aussi, l’hôtelier.

--Bon chevalier, dit l’hôtelier, je vous jure sur la croix de Holywood

que je n’ai payé à Walsingham que par contrainte. Non, puissant

chevalier, je n’aime pas les bandits Walsingham; ils étaient pauvres,

comme des voleurs, puissant chevalier. Donnez-moi un grand seigneur

comme vous. Non, demandez-le aux voisins, je suis ferme pour Brackley.

--Possible, dit Sir Daniel sèchement. Alors vous paierez deux fois.

L’aubergiste fit une horrible grimace; mais ceci était une malechance

qui pouvait facilement tomber sur un tenancier en ces temps troublés, et

il était peut-être content de faire sa paix si facilement.

--Amenez l’homme, Selden, cria le chevalier.

Et quelqu’un de sa suite amena un pauvre vieux affaissé, pâle comme une

chandelle, tremblant de la fièvre des marais.

--Maraud, dit Sir Daniel, ton nom?

--Plaise à Votre Seigneurie, répondit l’homme, je m’appelle Condall...

Condall de Shoreby, au service de Votre Seigneurie.

--J’ai eu de mauvais renseignements sur vous, répliqua le chevalier.

Vous trahissez, coquin; vous chapardez dans tout le pays; vous êtes

fortement soupçonné de plusieurs meurtres. C’est de l’audace, mon

gaillard! mais je vais y mettre bon ordre.

--Mon très honorable et très révéré seigneur, s’écria l’homme, il y a là

quelque méli-mélo, sauf votre respect. Je ne suis qu’un pauvre homme, et

n’ai fait de mal à personne.

--Le sous-sheriff a donné sur vous les plus mauvais renseignements, dit

le chevalier. Saisissez-moi, dit-il, ce Tyndal de Shoreby.

--Condall, mon bon seigneur; Condall est mon pauvre nom, dit le

malheureux.

--Condall ou Tyndal, c’est tout un, répliqua tranquillement Sir Daniel.

Car, par ma foi, je vous tiens, et j’ai les plus grands doutes sur votre

honnêteté. Si vous voulez sauver votre tête, écrivez-moi vite une

reconnaissance de vingt livres.

--De vingt livres, mon bon seigneur! s’écria Condall. C’est de la folie!

Tout mon avoir ne monte pas à soixante-dix shillings.

--Condall ou Tyndal, répliqua Sir Daniel en ricanant, je courrai le

risque de cette perte. Écrivez-moi vingt, et, quand j’aurai recouvré

tout ce que je pourrai, je serai un bon maître pour vous, et je vous

ferai grâce du reste.

--Hélas! mon bon seigneur, ce n’est pas possible; je ne sais pas écrire,

dit Condall.

--Bon, répliqua le chevalier, alors il n’y a pas de remède. Pourtant,

j’aurais voulu vous épargner, Tyndal, si ma conscience l’avait permis.

Selden, portez-moi ce vieux sorcier doucement jusqu’au premier orme, et

pendez-le-moi gentiment par le cou, que je le voie en montant à cheval.

Au revoir, bon maître Condall, cher maître Tyndal; vous voilà en route

pour le paradis; portez-vous bien.

--Oh, mon très gracieux seigneur, répondit Condall en s’efforçant de

sourire, si vous le prenez de si haut, et ça vous convient très bien,

tout de même, je ferai tout ce que je pourrai pour vous obéir.

--Ami, dit Sir Daniel, vous écrirez maintenant le double. Allez! vous

êtes trop malin pour ne vivre que sur soixante-dix shillings. Selden,

vois à ce qu’il m’écrive ça en due forme, et devant témoins.

Et Sir Daniel, qui était un très joyeux chevalier, le plus joyeux

d’Angleterre, prit une gorgée de son ale tiède, et se renversa en

souriant.

Cependant le garçon sur le plancher se mit à remuer, et aussitôt

s’assit, et regarda autour de lui d’un air effaré.

--Ici, dit Sir Daniel; et, comme l’autre se levait à son commandement,

et s’avançait lentement vers lui, il s’appuya en arrière et éclata de

rire. Par la croix, cria-t-il, quel hardi garçon!

Le garçon devint rouge de colère, et lança de ses yeux noirs un regard

de haine. Maintenant qu’il était debout, il était plus difficile de

déterminer son âge. Sa figure avait une expression plus âgée, mais

délicate comme celle d’un jeune enfant; la structure du corps était

extrêmement grêle, et la démarche un peu gauche.

