L'HÔTEL FORTUNÉ

I

Le Rêve.

A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers

cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez

roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une

prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le

site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les

yeux de l'aspect monotone des terres en labour.

Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui

sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit

ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs,

moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des

engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou

replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue

auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris

avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est

un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.

Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble

préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à

n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.

Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter

l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il

demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses

idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de

soi-même.

--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu

des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth

s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y

pas croire!

Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour

chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne

d'Audrieu.

--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans

la cour et dans tous les coins de la maison.

--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la

moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde.

--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles.

--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une

ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant.

--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la

ville, répliqua la fermière.

--Je m'habille pour la première fois.

--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse

Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse!

Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations,

Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.

--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse.

--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente?

reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui

se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous

n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le

pain d'honnêtes gens!

--Maîtresse, j'étais souffrante...

--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye

dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?

s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui

aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre

espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,

moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur

ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais

reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante?

Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe

du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le

lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la

luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce

que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais

comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du

pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut.

Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba

la tête et se mit à pleurer.

--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez

que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles,

allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais

pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et

surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,

on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que

de ne pas faire sa besogne!

--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de

son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange...

--On ne s'en aperçoit guère!

--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère...

--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur

un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop

de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller

Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas

de moi, il n'y a pas cinq minutes.

--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction

d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour.

--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles.

Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...

Courez vite.

La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut

bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,

et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les

battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa

maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes

dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.

Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre,

entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de

colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de

la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa

victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par

derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position

humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les

cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa

dans les dents.

[Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en

basse Normandie pour traire les vaches.]

--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement

maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.

Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied.

Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres

humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas

avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides

à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle

le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la

côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes

pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire

dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le

dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se

prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et

se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà

brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages

cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa

pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où

s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa

mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans

ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux

baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit

tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu

réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère

qui sortait du champ voisin.

--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.

--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.

--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel

amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au

surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa

tranquillité.

--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride.

--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant

sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le

soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine

que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.

Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle

s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien

à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses

railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la

barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer

amèrement.

--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir

devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis

donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai

pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?

Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches

qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment

qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.

--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit

Élisabeth.

Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie

de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa

langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre

de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet

empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles

ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au

coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre

des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont

l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe

guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques

bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal

délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors

seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de

joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de

désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le

rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table,

on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il

pouvait vous comprendre. Ces vers:

«O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;

Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être

Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...»

ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été

malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être,

qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans

la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et

l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient

reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait

qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur

museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait

méconnu jusque-là les bons sentiments.

--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à

personne.

Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui

reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs

de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée,

lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne

portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les

jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,

crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal

indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en

montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de

grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit

sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande

lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa

tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les

grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui

viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des

haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues

murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à

s'endormir sous la voûte d'azur.

Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit

la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils

sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth

s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt

dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle

agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le

sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père.

Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la

première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près

du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas

du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,

c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est

elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et

qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements

depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les

chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le

vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à

elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le

village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet,

voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au

vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule

afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans

qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des

jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage

pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs

pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant

elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec

lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de

Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire

les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme

monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière

lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner

sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où

se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant,

c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta

soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son

trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la

vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour

retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se

retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était

chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de

l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu

leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent,

et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés

étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur

roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on

prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce

familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du

temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent

la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en

paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient

déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer

Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de

Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les

yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis

vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et

rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à

ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se

regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été

reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur

s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la

pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,

et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y

montra pas; les cris de joie l'attristaient...

Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des

pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa

respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et

sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force

l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle.

Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui

semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que

prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises.

--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler

ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un

véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien

tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin.

En effet, le voilà.

La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla

rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement.

Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une

des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses

côtés.

--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il.

--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours.

--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée

subitement à mon approche...

--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du

maître, interrompit Élisabeth.

--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?...

Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai

vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine

que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne

m'aimez plus?

--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre

la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre

servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand

j'oublie mes devoirs.

La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit

quelques pas en pliant sous son fardeau.

--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont

rouges: vous avez pleuré?

--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer,

pourvu qu'elle fasse sa besogne.

--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant

d'arrêter la jeune fille.

--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop

longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de

voler le pain que je mange.

--Qui a pu dire cela? s'écria Germain.

--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous

intéresser à une voleuse!

--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma

mère est un peu vive...

--Je ne l'ignore pas.

--Au fond, c'est une bonne femme...

--Je n'en doute pas.

--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.

--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume.

--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance...

--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte

à cette place que de faire un pareil aveu!

--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me

jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon

pour vous et pour moi?

--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me

mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,

ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;

la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les

yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué

d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je

ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne

devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des

peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma

reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire,

non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître!

Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à

une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous

écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je

vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de

vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être

plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait

existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me

l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas

née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts

n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que

n'étiez-vous-là!

Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une

de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:

--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur

moi!

Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le

chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se

mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un

merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la

tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou

au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à

lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne.

--Je ne monterai pas, dit Élisabeth.

--Sérieusement?

--Sérieusement.

--Vous êtes fatiguée?

--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot.

--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un

tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth.

Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à

son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est

par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous

punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à

pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous

serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...

--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice.

Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre

aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme,

avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a

d'empire sur le raisonnement!

Légendes Normandes · 第 22 / 29 题