Visite chez l'ex-magistrat.
--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en
sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.
--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M.
Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture.
--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se
plaindre le soir du triste délabrement de son église?
--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente
idée.
Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur
cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un
jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des
fleurs.
--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
science...
Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille
Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter
lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime.
--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de
pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler
ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de
mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à
cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre
ifs.
A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte:
--Monsieur est servi!
--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M.
Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait.
On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table
monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des
chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même
style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du
Japon, placés sur la cheminée.
Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
l'entouraient.
La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a
tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien
fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une
de nos jolies femmes.
Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte.
Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un
repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à
elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.
Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi
la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.
Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur
porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
chambre.
--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.
--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en
sautant à bas du lit.
--Oui. Vous êtes mes prisonniers.
--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
faisait un devoir de partir aujourd'hui.
--Mais la voiture? objecta M. Landry.
--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière,
dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.
--Alors je vous accompagnerai.
--Nous n'y consentirons jamais...
--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que
vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner.
Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de
St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux
artistes.
--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.
--Déjà! s'écria Victor.
--Vous êtes fatigué? dit Léon.
--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à
vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des
conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre
malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre
parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas!
mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient
jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire
heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.
Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.
Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et
se remirent tristement en route.
* * * * *