--Vous m’avez appelé, Sir Daniel, dit-il. Était-ce pour rire de ma

pauvre mine?

--Non, laissez-moi rire, dit le chevalier. Laissez-moi rire, je vous

dis. Vous ririez vous-même si vous pouviez vous voir.

--Bien, dit le garçon, tout rouge, vous répondrez de ceci comme vous

répondrez du reste. Riez tant que vous le pouvez encore.

--Voyons, nous sommes cousins, répondit Sir Daniel, d’un ton plus

sérieux; ne croyez pas que je me moque de vous, si ce n’est par

plaisanterie, comme entre parents et bons amis. Je tirerai mille livres

de votre mariage, allez! et j’ai la plus grande affection pour vous. Je

vous ai enlevée brutalement, c’est vrai, les circonstances l’ont voulu;

mais dorénavant, je prendrai soin de vous généreusement, et vous

servirai de bon cœur. Vous serez Mme Shelton... lady Shelton, par ma

foi! car le garçon promet. Fi! il ne faut pas avoir honte d’un rire

honnête; cela chasse la mélancolie. Ce ne sont pas les coquins qui

rient, cousine. Ami l’hôtelier, apportez un repas maintenant pour mon

cousin, maître John. Asseyez-vous, mon bon ami, et mangez.

--Non, dit maître John, je ne romprai pas le pain. Puisque vous me

forcez à ce péché, je veux jeûner pour le salut de mon âme. Mais, ami

l’hôtelier, soyez assez aimable pour me donner une coupe d’eau pure; je

vous serai vraiment bien obligé.

--Vous aurez une dispense, allez! s’écria le chevalier. Et un bon

confesseur, par ma foi! Mangez donc, tout à votre aise.

Mais le garçon s’obstina: il but une coupe d’eau et, s’enveloppant dans

son manteau serré, alla s’asseoir dans un coin éloigné, méditant.

Une heure ou deux plus tard, le village fut troublé par les qui-vive des

sentinelles et le fracas des armes et des chevaux: puis, une troupe se

rangea près de la porte de l’auberge, et Richard Shelton, couvert de

boue, se présenta sur le seuil.

--Salut, Sir Daniel, dit-il.

--Comment! Dick Shelton! s’écria le chevalier; et, en entendant nommer

Dick, l’autre garçon avait regardé curieusement. Que fait Bennet Hatch?

--Veuillez, sire chevalier, prendre connaissance de ce paquet qu’envoie

Sir Olivier, où tout est consigné, répondit Richard, en présentant la

lettre du prêtre. Et, s’il vous plaît encore, vous devriez rejoindre

Risingham en toute hâte, car, en venant ici, nous avons rencontré un

cavalier lancé à bride abattue, porteur de lettres, et, d’après son

récit, monseigneur de Risingham serait en fâcheuse posture et aurait

grand besoin de votre présence.

--Que dites-vous? Fâcheuse posture? répliqua le chevalier. Mais alors il

faut nous dépêcher de nous tenir tranquilles, mon bon Richard. Dans le

monde tel qu’il est en ce pauvre royaume d’Angleterre, qui va le plus

doucement va le plus sûrement. Différer est dangereux, disent-ils; mais

c’est bien plutôt cette démangeaison d’action qui ruine les hommes;

notez cela, Dick. Mais que je voie d’abord le troupeau que vous avez

amené. Selden! une torche ici à la porte!

Et Sir Daniel s’avança dans la rue du village, et, à la lueur rougeâtre

d’une torche, passa l’inspection de ses nouvelles troupes. Il était

impopulaire comme voisin et impopulaire comme maître; mais, comme chef

de guerre, il était aimé de ceux qui suivaient sa bannière. Son audace,

son courage éprouvé, son souci du confort des soldats, ses plaisanteries

grossières même, tout cela convenait fort aux hardis porteurs d’épées et

de salades.

--Non, par la croix, cria-t-il, quels pauvres chiens est-ce là? Il y en

a de tordus comme des arcs, et d’autres aussi efflanqués qu’une lance.

