Et il se met à crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!"

Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé

par Houghton et Lamirande: "Que ce _bill_ ne soit pas lu une deuxième

fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur

de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait

voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après

l'autre, les députés favorables au rejet du _bill_ se lèvent. Ils

sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux,

n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés

français. Un grondement sourd se fait entendre.

--À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre

l'amendement voudront bien se lever.

L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le

greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le

renvoi du _bill_ à six mois, contre son rejet, est celui de

Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté

que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre

aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche

est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat

du scrutin.

--Pour l'amendement, 121: contre, 122.

--_The amendment is lost_, l'amendement est rejeté, dit le président.

Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des

applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de

colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène

indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire

pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un

peu de silence.

--Les noms! dit-il, je demande les noms.

Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui

ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté

contre.

Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.

--Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du

comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre

l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député

s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il

a voté par erreur contre le renvoi du _bill_.

C'est tout ce que le règlement lui permet de dire.

Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.

--Ce n'est pas une erreur, dit-il.

Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris

de: Traître! Vendu!

Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore

Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre.

--C'est maintenant, dit le président, la question principale, la

deuxième lecture qui est mise aux voix.

Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le

silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il

peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face.

--Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je

désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la

raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère

combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir

le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de

constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais;

mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter,

la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de

Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays

à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans

doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante,

digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de

Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement

inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas

pour épargner à notre province un malheur épouvantable.

Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de

stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond

que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière

suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième

lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste

était connu d'avance.

--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.

--_The motion is carried._ La motion est adoptée, fit le président.

Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes,

discutant avec bruit.

--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis

Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison.

Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées

d'un peuple.

Pour la patrie: Roman du XXe siècle · 第 40 / 48 题