François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se
frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le
rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez
sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre,
il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans
réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la
solitude.
La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu
de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être
l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur
lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout
l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du
coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course
insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient
avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus
élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa
à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement
devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet
espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout
de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta
l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait
pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait
pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine.
Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.
--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un
escabeau.
Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du
désordre de ses vêtements.
--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur,
tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si
j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante
en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur.
Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.
--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre!
--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit
sourdement François!
--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant
tristement.
--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat;
mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas
plein d'ardeur au travail?
--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les
bienfaits de Pierre Vardouin.
--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de
colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux
plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui!
Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de
Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les
circonstances qui l'avaient amenée.
--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers
la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon?
--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains
de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de
leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie
de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une
semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le
devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.
--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête,
c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu
merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté.
J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre
Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit
courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.
--Tu consens donc à abandonner ta mère?
--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
serez fière, car j'aurai de la gloire!
Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes
roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement,
comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.
--Vous pleurez, ma mère? dit François.
--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et
reposer près de la tombe de mon mari.
--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à
votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de
Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y
trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France.
Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes
vêtements.
--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.
Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.
Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère
irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de
justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui
coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa
que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été
témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion.
Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif
qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que
l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
père.
La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott
impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas
curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était
son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à
l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort.
Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre.
Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes,
suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait
la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût.
Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère
de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de
voix pareil à une fausse note.
Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous
initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous
en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est
méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit
soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison!
Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme
comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux
s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits
courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un
terrain plus large.
--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
comment François peut en être la cause?
Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant
Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une
grosse absurdité:
--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante...
Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la
science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est
compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de
s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange...
--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la
mâchoire. Bonne nuit!
Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
Pierre Vardouin l'arrêta par le bras.
--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour
qu'on en fasse un maître de l'oeuvre?
--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.
--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison?
--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François.
--Que d'ailleurs il est complétement incapable?
--Ou-ou-i.
--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
--Ouf!
--Pour épouser un si pauvre hère?
Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.
--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant
vigoureusement par les épaules.
La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de
_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir
de son faux assoupissement.
--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer
des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage
dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences.
--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir.
--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri
Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor...
--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.
--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
--Vraiment?
--Et que je puis être utile à mes anciens amis.
--Tu as toujours aimé à rendre service.
--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir!
--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon.
Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur
son chemin.
--Dis: plus modeste.
--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à
quelque riche abbaye.
--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande
ville.
--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents.
--Et personne n'est venu leur ouvrir?
--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.
--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.
--Que veux-tu dire?
--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri
Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre
dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à
Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.
--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre
Vardouin.
--Sans doute.
--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la
voix.
--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey.
L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée
que le village de Bretteville.
--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un
si petit espace. L'une fera tort à l'autre.
--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre.
--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons
bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays.
--J'exécute les ordres de mon supérieur.
--Et tu vas commencer les travaux?
--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et
me voilà.
Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore
une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière.
--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la
construction de cette nouvelle église?
--Non, mon cher! non! pas précisément.
Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
monta au visage.
--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère.
Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il
avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de
Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue,
suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait
sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation.
Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre.
Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils
avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son
ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre
côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il
commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux
de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en
dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son
côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.
--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre;
il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.
Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse.
C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant
familièrement la main sur l'épaule.
--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à
faire quelque chose de nuisible à ta réputation?
--Non, par Saint Pierre; mon patron!
--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il
est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette
affaire?
--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son
ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison.
--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le
trouver?
--Je ne sais.
--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François.
--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin.
--C'est justement ce qui m'en plaît.
--Il fera absurdités sur absurdités!
--Tant mieux.
--Il est d'un entêtement à toute épreuve
--A merveille!
--Il n'écoutera aucun conseil.
--Bravo!
--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.
--Pour cela, je l'en empêcherai bien.
--Comment? demanda Pierre Vardouin.
Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude,
un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put
s'empêcher de sourire.
Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la
main de ta fille?
--Il ne l'aura jamais!
--On peut la lui promettre.
--Quitte à ne pas tenir?
--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la
croix...
--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à
presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne
prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de
l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.
Derrière la porte, il trouva Marie.
--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
entendu... Êtes-vous contente?
--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place.
--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement?
--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le
défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il
ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
--Il fallait bien mentir un peu...
--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon
coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un
marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant
qu'on voulait faire jouer à François.
Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait
parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait
nuire à son éclat.
Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de
soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se
briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque
honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une
brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme
aspira avec force cet air vivifiant.
--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur
l'azur du ciel.
--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de
François, qui s'était approchée sans bruit.
François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce
qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait
peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses
projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il
allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de
Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à
faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui
rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton
dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs.
Il est temps de partir.
La veuve se cacha la tête dans les mains.
--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré.
La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui
tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur
qui le suffoquait, venez-vous?
--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête
aux anges.
François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de
leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.
La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la
vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée
ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que
les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes
de fleurs.
Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre
petite Marie!
François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un
grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.
--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes.
--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté.
--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie.
--Venez! lui dit la veuve Regnault.
Elle l'entraîna dans la chambre voisine.
Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison,
François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer
les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives
pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre
Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était
pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les
cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui
tendant la main.
--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie.
Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
ami qui reconnaît ses torts?
Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant
une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut
au maître de l'oeuvre.
--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je
doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc
l'explication de sa démarche.
--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François.
Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je
vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres,
jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton
de voyage, je me disposais à partir.
Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.
--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
était l'occasion.
Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le
pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur,
dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin.
Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de
Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se
déployer.
--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
--Je suis lassé d'obéir.
--Et si tu commandais à ton tour?
--Oh! cela n'arrivera jamais!
--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.
--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux?
--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre.
--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des
ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles
choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une
forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main
de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de
rire de ma folie!
--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon...
--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau
venu en entrant.
--Ah! s'écria François.
Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le
remercia par un regard éloquent.
--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui
frappant amicalement sur l'épaule.
Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau!
--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour
construire ton église.
--Combien de temps?
--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence
d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
--Plus que la gloire!
--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre.
--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey.
--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...
--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les
ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
ma parole. Voilà mes conditions!
--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la
chambre avec la veuve Regnault.
Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et
l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le
prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la
muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si
violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère,
son étonnement ou son admiration.
--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à
François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine!
quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de
la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux
sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh
bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre.
Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre
père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons?
consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre
amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit
pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas,
consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
de ne jamais donner ma main à un autre que vous!
Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux
genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se
tournant résolument du côté de Pierre Vardouin:
--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.
Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de
l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après
avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.
V
Deux martyrs.
Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait
noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de
Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
élancés.
Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de
plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et
massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes
contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent
l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de
cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est
l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune
défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les
colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se
rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces
fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun
effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à
ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie
du corps s'est logiquement développée.
Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église
de Norrey.
Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au
milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt
troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le
corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de
profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue
sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son
travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
n'avait-il pas été la source?
Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui
avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée.
Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à
lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de
Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point
l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à
l'affection de son fils.
Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de
Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se
sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à
lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
nourriture du coeur; personne à aimer!
Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation
qui venait de s'élever entre ses ouvriers.
--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en
morceaux.
--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda
un troisième.
--Pas moi, certes!
--Ni moi.
--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
affronter les esprits de l'enfer.
--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
compagnie.
--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit
Greffin visiblement contrarié.
--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir
dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher
une querelle.
--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
de mieux!
--Eh bien, voilà! dit le sculpteur.
Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur.
--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je
m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon
s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse
affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.
--Il est tombé? demanda-t-on.
--Non; mais il s'est battu.
--Avec qui?
--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il
s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout
doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a
reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas
monter la garde dans l'église.
--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe
des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église.
J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
de vous.
François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité
du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il
ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
seuil de la porte.
--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre
Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les
mains de Marie.
--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne
d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner
Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un
lièvre poursuivi par une meute.
Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus
grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit
lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître
intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au
bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt
qu'une vertu.
Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux
pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la
maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme
aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint
rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira
du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui.
--Qui est là? dit une voix de jeune fille.
--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur
avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
--Il est sorti.
--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
ses jambes.
Puis, tirant la lettre de sa poche:
--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
chargé de vous remettre.
Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le
cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la
chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre.
Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se
remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce
que lui disait François:
«Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé,
au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que
me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un
instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon
oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants
recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me
brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous.
Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais
demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
«Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre
main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne
avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là
pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la
résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle
voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit.
J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous
marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous
enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus
maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous
parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous
attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil
aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
ami...
«Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne
craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous
entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
mais ne me refusez pas!»
La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui
causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la
porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les
degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la
chambre.