Amis, vous prendrez le front de bataille; je peux me passer de vous,

amis. Regardez-moi ce vieux vilain sur son cheval pie! Un mouton de deux

ans monté sur un verrat aurait l’air plus guerrier! Ha! Clipsby, te

voilà, vieux rat? Voilà un homme que je perdrais de bon cœur; tu

marcheras en tête de tous, avec un œil de taureau peint sur ta jaque

pour offrir une meilleure cible aux archers; tu me montreras le chemin,

maraud.

--Je vous montrerai tous les chemins que vous voudrez, Sir Daniel,

excepté celui des volte-face, répondit Clipsby, hardiment.

Sir Daniel s’esclaffa.

--Hé, bien dit! cria-t-il. Tu as la langue bien pendue! Je te pardonne

pour ce bon mot. Selden, fais-leur donner à manger, aux hommes et aux

bêtes.

Le chevalier rentra dans l’auberge.

--Et, maintenant, ami Dick, dit-il, commence. Voilà de la bonne bière et

du lard. Mange, pendant que je lis.

Sir Daniel ouvrit le paquet, et, en lisant, son regard s’assombrit.

Quand il eut fini, il resta un instant à songer. Puis, jetant un regard

pénétrant sur son pupille:

--Dick, dit-il, vous avez vu ces vers de deux sols?

Le garçon répondit que oui.

--Le nom de votre père s’y trouve, continua le chevalier; et notre

pauvre diable de chapelain est accusé, par quelque fou, de l’avoir tué.

--Il l’a nié énergiquement, répondit Richard.

--Il a nié? cria le chevalier d’une voix aiguë. Ne l’écoutez pas. Sa

langue est bien pendue; il bavarde comme une pie. Quelque jour, quand

j’en trouverai l’occasion, Dick, je vous renseignerai moi-même plus

complètement sur tout cela. Il y eut un certain Duckworth fortement

soupçonné; mais c’était à un moment troublé, et il n’y eut pas moyen de

faire justice.

--Cela arriva à Moat-House? hasarda Dick, avec un battement de cœur.

--Cela arriva entre Moat-House et Holywood, répliqua Sir Daniel avec

calme; mais son regard soupçonneux observait le visage de Dick, et

maintenant, ajouta-t-il, hâtez-vous de finir votre repas; vous allez

retourner à Tunstall avec un mot de moi.

Le visage de Dick s’allongea tristement.

--Je vous en prie, Sir Daniel, dit vivement Dick, envoyez un de ces

vilains! Je vous supplie de me laisser aller à la bataille. Je peux

frapper un coup, je vous assure.

--Je n’en doute pas, répliqua Sir Daniel, en s’asseyant pour écrire.

Mais, cette fois, Dick, il n’y a pas d’honneur à gagner. Je reste à

Kettley en attendant des nouvelles sûres de la guerre, pour me joindre

ensuite au vainqueur. Ne criez pas à la lâcheté; ce n’est que de la

sagesse, Dick, car ce pauvre royaume est tellement ballotté entre les

partis, et la garde du roi change de mains si souvent, que personne

n’est sûr du lendemain. Bon pour les écervelés de se précipiter dans

l’action, tête baissée; mais les gens de bon conseil laissent passer, et

attendent.

Aussitôt, Sir Daniel, tournant le dos à Dick, alla à l’autre bout de la

longue table, et se mit à écrire sa lettre; il avait la bouche de

travers, car cette affaire de la flèche noire lui restait péniblement

dans la gorge.

Cependant, le jeune Shelton continuait son déjeuner d’assez bon cœur,

lorsqu’il se sentit toucher le bras, et entendit une voix très douce qui

murmurait à son oreille.

--Ne faites pas un mouvement, je vous en prie, disait la voix, mais par

charité, indiquez-moi le plus court chemin jusqu’à Holywood. Je vous en

prie, brave garçon, aidez une pauvre âme en danger et extrême tourment,

aidez-la à gagner le lieu de repos.

--Prenez le sentier près du moulin, répondit Richard, sur le même ton;

il vous mènera jusqu’à Till Ferry; et là, demandez encore.

Et, sans tourner la tête, il se remit à manger. Mais du coin de l’œil,

il entrevit le jeune garçon, appelé maître John, qui s’échappait

furtivement de la salle.

--Hé, pensa Dick, il est aussi jeune que moi. Il m’appelle «brave

garçon»? Si j’avais su, j’aurais plutôt vu pendre le gredin, que de lui

dire. Bah, s’il traverse les marais, je peux le rattraper, et lui tirer

les oreilles.

Une demi-heure plus tard, Sir Daniel donna la lettre à Dick, et lui

ordonna de se dépêcher vers Moat-House. Puis, encore environ une

demi-heure après le départ de Dick, un messager arriva, en toute hâte,

de la part de monseigneur de Risingham.

--Sir Daniel, dit le messager, vous perdez grand honneur, par ma foi! La

bataille a repris ce matin avant l’aurore, et nous avons battu leur

avant-garde et dispersé leur aile droite. Leur centre seul résiste. Si

nous avions eu vos troupes fraîches, nous vous les aurions tous jetés

dans la rivière. Eh bien, sire chevalier! Serez-vous le dernier? Cela ne

convient pas à votre bon renom.

--Mais, repartit le chevalier, j’étais sur le point de partir. Selden,

sonnez-moi le boute-selle. Monsieur, je suis à vous à l’instant. Il n’y

a pas plus de deux heures que la plus grande partie de mon corps est

arrivée, sire messager. Que voulez-vous? Éperonner est une bonne chose,

mais cela abîme les bêtes. Vivement, les enfants!

Aussitôt, le boute-selle résonnait joyeusement dans l’air matinal, et,

de tous côtés, les hommes de Sir Daniel se répandaient sur la route

principale, et se rangeaient devant l’auberge. Ils avaient couché tout

armés, les chevaux restés sellés, et, en dix minutes, cent hommes

d’armes et archers proprement équipés et de vive allure, étaient en

rangs, prêts à marcher. La plupart portaient les couleurs de Sir Daniel,

rouge foncé et bleu, ce qui donnait la meilleure mine à leur front de

bataille. Les mieux armés étaient en tête, et loin, hors de vue, en

queue de la colonne, venait le triste renfort de la nuit précédente. Sir

Daniel regarda cet ensemble avec orgueil.

--Voilà les gars pour vous servir dans la détresse, dit-il.

--Ce sont vraiment de beaux hommes, répondit le messager. Je regrette

d’autant plus que vous ne soyez pas parti plus tôt.

--Hé! dit le chevalier, que voulez-vous? Nous commencerons la fête par

la fin de la bataille, sire messager; et il monta en selle. Sapristi!

s’écria-t-il, John! Joanna! non! par la croix! où est-elle? Hôtelier, où

est la jeune fille?

--Jeune fille, Sir Daniel? dit l’hôtelier. Mais, Seigneur, je n’ai vu

aucune jeune fille.

--Garçon, alors, imbécile! cria le chevalier. Vous ne pouviez pas voir

que c’était une jeune fille. En manteau rouge foncé--qui n’a voulu que

de l’eau pour son déjeuner, coquin--où est-elle?

--Non, les saints nous protègent! Maître John, vous l’appeliez, dit

l’hôtelier. Eh bien! Je n’y ai pas vu de mal. Il est parti. Je l’ai vu

dans l’étable, il y a une bonne heure; il sellait--elle,--elle sellait

un cheval gris.

--Par la croix, criait Sir Daniel, la fille valait pour moi cinq cents

livres au moins.

--Sire chevalier, remarqua le messager amèrement, pendant que vous êtes

ici à crier pour cinq cents livres, le royaume d’Angleterre, là-bas, est

perdu et gagné!

--Bien dit, répondit Sir Daniel. Selden, prenez-moi six archers.

Courez-lui sus. A n’importe quel prix. Mais, à mon retour, il faut que

je la trouve à Moat-House. Vous en répondez sur votre tête. Et

maintenant, sire messager, nous partons.

Et la troupe partit à un trot rapide, et Selden et ses six hommes

restèrent en arrière sur la route de Kettley, au milieu des habitants

ébahis.

CHAPITRE II

DANS LES MARAIS

Il était près de six heures, par ce matin de mai, lorsque Dick, à

cheval, prit, à travers les marais, le chemin du retour. Le ciel était

tout bleu; un vent fort et continu soufflait joyeusement; les ailes des

moulins tournaient; et les saules dans les marais ondulaient et

brillaient comme un champ de blé. Il avait été toute la nuit en selle,

mais il avait le cœur solide et le corps vigoureux, et il chevauchait

gaiement.

La flèche noire · 第 1 / 18 段