--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une
voix dure.
--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de
sourire.
--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
connaîtras le prix des larmes.
--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son
manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de
courage dans les jours malheureux.
--Il y a des exceptions, soupira Marie.
--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être?
--Vous m'enfermez à clef.
--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais
que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont
dépassé vingt ans.
En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son
air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui
fit mille caresses.
--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous
auriez l'intention?...
--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant?
Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses
désirs.
--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en
passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.
--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
proverbe.
Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait
d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant.
--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père.
--Aujourd'hui même.
--Il vous a dit combien il a souffert?
--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté
à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui
ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
hommes.»
Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle.
--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin.
--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans
ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père.
--Quoi! tu pensais encore à l'autre?
--Il a ma parole, répondit simplement Marie.
--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il
aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey?
--Il n'a fait que son devoir.
--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son
travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine
bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il
nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne.
--Je ne le crois pas.
--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves.
Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en
mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps,
dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
de la naissance?
--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant.
Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était
attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon
mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui
arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant,
lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux.
--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
comparaison de celle de François!
Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin
du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait
faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode,
si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les
affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus.
La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus
effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes
les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait
porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à
sa fille et sortit en blasphémant.
Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il
était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la
miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père.
Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses
sanglots.
Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du
rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si
elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à
François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père
sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre.
Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et
descendit l'escalier avec précipitation.
Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit
des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se
demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses
mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain
le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent
vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère,
il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre!
En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.
--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir
que je l'aime encore!
Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de
Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa
rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et
chercha une cachette derrière une haie d'aubépine.
Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées,
brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au
moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se
déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la
campagne.
Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres.
Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître
François.
Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les
bras l'un de l'autre.
--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il
se fut rendu maître de son émotion.
--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de
la jeune fille.
--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
comme de grands parents.
--Où faut-il vous mener?
--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
--Vous exagérez...
--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
admirer.
--En effet, voilà huit ans que je souffre!...
--Est-ce un reproche? dit Marie.
--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en
me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer
si impitoyable?
--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers
au bonheur de nous voir!
Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant
eux dans toute sa magnificence.
--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je
suis fière de vous, François!
En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses
yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient
avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient
en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme.
Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si
fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse
mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur.
Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent
un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y
trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est
plus!
--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait
partager ma joie!
Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux
petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
oublié les morts.
--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit?
--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la
nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur,
François!
--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune
homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur
son bras.
--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon
père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère,
s'il ne me trouve pas à la maison?
--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François.
--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie.
--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
Il se dirigea vers l'église.
--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je
croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
bientôt avoir sondé ce mystère.
--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami.
--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour.
A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là
sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle
s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme
montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur.
--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
nommes.
Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
C'était Pierre Vardouin.
Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la
poitrine se soulevait par bonds violents.
--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève?
--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous
n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
Marie!
--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit
Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel.
--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il
étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le
temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la
plate-forme.
--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme.
François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui
tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps
rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et
vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église.
Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François
la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en
chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour.
Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre
de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la
renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du
danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de
l'oeuvre:
--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François?
--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
sous le regard pénétrant de sa fille.
Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour.
Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre
d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des
morts.
Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
expression de reconnaissance.
--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme.
--C'est moi; c'est votre Marie.
--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
yeux.
--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor!
--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine...
qu'elle reste inachevée, comme ma destinée!
--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti
pour chercher du secours...
--Votre père! s'écria François avec horreur.
--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant.
--Je lui pardonne tout, murmura François.
Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui
donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte
passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat.
--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
--Je vous abandonnerais!...
--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible
spectacle.
--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous
parla avec force... puis... tout d'un coup...
--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots.
--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles
qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes
funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous
aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier
où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
Marie... Encore un baiser!
Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme.
Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux
amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère.
Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre
Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux
égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était
abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main
droite.
L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François.
* * * * *
Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait
pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire.
Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter
sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les
remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un
tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille
ne se doutait pas de l'affreuse vérité.
Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus
belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié
de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.
Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit
simplement:
--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez
imposé pour mon mariage. J'attendrai!
Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés
baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet
des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.
Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter
sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le
plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le
courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme.
A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à
visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François.
Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et
d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.
Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où
promener nos regrets et exhaler notre douleur?
On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait
souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors
ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice.
La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de
l'ambitieux.
* * * * *